‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 65 sur 88 · LIV. III. — CHAP. XIII · texte numérisé non relu

LIV. III. — CHAP. XIII

rante-cinq bataillons et vingt escadrons, divisés en trois camps. Le duc Albert de Saxe-Teschen, après avoir détacbé le général Clairfayt, n'avait guère plus de troupes sur la frontière, et ne pouvait pas faire de grandes entreprises. Ainsi dans cette partie la faiblesse était égale, les deux partis se tenaient également sur la défensive. Cependant le duc de Teschen avait tenté d'envahir le territoire français , et s'était tenu quelque temps campé à Saint- Wast près de Bavay ; mais ensuite il s'était retiré à Mons, et s'y tenait tranquille. Il avait renforcé le camp de la Trinité près de Tournay , et celui de Bury , qui étaient opposés au camp de Maulde.

Le lieutenant général la Bourdonnaye commandait dans le département du Nord , en l'absence du général Dumouriez. Il avait à ses ordres le lieutenant général Lanoue , commandant le camp de Maubeuge ; le général Duval , commandant celui de Pont-sur-Sambre, et le lieutenant général Beurnonville , commandant le camp de Maulde. Le lieutenant général Moreton , chef de l' état-major de Tannée du Nord , était chargé , avec le commissaire- ordonnateur Malus, de continuer sans interruption les préparatifs pour le rassemblement de cette armée, que le général voulait avoir prête pour entrer dans les Pays-Bas encore cette année , en cas qu'il réussît à renvoyer les Prussiens de la Champagne; ou pour marcher, comme une dernière ressource , au secours de Paris , en cas que les Prussiens fissent trop de progrès.

La rapidité de la prise de Longwy , la consternation qu'il avait trouvée en Champagne, la désorganisation de l'armée de la Fayette, sa faiblesse, son mauvais état, le défaut de toute autre ressource pour résister à une armée formidable , l'avaient forcé à changer tous ses plans, et à appeler près de lui le général Duval avec toutes les troupes du camp de Pont-sur-Sambre , à affaiblir en même temps le camp de Maubeuge , et à ne laisser à Lanoue que les troupes absolument nécessaires pour une défensive stricte.

Deux jours après , connaissant encore mieux l'énorme supériorité de l'ennemi , s'attendant à une très-faible défense de la fille de Verdun, comptant peu sur le secours du maréchal Luck-

ner, dont il redoutait la mauvaise volonté et la vieillesse , jugeant que le salut de la France dépendait de la tenue des défilés de FArgonne, il s'était vu obligé d'appeler à lui le général Beurnonville avec douze bataillons et trois escadrons , et toutes les troupes légères du camp de Maulde.

Le général la Bourdonnaye, à qui on croyait de grands talents , et qui depuis a démenti cette fausse réputation , avait été appelé à Paris par le ministre Servan pour commander une armée centrale , et on l'avait envoyé à Châlons, où elle devait s'assembler. Ainsi le département du Nord , dégarni de troupes , se trouvait sans commandant d'armée ; et Moreton , qui se tenait au quartier général de Valenciennes , était chargé de faire passer aux commandants des camps les ordres du. général en chef.

Dans les derniers jours du mois d'août, les Impériaux avaient fait plusieurs attaques vigoureuses contre le camp de Maulde ; mais ils avaient été toujours victorieusement repoussés par le brave Beurnonville. Dumouriez ignorait cette circonstance ; mais il avait prévu , en lui envoyant ordre de venir le joindre ,. que ce camp , assez médiocre par lui-même , affaibli de douze bataillons, et surtout du général qui l'avait si bien gardé jusqu'alors , et qui seul en connaissait le fort et le faible ; ne pour* rait pas se soutenir avec une douzaine de bataillons sous un autre commandant.

Ce camp n'est séparé que par la Scarpe d'une autre position beaucoup meilleure: c'est .celle du camp de Bruille. La Scarpe se joint à l'Escaut au pont de Mortagne. L'Escaut descend de Condé à Mortagne : la Scarpe descend de SaintAmand à Mortagne. A ce confluent est une tête de pont facile à défendre ; en. arrière est Château-l' Abbaye, qui est un très-bon poste. En arrière de Ghâtëau-1' Abbaye est une hauteur, au centre de laquelle est le moulin Gourdin, dont un versant, formant la droite du camp , se termine au village de Bruille , la gauche à celui de Nivelle. Aucune des deux rivières n'est guéable , les bords en sont marécageux des deux côtés; et comme le terrain s'élève vers le centre , elles sont soumises aux batteries fixes ou mobiles de l'armée campée à Bruille, ou plutôt au moulin Gourdin. Derrière la droite du camp est la ville de Condé; derrière son centre est la

L1V. III. CHAP. XIII. 3li>

foret de Saint-Amand; derrière sa gauche est la ville de Saint- Amand.

