‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 49 sur 88 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Kellermann commande l'armée de la Moselle. — Luckner àChâlons. — Consternation de Paris. — Les Prussiens devant Grand-Pré.

Le 2 septembre, Verdun se rendit sans s'être défendu. La première nouvelle s'en répandit le 3 au matin ; personne heureusement ne voulut le croire. Le 4, à peine arrivé dans le camp de Grand-Pré , le général en reçut la confirmation. Il apprit la capitulation et le désespoir héroïque du brave Beaurepaire, qui, forcé par les magistrats et le peuple , ne trouvant pas dans l'inexpérience et la faiblesse d'une garnison peu nombreuse un appui assez fort pour résister à la terreur ou à la trahison , s'était tué , pour ne pas survivre à une lâcheté qu'il n'avait pas pu empêcher T.

1 Le nom de Beaurepaire est devenu Venez, phalanges de Xerxès,

célèbre par cette action courageuse, et Et nous auions nos Thermopyles!

par ces vers du poëte Lebrun : (°DE patriotique.)

Des Beaurepaires , des Désilles ,La convention nationale , qui se réu-

La mort a prédit nos succès. nit quelques jours après la mort de-

liv. in. — chap. vil, 265

Cet événement, quand il fut su avec tous ses détails , bien loin de décourager Farinée , redoubla sa confiance dans son chef; elle s'attendait à voir arriver les Prussiens; elle se voyait dans un camp très-fort, où elle avait été conduite fort à propos; elle se regardait comme Tunique ressource de la France , et elle se pénétra de l'importance du poste qu'elle avait à soutenir.

Le général écrivit aussitôt au ministre Servan une lettre trèslaconique : « Verdun est pris ; j'attends les Prussiens. Le camp de Grand-Pré et celui des Islettes sont les Thermopyles , mais je serai plus heureux que Léonidas. »

Dans une autre lettre il lui détaillait les avantages de sa position et tous ses besoins. Il lui communiquait les ordres qu'il avait envoyés à Beurnonville et à Duval, de venir le joindre; il y joignait le double de l'instruction qu'il avait envoyée à la Bourdonnaye pour la défense du département du Nord, et à Moreton et Malus pour la préparation la plus vive de la guerre offensive dans les Pays-Bas ; assurant toujours qu'il ne doutait pas de faire encore cette expédition dans la même année, si on le secondait.

Il l'assurait qu'il tiendrait assez de temps dans le camp de Grand-Pré, pour recevoir les secours de la Flandre et tous les renforts qu'il voudrait lui envoyer. Il le priait de détacher de l'armée du Rhin, qui n'avait aucune agression à craindre T uncorps de cinq à six mille hommes pour renforcer celle de Metz, et d'ordonner àLuckner de se mettre en mouvement pour prendre en queue et en flanc l'armée prussienne , dès que ses projets seraient bien connus , en la côtoyant par Ligny et Bar-le-Duc, pour être à portée de couvrir le Barrois , Vitry et Saint-Dizier, par où jadis Charles-Quint avait pénétré en Champagne.

Il désirait que Luckner se rapprochât de lui , et se mît à portée , ou de joindre les deux armées , ou au moins de lui envoyer un renfort équivalent à celui qu'il recevrait lui-même de l'armée d'Alsace. Il lui détaillait toutes ses combinaisons , surtout ce que les Prussiens pouvaient entreprendre après la prise de Ver-

Beaurcpaire, ordonna la translation de tyrans. » Sa veuve obtint une pension ses restes au Tanthéon, et fit graver sur du gouvernement; et l'une des sections son tombeau cette épitaphe, qui peiut de Paris, située dans le faubourg Saiatl'esprit de l'époque: « Beaurepaire aima Germain, prit le nom de section de Beaumieux mourir que de capituler avec des repaire. {Note de l'éditeur*)

dun. La saison était très-avancée et pluvieuse. Il prévoyait qu'ils voudraient marcher sur Paris, plutôt que d'employer le reste de la campagne à faire des sièges. Il en donnait pour preuve qu'ils avaient négligé de prendre Montmédy, qui se trouvait derrière eux, et qui ne pouvait que gêner infiniment leur communication avec le Luxembourg, d'où ils devaient tirer leurs convois. Effectivement, par l'activité du général Lignéville, la garnison de Montmédy leur a fait beaucoup de mal.

