‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 62 sur 88 · LIV. III. — CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIV. III. — CHAP. XI

Dumouriez était alors de très-bonne foi l'ennemi, non pas personnel , mais politique de la maison d'Autriche ; on était en guerre , et il faisait son devoir en tâchant de lui enlever un allié. Peut-être que s'il eût réussi, les sanglantes catastrophes de la France n'auraient pas eu lieu ; peut-être que la paix eût été faite la même année ; peut-être que les calamités que toute l'Europe éprouve, et celles , plus grandes encore, dont elle est menacée, eussent été effacées du livre des destins.

Le 28 au matin , un aide de camp prussien vint s'annoncer de la part du duc de Brunswick, et remit par son ordre au général un manifeste. Cette pièce était si impérative, si dure, si déplacée, que le général, après l'avoir lue deux fois, dit à l'aide de camp : « Monsieur , j'ai pris la liberté de faire passer un mémoire au roi de Prusse ; je ne me suis point adressé à M. le duc de Brunswick: il me prend sans doute pour un bourgmestre d'Amsterdam. Dites-lui que dès ce moment la trêve cesse, et que j'en donne l'ordre devant vous I. »

Effectivement il en donna l'ordre sur-le-champ, et cet ordre fit grand plaisir à toute l'armée. Il en écrivit de même au colonel Manstein , et toute négociation fut rompue. Le manifeste , qui avait été composé par quelque ministre émigré, était fait et imprimé depuis deux mois; le duc de Brunswick le donnait d'autant plus mal à propos à cette époque, que deux jours après il leva son camp pour exécuter sa retraite.

Tous ces pourparlers, toutes ces allées et venues d'officiers prussiens au camp français, d'ofQciers français au camp prussien, n'altérèrent pas un moment la confiance de l'armée. Dumouriez , pour la sonder, demanda un jour à ses soldats, qui faisaient tou-

1 Dans ce manifeste, daté du 28 sep- miscer dans le gouvernement intérieur

tembre 1792, le duc de Brunswick rap- de la France , persistaient néanmoins*

pelait ses précédentes déclarations du 25 à exiger que le roi et sa famille fussent

et du 27 juillet de la même année, qui rendus à la liberté ; que la dignité royale

avaient si violemment irrité tous les fût rétablie sans délai dans la personne

partisans de la révolution. Il improu- de Louis XVI et de ses successeurs, et

fait avec la plus vive indignation l'em- qu'il fût pourvu à ce que cette dignité se

prisonnement du roi et de sa famille , trouvât désormais à l'abri des avanies

les décrets par lesquels la convention auxquelles elle avait été exposée. Cette

avait aboli la royauté; enfin, il décla- double proposition était la condition,

mit a la nation française que l'empe- sine qua non de la suspension des hos-

reur et le roi de Prusse , invariablement tilités. attaches uu principe de ne point s'im- (Note de l'éditeur.)

jours foule autour de lui quand il allait au camp : « Mes enfants, que pensez-vous de toutes ces négociations avec les Prussiens? Ne vous donnent-elles pas quelques soupçons contre moi? — Général, lui répondit un officier pour tous les autres , si c'était un autre que vous , nous serions inquiets , et nous éplucherions sa conduite : mais avec vous nous fermons les yeux ; vous êtes notre père. » Hélas ! si cette confiance avait duré, cette nation , alors si noble , si généreuse , de si bonne foi , ne serait pas à présent gouvernée par des monstres et par la guillotine ; elle ne serait pas tombée dans l'abîme de la barbarie et de l'anarchie.

Le général leur avait toujours dit que dès que sa négociation serait finie, quel qu'en fût le résultat, il les en instruirait. Il en rendait compte exactement au pouvoir exécutif et aux trois commissaires qui résidaient auprès de lui. Dès qu'il eut rompu la trêve , il fit imprimer toutes les pièces , c'est-à-dire sa correspondance avec Manstein, son mémoire pour le roi de Prusse, et le manifeste du duc de Brunswick. La convention, l'armée et tous les bons citoyens l'approuvèrent ; mais les journaux infâmes des jacobins, les Prudhomme et les Marat, cherchèrent à lui en faire des crimes.

Telle est exactement toute la négociation q^ii a existé entre le général Dumouriez et les Prussiens. Leur retraite , qui a suivi de près, a fait bâtir mille fables absurdes. On Ta cru si bien hors d'espoir de résister à une armée aussi formidable , qu'on a cherché à trouver dans les ressources d'une politique profonde les causes de son salut. On a ensuite passé d'une extrémité à l'autre. Après avoir imaginé qu'il s'était tiré d'embarras en trompant les Prussiens, quand on a su le délabrement de cette armée, et qu'on l'a vue sauvée, on a attribué le bonheur de cette retraite à une connivence entre lui et le roi de Prusse; et quantité de gros penseurs sont encore persuadés que le salut de l'armée française d'abord, et celui de l'armée prussienne ensuite, sont les effets d'une politique très raffinée et très-profonde.

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