C'était un grand sacrifice que l'abandon du camp de Maulde , qui couvrait la superbe plaine entre Lille , Douay , Saint-Amand et Orchies. Cette dernière ville tombait nécessairement au pouvoir de l'ennemi. Saint-Amand , poste très-faible , quoique soutenu par le camp de Bruille , devait nécessairement succomber aussi après quelques jours de résistance ; mais les troupes avaient leur retraite sur Valenciennes, et les dangers de la France étaient alors trop grands pour s'arrêter à la petite considération de la dévastation des plaines de la Flandre , dont il ne fallait penser qu'à sauver les places ; et à cet égard il n'y avait pas de crainte a avoir , puisque le duc de Teschen n'avait pas assez de troupes pour entreprendre des sièges.

Dumouriez avait prévu tous les inconvénients de l'affaiblissement du camp de Maulde; mais, forcé par des circonstances impérieuses , il avait ajouté à l'ordre du départ de Beurnonville une autorisation à Moreton pour lever sur-le-champ le camp de Maulde,, le transférer à Bruille , et se borner à défendre les rives de l'Escaut et de la Scarpe entre Condé et Saint-Amand, ayant soin de bien fortifier la tête de Saint-Amand pour conserver une communication entre Valenciennes et Douay, au moins par l'autre bord du canal de Marchiennes, si on était privé de celle d'Orchies. 11 avait ordre enfin , en cas que ses garnisons fussent trop faibles et une des places trop menacée, de lever même le camp de Bruille, et de renforcer les garnisons avec les troupes de ce camp. Cependant, comme il se formait un rassemblement de bataillons de nouvelle levée à Soissons, et comme il était possible que dans l'intervalle l'armée de Flandre fût renforcée , il laissait Moreton libre de conserverie camp de Bruille, et même de ne pas lever celui de Maulde , s'il croyait avoir suffisamment de troupes pour le défendre.

Ces ordres arrivèrent à Valenciennes le 1er septembre, et précisément la veille Beurnonville avait essuyé et repoussé une attaque très-vive de l'ennemi. Moreton était très-brave, et connaissait assez bien les détails militaires ; mais il n'y voyait pas, n'avait jamais fait la guerre , et n'y entendait rien. Il rassembla

sur-le- champ un conseil de guerre de tous les officiers généraux. Il fut d'abord mis en question si , dans la circonstance où Ton se trouvait, on pouvait laisser partir Beurnonville. Plusieurs officiers généraux furent d'avis de le retenir; on avait l'exemple du général Dumouriez lui-même; mais les circonstances n'étaient pas pareilles. Beurnonville trancha la question en montrant son ordre, et jurant qu'il l'exécuterait. La seconde proposition fut si on conserverait le camp de Maulde , ou si , suivant l'instruction du général , on se transférerait à Bruille. La translation fut décidée unanimement. Beurnonville retourna à son camp, où, par ordre du général en chef, il laissa Berneron, chef de son étatmajor; et il partit le lendemain pour Rethel.

Moreton donna ses ordres pour la levée du camp. Cette opération était fort aisée; il n'y avait pas un quart de lieue à faire pour transférer les troupes d'une position à l'autre. Les Autrichiens furent avertis. Il y avait sur l'Escaut, entre Condé et Mortagne, de grands bateauxchargesdefourrages.il avait été défendu de laisser ces bateaux se doubler , parce que deux de ces bateaux , l'un à côté de l'autre, tenaient toute la largeur de la rivière et faisaient l'effet d un pont. Les Autrichiens profitèrent de la négligence des Français, passèrent sur ces bateaux , les doublèrent; et une colonne attaqua Château-l'Abbaye, pendant qu'une autre attaquait le camp de Maulde. Les Français , surpris au milieu de leur décampement, n'ayant pas un homme de tête pour les rallier , abandonnèrent tentes, équipages , canons , et se jetèrent en déroute dans Saint- Amand, dans Condé , dans Valenciennes, et jusque dans Bouchain.

Les Impériaux poussèrent leur pointe, attaquèrent Saint- Amand le même jour de tous côtés , et s'en emparèrent. La garnison d'Orchies se sauva à Douay, et l'ennemi fut le maître de tout le plat pays. Moreton rappela Beurnonville, qui lui manda qu'il ne pouvait pas remédier au mal qui était fait; qu'il n'y avait rien à craindre pour les places de guerre; qu'ainsi il continuait sa route. Il fit bien. Le peuple de Valenciennes voulut prendre Moreton ; les commissaires de la convention voulurent le destituer. Il montra l'ordre du général en chef, et s'en tira.

La déroute du camp de Maulde fit une grande sensation à Paris;

Page 1