Il concluait, et d'après la préférence donnée à Verdun sur Montmédy, et d'après les fausses espérances dont les émigrés repaissaient le roi de Prusse, et d'après les instances des frères du roi qui l'accompagnaient, que certainement ce monarque, ne voyant plus aucune place forte entre lui et Paris par la route de Châlons , choisirait cette route comme la plus courte et la plus aisée, croirait très-facile de déposter les Français de la forêt d'Argonne, les attaquerait pour ne pas laisser derrière lui un corps de troupes qui pourrait ensuite l'inquiéter, et ne douterait pas, après avoir vaincu cette petite difficulté , d'arriver en sept ou huit marches à Paris, sans trouver d'autres obstacles. Il lui envoyaitdeslettres interceptées, qui toutes prouvaient le projet delà marche sur Paris, et l'espoir très-fondé des émigrés d'une prompte réussite.

Il mandait les mêmes combinaisons au maréchal Luckner à Metz : il avait établi des stations d'officiers et d'autres hommes très-sûrs, pour former une correspondance de courriers non interrompue. Les réponses qu'il reçut très-promptementde Metz étaient de Kellermann, qui, avec cinq mille hommes de l'armée du Rhin, était venu prendre le commandement de celle du maréchal , qu'on avait fait venir à Paris , moins pour lui marquer de la confiance que pour s'en débarrasser, parce qu'on ne lui trouvait pas assez d'activité. Cependant, comme on ne voulait pas choquer le reste des préjugés du peuple , qui conservait encore quelque confiance dans la réputation de ce vieux général, on l'envoya à Châlons pour y veiller sur les rassemblements , et pour donner ses conseils aux deux généraux agissant , mais sans aucune autorité sur eux.

Non-seulement il fut inutile à Châlons , mais il y fut nuisible , parce que cette tourbe de Français de nouvelle levée qui s'y as-

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semblaient se moquait de ses ordres et de sa personne , qui fut plus d'une fois exposée, parce que, parlant mal français et manquant de tête, il ne sut jamais se faire obéir; mais encore plus parce qu'il empêcha, par ses conseils et par ses ordres , le général Kellermann d'effectuer sa jonction. Alors le pouvoir exécutif se vit contraint de lui donner d'abord pour conseil le colonel Laclos T , sans le contre-seing duquel il lui fut défendu d'écrire aucune lettre, et ensuite de le retirer tout à fait.

Ce sont là tous les services que la France a retirés d'un général que le duc de Choiseul avait acheté en 1763, à qui on a payé trente-six mille francs pendant trente ans, et qui aurait été fort utile si on ne l'avait pas fait maréchal de France , et s'il n'avait jamais commandé en chef. Les cannibales viennent de faire périr ce vieux guerrier sous leur infâme et injuste guillotine.

Kellermann mandait à Dumouriez qu'une armée , commandée parle prince de Hohenlohe et le prince de Coudé, assiégeait Thionville; qu'il comptait sur les talents du général Wimpfen qui commandait dans la place, et sur la force de sa garnison ; qu'il allait augmenter celle de Toul et de Metz, et qu'il marcherait sur-le-champ avec le reste de son armée, qui serait encore de dix-huit à vingt mille hommes , par Ligny et Bar, pour se rapprocher du point de Revigntj- aux- Vaches , qu'il lui avait indiqué. D'après le calcul de ses marches, la jonction devait se faire le 14 ou le 15, et alors les deux armées, réunies avec les deux divisions de l'armée du Nord , auraient produit une masse de près de soixante mille hommes , avec lesquels il était possible d'arrêter l'ennemi.

Dumouriez attendait de jour en jour l'apparition et l'attaque des Prussiens; il ne perdait pas un instant à se préparer à leur résister, et il était parfaitement secondé par l'ardeur de ses troupes. Il avait indiqué à chacun toutes les défenses de sa position. H avait ordonné aux habitants de faire des abatis sur toute la lisière de la forêt ; il les avait excités par des proclamations à prendre les armes dès qu'il ferait sonner le tocsin ; mais il trouvait en eux peu de bonnes dispositions. Ce canton est rempli de gen-

« Auteur du roman intitulé les Liaisons dangereuses. (Note de l'éditeur.)

tilshommes verriers , qui , fiers de leur fragile noblesse , détournaient le patriotisme des paysans. Une partie de ce pays appartenait au prince de Condé, qui y avait beaucoup de partisans.

Il avait établi une chaîne de postes pour communiquer avec le général Dillon par Marque, Châtel, Apremont. jusqu'à la Chaladeet aux Islettes. Il avait ordonné à ce général de porter à Passavant un corps d'infanterie légère et plusieurs escadrons de chasseurs et hussards, pour consommer les fourrages des bords de l'Aire, couvrir ceux du Barrois, et empêcher l'ennemi d'y faire des excursions , en inquiétant son flanc gauche.

