CHAPITRE VII
Prise de Mons. — Combat d'Anderlecht. — Entrée dans Bruxelles.
Le général entra le 7 au matin dans Mons , où il fut reçu avec la plus grande joie par les habitants x. Sa position était beaucoup plus embarrassante qu'avant sa victoire. Ses commissaires des guerres, ses administrateurs des vivres étaient restés à Valenciennes. Il était sans vivres , sans argent , sans moyens pour marcher en avant. D'Espagnac, homme de beaucoup d'esprit et fertile en ressources , vint l'y trouver. Il avait l'entreprise des convois de l'armée. Il lui prêta cinquante mille écus , et il fit, par ordre du général , avec le commissaire ordonnateur Malus , différents marchés pour des souliers et des capotes, dont le soldat avait grand besoin dans une saison aussi rigoureuse. Des capitalistes belges firent des marchés pour assurer les vivres et les fourrages de l'armée pour deux mois. Le général fit une ordonnance pour exiger du clergé un emprunt forcé d'une année de revenu , avec promesse de faire garantir cet emprunt par la nation belgique, avec laquelle la nation française s'acquitterait par un solde de compte à la fin de la guerre.
Cet emprunt sur le clergé était pour lui une assurance de la conservation de ses biens, et servait à mettre en circulation le numéraire enfoui dans les couvents. Quant aux marchés pour les vivres et les fourrages , outre qu'ils assuraient la subsistance de l'armée, et que les premières livraisons devaient mettre le géné-
1 Les habitants de Mons décernèrent pes ). La convention fut blessée de ce une couronne aux généraux Dumouriez triomphe.
et Dampierre. ( Voyez la note 2, page (Note de l'éditeur.)
370, relative à la bataille de Jeraraa-
378 MÉMOIRES DE LUMOUBIEZ.
rai dans le cas de ne plus être arrêté dans sa marche, devant commencer sous huitaine et continuer sans interruption, il en résultait un autre avantage : c'est que les entrepreneurs , devant être payés en assignats , avaient autant d'intérêt que la France ellemême à les faire entrer en circulation.
Ces détails d'administration l'occupèrent jusqu'au 11 , et l'empêchèrent de poursuivre vivement son avantage , ce qu'il eût fait s'il n'eût pas manqué de tout. D'Espagnac, avec qui le général fit passer aussi un autre marché pour l'armement et l'équipement des Belges qui s'offraient, et dont il voulait former une armée nationale, partit pour Paris, chargé de faire ratifier tous ces marchés, ne doutant pas plus que le général et le commissaire ordonnateur Malus qu'ils seraient approuvés, et que la convention et le ministre de la guerre trouveraient très-avantageux de n'avoir plus rien à envoyer à cette armée , qui se trouverait entièrement nourrie, habillée, équipée, de gré à gré , aux dépens de la Belgique ; d'y voir les assignats établis au même cours qu'à Paris , et de n'avoir à solder qu'à la fin de la guerre , d'après une comptabilité qui, d'après la compensation des déboursés de la France pour assurer la liberté de la Belgique, se réduirait tout au plus à une très-petite dette. On verra combien le général se trompait dans son opinion.
11 envoya à Paris un de ses aides de camp avec le détail de la bataille de Jemmapes, et il le fit accompagner par le brave Baptiste, qui reçut du président de la convention une épce , un uniforme complet, le brevet d'aide de camp et de capitaine, le baiser fraternel, et les honneurs delà séance. Cette récompense honorait la nation elle-même, et c'est là la véritable égalité, qui veut que tout citoyen , dans un État , soit également admissible aux dignités et aux grades quand il les a mérités. Toute autre égalité ne peut exister que parmi les hordes sauvages , qui ne connaissent ni la propriété, ni les arts , ni les distinctions de la société.
Il vit arriver avec plaisir à Mons le général Miranda, qui revenait de Paris, et les maréchaux de camp Stengel et Eustace, qui étaient restés malades à Valenciennes. Il rendit au premier le commandement en second de l'avant-garde. Il donna au second r
qui était Américain, le commandement du corps des flanqueurs de gauche.
