LIV. III. — CHAP. IX
hommes , pour couvrir Bar et Ligny ; et il amenait quinze mille hommes, dont un tiers d'excellente cavalerie , et presque toutes troupes de ligne.
Le général lui envoya sur-le-champ une instruction pour venir occuper le lendemain matin le camp entre Dampierre et Élise, derrière l'Auve , qu'il lui désigna parfaitement : et comme le déploiement des Prussiens lui faisait présumer qu'ils tenteraient peut-être le sort d'une bataille , il lui manda que , dès qu'il aurait pris son camp, il pourrait, si l'ennemi cherchait à s'étendre, prendre son champ de bataille sur les hauteurs du moulin de Valmy et de Gizaucourt. Dumouriez fit encore en cette occasion une faute, qui heureusement n'eut pas de suites funestes. Kellermann ne pouvait pas connaître le pays où il arrivait. Tl fallait lui envoyer des officiers d'état-major pour lui désigner son camp, de manière à ce qu'il ne le confondît pas avec son champ de bataille; mais il n'avait que trois ou quatre adjudants généraux en état de remplir cette mission, et ils étaient occupés à placer la division que Beurnonville venait d'amener. D'ailleurs , Rellermann n'était pas à ses ordres ; c'était un collègue , et un collègue très-pointilleux , qui aurait trouvé peut-être très-mauvais qu'il lui traçât son camp.
Quoi qu'il en soit, il confondit si bien son instruction, que, prenant son champ de bataille pour son camp, il y conduisit son armée , l'embarrassa de ses équipages, et se mit à attendre. Les Prussiens, voyant cette confusion sur la hauteur de Valmy, cherchèrent à déborder sa gauche , et marchèrent sur plusieurs colonnes, canonnant toutes les troupes réunies sur la hauteur de Valmy. Kellermann établit sur le plateau du moulin presque toute son artillerie , arrêta la marche des ennemis , et il s'établit entre eux une terrible canonnade.
Dumouriez, qui s'aperçut de la méprise de son confrère, qui avait trop de troupes sur ce plateau , et qui ne pouvait pas se développer sur la hauteur de Gizaucourt parce qu'il était déjà débordé par sa gauche , fit sur-le-champ la disposition suivante , grâce à l'immobilité de l'ennemi : Il envoya aussitôt le général Chazot, avec neuf bataillons et huit escadrons, par le grand chemin de Châlons , pour se porter derrière la hauteur de Gizau-
court , et prendre les ordres de Kellermann. 11 ordonna au général Stengel de se porter jusqu'à l'extrémité de Y Yron , pour flanquer la position de Valmy par sa droite , comme Chazot la flanquait par sa gauche. Il mit Beurnonville avec seize bataillons à la suite de Stengel , en colonne , pour se développer sur V Yron si l'ennemi cherchait à déborder ou à attaquer Stengel ; et il fit appuyer la droite de Beurnonville par le lieutenant général Leveneur, avec douze bataillons et huit escadrons, se dirigeant de Berzieux sur Virginy, pour tourner lui-même la gauche de l'ennemi.
Malheureusement Kellermann le fit prier d'aller le trouver , sans quoi il aurait dirigé lui-même le mouvement de sa droite, et le succès de cette journée eût pu être complet. 11 se rendit donc très-vite auprès de Kellermann ; il trouva une canonnade trèsvive établie, mais qui ne servait à rien. Le général Valence, avec le corps de carabiniers, se trouvait placé en bataille, intermédiairement entre le moulin de Valmy et le général Chazot, qui était le long du grand chemin de Châlons. On avait négligé de lui faire occuper la hauteur de Gizaucourt, d'où il aurait battu en flanc les colonnes prussiennes. Le roi de Prusse avait profité de cette négligence, y avait porté des troupes et une batterie, qui elle-même flanquait la position de Valmy.
La journée se passait ; le général vit qu'elle se réduirait à une canonnade inutile dans cette partie : il retourna à son armée. Ce qui contint les Prussiens et les empêcha d'attaquer rapidement le plateau de Valmy, ce fut la position de Stengel qui les flanquait, et qui avait ouvert un feu très- vif sur la gauche de leur attaque. Sans lui, Kellermann eût été enveloppé et battu. JEes équipages auraient embarrassé la grande route de Sainte-Menehould, qui était sa seule retraite ; car, pour se remettre dans le camp de Dam pierre , il fallait que toute son armée passât l'Auve sur un seul pont; il ne pouvait pas se replier sur la gauche du camp de Dumouriez , qui était couverte par un marais , ni sur la colonne du général Stengel, entre lequel et lui était une vallée marécageuse et profonde.
La position était superbe, en s' étendant par sa gauche sur la faauteur de Gizaucourt ; mais l'ayant laissé occuper par l'ennemi,