‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 61 sur 88 · LIV. III. — CÏÏAP. XI · texte numérisé non relu

LIV. III. — CÏÏAP. XI

très- modérés; et en même temps il lui remit des propositions trèssages en six articles , dont le premier portait que le roi serait délivré de prison , et qu'on lui rendrait son autorité comme il l'avait avant le 10 août.

Pour réponse, Dumouriez lui remit le bulletin qu'il venait de recevoir officiellement, qui contenait le décret qui changeait l'assemblée nationale en convention nationale, et la monarchie en république. Le colonel Manstein en parut très-affligé , et le général lui-même ne lui cacha pas qu'il était très-fâché que les choses fussent poussées à cette extrémité, d'autant plus qu'il n'y voyait pas de remède. Le colonel Manstein partit pour son camp, et on convint que le lendemain le colonel Thouyenot irait au quartier général de Hans, pour signer le cartel.

Le général , ayant appris que le roi de Prusse manquait de café et de sucre, prit la liberté de lui en envoyer douze livres , n'en ayant pas trouvé davantage, et quelques fruits avec du pain blanc. Le présent fut reçu , mais on lui fit dire de ne pas en envoyer davantage. La plus grande cordialité s'établit entre les avant postes des deux armées, et les Français partageaient leur pain avec les Prussiens, qui mouraient de faim. La dyssenterie faisait les plus grands ravages parmi eux ; et la mauvaise qualité des eaux et des fourrages faisait périr leurs chevaux, qu'ils écorchaient et qu'ils dévoraient.

Le colonel Thouvenot alla le lendemain au quartier général du roi de Prusse , où il fut très-bien reçu. Le duc de Brunswick voulut le voir , dit des choses obligeantes pour Dumouriez , se rappela qu'il l'avait fait prisonnier trente-deux ans avant, et qu'il l'avait vu alors fort blessé. Le marquis de Lucchesini causa aussi avec Thouvenot, qui s'en tira avec beaucoup d'esprit, et qui a fait imprimer sa conférence r. Le colonel Manstein et le

1 Cette conversation entre le colonel Thouvenot répondit qu'une nation ne

Thouvenot etle duc de Brunswick n'offre pouvait traiter qu'avec une autre na-

de remarquable;que l'art avee lequel tion, et non avec des rebelles aux lois

l'officier français évita de répondre di- de leur pays. « Mais que deviendront

rectement aux questions qui lui furent leurs prisonniers de guerre? — Ils doi-

adressées. Le duc de Brunswick demanda vent s'attendre à toute la sévérité des

que les émigrés fussent compris dans lois; et peut-être, selon les circonstances,

i'échange des prisonniers de guerre, -à l'indulgence et à la générosité d'une

général Heymann avaient voulu engager Dumouriez à se rendre au camp prussien ; il n'avait répondu ni oui ni non. Mais il se serait bien gardé de faire une pareille démarche , non pas qu'il craignît qu'on pût violer en sa personne le droit des gens , mais parce qu'un peuple libre étant toujours soupçonneux , le général doit être très-circonspect.

Pendant que Thouvenot était au camp prussien, Dumouriez fit un mémoire dans lequel il rejetait tous les torts de la guerre sur la maison d'Autriche , et cherchait à persuader au roi de Prusse que son intérêt était de se détacher de son alliance , qui n'étaitni naturelle ni avantageuse. Il envoya ce mémoire au colonel Manstein, en le priant, pour l'intérêt des deux nations, de le faire lire au roi. Manstein le promit, mais il manda en même temps que ce mémoire ne ferait aucun effet, et qu'il le désapprouvait.

nation magnanime telle que la nation française, constituée en république. » Le duc de Brunswick cessa d'insister.

Il s'informa ensuite de la situation de la France et des armées. Thouvenot observa qu'il était sans caractère officiel pour répondre à ces questions. « Toutefois, dit-il, je dois vous déclarer que l'armée est composée de citoyens soumis aux lois qui leur sont données par le vœu de la nation , fortement exprimé...»

Le duc affirma que le roi de Prusse ne voulait point intervenir dans les affaires intérieures de la France. Mais il demandait que le sort du roi fût assuré; qu'une place quelconque, et sous quelque dénomination que ce fût, lui fût assignée dans le nouvel ordre de choses. — Je n'entrevois qu'un moyen, répondit Thouvenot : traitez avec la convention nationale, ou avec ses délégués. Elle représente la nation entière, et vous ne pouvez pas révoquer en doute l'existence de cette nation. »

Le marquis de Lucchesini entra dans ce moment; il demanda s'il n'y aurait pas moyen de traiter avec l'armée.

« L'armée, dit Thouvenot, ne traite pas de politique; ces sortes d'affaires ne peuvent être portées qu'à la nation ellemême, ou à ses délégués. Mais, messieurs, permettez-moi un dilemme : Ou vous nous battrez, ou nous vous battrons ; si vous nous battez, il renaîtra de la première défaite autant de soldats français que de citoyens... Si nous vous

battons, et nous en avons l'espoir, de& hommes libres sont des lions chez eux...

« Si nous ne sommes battus ni l'un ni l'autre , vous vous serez affaiblis par des maladies , par les désertions... Vos finances seront en désordre, votre voyage, infructueux ; il n'en résultera pas moins pour vous des maux incalculables.

« J'ajouterai encore une réflexion :

c'est que vous avez dû vous apercevoir que le civisme augmente en raison de la distance des frontières, et qu'il vous prépare autant d'ennemis que d'habitants. Si, par une suite des hasards de la guerre, vous avancez sur Paris, alors Paris cesserait d'être Paris; et, au moment de votre arrivée , Paris serait à deux cents lieues de Paris. » ( Extrait de la Relation écrite par le lieutenantcolonel adjudant général Thouvenot y à Sainte- M enehould, le 27 septembre 1792.)

Quelques mots sur le sort du roi terminèrent cette conversation , qui ne produisit aucun résultat, parce que l'on n'était de bonne foi ni d'un côté ni de l'autre. L'ennemi parlementait pour gagner du temps et couvrir sa retraite; les Français mettaient à la paix des conditions qu'ils savaient n'être pas acceptables par un ennemi qu'aveuglaient des préjugés , et surtout le tableau infidèle que les émigrés leur avaient offert de la nation française.

( Note de l'éditeur. )

Page 1