LIV. TH. CHAP. III
la guerre nous viderons notre querelle ensemble. » La- Fayette voulut entrer dans quelques explications : Luckner se mit entre deux. Ils sortirent tous les trois du cabinet , et Luckner dit à ses aides de camp : « Dumouriez est bien généreux ; il a remis sa querelle après la guerre.» Cette aventure a donné lieu au conte qu'on a fait, que ces deux généraux s'étaient battus , et que la Fayette avait été blessé.
Il avait toujours aimé la Fayette, quoiqu'il connût ses défauts ; il estimait ses bonnes qualités; il lui trouvait surtout l'extérieur du commandement, si nécessaire pour faire impression sur le peuple. Avant son ministère il lui avait toujours donné les conseils les plus utiles : pendant son ministère , il l'avait soutenu contre les jacobins et auprès des girondistes , dans le temps même que le malheureux la Fayette , entraîné par les intrigants qui l'obsédaient et qui l'ont perdu , lui faisait les injures les plus graves et les plus publiques. Si la Fayette, dans ce moment d'explication, eût eu le bon esprit d'écouter plus son ambition que sa vanité, le raccommodement eût été sincère et prompt ; peut-être en serait-il résulté de très-grands avantages pour la patrie , pour le roi et pour eux-mêmes. Mais à peine sorti du cabinet , se voyant entouré de ses courtisans , il reprit sa morgue, et par ses gestes il parut insulter à Dumouriez, qui, ce jour-là , eut l'air plus disgracié et plus abandonné encore qu'à l'ordinaire.
La Fayette étant parti , le maréchal tomba d'accord de l'imprudence du mouvement des deux armées ; mais il était fort aise de s'en retourner à Metz. Beurnonville fut très-sensible à l'abandon du maréchal Luckner, et ne lui pardonna pas de le laisser aux ordres de la Fayette, qu'il n'aimait pas. Luckner partit le 12 , et Dumouriez resta à Valenciennes , occupant , avec six bataillons, un camp qui exigeait trente mille hommes. 1/ Manille avait prétendu lui disputer ce commandement; mais la question fut décidée par le maréchal en faveur de l'ancienneté. D'IIarville eut un congé, et partit. Le lieutenant général Lanoue, qui commandait un camp de cinq à six mille hommes à Maubeuge, fort attaché à la Fayette, ainsi que ses troupes, se regarda comme indépendant, et lui manda qu'il n'exécuterait
que ce qui lui serait prescrit par son général en chef. Le lieutenant général Carie , qui commandait à peu près autant de troupes à Dunkerque, pensait de même.
Cependant le duc de Saxe-Teschen rassemblait une armée à Mons d'environ vingt mille hommes, et le camp de ïournay était fort de dix à douze mille. En cas d'irruption, Dumouriez n'avait à disposer que de quatorze bataillons et sept escadrons , répartis entre les camps de Maulda et de Famars. On devait s'attendre que les Impériaux, débarrassés de l'armée de Luckner, feraient une invasion dans le département du Nord. Dumouriez l'avait annoncé à Luckner et au ministre de la guerre, qui n'était plus Lajard, mais le jeune d'Abancourt, entièrement livré à la faction de la Fayette, et que, de simple capitaine, on venait de faire ministre.
Les places de la Flandre étaient mal approvisionnées. Les garnisons étaient faibles ; aucun ouvrage n'était palissade, aucune artillerie n'était disposée ; on manquait dans toutes de munitions et decanonniers. Douai avait une brèche de plus de trois cents toises. Dans aucune place les inondations ne pouvaient être tendues. La seule ville de Condé aurait pu soutenir un siège, par les soins de son excellent commandant , le général Omoran.
Le 14 juillet, pendant que Dumouriez faisait célébrer la fédération dans son camp de Famars, il se répandit une fausse alarme : on vint l'avertir que des colonnes ennemies arrivaient sur Valenciennes par Sebourg. 11 s'y porta, et ne vit rien. Il avait seulement paru quelques hussards.
Mais, dans la nuit du 13 au 14, à peu près cinq mille Impériaux, partant de Tournay, allèrent tomber sur Orchies, où était un bataillon de volontaires de la Somme, avec ses deux pièces de campagne et trente dragons. Us les attaquèrent avec fureur par deux portes, du côté de Douai et de Lille. On n'avait pas encore eu le temps d'élever les différentes défenses ordonnées par le général. Le bataillon se défendit avec le plus grand courage, et fît sa retraite sur Saint-Amand, ayant perdu un de ses canons. Un capitaine, nommé Thory, se couvrit de gloire, et sauva cette garnison. Deux colonnes des Impériaux tirèrent l'une sur l'autre, et l'ennemi perdit cinq cents hommes.