Il avait placé à la Croix-aux-Bois un colonel de dragons avec deux bataillons et deux escadrons. Il lui avait envoyé une instruction précise sur la manière de fortifier son poste en formant des abatis et des retranchements, sa droite appuyée au ruisseau de Longouve , et sa gauche à celui de Noirval. Il lui avait recommandé surtout de rompre le chemin depuis Briquenay et Bout' au-Bois jusqu'à la tête de ses retranchements. On verra par la suite combien ce point était important. Le général Dumouriez ne dissimulera pas les torts qu'il a eus à cet égard. Des Mémoires militaires exacts doivent présenter une leçon pour les généraux dans le détail des fautes, comme dans celui des opérations les mieux combinées.

Il avait trop peu de troupes pour garnir la trouée du Chêne- Populeux, qui était la destination delà division du général Duval. Il y avait détaché cent hommes d'infanterie et quelques dragons de la garnison de Sedan pour figurer une défensive, en attendant l'arrivée de cette division, venant du Pont-sur-Sambre. Il fut trèsinquiet de ce côté depuis le 4 jusqu'au 7. Mais l'arrivée exacte du général Duval le même jour le tira de toutes ses inquiétudes, et à cette époque toute sa défensive était bien établie, et il était en état de résister partout.

Il avait tirédes garnisons de Givet, Philippeville, Marienbourg, Rocroi, pour renforcer la garnison de Sedan, environ deux mille hommes dont deux cents de cavalerie, et il envoya le général Miaczinski avec ordre de faire de fréquentes excursions avec de gros détachements, tant pour conserver la communication de Montmédy que pour aider Ligneville à intercepter les convois de

liv. m. — chàp. vil. 2G£>

Longwy et de Luxembourg. Il lui avait donné pour adjoint le colonel Nolzier, officier d'un très-grand mérite, très en état de défendre la place en cas qu'elle fût assiégée. Miaczinski était très-bon pour ce genre de guerre, et y a rendu les plus grands services. Il était chargé en même temps de lever une légion.

Il n'y avait qu'environ cinq lieues du camp de Grand-Pré à Sainte-Menehould, et dix de Sainte-Menehould à Châlons, par un chemin très-beau. Si les Prussiens venaient attaquer le camp» de Grand-Pré, ou tentaient de forcer le passage des Islettes, le général avait espoir de les repousser; s'ils voulaient longer toi forêt par leur gauche, et pénétrer par le Barrois , se dirigeant sur Vitry , il était sûr de les prévenir à la trouée de Revigny , et d'y être joint par Kellermann , ainsi de couvrir le Barrois et }a- Marne ; s'ils voulaient pénétrer par le Chêne-Populeux , aprèsleur avoir disputé ce passage, il était sûr de les arrêter sur le bord de l'Aisne , et d'être renforcé par la division de Beurnonville et par l'armée de Kellermann , pour les empêcher de passer cette rivière , et les faire mourir de faim dans les fondrières delà Tierrache, d'où ils n'auraient pas pu retirer leur artillerie et leurs équipages. Ainsi il pouvait prévoir dès lors que cette formidable armée était mal enfournée, et que plus elle était nombreuse,, plus elle se tirerait mal de cette fin de campagne.

Elle perdit beaucoup de temps après la prise de Verdun, et ce ne fut que le 8 qu'on la vit s'étendre et parader dans la grande plaine depuis Briquenay et Buzancy jusqu'à Clermont. Son quartier général était à Raucourt. L'armée française montra une joie qui était d'un très-bon augure. Dès le lendemain , les Prussiens commencèrent des attaques sur tout le front des avantpostes , et furent repoussés partout. Le 10, le général Miranda, Péruvien *,. que Pétion venait de faire entrer à notre service

1 Né d'une famille distinguée du Mexi- serait favorable à ses desseins. 11 se ren-

que ou du Pérou, Miranda, dès son dé- dit à Paris, obtint la protection, alors

but dans la carrière politique, tenta puissante, de Potion, et fut employé

d'affranchir sa patrie du joug espagnol , dans les armées. En 1793, chargé de

projet qui paraît avoir été celui de sa l'expédition de la Hollande, il échoua

vie entière. Obligé de prendre la fuite, devant Maestricht, se laissa battre à

il erra dans diverses contrées de l'Eu- Aldenhoven ; et ces deux échecs ren-

rope, et se rendit familières la plupart versèrent tous les plans de Dumou-

des langues vivantes. La révolution fran- riez. On l'accusa d'avoir contribué en-

çaise venait d'éclater ; il crut qu'elle suite à la perte de la bataille de Ker-

comme maréchal de camp, arrivé de la veille au soir, repoussa une attaque assez vive au village de Mortaume. Le général Stengel fut aussi attaqué en même temps à Saint- Jouvin; mais l'ennemi fut repoussé de partout, et aucun des postes ne put être forcé.

