‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 78 sur 88 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Embarras politiques. — Miranda à Ruremonde.

Le peuple liégeois adopta avec fureur tous les excès de la révolution française. Le maire Fabfy, qui avait soutenu la première révolution liégeoise, et qui en avait été le martyr, perdit tout son crédit dès qu'il parla de se donner une constitution rai-

sonnable r. Un club se forma dans la ville, il était très-ardent et très-effréné; les missionnaires que les jacobins envoyèrent de Paris en formèrent un second qui blâma toutes les opérations du premier, le traita d'aristocrate; et les querelles furent si vives, qu'il pensa y avoir guerre civile. Les troupes françaises prenaient parti pour l'un ou pour l'autre, selon leurs affections particulières. Le général se porta médiateur entre les deux partis, et ne put parvenir à les accorder. Ceux d'outre-Meuse étaient, comme on dit en France, parfaitement à la hauteur de la révolution : ils ne voulaient que l'égalité absolue et le pillage.

Ceux de la ville voulaient se donner une constitution; mais, à force de subtilités métaphysiques, ils ne savaient ce qu'ils voulaient. On tâcha de les engager à former une convention nationale. Le pays fut assez ingénieusement divisé en districts. Des commissaires pris des deux clubs furent envoyés dans tous ces districts. Le maire Fabry et l'administration provisoire furent conservés par intérim; et au bout d'un mois, quand le général partit pour Paris , les choses n'étaient pas plus avancées , et les esprits avaient été de nouveau dérangés par les jacobins et les commissaires de l'assemblée.

L'intention secrète à Paris n'était point que le peuple liégeois, et encore moins celui de la Belgique, se réunît en corps de nation , pour se donner une constitution et des lois ; on craignait qu'une fois rassemblés, ces deux peuples neconnussent leur force, et ne fondassent une république indépendante.

C'était cependant bien là le véritable intérêt de la France , qui par une conduite sage se serait donné un bon allié, et ne se serait pas chargée du caractère odieux de conquérante et de spoliatrice. Mais le désir d'envahir l'or de la Belgique , et de mettre la main sur les biens d'un clergé riche, donnait une autre politique aux meneurs de la convention. Ils voulaient, en comblant le désordre dans ce malheureux pays , le forcer à se jeter

1 M. Fabry avait été bourgmestre- maire trouva en lui un apologiste; il

de Liège lors de la révolution de passa au corps législatif, et fut nommé

cette ville, en 1789. Apres la réunion presque aussitôt président du tribunal

du pays de Liège à la France, il devint, criminel et membre de la Légion d'hon-

en 1798, député au conseil des cinq neur. M. Fabry était, en 1814, conseiller

cents; il se conduisit avec beaucoup de à la cour impériale de Liège. 5iiodération. La révolution du 18 bru- f Tlote de l'éditeur..)

dans les bras de la France , ou à commettre quelques excès qui la missent dans le cas de le traiter comme ennemi.

Le pays de Liège était pauvre et ruiné; le peuple est fier, prompt, belliqueux, impatient du joug, et très-facile à se porter aux excès. La politique des jacobins de Paris, en déterminant ce peuple à se jeter dans l'anarchie, était de presser la Belgique entre deux étaux , et de la forcer à prendre le même parti. Les Liégeois, divisés entre eux, crurent s'accorder par leur réunion à la France : ils n'ont fait que mettre le comble à leurs maux précédents , et se priver de tous les moyens de défendre leur liberté.

Ce qui détermina les plus modérés à joindre leurs vœux à ceux des sans-culoites d'outre-Meuse en faveur de cette réunion, c'est que , se trouvant un trop petit pays pour former un État particulier, se méfiant de la disposition des Belges, qui ne voudraient pas sacrifier leur religion et leur clergé, se voyant en avant de tout, sans places fortes, leur pays aisé à envahir, ils crurent que, devenant Français, la république défendrait leur liberté.

C'était un faux raisonnement , car leur réunion à la France ne changeait point la nature et ne diminuait point la grandeur de leur danger; leur faiblesse topographique était toujours la même, ils avaient toujours entre eux et la France la Belgique, dont ils se méfiaient; ils devaient toujours craindre d'être abandonnés ou faiblement soutenus, si, comme toutes les apparences le pronostiquaient, l'armée française était obligée de reculer. Leur réunion à la France rendait leur réconciliation plus difficile avec leur prince , s'ils étaient abandonnés ; elle livrait leur pays à l'anarchie qui désolait la France; elle les empêchait d'acquérir une force et une considération nationales, qui, même dans les plus grands malheurs, peuvent être utiles aux peuples comme aux particuliers.

