CHAPITRE XIV
Réflexions.
Cette campagne est digne de l'attention de tous les militaires. Tous ses détails sont instructifs , et méritent d'être étudiés. Sa singularité en a fait longtemps un problème historique , même pour ceux qui y ont coopéré ; le tableau qu'elle présente est extraordinaire.
Un général français , chef d'un grand parti , ayant été l'idole de sa nation , ayant eu toute la confiance de ses soldats , se révolte contre le pouvoir législatif, devenu seul représentatif par la captivité du roi , s'enfuit ; son armée , qui n'est que de vingttrois mille hommes , reste sans généraux, sans officiers supérieurs, désorganisée, consternée x. Dans le même temps, un roi puissant, à la tête de quatre vingt mille hommes, entre en France ; deux villes se rendent sans avoir tenté de se défendre. Un général peu connu , n'ayant jamais commandé en chef, arrive , prend une position très-forte; il y est forcé et entouré; il s'échappe, sauve son armée d'une déroute, prend un second camp , y est enveloppé par l'ennemi qui est entre Paris et lui. Cette formidable armée , qui n'est quà six lieues de Châlons , à dix de Reims , ne pénètre pas même à Châlons et à Reims , perd près de trente mille hommes , dont tout au plus deux mille par les armes ;
1 Si je laisse subsister ce passage vois celle qu'il tient dans la France
et les précédents ( voyez p. 244 et nouvelle ; et je dois déclarer les senti-
suiv. ), ce n'est par aucun ressentiment ments d'estime qu'il m'a toujours ins-
contre M. de la Fayette. Je voudrais qu'il pires, et ceux d'attachement qu'il m'a
fut en mon pouvoir d'effacer de mon rendus.
livre et de ma mémoire les faits qui C'est le seul moyen qui me reste de
m'ont causé tant de peine. Je ne doute remplir la promesse que j'ai faite de
pas que ce grand citoyen ne le regrette vider notre querelle après la guerre,
autant que moi-même. J'ai peut-être eu et je le saisis avec plaisir, le tort de ressentir dans le temps, avec 11 aurait cependant quelque raison
trop de vivacité, ce que je ne pouvais de m'aecuser de le prendre en traître;
regarder que comme des hostilités contre car ni lui ni personne ne savent rien
moi. Mais aujourd'hui (1823) je suis du coup que je lui porte en ce moment ;
calme. Les faits, les chagrins sont bien mais en cela j'évite l'accusation de con-
loin déjà- J'ai vu depuis les malheurs nivence avec lui, et mon langage n'en
du général la Fayette; j'ai vu sa noble aura que plus d'autorité, conduite sous l'empire de Napoléon, [Note du général Dumouriez.)
comme dans les cachots d'01mutz;je ' ,
évacue les deux places qu'elle a prises , et se retire en Allemagne. Tous ces événements , qui tiennent du merveilleux , se passent en moins de six semaines , et la France est sauvée d'un des plus grands dangers que présentent ses fastes.
Les détails qu'on vient de lire expliquent comment c'est une chaîne de fautes qui a amené une suite de malheurs. L'armée prussienne est entrée en France, persuadée qu'elle ne rencontrerait aucunes difficultés. Ses premiers succès ont achevé de lui confirmer cette erreur, qui lui avait été inspirée par les émigrés. Ceux-ci, se croyant sûrs de leurs intelligences, ont trop annoncé cette sécurité , et trop promis ; ce qui par la suite leur a procuré de grands désagréments dans cette armée.
Les principales fautes des Prussiens sont : 1° après la prise de Longwy, de n'avoir pas attaqué Montmédy en même temps que Verdun , si on voulait conquérir la France pied à pied , faire une guerre régulière , et assurer ses quartiers d'hiver et sa retraite. Ils avaient plus de troupes qu'il ne fallait pour cela.