Dans ces attaques, ou quand les mouvements de l'ennemi les faisaient présumer, le général faisait descendre, du camp, du canon de douze , et des bataillons qui pouvaient se porter où ils voulaient sans être aperçus de l'ennemi , étant cachés par la montagne de Bessieu. L'ennemi se trouvait toujours en tête un front de cinq à six mille hommes, et ne pouvait pas en déployer davantage. 11 voyait cependant sur la hauteur le camp français toujours dans le même état, et ne pouvait pas croire le rapport de ses espions, qui l'assuraient qu'il n'y avait pas plus de vingt mille hommes.

Dans ce camp, les soldats et les généraux eux-mêmes furent attaqués d'une diarrhée qu'on attribua à la mauvaise qualité des eaux et à l'abondance des pluies froides, ainsi qu'à la nécessité des fréquents bivouacs. Heureusement cette maladie fut légère et n'eut pas de suite ; mais elle laissa dans Grand Pré un germe de d\ ssenterie qui a été bien funeste aux Prussiens. Dans

winde; il en rejeta tout le tort sur le rêté et déporté pour la troisième fois, général en chef, qu'il présenta comme il ne reparut plus en France ; mais on coupable, non pas d'imprévoyance, mais apprit que, en 1806, Miranda avait rede trahison. Il a publié à ce sujet un nouvelé l'exécution de ses projets dans écrit que nous consulterons plus tard l'Amérique méridionale. Ses premiers pour la rédaction de ces notes. Miranda efforts furent infructueux; il se tint cane parvint cependantpoint à se justifier ché jusqu'en 1810, où il reparut à Caraentièrement; la fuite de Dumouriez cas, offrit ses services à la junte, et, acheva de le compromettre. On le tra- quoiqu'elle se méfiât de l'exagération duisit devant le tribunal révolution- de ses principes, obtint quelquei'nfiuence naire; mais il eut le bonheur extraor- parmi les adversaires du gouvernement dinaire d'être acquitté. Les soupçons, de la métropole. Depuis cette époque, effacés un moment, se réveillèrent bien- Miranda servit la cause américaine tôt; Miranda fut de nouveau plongé avec des succès divers, et fut enfin livré dans les cachots, d'où il ne sortit qu'a- par trahison aux Espagnols. Jeté dans près le 9 thermidor. Réduit alors à une ies cachots de Carthagène et transféré nullité qui contrariait son ambition, ensuite à Cadix, Miranda succomba, au il se jeta dans le parti dessectionnaires, commencement de 1816, à une maladie en vendémiaire an IV ; fut décrété d'ac- occasionnée par la fatigue et les maucusation, condamné à la déportation, vais traitements du parti vainqueur, et parvint toutefois à faire différer l'exé- Ce personnage montra quelquefois le cution de l'arrêt sous divers prétextes, caractère d'un aventurier ; mais l'his 11 ne put obtenir le même succès au 18 toire ne pourra lui refuser des talents fructidor; et, proscrit dans cette jour- distingués, etles qualités brillantes d'un née , il se réfugia d'abord en Angleterre ; chef de parti.

puis revint à Paris en 1803, quoique les {Note de l'éditeur.) ■

consuls ne l'eussent point rappelé. Ar-

les premiers jours l'armée manquait souvent de subsistances, parce que le service ne pouvait pas encore être bien assuré ; mois elle supportait tout avec la plus grande gaieté, et, ayant tous les jours de légers combats, elle ne s'ennuyait ni ne se rebutait pas.

Il n'eu était pas de même des officiers généraux et particuliers. Ils étaient ennuyés et fatigués ; ils mouraient de faim ; car sur la table du général, qui nourrissait quiconque y avait recours, à peine avait-on du pain blanc. D'ailleurs on n'y mangeait que eu mauvais mouton et des légumes, on y buvait de la mauvaise bière, et rarement de très-mauvais vin, quoiqu'en Champagne.

