LIV. III. — CHAP. XII
Il reçut une lettre de plaintes du lieutenant général Valence , qui , mettant plus d'ardeur et de précision dans ses mouvements, avait dépassé Massige, s'était battu avec l'ennemi, et, n'ayant nouvelle ni de Stengel ni de Beurnonville , s'était replié. Le général perdit toute cette journée et celle du 3 à remettre l'ordre et la bonne intelligence dans cette avant-garde; il disposa tout pour attaquer Autry le lendemain, pendant qu'une colonne d'infanterie légère et de hussards, débouchant de Condé, pénétrerait par les bois dans son ancien camp. Grand-Pré était engorgé de malades et d'équipages. Il renforça de quatre bataillons le défilé de la Chalade } avec ordre au commandant de percer jusqu'à Varennes dès qu'il entendrait la canonnade du côté de Grand-Pré.
La nuit du 3 au 4, il reçut un billet du général Valence, avec copie de l'ordre qu'il venait de recevoir de son général Kellermann de le rejoindre. Valence mandait qu'il voyait bien qu'il y avait du malentendu , mais qu'il était forcé d'obéir, et qu'il marchait sur-le-champ. Cet ordre de Kellermann était daté de Suippe , et portait de venir l'y trouver sans délai , se dirigeant sur Chàlons, parce que , Dumouriez n'ayant plus besoin de lui , il croyait devoir se séparer, et prendre sa marche par Châlons.
Le général fut indigné en recevant cet avis, qui achevait de sauver les Prussiens. Il n'avait rien caché à son collègue , il lui avait communiqué son mouvement; et, dans l'instant de compléter leur succès , il en était abandonné sans avoir été prévenu. D'ailleurs la marche de Kellermann par Suippe et Châlons était absurde; ses équipages étaient à Vitry , la destination qu'il indiquait était la Lorraine, son chemin était ou par Vitry ou par Revigny-aux-Faches , ou par Clermont. Après une pareille défection , il n'y avait plus de ménagements à garder avec Kellermann.
Le général manda à Valence que Kellermann, ainsi que lui, étaient à ses ordres tant que les armées étaient ensemble; qu'il lui défendait de rétrograder sur Suippe; qu'il lui ordonnait au contraire de reprendre sa position d'avant-garde à la gauche de Stengel, et de suivre les opérations indiquées. Il fit passera Kellermann copie de l'ordre qu'il envoyait à Valence , et il char-
gea Devaux, son aide de camp, de lui porter cette dépêche. II envoya copie de tout aux commissaires de la convention, qui étaient à Sainte-Menehould , les priant de joindre leurs ordres aux siens, et faisant des plaintes très-vives de cette conduite inconcevable du général Kellermann.
Valence manda au général qu'il était très-embarrassé de se décider entre deux ordres aussi contraires, entre deux autorités qu'il reconnaissait également; que la plus directe pour lui était celle de Kellermann ; qu'il jugeait bien que son ordre était déplacé, mais qu'il ne pouvait pas désobéir tout à fait ; qu'il allait faire halte où il se trouvait , et qu'ayant envoyé à son général l'ordre qu'il venait de recevoir, avec ses propres représentations , il espérait qu'il ne tarderait pas à recevoir des ordres différents. Dumouriez ne put qu'approuver Valence ; lui-même n'avait sauvé sa patrie qu'en désobéissant pendant toute la campagne : mais c'est une science très-délicate que celle de désobéir à propos.
Kellermann fut consterné des reproches du général Dumouriez et des sérieuses remontrances du colonel Devaux: il pleura , fit des protestations, et écrivit une lettre d'excuses l. Les commissaires qui arrivèrent à son camp achevèrent de troubler sa pauvre tête ; il retourna à son ancien camp, et il ordonna à Valence de reprendre sa position, et d'exécuter tout ce que lui prescrirait Dumouriez. Valence chercha par sa vivacité à réparer le
1 Nous avons sou s les yeux une notice une action décisive contre des forces ensur la vie militaire du général Keller- core infiniment supérieures. Mais Dumann, duc de Valmy, rédigée sur ses mouriez s'étant fait donner le comm annotes par M. de Botidoux, son commis- dément en chef des deux armées, le gênésaire ordonnateur, sous ce titre : Es- rai Kellermann fut obligé d'attendre ses quisse de la carrière militaire de Fran- ordres pour se mettre en mouvement. cois- Christophe de Kellermann , duc de a L'ennemi était en pleine retraite 'Valmy, etc., 1817. Cet écrit, dans lequel dans les derniers jours de septembre, nous avons cherché quelques détails re- et le général ne put commencer à le pourlatifs à la conduite du général Keller- suivre sérieusement que le 8 octobre, mann lors de la retraite des Prussiens, lorsque Dumouriez se mit en marche garde un silence presque absolu à cet du côté de la Belgique. » égard. Voici l'unique passage qui pa- Ces renseignements ne paraissent pas raisse se rapporter à cette époque : suffisants pour que l'on puisse porter « Le général Kellermann voulait se un jugement sur la conduite respecmettre à la poursuite des ennemis, en tive de Dumouriez et du général Kellervue de les harceler, et bien certain mann.