2° Ils savaient la rébellion de la Fayette, sa désertion avec ■ses officiers généraux et son état- major. Cet événement était bien important. Il était arrivé le 21 ; Longwy a été pris le 22. Comment n'a-t-on pas pris la résolution de faire marcher sur lechamp un corps de trente mille hommes sur Stenay et Mouzon pour attaquer cette armée sans chefs , dans le temps où elle était consternée , et pour attirer au moins les troupes de ligne , puisque les émigrés avaient annoncé qu'elles étaient faciles à gagner? Il est certain que si , du 22 au 28 , un corps de troupes ennemies se fût présenté devant Mouzon , l'armée française se serait débandée : peut-être même que si des officiers généraux de l'ancien régime , bien connus et estimés des soldats , comme il y en avait quelques-uns dans l'armée des princes, se fussent présentés avec un simple détachement, ils auraient entraîné une partie des troupes de ligne , surtout de la cavalerie.
Quand on veut envahir un pays déchiré par une révolution , quand on se croit sûr dy avoir un grand parti , quand on veut sauver un roi dans les fers, quand on a commencé une campagne trop tard , on doit, surtout avec une grande armée, multiplier sa force par sa vitesse, et arriver comme la foudre sur
la capitale , pour ne pas donner le temps au peuple qu'on veuf soumettre, de se reconnaître. Il a été nécessaire de commencer par prendre Longwy et attaquer Thionville , pour tromper sur le point d'invasion, et rendre la défensive incertaine et divisée. Mais une fois Longwy pris , il fallait , à la nouvelle de la fuite de la Fayette , arriver sur-le-champ à Mouzon et Sedan , pour dissiper ou entraîner l'armée française. C'était un coup d'État, et il était cependant conforme aux règles de l'art militaire; car, cette armée détruite, il ne restait plus d'obstacle, soit pour faire la guerre méthodique , soit pour faire l'expédition de Paris.
3° Les Prussiens vont attaquer Verdun avec cinquante mille hommes ; et le général Clairfayt , avec une armée d'observation r se tient sur la rive droite de la Meuse. Il n'était pas besoin d'une aussi grosse armée pour prendre Verdun, qui ne pouvait être secouru d'aucun côté; car Luckner était contenu par le corps de troupes du prince de Hohenlohe, et Dumouriez par celui du général Clairfayt. Le duc de Brunswick, après la prise de Verdun, avait pour but de mener son armée à Paris. Il fallait que pendant le siège il détachât le général Kalkreuth avec vingt mille hommes, pour s'emparer des défilés de l'Argonne.
Par cette position le duc de Brunswick s'assurait tous les fourrages le long des rivières de l'Aire et de l'Aisne, forçait les Français à s'éloigner bien vite de Sedan pour gagner Reims par Rethel. Comme le siège de Verdun n'a duré que deux jours, il aurait pu, le 3 ou le 4 , remplacer avec son armée le général Kalkreuth dans la position de Sainte-Menehould ; et ce général se serait porté sur Châlons, où il aurait trouvé de très-grands magasins. L'armée prussienne, maîtresse de la Marne, aurait été dans l'abondance.
4° L'armée d'observation du général Clairfayt, dès qu'elle a vu le mouvement du général Dumouriez se déterminer sur Stenay, aurait dû soutenir ce poste, pour rester maîtresse de passer la Meuse et de suivre le général français. II était même assez fort pour passer la Meuse et marcher contre lui, ou au moins prendre une position en travers de cette petite plaine, en se couvrant des bois de la Neuville. Dans cette position il aurait
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^u derrière lui le défilé de Grand-Pré, que Dumouriez n'aurait pas pu gagner sans lui passer sur le corps ; et ce n'était pas le cas de hasarder une bataille avec une armée faible et désorganisée, et cependant Tunique ressource de la France, surtout n'ayant de munitions que pour un combat de quatre heures.
Alors le général Clairfayt aurait vu que Dumouriez voulait gagner le défilé de Grand-Pré ; il lui en aurait intercepté le passage , et l'aurait forcé à rebrousser chemin pour aller passer au Chêne- Populeux. Le général Clairfayt aurait pu se porter sur Grand-Pré, et, en se postant à Vouziers, il aurait mis l'Aisne entre lui et le général français, et lui aurait ainsi coupé la communication sur Châlons.
5° Toutes ces fautes sont faites, Verdun est pris le 2; Dumouriez n'arrive que le 4 dans le camp de Grand-Pré. Pourquoi îe duc de Brunswick perd il six jours précieux à Verdun , et ne marche-t-il pas sur-le-champ à Grand-Pré, pour forcer les Français avant qu'ils aient le temps de se fortifier? Pourquoi ignoret-il que, faute de troupes, le général Dumouriez a été obligé de laisser ouvert le passage du Chêne- Populeux? Pourquoi n'y porte-t-il pas rapidement le général Clairfayt, et de là sur Attigny , pour forcer Dumouriez à abandonner sa position ?
