CHAPITRE VIII
Siège d'Anvers. — Combat de Titlemont.
Plus le général avançait , plus ses embarras redoublaient. En entrant dans Bruxelles, Malus lui annonça qu'il ne restait que quatorze mille francs dans la caisse de l'armée; il fallait payer la solde de cinquante mille hommes, à qui le prêt était dû. Il fut obligé d'emprunter quatre-vingt mille florins à la caisse publique de cette capitale , avec promesse d'un prompt remboursement, et trois cent mille francs sans intérêt chez un banquier, en faisant donner une lettre de change sur le trésor national. Ce fut d'Espagnac qui fit trouver cette ressource; il arrivait de Paris, et apportait une fort mauvaise nouvelle. Le ministre Pache n'avait voulu agréer aucun marché x.
1 Dumouriez témoigna, dans plusieurs page 354 ), son vif mécontentement des lettres imprimées ( voyez la note de la obstacles que le ministre Pache oppo-
Cambon, qui était le maître absolu des finances , disait qu'il était inutile de prendre des entrepreneurs belges pour faire passer les assignats ; qu'on forcerait bien cette nation à les prendre , non pas au prix de Paris , mais au pair de l'argent ; que si les subsistances et les effets d'habillement revenaient à un plus haut prix en les faisant arriver de France qu'en les tirant du pays , d'un autre côté cela faisait subsister nombre d'artisans français , surtout à Paris , qui sans cela se livreraient au désordre, faute de pain; que la régie des vivres et des fourrages était un repaire d'aristocrates , qui augmentaient par leurs accaparements le prix des denrées de première nécessité; que tous les autres entrepreneurs étaient des fripons qui faisaient payer cher, et livraient de mauvaises marchandises ; que, pour obvier à tous ces inconvénients, la convention avait autorisé les ministres de l'intérieur, de la marine et de la guerre, à rompre toutes les compagnies des anciens fournisseurs, et à remettre les intérêts de la nation entre les mains de cinq ou six personnes chargées de tous les achats de toute espèce, qui devraient compte de clerc a maître; que cette compagnie, connue sous le nom de comité des achats, serait chargée de tous les marchés, sans pouvoir être eux-mêmes entrepreneurs; que par là on assurerait des prix uniformes pour chaque genre de fourniture , et qu'on ne dépendrait pas de l'activité des accapareurs.
D'Espagnac avait trop d'esprit et de lumières pour ne pas réfuter facilement ces sophismes spécieux. La formation d'un comité des achats mettait toutes les denrées de première nécessité dans les mains de six personnes qui devaient le composer. Elles établissaient le régime du monopole des grains, qui sous l'ancien gouvernement avait été une des premières causes de la révolution. Le comité des achats ne pouvait établir l'uniformité des prix pour chaque genre de fourniture, dans un pays aussi
■sait sans cesse à ses mesures arlminis- avait adopté, allégua l'insuffisance de
tratives. 11 lui demanda formellement ses pouvoirs, et transmit la demande de
de faire cesser ces obstacles, en l'autori- Dumouriez à la convention , qui , pour
sant seul à passer des marchés. Cette toute réponse, ordonna l'arrestation des
autorisation était, disait-il, d'une né- commissaires Malus, Petit-Jean et d'Es-
ceuité absolue, si l'on voulait que l'ar- pagnac.
niée poursuivît ses succès. Pache, per- (Note de l 'éditeur.) distant dans le système d'inertie qu'il
étendu et aussi varié dans ses productions que la France , qu'en adoptant le prix le plus haut : quant aux pays étrangers où se trouvaient les armées , le comité des achats, étant obligé de tirer les denrées du pays même, ne les aurait que de la seconde main , et serait forcé d'avoir recours aux entrepreneurs du pays; que ceux-ci, ou se contenteraient des prix déjà convenus, ou les hausseraient ; que, dans le premier cas, il en coûterait en sus les deux pour cent qu'on accordait aux membres de ce comité ; dans le second , on payerait de plus le renchérissement, l'inexpérience ou la coalition du comité avec les fournisseurs étrangers.
Que quant à la circulation des assignats, elle ne pouvait s'établir que par la confiance et au taux du commerce ; que cette circulation ne pouvait pas s'établir équitabîement au pair, pendant qu'ils perdaient plus de cinquante pour cent à Paris; que si on l'essayait par la violence, ce serait un brigandage qui déshonorerait la nation , révolterait les Belges, et pourrait avoir les conséquences les plus fâcheuses.
Ce comité des achats fut réellement établi. Il était composé d'un banquier suisse, nommé Bidermann, l'associé de Clavières, d'un Flamand d'Ostende et de trois juifs de Strasbourg , nommés Cerf-Beer, fils d'un homme fameux par ses friponneries dans les fourrages de la guerre de sept ans. C'étaient là les cinq prud'hommes auxquels on remettait le sort et les intérêts de la France.