Mais celui dont l'arrivée lui fit le plus de plaisir , fut le brave et respectable Lanoue. Les commissaires de la convention, résidant à Valenciennes, l'avaient fait mettre au cachot à Douay avec les malfaiteurs; il y languissait depuis trois semaines, sans pouvoir obtenir des juges, lorsque le général, arrivant de Paris à la fin d'octobre, crut pouvoir exercer en sa faveur la sage loi anglaise d'habeas corpus, en se portant pour sa caution. Il l'emmena à Valenciennes, et le prit chez lui comme aide de camp, ayant eu soin de rendre compte au ministre de ce qu'il avait fait, et de ses motifs.
Il était sûr de l'innocence du prisonnier, et il trouvait utile d'employer ses talents, surtout ayant peu d'officiers généraux. On avait dépeint à Paris ce fait comme un acte de despotisme du général; les plus furieux voulaient le faire décréter. Le brave Lanoue, qui vit que la générosité de son chef allait lui faire une mauvaise affaire, se sacrifia lui-même, alla se remettre au cachot, et écrivit à la convention pour demander des juges. Cet acte de résignation fit rougir ses accusateurs; on lui donna des juges ; il fut acquitté , et vint offrir son zèle . ses talents et sa vie à son ami.
Le général fit part à Valence de son succès, et lui manda d'être le 13 ou le 14 à Nivelle, parce qu'obligé, malgré lui, de laisser au duc deTeschen le temps de se préparer, il espérait qu'il l'attendrait derrière le canal de Vilvorden ; que dans ce cas il serait chargé de tourner la forêt de Soignics, pour aller l'inquiéter au passage de la Dyîe. 11 ordonna à Berneron de se rapprocher de sa gauche, et de venir camper à Herines le 11. Il marcha ce jour-là de Mons à Enghien avec son armée, et le général d'Harville marcha de Mons à Braine-le-Comte.
Il fut si mal servi par ses convois, qu'il ne put exécuter cette marche qu'en deux jours. Ainsi son armée ne fut que le 12 à Enghien. Son avant-garde était alors à Hall, et Beurnonville venait de la quitter pour aller prendre le commandement en chef de L'armée de la Moselle, à la place de Kellermann. Stcngel commanda alors en chef. Dampierre, qui était incompatible avec
lui, alla prendre le commandement de la division de Berneron, qui, deux jours après, rentra dans la ligne.
Le général ordonna à la Bourdonnaye de se porter de Tournay à Gand, de porter son avant-garde à Dandermonde, et de se trouver le 13 à cette hauteur, sans y manquer. Il lui explique bien qu'il n'avait aucun ennemi devant lui, qu'ainsi rien ne devait ni gêner ni retarder sa marche ; qu'il y avait peut-être deux ou trois mille Impériaux à Gand, qui se replieraient à son approche. La Bourdonnaye trouva moyen de s'arriérer encore de deux ou trois jours; mais alors sa mauvaise volonté n'était d'aucun danger , parce que les opérations des armées étaient devenues indépendantes.
Le 12 , au soir, le général se rendit à Hall , où était son avantgarde , avec le colonel Thouvenot. Le 13 , au matin , il donna un détachement de deux cents chasseurs à pied et cinquante à cheval au colonel Devaux , son aide de camp , pour avoir des nouvelles précises de l'ennemi. Deux heures après, Devaux lui manda qu'il était engagé avec l'arrière-garde des Impériaux, qu'il avait trouvée à Saint-Peterslewe; qu'il les amusait, et que, si on voulait lui envoyer du renfort, il les pousserait; que les paysans lui avaient dit que l'armée impériale était au delà de Bruxelles, et qu'une arrière- garde de deux ou trois mille hommes était sur les hauteurs d'Anderlecht.
Le général prit trois mille hommes de son avant-garde avec deux compagnies d'artillerie à cheval, et s'avança à Saint-Peterslewe, ayant envoyé ordre au général Miranda d'amener l'armée à Hall ; il donna le même ordre au général d'Harville, ne voulant pas le porter de l'autre côté de la Senne , pour ne pas l'engager dans la forêt de Soignies. Il lui manda de lui envoyer son avantgarde, qui se joindrait au corps de ses flanqueurs de droite et au reste de son avant-garde , pour la soutenir.