6° Il attaque mollement et inutilement les débouchés de Grand-Pré, de la Chalade et des lsletles : une négligence du général français lui ouvre le passage de la Croix -aux -Bois; le général Clairfayt surprend ce défilé, et s'en rend maître après deux combats. C'était l'instant de pousser cette victoire qui enfermait le général Dumouriez , et de chasser de Vouziers le corps du général Chazot qui venait d'être battu. Le général Clairfayt aurait ensuite couronné les hauteurs de Vaux et d'Autry sans aucun risque, puisque la rivière eût été entre lui et les Français, qui eussent été perdus sans ressource.
7° INon-seulement on laisse le général français s'échapper, et faire une retraite incroyable qu'on devait prévoir, puisqu'il n'avait pas d'autre parti à prendre, mais on ne le fait suivre que par quelques hussards, et on ne se met pas à portée de profiter d'une terreur panique qui se répand dans son armée, et de la déroute qui s'ensuit : on lui laisse prendre tranquillement le bon
camp de Sainte-Menehould , où on lui donne le temps d'opérer ses deux jonctions.
8° On perd , en le suivant, encore un jour , qui lui donne le temps de recevoir Beurnonville ; car si le roi de Prusse eût paru le 19 au matin sur Valmy et Gizaucourt , au lieu d'y parader le 20 , Beurnonville eût rétrogradé sur Châlons , et Kellermann sur Bar. Alors Dumouriez eût été réellement enfermé une seconde fois , ne pouvant pas abandonner la position de Sainte-Menehould , de peur d'ouvrir au prince de Hohenlohe le passage des Islettes.
9° Pourquoi, après les premières tentatives inutiles de forcer le passage des Islettes, le duc de Brunswick s'est-il obstiné à laisser le prince de Hohenlohe se morfondre, et ne l'a-t-il pas envoyé à Bar pour s'opposer à la marche de Kellermann , pour s'ouvrir un pays riche et abondant pour sa subsistance, et pour menacer Vitry et Troyes , que Dumouriez n'aurait pu couvrir qu'en découvrant Reims et Châlons?
10° Le 20 au matin, une erreur de Kellermann met le duc de Brunswick dans le cas de pouvoir battre ce général à la vue de son collègue , comme Annibal battit Minutius à la vue de Fabius. Il ouvre flegmatiquement une canonnade inutile, qui lui coûte du monde, et perd quatre heures précieuses, au lieu de décider tout de suite l'affaire par une attaque brusque dont le succès était infaillible , et dont la tentative n'était pas dangereuse, car il avait sa retraite assurée.
11° Mais cette faute dérive d'une autre bien plus importante. Le duc de Brunswick, ayant réussi à déposter le général Dumouriez de Grand-Pré , devait calculer qu'en prenant cette position il devait avoir établi à Châlons ses fours et ses magasins; que cette ville était la place d'armes et le dépôt de tous ses secours en tout genre. Châlons est une grande villasse dont toutes les maisons sont bâties en bois, et qui est hors d'état de résistance. Le corps d'armée de Beurnonville, qui venait d'y arriver après quinze jours de marche forcée et sans séjours, était harassé, et par conséquent incapable d'aucune défense. Les troupes de nouvelle levée, qui étaient à Châlons et au camp de JNotre-Dame de l'Épine, n'auraient fait qu'accroître la consternation et le
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désordre. Au lieu de venir parader devant le camp de Sainte- Menehould, le duc de Brunswick aurait fait un coup de génie décisif, s'il se fût porté rapidement avec toute son armée en droiture sur Châlons, et eût attaqué brusquement tout ce qu'il y aurait trouvé. Il aurait certainement dissipé les troupes et pris tous les magasins.
Alors Dumouriez n'aurait eu d'autre ressource que d'abandonner bien vite le camp de Sainte-Menehould et le défilé des Islettes, de se sauver par Passavant et Revigny, de se joindre à Kellermann, de passer la Marne à Vitry, pour tâcher à grandes journées de gagner la Seine , abandonnant toute la Champagne.
