LIV. III. CHAP. IX
-elle était trop resserrée. Au reste, les Prussiens auraient perdu beaucoup de monde , s'ils eussent voulu attaquer de vive force le plateau du moulin de Valmy dans l'après-midi; et toute l'armée de Dumouriez, débouchant sur leur gauche , pouvait les battre pendant cette attaque.
Dans Tinstruction qu'il avait donnée au lieutenant général Leveneur, il lui avait malheureusement prescrit de ne pas s'aventurer, pour pouvoir toujours reprendre la position du camp , en cas que l'attaque devînt générale. L'ignorance rend timides les hommes les plus braves; car certainement Leveneur est un homme d'un grand courage. Ayant marché devant lui, il donna dans la colonne des équipages des Prussiens, qui étaient trèsmal escortés. Au lieu de pousser au travers, ce qu'il pouvait faire sans danger, il ne fit que quelque butin ; et il se hâta de se replier, non pas à la hauteur de Beurnonville, mais jusqu'au camp. Le général n'eut rien à lui dire, il objecta son instruction.
Si le général n'avait pas été forcé d'aller perdre son temps à l'attaque du moulin de Valmy, il aurait vu et suivi le mouvement de sa droite, il aurait poussé son avantage , et aurait au moins pris les équipages des Prussiens, parce qu'alors il aurait mis en mouvement les troupes du général Duval , qui étaient rassemblées à Vienne-le-Château ; il lui aurait fait passer la rivière , et l'aurait posté entièrement sur les derrières de l'ennemi.
Le jour tomba, la canonnade cessa, l'armée de Dumouriez se retira dans son camp ; celle de Kellermann bivouaqua sur les hauteurs de Valmy, et les Prussiens sur celles de la Lune et de Gizaucourt, barrant la grande route de Châlons. Kellermann envoya encore prier son collègue d'aller le trouver; c'était pour lui demander à se replier dans la position de son camp. Pendant la canonnade, les équipages avaient filé sur Sainte-Menehould ; la retraite se fit la nuit sans trouble, et le lendemain matin Kellermann était campé.
Tel est le combat de Valmy, où chacune des deux armées a tiré plus de vingt mille coups de canon , et a perdu trois ou quatre cents hommes tués très inutilement. Il a produit un très-bon
2*2 mémoires de dumouriez.
effet pour les Français, en leur prouvant que leur bonne contenance et leur feu pouvaient arrêter cet ennemi formidable \
Si en débouchant dans cette plaine les Prussiens , au lieu de s'amuser à canonner, avaient poussé une colonne sur la hauteur de Gizaucourt , pour couper la retraite du grand chemin; qu'en même temps ils eussent monté , la baïonnette au bout du fusil ,. pour attaquer l'armée de Kellermann, entassée sur la hauteur de Valmy, il aurait été battu sans que Dumouriez pût le secourir; et ce dernier aurait été forcé de rompre son système de temporisation, et de risquer avec désavantage une bataille générale*
Si Chazot, au lieu de s'arrêter sur le grand chemin , et d'envoyer demander des ordres à Kellermann, se fût porté sur-lechamp sur la hauteur de Gizaucourt, la canonnade eût été moins* longue , et la colonne de droite des Prussiens eût été écrasée.
Si Leveneur eût eu le bon sens de comprendre que ce n'était pas aller contre son instruction que de profiter d'un grandavantage qui ne le compromettait pas tant qu'il n'avait pas de troupes devant lui , il eût pris la plus grande partie des équipages des Prussiens, quand il n'aurait fait que détacher sa cavalerie et ses flanqueurs.
On a blâmé le duc de Brunswick de n'avoir pas continué l'attaque : il a agi en sage général. A midi il n'élait plus temps d'attaquer; s'il l'avait fait, il courait risque de tout perdre ; car, outre l'armée de Kellermann et le corps de Chazot, Dumouriez avait encore une réserve de douze bataillons et six escadrons placés en colonne , à sa gauche , prêts à déboucher sur le grand
1 Dumouriez, trop avare d'éloges de la victoire,
peut-être en parlant de l'affaire de Val- Sur le plateau de Valmy, autour du
my , caractérise bien ici l'importance et vieux général, se pressait une élite de
l'effet de cette journée. En défendant les jeunes guerriers. Un jeune prince au-
défilés de l'Argonne, Dumouriez sauva jourd'bui placé bien haut, M. le duc de
la France ; à Valmy, Kellermann ranima Chartres , qui commandait sous Keller-
l'esprit et releva le courage de l'armée, mann, défendait l'importante position
Elle soutint sans s'ébranler le feu des du moulin en avant du village. Son nom,
Prussiens, et vit leurs colonnes indé- qu'on retrouvera bientôt parmi ceux des
cises s'arrêter à leur tour devant ses vainqueurs de Jemmapes , s'associait
batteries. La confiance ramena l'enthou- ainsi aux premiers succès de notre gloire
siasme. Quand Kellermann s'écria, militaire. M. le duc de Chartres, alors
Vive la patrie ! allons vaincre pour elle, lieutenant général, avait pour aide de
ce cri, répété sur toute la ligne, présa- camp M. le duc de Montpensier, son.
gea le sort du combat, et fut depuis, frère,
pendant vingt ans, le prélude et le g;^e { Note de l'éditeur).
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chemin, prêts à soutenir Kellermann ; et en même temps sa droite aurait attaqué la gauche des Prussiens le long de la Bionne, où elle était embarrassée d'une colonne d'équipages qui l'auraient fait battre.