C'était le ministre Clavières qui avait monté cette machine avec la faction de la Gironde, dont la plupart, gros capitalistes, étaient les croupiers de ces entrepreneurs, déguisés sous le nom de régisseurs. Le pauvre Roland, et peut-être Cambon lui-même, avaient été séduits par les sophismes qu'on vient de détailler; et les ministres Pache etMonge avaient été entraînés par leurs commis, qui y trouvaient leur compte. Le général ne se serait pas mêlé de cette affaire, et aurait laissé voler la nation sans se plaindre, puisqu'il ne pouvait pas l'empêcher, si la désorganisation de son armée , qui s'ensuivit de près , n'avait entièrement ruiné tout son plan de campagne.
La circulation des assignats lui causait les plus grands embar-
ras. L'armée était payée en numéraire; mais les agioteurs, qui voulaient introduire le cours des assignats au pair, pour y gagner la valeur de la baisse, en donnaient aux soldats; ceux-ci les portaient aux marchands en détail. Pour un objet de trois ou quatre sous, le soldat exigeait le change d'un assignat décent sous. De là naissaient des querelles violentes. Le marchand était lésé , le soldat s'accoutumait à voler.
L'armée voulait engager le général à donner une ordonnance pour que les assignats fussent reçus par le marchand , qui souvent aimait mieux donner sa marchandise pour rien , que de donner encore de l'argent pour un papier qui devait perdre nécessairement plus de cinquante pour cent. Cette ordonnance eût été injuste, puisque Farinée était payée en numéraire, et n'avait aucun prétexte de refuser elle-même le payement en numéraire.
Les magistrats des villes le sollicitaient de donner une ordonnance pour que les marchands ne fussent pas forcés à recevoir les assignats. Cette demande était strictement juste ; mais c'eût été achever de les décrier, et faire tort à sa patrie. Il conseilla aux villes de créer des billets de confiance en proportion de la consommation , comme on avait fait en France ; elles s'y refusèrent, il ne put pas les blâmer ; et cet état de guerre subsista entre les marchands détailleurs et les soldats : à la vérité, quand les soldats venaient se plaindre, les chefs les condamnaient à laisser la marchandise , ou à payer en numéraire.
Il se forma à Bruxelles un corps administratif, qui d'abord, étant pris dans tous états, fut fort bien composé; mais comme il se forma en même temps un club auquel le général fut obligé d'assister une fois, dès qu'il eut quitté Bruxelles, il se fit de grands changements dans ce corps administratif; et Moreton, jacobin enragé , devint l'ennemi de l'administration, qui cependant s'est soutenue avec courage jusqu'au dernier moment, et a résisté avec beaucoup de force et d'énergie à une légion de sansculottes qui la vexaient , et aux injustices tyranniques des commissaires de la convention et du pouvoir exécutif. La prudence et le courage de ce corps , soutenu au travers de tous les
dangers, en 1793, par plusieurs coups d'autorité dugénéral Dumouriez contre tous ces tyrans, a sauvé cette capitale et IeBrabant d'une entière subversion.
On trouva dans Mons, dans Bruxelles , et dans toutes les villes de la Belgique, beaucoup d'effets appartenant aux émigrés, qui furent confisqués au profit de la France. Mais comme il y avait trop peu de commissaires des guerres dans l'armée pour en appliquer à cette partie, il se commit beaucoup de pillages et de désordres dans la saisie et la vente de ces effets, parce que les commissaires de la convention, Lacroix et Danton, qui arrivèrent à Bruxelles, en chargèrent une bande de jacobins affamés, accourus de Paris, qui commirent de grands désordres. On en tira peu de profit pour la nation, et ce fut encore une ressource perdue pour l'entretien de l'armée. Les voitures, les chevaux et les armes furent distribués aux officiers généraux et de l'état-major.
Le général se trouva arrêté à Bruxelles par tous ces embarras jusqu'au 19. Il avait envoyé ordre à la Bourdonnaye d'aller faire le siège d'Anvers, et à Valence, qui était venu jusqu'à Nivelle , de retourner sur Namur , de bloquer la citadelle , et d'y attendre sa grosse artillerie, partie de Givet le 19 pour venir le joindre. Il invita les différentes provinces de la Belgique à créer des comités militaires, qui enverraient des députés à un comité central à Bruxelles, pour convenir d'une manière uniforme de lever des troupes nationales. 11 y avait trop peu d'accord entre les provinces pour parvenir à cette unanimité; chacune forma des comités militaires indépendants , et se chargea elle-même de la levée des corps nationaux, ce qui alla fort mal. Toutes montraient de la confiance dans le général Dumouriez; mais il avait trop d'occupations pour s'occuper des affaires politiques de la Belgique; il réservait ce soin pour l'hiver. Les contrariétés qui lui vinrent de la France même l'empêchèrent, par la suite , d'exécuter les plans qu'il avait conçus pour l'avantage de la Belgique et de sa patrie.