Les commissaires Danton et Lacroix travaillaient ardemment à la réunion , en augmentant le désordre et l'anarchie. Ils poussaient le peuple d'outre-Meuse à tous les excès. On a entendu ces commissaires leur faire un reproche de ce qu'ils n'avaient pas coupé des têtes, et de ce que leur révolution était trop douce.

Il se commit beaucoup de violences, de vengeances particulier

res, et quelques assasinats; mais les commissaires, français ne parvinrent pas à faire couper des têtes. La réunion du pays de Liège fut décidée presque unanimement , et acceptée par la convention , qui par cette démarche imprudente découvrait aux yeux de l'Europe une ambition qui devait armer toutes les puissances contre elle, et se donnait la charge d'un peuple ruiné, et celle de défendre un pays éloigné et tout ouvert , ou de se déshonorer en l'abandonnant après son adoption.

Quant au peuple liégeois, il n'avait le choix qu'entre deux partis : ou de se former en corps de nation, lever des troupes, et s'allier avec les Français et les Belges , que son exemple aurait certainement déterminés ( ce premier parti était dangereux ; mais la scission entre ce peuple et son évêque était accompagnée de circonstances qui n'admettaient aucun ménagement ) ; ou de temporiser et rester passifs , en attendant les événements ; mais le caractère ardent de ce peuple ne pouvait pas l'amener à cette prudence stoïque.

Le général Dumouriez avait beaucoup de motifs pour travailler à engager les Liégeois à s'ériger en peuple libre. 1° Il avait besoin d'une représentation nationale liégeoise, comme on le verra, pour l'exécution de ses plans militaires. 2° Ce peuple guerrier pouvait lui fournir en quinze jours de temps dix mille hommes de très-bonne infanterie, outre une milice nationale de plus de vingt mille hommes. 3° Son exemple eût été suivi par la Belgique , et eût mis à sa disposition toutes les forces militaires et toutes les ressources pécuniaires et de subsistance de cette riche contrée. 4° Ces deux républiques eussent opposé une barrière à l'anarchie française, et eussent surtout présenté un appui au parti monarchique constitutionnel , qui , bien que caché et opprimé , était encore très-considérable en France.

5° Ce plan déjouait les projets des ennemis du général, lui procurait les moyens de compléter ses succès en faisant passer le Rhin aux Impériaux, le rendait indépendant, pour la subsistance de son armée, du ministre Pache et du comité des achats, achevait de lui assurer la confiance de ses troupes , le mettait dans le cas de pouvoir sauver le roi, anéantir les jacobins, rendre à la représentation nationale sa liberté et sa dignité, en lui t. xi. 23

faisant quitter le nom de convention pour reprendre celui d'assemblée, et fondant son autorité sur le rétablissement de la constitution.

Malheureusement il n'avait personne à Paris pour l'aider auprès de la convention. Aucun des généraux ne pouvait être dans sa confidence; il s'était même fait une délicatesse, peut-être trop scrupuleuse, de ne pas sonder leurs sentiments. Cela n'a servi à rien ; ils n'en ont pas été moins perdus, même ceux qui l'ont trahi, puisque la mémoire de Dampierre a été flétrie; puisque Lamarlière et plusieurs autres ont péri sur l'échafaud * ; puisque Custine, Biron , Houchard , avec lesquels il n'a jamais correspondu , ont été sacrifiés à l'empire de la populace.

A cette époque les jacobins ne cachaient plus leurs odieux projets contre lui 2. On demandait publiquement sa tête. Marat l'accusait d'avoir sacrifié dix mille Parisiens pour vaincre à Jemma-

1 Le prétexte de la condamnation du général Lamarlière fut sa prétendue complicité avec Dumouriez et Custine, accusés de trahison envers la république. Le général Lavalette, créature de Robespierre, dit la Biographie de Bruxelles , fut le dénonciateur du brave Lamarlière, l'un des chefs les plus distingues de nos armées républicaines. Il périt le 25 novembre 1793.

( Note de l'éditeur. )

2 II paraît que vers cette époque le général Dumouriez essaya de faire comprendre au parti jacobin le danger des dissensions intestinos, et le besoin de calmer des haines qui favorisaient les ennemis de la chose publique. 11 écrivit, dans ce but, à l'un des plus exagérés de ce parti, au trop célèbre Anacharsis Clootz ; et comme ce personnage s'intitulait l'orateur des sans-culottes, aussi bien que l'orateur du genre humain, Dumouriez, soit pour flatter sa manie, soît (ce qui serait bien plus dans son caractère ) pour la tourner en ridicule, s'intitula , à son exemple, général des sans-culottes. Nous citerons cette lettre très-curieuse, qui, bien qu'empreinte de l'esprit du temps , fut évidemment écrite dans des intentions conciliatrices.