de maltraiter beaucoup leur arrière- {Note de l'éditeur.) garde, sans qu'ils pussent l'amener à
liv, m. — chap. x:i. 3:3
mal qu'avait fait sa marche rétrograde ; il se porta tres-rapidement à Vouziers, où il défît une petite arrière-garde, et prit quelques équipages et quelques traîneurs. Le général Miaczinski , qui s'était embusqué près de Tannay avec huit à neuf cents hommes, surprit les émigrés, les canonna, les mit en fuite, et prit quelques bagages : s'il avait mis moins de précipitation , il leur aurait fait plus de mal.
Les troupes légères de Beurnonville eutrèrent dans Grand- Pré, et se répandirent jusqu'à Buzancy. Elles firent encore quelques prisonniers , et pillèrent quelques bagages ; mais elles eurent la sagesse de laisser passer plusieurs chariots chargés de malades. Ces malheureux étaient mourants ; plusieurs périrent de faim dans les bois; ceux qui venaient se rendre étaient affamés et sans force; ils avaient le corps enflé, et leurs visages étaient verts ou noirs, à force de lividité. Les soldats français montrèrent beaucoup d'humanité. L'épidémie était dans Grand- Pré, où les Prussiens avaient tenu leur hôpital: ils y avaient enterré plus de trois mille hommes. On suivait les traces de cette malheureuse armée par les cadavres d'hommes et de chevaux qui jalonnaient leur route. Les paysans tuaient tout ce qui s'écartait de l'armée, et se vengeaient des excès des Prussiens et des émigrés en pillant leurs bagages.
Le général, ayant vu échapper l'armée prussienne par le faux mouvement de Rellermann, s'occupa des moyens de la poursuivre. Dillon avait passé les défilés , et harcelait l'armée du prince de Hohenlohe, qui, ayant moins souffert que celle du roi de Prusse , quoique atteinte de la même maladie , était plus en état de résister. Il fallait soutenir Dillon, qui pouvait, en poussant l'ennemi trop audacieusernent , se faire battre.
Il ordonna à Kellermann de passer par Clermont , et, par l'instruction qu'il envoya à Dillon, il le mit à ses ordres tant qu'ils seraient ensemble à la poursuite des Prussiens. Il donna ordre à Valence de passer par la Croix- aux- Bois ,et de rejoindre son général en chef.
11 envoya ordre au général d'Harvillé d'être le 7 au Chêne- Populeux, et de s'y retrancher; car ses troupes étaient de nouvelles levées très-mauvaises, et sujettes à la terreur panique
314 MÉMOIRES DE DUMOLRIEZ.
et aux mutineries, ainsi que celles du général Dubouquet. Il envoya ce général , avec quatre nouveaux bataillons , joindre à Sedan le lieutenant général Chazot , à qui tous ces renforts composaient une petite armée.
Il quitta le 6 son camp de Sainte-Menehould , et se porta sur Vouziers, où il arriva le 8. Le cbâteau où il logea avait servi de quartier général aux deux frères de Louis XVI ; les logements y étaient encore marqués à la craie ; les princes y avaient tenu leur grand couvert1.
Deux motifs obligèrent le général à porter son armée sur Vouziers. Le premier, c'est qu'il était forcé d'éviter Grand-Pré , devenu un cimetière plein d'exhalaisons pestilentielles ; le second , c'est qu'il était obligé d'abandonner à Kellermann et à Dillon la poursuite des Prussiens , pour courir au secours de Lille.
Les différents renforts qu'il avait reçus faisaient monter son armée à quatre- vingt mille hommes. II laissa à Kellermann , outre son armée de plus de vingt-cinq mille hommes , le corps de Dillon d'environ vingt-cinq mille hommes , le corps de Chazot de sept à huit mille , et les dépôts de Châlons , Troyes et Vitry , qui pouvaient encore lui fournir dix mille hommes, à la vérité de -mauvaise qualité et de nouvelle levée , mais qu'il pouvait jeter dans les places , pour remplacer les troupes de ligne qu'il aurait tirées de ces garnisons. Ainsi Kellermann avait actuellement près de cinquante mille hommes rassemblés, et il en avait au moins soixante-dix mille qu'en huit jours il pouvait rassembler 2. Il avait un train d'artillerie de siège pour reprendre Verdun et Longwy , des vivres derrière lui , et tous les moyens pour achever la ruine totale des Prussiens. Il avait aussi les commissaires de la convention , qui mettaient à sa disposition toutes les autorités civiles.