Alors le prince de Hohenlohe aurait passé par Sainte-Menehould, aurait fait sa jonction; et l'armée prussienne, abondamment pourvue de vivres, aurait porté la guerre dans le centre de la France. Alors le parti contre-révolutionnaire , qui existait réellement, se serait montré, et, la guerre civile se joignant aux efforts d'une armée formidable, il est à présumer que la contrerévolution eût réussi.
Dumouriez avait prévu ce danger; il avait pris le camp de Sainte-Menehould pour attirer à lui le duc de Brunswick et le détourner de l'attaque brusque de Châlons, parce qu'il avait calculé que ce général, ne voulant pas laisser une armée derrière lui, chercherait à le déposter avant de marcher sur la Marne. Mais son parti était pris, dans le cas où le duc de Brunswick se serait porté directement sur Châlons, de sacrifier Dilion, qu'il aurait laissé aux Islettes, et de gagner Châlons par une marche forcée, pour prévenir les Prussiens au camp de l'Épine, où il aurait trouvé le corps de Beurnonville, et se serait fait joindre par Kellermann. Il avait une grande marche sur les Prussiens, mais son armée était bien peu manœuvrière, et d'Auve à Châlons il y avait six lieues de plaine à traverser. Cette faute, la plus grande de celles que le duc de Brunswick a faites, a été décisive. 11 a été trop méthodique et trop lent.
12° Enfin, ayant manqué d'empêcher les jonctions; voyant le général français à la tête de soixante mille hommes dans un camp inforçable; voyant des rassemblements considérables se
faire à Châlons et à Reims ; n'ayant pas imaginé de s'emparer de la première de ces deux villes dans l'instant où cela était possible et décisif; ne pouvant plus faire l'attaque, soit avec toute son armée, soit par détachements, sans s'exposer à être suivi, attaqué et peut-être battu ; voyant son armée affaiblie par une cruelle dyssenterie, ses chevaux sans fourrages et sans eau, ses convois longs et difficiles, la famine ravageant son camp, le duc de Brunswick ne pouvait plus prévoir que la nécessité de se retirer ; et c'est une très-grande faute d'avoir retardé de prendre ce parti. Chaque jour que son irrésolution lui faisait perdre augmentait les souffrances , les pertes et les dangers de sa malheureuse armée ; car enfin il fallait toujours en venir là.
Si le duc de Brunswick eût repassé les défilés le 20 ou le 21 , laissant le général Clairfayt pour défendre le cours de l'Aisne, le général Hohenlohe pour garder le cours de l'Aire, il pouvait encore prendre Sedan et peut-être Montmédy, avant d'entrer en quartiers d'hiver; sa campagne eût été utile, parce que Sedan prolongeant les deux flancs de la forêt d'Argonne , ses défilés perdaient toute leur importance. Il aurait préparé de grands moyens pour la campagne suivante, et, ce qui était trèsintéressant, il aurait mis Dumouriez dans le cas de négliger encore la défensive du département du Nord , et de le laisser dégarni pour défendre la Champagne.
Voilà les fautes les plus essentielles qu'on peut reprocher aux Prussiens; il y en a eu quelques autres de moindre conséquence, dont le général français aurait mieux profité s'il avait eu une armée de troupes de ligne, comme elle était quatre ans avant, commandée par des officiers expérimentés et des généraux instruits.
Au moyen de fautes aussi graves, Dumouriez n'a pas eu besoin d'avoir recours aux négociations pour sauver sa patrie. Les premiers pourparlers ont eu lieu le 22, et alors il avait réuni soixante mille hommes dans un bon camp. Il n'était qu'un peu gêné dans les convois, mais il ne manquait de rien. Il connaissait la disette des Prussiens, il avait pris toutes ses mesures pour l'accroître; chaque jour augmentait la supériorité de sa
position sur la leur, et il était sûr de faire manquer leur campagne en temporisant; ainsi il ne pouvait regarder leurs ouvertures que comme une preuve de leur embarras.
Les Français ont à se reprocher trois fautes. La première appartient au général Dumouriez tout seul : c'est d'avoir cru trop légèrement le rapport d'un subalterne, d'avoir dégarni de troupes le défilé de la Croix-aux-Bois, et de l'avoir laissé surprendre par le général Clairfayt. Elle a été réparée parce que l'ennemi n'a pas su en profiter , mais elle devait tout perdre.