Un matin, cinq officiers généraux entrèrent chez lui et lui demandèrent un entretien particulier : il vit à leur air embarrassé qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire. Celui qui était chargé de lui porter la parole lui dit qu'on ne pouvait qu'applaudir au talent qu'il avait déployé pour rendre à l'armée le bon esprit qu'elle montrait, et pour les tirer de la position de Sedan, où ils auraient été facilement enlevés, ou battus, ou coupés d'avec Paris, et pour les placer dans un camp qui paraissait inexpugnable : mais que ce camp était malsain ; que le dégoût et les maladies commençaient à gagner l'armée ; que les secours n'arrivaient pas; que nous avions devant nous cent mille hommes maîtres de la campagne; qu'ils pouvaient nous laisser nous morfondre, et marcher par Bar-le-Duc, pour gagner Vitry et même Châlons; qu'il était important de les prévenir, et d'aller choisir un bon camp derrière la Marne, où l'armée se fortifierait de tous les secours qui lui arriveraient, et aurait tout en abondance.

Le général laissa achever le discours de l'orateur, qui fut long; après quoi , sans entrer dans aucune explication, il leur dit : « Mes camarades, ceci a l'air d'un conseil de guerre ; on ne « doit point en assembler sans que j'en donne Tordre. Quand « je vous demanderai vos avis à chacun en particulier, votre de- « voir est de me dire ce que vous croirez le plus utile. Je suis « seul responsable, et je sais ce que j'ai à faire. Allez chacun à « votre poste, et ne vous occupez qu'à me bien seconder. »

Ils se turent, et depuis on ne tenta jamais la fermeté du général; mais les critiques allèrent leur train, et chacun envoya à

ses amis de Paris ses réflexions et son plan de campagne, exagérant, comme de raison, nos souffrances, nos dangers, ainsi que la force et l'activité de l'ennemi. Cela ne diminua pas la consternation de Paris et de l'assemblée nationale. Bientôt le général reçut par tous les courriers des sollicitations, des conseils et même des ordres de Luckner et des ministres, pour se retirer derrière la Marne. Cette persécution a été encore plus forte au camp deSainte-Menehould. On taxait même sa résistance d'obstination criminelle. Il aurait pu dire aux Français, comme Phocion aux Athéniens : « Vous êtes bien heureux d'avoir un capitaine qui vous connaît; sans cela vous seriez perdus. »

Le 10, il fît un petit changement dans sa disposition. Ayant tous les jours des nouvelles de Beurnonville, il savait qu'il arriverait précisément le 14 à Rethel. Toutes les divisions de l'armée ennemie s'étaient réunies. Le général Clayrfait était devant la trouée de la Croix-aux-Bois ; le roi de Prusse menaçait Gra?id-Pré, et le prince de Hohenlohe était devant les Islettes, occupant Varennes et Clermont. Ainsi l'attaque ne regardait plus que ce front, et ne devait pas s'étendre jusqu'au Chêne-Populeux.

Le général ne voulut pas entièrement dégarnir ce poste ; mais, croyant pouvoir se servir utilement des troupes aguerries du camp de Pont-sur-Sambre, et surtout du général Duval, en qui il avait à juste titre une confiance particulière, il le remplaça par le général Dubouquet avec quatre bataillons et deux escadrons de dragons, et il le fit venir avec sa division au camp de Grand-Pré, où il le fit camper sur la hauteur de Marque, qu'il n'avait pu occuper jusqu'alors que par des détachements, n'ayant pas assez de troupes pour se prolonger jusque-là. Par ce renfort il avait à peu près vingt mille hommes pour défendre l'excellente position de Grand-Pré.

Ses plus grandes contradictions venaient alors des manœuvres de Kellermann, qui fatiguait ses troupes par des marches et des contre-marches ; qui, arrivé jusqu'à Bar, rétrograda jusqu'à Ligny ; qui désapprouvait comme tout le monde le plan de campagne du général Dumouriez ; qui assurait que les Prussiens avaient le projet de tomber sur la Lorraine, pendant qu^le roi

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de Prusse était devant Grand-Pré ; qui lui annonçait que , s'il voulait faire une jonction, il fallait qu'il fît la moitié du chemin, ^t que, réunis ensemble, ils iraient livrer bataille au roi de Prusse. Dumouriez, qui voulait temporiser et ruiner les Prussiens sans se battre, se serait bien gardé de hasarder une bataille. Il dénonça au ministre de la guerre la mauvaise volonté ou au moins les indécisions de son collègue, et il exigea sévèrement qu'il lui fût donné un ordre absolu de le joindre , et de ne plus contrarier son plan de campagne T.

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