1 On lisait dans la première édition avec toutes les marques d'un violent châle passage suivant, qui a disparu dans grin. Il ne garantit pas cette anecdote. » celle-ci : ( Note de V éditeur. )
« Les habitants lui racontèrent que , 2 Dans l'écrit que nous avons cité
peu de jours avant, le roi de Prusse, plus haut, l'historien du général Kel-
qui avait son quartier général à Tor- lermann ne porte son armée , réunie à
mes, avait mandé les princes, et leur celle de Dillon, qu'à vingt-huit mille
avait fait des reproches très-vifs sur les hommes environ,
fausses espérances qu'ils lui avaient (Note de l'éditeur.) données; qu'ils étaient revenus le soir
L1V. m. CHAP. XII. 3 1
Le général , dans une longue instruction qu'il lui envoya, lui conseilla ^car, après leur séparation, il n'avait plus d'ordres à lui donner ) de laisser le général Dillon agir seul contre l'arrièregarde de cette armée , et de se porter rapidement, par derrière Étain et Gondrecourt, sur Louguyon , passant la Gurne , et la mettant entre l'ennemi et lui. S'il eût pris ce parti , la retraite des Prussiens eût été entièrement coupée.
Il lui annonça que l'armée prussienne, étant dans un état déplorable , ne tiendrait Verdun et Longwy que le temps nécessaire pour évacuer leur grosse artillerie , leurs équipages et leurs malades; que n'ayant plus du tout de vivres, et leur restant peu de munitions, ils ne compromettraient point des garnisons dans ces deux places , et qu'ils les évacueraient certainement ; qu'ainsi il était inutile de s'y attacher , et quil fallait se hâter de les prévenir sur la frontière.
Après lui avoir donné ces avis, qui ne furent pas suivis, il fit partir le 12 Beurnonville avec les troupes de Flandre, qui , au moyen des renforts, formaient un corps de vingt-deux mille hommes. Il envoya le général d'Harville prendre le commandement du camp de Maubeuge , et le renforça d'environ dix mille hommes. Le lieutenant général Lanoue avait été accusé faussement par les jacobins ; et les commissaires de la convention , sans autre examen , avaient envoyé dans un cachot à Douay ce vieillard respectable , aimant mieux se priver de son expérience que de ne pas le préjuger coupable. Beurnonville fit cette marche avec la même rapidité qu'il avait fait la première. Parti le 12 octobre de Vouziers dans une saison affreuse, il arriva le 21 à Valenciennes. Dumouriez partit en même temps pour Paris , où il arriva le 12.
La retraite des Prussiens de la Champagne s'est faite avec le plus grand ordre et beaucoup de bonheur. Le roi de Prusse s'y est personnellement distingué en se tenant toujours à son arrièregarde , et montrant autant de constance qu'il avait montré de courage au combat de Valmy , où il était à la tête de ses colonnes. Cette armée aurait beaucoup souffert au passage du défilé de Grand Pré , si l'avant-garde du général Dumouriez avait exécuté ses ordres avec vigueur et précision , et si Rellermann n'a-
316 MEMOIRES DE DUxMOURlEZ.
vaitpas suspendu pendant trente-six heures la poursuite, par son mouvement très-coupable sur Suippe.
Rellermann eût achevé de ruiner cette armée dans sa retraite de Verdun sur le Luxembourg et le pays de Trêves, si, au lieu de rester joint à Dillon pour suivre mollement et froidement son arrière-garde, se conformant à l'instruction du général Dumouriez, il s'était porté rapidement sur son flanc droit. Au lieu de ce mouvement audacieux et décisif , il se laissa amuser par des conférences, et il se crut trop heureux de voir les Prussiens hors du territoire français , et de recevoir d'eux les places qu'ils ne pouvaient pas garder. Il se trouvait trop faible avec plus de cinquante mille hommes pleins de courage et de santé; et il perdit si bien la tête, que les commissaires dépêchèrent un courrier au général à Paris , en lui ordonnant de rétrograder avec son armée , et de venir défendre le pays que les Prussiens menaçaient de reconquérir. 31s le rendaient responsable des événements.
Il leur manda qu'il se chargeait volontiers de cette responsabilité , et qu'avant qu'il pût venir les joindre ils seraient débarrassés de Tannée prussienne ; que quant à lui , il allait sauver la Flandre et prendre les Pays-Bas.
Cette heureuse retraite des Prussiens , le départ de Dumouriez, la mollesse de Rellermann dans la poursuite, l'évacuation sans siège de Verdun et Longwy , que tout le monde croyait qu'ils pourraient conserver, ont accrédité les fables qui se sont répandues sur les négociations de Sainte-Menehould , fables qu'on va réfuter, comme aussi injurieuses au monarque prussien «ta ses généraux, qu'aux généraux français.