La seconde est celle que Kellermann a faite le 20 septembre, en prenant son champ de bataille pour son camp; ce qui a occasionné la canonnade de Valmy, parce que le duc de Brunswick, en tardant trop de s'emparer de la hauteur de Gizaucourt , que Kellermann avait fait la seconde faute de ne pas occuper, et d'attaquer vivement le moulin de Valmy, a perdu l'occasion de battre ce général r. .
La troisième, qui appartient aux généraux de l'avant-garde, et encore plus à Kellermann, est d'avoir suivi très-mollement la retraite des Prussiens , et de leur avoir laissé repasser trop impunément le défilé de Grand-Pré.
Quant au surplus de la sortie du roi de Prusse du territoire français, et à l'évacuation de Verdun et Longwy, Dumouriez r qui était parti pour Paris le 12 octobre, n'y a aucune part; et comme Kellermann et Dillon ne lui en ont rendu aucun compte officiel , il n'en sait que ce qu'il a lu dans les bulletins de ce temps-là, et il en ignore tous les détails. Mais il ne croit pas que l'armée prussienne ait été sauvée par des négociations, parce que sa retraite n'a jamais été dans le cas d'être coupée, ce qui serait arrivé si Kellermann, au lieu de rester accolé à Dillon, s'était porté derrière la Curnesur Louguyon , comme cela lui avait été expressément recommandé.
Quant à l'évacuation des places, Dumouriez l'avait calculée et prédite d'avance sur les maladies et la disette de vivres. Bien loin d'avoir pu penser à ravitailler ces deux villes, l'armée prussienne avait consommé depuis longtemps douze mille
1 Voyez plus haut la note relative à la bataille de Valmy.
{Note de l'éditeur.)
sacs de grain qu'elle avait trouvés dans Verdun. Cette place •est faible, et la garnison qu'on y aurait laissée eût été perdue. Peut-être le duc de Brunswick aurait-il dû tâcher de conserver Longwy, qui, étant sur l'extrême frontière, pouvait être ravitaillée et secourue en cas de siège, ou remettre cette place entre les mains des Impériaux ou des émigrés.
Mais il sait qu'à cette époque le duché de Luxembourg et le pays de Trêves étaient épuisés; que l'importante place de Luxembourg elle-même était sans vivres et encombrée des malades de cette malheureuse armée; que le général Clairfayt était obligé de courir à grandes journées pour aller défendre les Pays-Bas, pendant que l'armée prussienne était obligée d'aller reprendre Francfort pour arrêter les progrès du général Custine, et sauver Coblentz et le pays de Trêves.
C'est à toutes ces circonstances réunies qu'il attribue l'évacuation de Longwy.
C'est une erreur de chercher des causes mystérieuses à des événements qui s'expliquent tout naturellement par les règles les plus simples de l'art militaire et du bon sens ; mais les hommes aiment le merveilleux. Un autre motif a donné naissance à toutes ces fables. Les jacobins étaient passés de la plus grande consternation à la plus grande insolence. Ils ont cru d'abord voir arriver le roi de Prusse à Paris en conquérant. Quand la chance a tourné , ils n'ont pas douté de l'y voir amener chargé de fers. Ces scélérats croyaient qu'on prenait une armée avec autant de facilité qu'ils assassinaient un aristocrate ou un modéré dans les rues de Paris. Les Prudhomme, les Marat ont inventé les calomnies Les plus atroces et les plus stupides , et contre le roi de Prusse , et contre les généraux français. Cela exemptait de la reconnaissance envers ces derniers; et, en inspirant à la nation des soupçons contre eux, ils diminuaient leur crédit, qui pouvait un jour s'opposer à leurs plans désorganisateurs et anarchiques.
Dumouriez venait bien certainement de sauver sa patrie. De ce moment, on a cherché à le perdre. Quand les services sont trop grands , ils deviennent des crimes. La France naissante avait les vices de Rome décrépite , et ne pardonnait pas à ses généraux leurs victoires. Custine, Houchard , Biron , Brunet, ont été les
victimes de cette pernicieuse ingratitude, qui perdra celte république, malgré ses succès momentanés.