« Au quartier général de Liège , le 12 déc. 1792, l'an Ier de la république franc. »

« Le général des sans- culottes à l'orateur des sans- culottes.

a Les armes des républicains français ont triomphé des ennemis du dehors :

puissions-nous n'en plus avoir au dedans! Hâtons-nous d'étouffer les germes des dissensions intestines : ne détournons point sur les personnes l'attention publique , qui ne doit se porter que sur les choses ; faisons céder tous les intérêts particuliers, tous les ressentiments de l'amour-propre, à l'intérêt général, à; l'amour de la patrie. Arrivons à la république universelle, en démontrant aux peuples le bonheur et la prospérité de la république française, fruits de la sagesse d'un gouvernement bien organisé,, où tous les pouvoirs distincts agiront sans frottement et sans confusion. Toi cependant , orateur du genre humain , poursuis ta généreuse carrière ; tonne 'contre les préjugés et le fanatisme, éclaire les faibles mortels, rends-les sensibles et vertueux; que la fraternité, la seule, la vraie religion, devienne le charme de notre existence et le lien de tous les cœurs. Adieu ; voilà la douce philosophie de la nature. Pourquoi fautil que les canons et les baïonnettes soient les moyens de l'établir et de la propager? » {Moniteur du, 20 décembre 1792.), ( Note de l'éditeur. )

pes; d'avoir ensuite vendu au duc de Teschen la permission de se retirer. Il allait jusqu'à stipuler les articles du traité entre le duc de Teschen et Dumouriez. On revenait sur la retraite des Prussiens de la Champagne ; on la mettait sur le compte de la trahison. On l'accusait aussi de vols. Ses aides de camp , disait Marat , regorgeaient d'or et d'argent; ils allumaient leurs pipes avec des assignats de cinquante francs. Plus ces calomnies étaient grossières , plus elles faisaient d'effet sur le peuple. Les soldats lisaient toutes ces feuilles avec mépris , plaignaient leur général ; mais la dissipation , la débauche d'une ville aussi licencieuse que Liège , le relâchement de la discipline, qui provenait* de leur extrême misère , rendaient leur sensibilité légère et frivole.

Au milieu de ces affreux obstacles , le général était encore retenu par des embarras politiques , qui seuls auraient suffi pour l'empêcher d'avancer. On n'avait point la guerre avec l'Empire. En avant de lui était la ville impériale d'Aix-la-Chapelle; au delà, l'archevêché de Cologne. De ce côté la difficulté n'était pas insurmontable.

Mais , en avant de sa gauche , était le pays de Juliers : il ne pouvait pas poursuivre les Autrichiens sans le traverser ; il ne pouvait pas établir ses quartiers d'hiver avec sûreté , sans mettre garnison dans Juliers. Cependant la position de Custine dans Mayence exigeait qu'on ménageât très-délicatement la neutralité de l'électeur palatin. Si on le mécontentait en occupant une de ses places fortes, il pouvait donner aux Impériaux le passage de Manheim , et Custine pouvait avoir sa retraite coupée. On n'aurait pas manqué à Paris de rejeter sur Dumouriez les disgrâces qui seraient arrivées à Custine.

Il était encore bien plus embarrassé avec les Hollandais. Maestricht est de ce côté la clef des Pays-Bas. Cette importante et forte place. rend celui qui l'occupe maître de la Meuse. La neutralité existait entre la France et les Provinces-Unies; mais le gouvernement hollandais ne se donnait pas même la peine de dissimuler sa prédilection pour les Impériaux et les Prussiens f et son aversion pour la révolution française. En cela le stathouder suivait ardemment l'impulsion de son intérêt personnel. Plus de deux mille émigrés étaient réfugiés dans Maestricht ; on y re-

crutait publiquement pour eux, ainsi que dans toute la Hollande. On venait de publier une défense , sous peine de mort , de livrer aucune subsistance pour l'armée française , pendant qu'on rassemblait, de l'aveu du gouvernement, d'immenses magasins sur le bas Rhin pour l'empereur et le roi de Prusse.

Le général voulut avoir une décision du ministre des affaires ctrangères, et des ordres clairs du pouvoir exécutif pour sa conduite. Dans plusieurs dépêches qu'il écrivit sur cette matière au ministre Lebrun, il lui demanda une décision précise sur Juliers et Maestricht. Quant à la première de ces deux places, il lui .manda qu'il pourrait absolument s'en passer, quoiqu'il dût établir ses quartiers d'hiver dans le duché de Juliers le long de la Roër, si, comme il le prévoyait, on ne lui donnait pas les moyens de s'avancer jusqu'au Rhin ; qu'il tâcherait d'arranger le séjour des troupes de manière à ne pas donner occasion de rompre la neutralité , en faisant veiller à la bonne conduite de ses soldats , et en payant toutes les fournitures de gré à gré , et argent comptant.