L'annonce du comité des achats détruisait tous les marchés que le général avait faits pour assurer la subsistance de son armée. Cependant, à moins de rétrograder jusqu'aux frontières pour
trouver des vivres, il fallait nécessairement maintenir l'exécution de ces marchés , au moins jusqu'à ce que le comité fut en état d'établir ses commis et de commencer ses fournitures. Les marchés avec les Belges avaient un terme de deux mois , qui donnaient le temps d'établir le nouveau régime de subsistances. Ainsi le général , contraint par la nécessité d'achever de poursuivre les Impériaux, ne vit point d'inconvénient à prendre ce parti indispensable; mais, pour mettre à couvert les commissaires ordonnateurs Malus et Petit-Jean (ce dernier était à l'armée de la Bourdonnaye), et tous les chefs d'administration, il prit sur lui d'en donner l'ordre par écrit.
Il partit le 19 de Bruxelles, et campa au Cortenbergue. Stengel avec l'avant-garde avait pris Malines, où il trouva plus de dix-huit cents milliers de poudre, beaucoup d'armes, et une fonderie superbe. Il écrivit au ministre de la marine de lui envoyer le lieutenant-colonel Thouvenot, frère cadet du chef de Tétat-major, qui était à la tête de la fonderie d'Indret , près de Nantes, pour le mettre à la tête de l'établissement de Malines. Il lui manquait beaucoup de pièces de quatre pour ses bataillons de volontaires ; il lui en fallait pour l'infanterie belge qu'il allait former.
Il y avait beaucoup de matières à Malines et dans le pays ; il voulait aussi y établir des ateliers pour les menues armes : une partie de sa cavalerie était sans pistolets , il manquait beaucoup de carabines. Tous les dragons avaient été obligés de donner leurs fusils à l'infanterie, qui nen avait pas assez. Enfin cette armée victorieuse était à moitié désarmée. Le lieutenant-colonel Thouvenot avait toute l'habileté nécessaire pour tirer un grand parti de l'établissement de Malines. Il arriva bientôt après ; et le général, pour lui donner plus de considération auprès des Belges , qui avaient un colonel d'artillerie nommé Melius, le fit colonel et adjudant général.
Le 20, l'armée traversa Louvain, et campa sur le Pellenberg. Le corps d'Harville, qui marchait sur sa droite, passa la Dyle à Corbeck , et prit une position le Ion; du bois de Merendael, le quartier général à Louvain, les avant-gardes à Bautersem et le long de la Welpe. L'ennemi occupait la hauteur de Cumptich, en
-avant de Tirlemont, avec une forte avant-garde. Son armée était -entre les deux Gettes , derrière Tirlemont.
Le 21, le général resserra son armée sur son avant-garde, et la porta à Bautersem. D'Harville fit aussi un mouvement sur sa droite, qui le dirigeait pour l'attaque du lendemain, par Meldert sur Hougaerde, pour tourner la gauche de l'ennemi en cas qu'il tînt sa position, ce qu'on ne soupçonnait pas, parce qu'elle n'est bonne qu'en faisant face à Tirlemont , la Gette devant elle ; au lieu que, faisant face du côté de Louvain, les Impériaux avaient la Gette à leur dos. Une division de l'armée marchait par Gladbeck sur Oplinter.
Le 22 matin, le général, étonné de voir les Impériaux dans la même position, les attaqua avec son avant-garde. Le combat fut Jong et bien disputé. La colonne de d'Harville avait trouvé beaucoup d'obstacles dans sa marche ; celle de gauche n arriva à Op-et- JXeerlinter qu'après le combat, qui dura jusqu'à trois heures après-midi. Les Impériaux y perdirent trois ou quatre cents hommes et beaucoup de déserteurs. Le général fit camper son armée sur les hauteurs de Cumptich; il plaça son avant-garde à Orsimaël, et son quartier général à Tirlemont. Il ordonna au général d'Harville d'aller camper à Judoigne, et de là de se porter en deux marches sur Namur pour couvrir le sicge de la citadelle, que le général Valence allait ouvrir, ce qui pouvait attirer de ce côté le prince de Hohenlohe avec les troupes de Luxembourg.
L'armée du duc de Teschen était alors réduite à quinze ou seize mille hommes au plus; et quoiqu'il mît beaucoup de lenteur et de fierté dans sa retraite, Dumouriez jugea que sa seule armée lui suffisait pour lui faire évacuer entièrement la Belgique, quoique les garnisons de Mons, de Bruxelles , de Louvain , les malades, les blessés, et, plus que tout, le désordre, eussent réduit cette armée à environ vingt-cinq mille hommes.
Aucun des bataillons de volontaires n'était complet. Les officiers donnaient le mauvais exemple de rester dans les villes en arrière, ou de retourner en France. A la vérité, les troupes étaient toutes nues, manquaient de vivres : et la saison était très-rude, quoique très-belle. Quand on se plaignait au minis-
tre de la misère de l'armée , il disait qu'il avait tout envoyé , et montrait des états. A la vérité, il avait donné des ordres; il y avait à Valenciennes vivres , capotes , souliers, argent ; mais rien n'arrivait à l'armée. Le projet était formé de la désorganiser entièrement, et de rompre tous les plans d'un général dont on trouvait la marche trop rapide et les succès trop brillants.