Arrive à Saint-Peterslewe , il poussa facilement devant lui les troupes légères impériales; mais quand il fut devant Andcrlecht, il se vit débordé à sa gauche par un corps plus fort que le sien , ayant cinq à six mille hommes devant lui. Ce n'était pas le cas de se faire battre à la tête d'une légère avant-garde; il ne voulait pas non plus reculer. Il s'étendit sur un très-grand front , et il
établit une grande canonnade à la tête du grand chemin. L'ennemi le croyant plus fort, ne voulut pas s'engager. Enfin , sur les trois heures après midi, le reste de son avant-garde arriva; alors il attaqua vigoureusement le village, qui fut emporté. Les dragons de Latour et un corps de hulans furent maltraités par sa cavalerie. Un major impérial, nommé Mahoni, se distingua à cette retraite, qui coûta cinq à six cents hommes aux ennemis.
Miranda et d'Harville marchaient tous les deux sur Hall ; en y arrivant , ils apprirent que le général était engagé contre des forces supérieures, et demandait du secours. Les troupes entendaient un grand feu du côté de Bruxelles; on rapportait des blessés. L'armée s'inquiète, veut aller au secours de son général, de son père, jette sa soupe , et se remet en marche en courant vers Anderlecht. C'est un des traits de ses soldats auquel Dumouriez a été le plus sensible. Il se dépêche de leur envoyer dire que l'ennemi est battu et en retraite. L'armée retourne prendre son camp à Hall, murmurant contre son général, qui s'expose à l'avant-garde. Le lendemain , avant le jour, elle était en marche, et le général a le plaisir d'être bien grondé par ses soldats. Comment n'aimerait-on pas de pareils hommes? comment ne regretterait-on pas de voir un caractère aussi noble altéré par des crimes ? 0 Français , combien vous êtes changés depuis 1792! Mais cette époque terrible de votre histoire s'effacera, vos vertus reviendront, et vous punirez vous-mêmes les monstres qui vous égarent et qui vous déshonorent.
Aussitôt après s'être rendu maître d'Anderlecht , le général envoya le colonel Westermann avec un trompette dans Bruxelles , pour sommer le commandant. Le maréchal Bender reçut la sommation. Il y en avait une seconde pour les magistrats. Ils prièrent le colonel Westermann d'engager le général à ne paslaisser entrer ses troupes dans la ville à l'approche de la nuit, de peur qu'elles ne se débandassent . et que les Impériaux , qui étaient encore en bataille près du parc et de la porte de Bellevue , ne vinssent les attaquer, ce qui produirait un combat dans la ville. Le général avait un motif de plus pour ne pas laisser entrer ses troupes le soir dans Bruxelles : il craignait la licence et le pillage. Il fit dire aux magistrats de bien fermer leurs
portes, et de ne laisser entrer aucun soldat français ; et il établit de fortes patrouilles de cavalerie pour bien garder les avenues. Le 14 au matin, après avoir tracé le camp de son armée à Anderlecbt , il entra dans Bruxelles aux acclamations du peuple. Les rues étaient bordées des deux côtés d'une double baie de déserteurs autrichiens : ils étaient plus de quatre mille. Ses soldats se conduisirent parfaitement bien, il n'y eut pas la moindre violence ni le moindre excès. 11 y établit sur-le-champ une garnison de six bataillons et un régiment de dragons , et il profita de l'occasion pour se débarrasser deMoreton, chef de son étatmajor, incapable d'une place aussi importante. Il le nomma commandant de Bruxelles et du Brabant, où il se conduisit trèsmal. Il récompensa les grands talents et les services distingués de Thouvenot, en le nommant maréchal de camp et chef de l'étât-major. C'est ainsi qu'en deux mois le général Thouvenot s'est élevé de lui-même à la seconde place de l'armée, par son propre mérite ; et c'est ainsi qu'il faut avancer rapidement les hommes supérieurs, pour les rendre encore plus utiles.