Quant à Maestricht, il lui manda qu'il lui était absolument impossible d'avancer, ou même de défendre la Meuse, sans être maître de cette place. Il proposa deux moyens de s'en emparer : l'un, de faire revivre le droit du prince de Liège sur le quartier de Wyck, qui est la partie de la rive droite de la Meuse; de mettre eu avant un petit corps liégeois , et de s'y porter comme auxiliaire : c'est pour cela qu'il avait désiré que les Liégeois se formassent en corps de nation : il les avait inutilement flattés de cette conquête.

Le second moyen était de déclarer au gouverneur de Maestricht que, pour s'assurer de la neutralité, violée jusqu'à présent dans tant de circonstances , il avait besoin militairement d'être maître du cours de la rivière, au moins jusqu'à Ruremonde; qu'il se croyait obligé et en droit (en lui citant des exemples pareils) de mettre garnison au moins dans le faubourg de Wyck, promettant de retirer cette garnison à la paix. 11 détailla à Lebrun sept griefs très-forts, bons à insérer dans cette déclaration.

Miranda s'était porté à Ruremonde dans les premiers jours de décembre, et avait envoyé le général Lamarlière, commandant

de son avant-garde, lever des contributions dans le pays de Clèves. Ce général d'avant- garde avait rempli très-légèrement sa mission. Les Prussiens n'avaient alors que très-peu de troupes dans Vesel et dans Glèves ; leurs petits détachements , ou s'étaient repliés , ou avaient été battus. Lamarlière aurait pu se fortifier sur les hauteurs de Suchtelen, au lieu de se replier, comme il le fit trop promptement , sur Ruremonde. Dans cette position dominante , il aurait attendu la rentrée des contributions , et aurait retiré de ce pays sept ou huit millions ; il n'en rapportait pas le quart.

Le général Dumouriez , pénétré de la nécessité de prendre Maestricht , ne voulant pas qu'il y eût le moindre retard entre l'ordre qu'il*attendait de Paris et son investissement , ordonna à Miranda d'envoyer au plus tôt son artillerie de siège à Tongres, d'étendre ses quartiers le long de la rive gauche de la Meuse , de Ruremonde jusqu'à Tongres, et d'établir son quartier général dans cette dernière ville. Il lui annonça qu'il attendait de jour en jour Tordre de prendre cette place; qu'il le chargerait de la conduite de ce siège; qu'il arrangeât donc d'avance la marche de ses troupes, pour en faire sur-le-champ l'investissement dès qu'il en recevrait l'ordre. Maestricht avait une garnison faible et incomplète. L'artillerie, les munitions, les vivres, étaient en mauvais état. 11 n'y avait pas une palissade, et elle n'eût pas tenu huit jours.

Pour assurer encore mieux son opération, il ordonna au général Valence de laisser à INamur le corps d'armée d'HarvilleT qui suffisait pour garder la Meuse depuis Givet jusqu'à Huy ; d'envoyer son avant-garde de sept mille hommes à Stablo, Spa, Malmédy et Limbourg, et de venir, avec les neuf mille hommes qui lui resteraient , se placer à sa droite entre Huy et Flamael. Il réunit ainsi près de soixante mille hommes, dont moitié devait servira faire le siège de Maestricht, pendant que lui-même marcherait avec l'autre moitié pour déposter les Impériaux d'Aix-la-Chapelle , et les chasser de l'autre côté du Rhin.

Les Hollandais n'étaient nullement préparés à la guerre. Leur gouvernement , pris au dépourvu , et se méfiant du parti

des patriotes, aurait cherché à gagner du temps : d'un autre côté, ce parti, enhardi par la prise de Maestricht , aurait repris courage ; il se serait naturellement formé une coalition entre les patriotes hollandais, les Français, Liégeois et Belges, dont le général voulait profiter pour envelopper cette partie de la France d'une ceinture de peuples libres.

Les avantages de cette agression , à cette époque, étaient incalculables. Ses motifs étaient très-légitimes; et réellement ce n'était qu'en occupant Maestricht et Yenlo qu'on pouvaits'assurerla conservation des Pays-Bas. Lebrun fit d'abord des réponses entortillées; mais, forcé par les demandes réitérées et précises du général , il lui ordonna de garder scrupuleusement la neutralité. Il fallut obéir. Elle fut gardée avec le plus grand §oin, ce qui a achevé de ruiner les affaires des Français.

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