CHAPITRE XI
Prise d'Aix-la-Chapelle. — Quartiers d'hiver.
L'armée restait toujours campée derrière Liège. La saison était très-rude. Les soldats n'avaient ni paille ni bois. Us brûlaient les arbres fruitiers, et les portes et les fenêtres des maisons qu'ils démolissaient. Des bataillons entiers étaient nu-pieds. Il arrivait peu décapotes, les soldats manquaient d'habits. Tout le cours de la Meuse est un pays de corroyerie ; on aurait pu faire faire des souliers pour quatre livres ou quatre livres dix sous. On faisait acheter tous les cuirs à Licge et ailleurs ; on les envoyait à Paris, d'où arrivaient en petite quantité des souliers qui coûtaient de neuf à dix livres. Il en était de même pour les bottes , les bas de laine, les armes, l'habillement, qu'on aurait pu se procurer à très-bon compte. Il ne venait point d'argent.
Le général fut obligé d'emprunter cent quatorze mille livres aux sept collégiales de Liège. C'était une bien faible ressource. On se servait toujours des entrepreneurs belges; mais, malgré les ordres réitérés du général et des commissaires de la convention, Ronsin ne faisait venir de subsistances qu'au jour le
jour, et ne voulait pas faire de magasins; il voulait gagner du temps pour arriver au 1er janvier, époque où le comité des achats devait commencer sa fourniture. Il remplissait par là un autre but, c'était d'empêcher le général d'agir en avant. Cependant les troupes souffraient beaucoup. Des régiments entiers étaient infectés de la gale. Les hôpitaux se remplissaient ; on n'avait pu les établir qu'en excitant la charité des Liégeois, qui donnaient leurs couches et leurs draps pour le service des malades.
La force des bataillons diminuait considérablement. Les soldats désertaient par bandes pour retourner en France, ou aller s'amuser dans les grandes villes de la Belgique. C'étaient surtout les gardes nationales et les officiers qui abandonnaient leurs drapeaux. L'artillerie et la cavalerie souffraient encore davantage. Le fourrage manquait absolument; les généraux pouvaient à peine en avoir pour leurs chevaux. Ronsin envoyait des réquisitions avec des hommes armés dans tous les villages. Dabord les paysans , dans l'espoir d'être payés , avaient fourni : dès lors Ronsin avait fait cesser le service par les entrepreneurs. Ensuite les paysans refusant, il envoyait des détachements dans les villages. Ces cavaliers, sous prétexte de la recherche du fourrage, pillaient, et commettaient des excès. Les paysans, poussés au désespoir, massacraient les soldats quand ils n'étaient pas en grand nombre. Enfin , dans les mois de décembre et janvier, il est mort six mille chevaux d'artillerie, faute de fourrages. Les commissaires de la convention voyaient tout, et ne remédiaient à rien.
On se plaignait à Paris de ce que le général s'arrêtait à Liège, •et ne poussait pas jusqu'à Cologne. Il n'a jamais eu ni pain ni fourrage pour deux jours, et il n'aurait pu marcher tout au plus qu'en arrière. S'il se fût porté en avant , il eût trouvé le pays mangé par l'ennemi et mauvais par lui-même. D'ailleurs, comme on avait manqué l'exécution du plan général; comme, par la faute de Kellermann, on avait laissé l'ennemi s'établir entre les armées du Nord et celle d'Alsace, il n'était ni prudent ni possible de prendre les quartiers d'hiver projetés dans ce plan. Quand même le générai aurait pu se porter jusqu'au Rhin ,
il aurait toujours été forcé de venir hiverner derrière la Meuse-, sans quoi son flanc droit eût été trop prolongé , et il eût pu être attaqué par ses derrières.
Les quartiers d'hiver de la Meuse étaient déjà d'eux-mêmes très-mauvais , d'autant plus que la ville de Liège n'étant pas susceptible de défense, il fallait s'étendre trop en avant pour établir une tête de quartiers dans cette partie.
Cependant il ne voulut pas laisser les ennemis si près de lui. Ils étaient établis par échelons à Aix-la-Chapelle, à Hervé, à Henri Chapelle. Le 7 décembre, le général ex cuta le projet qu'il avait fait de les déposter. Il fit tourner leur gauche par le colonel Frécheville, qui partit de Vouziers. Le colonel deHack les attaqua sur le même flanc par le grand et le petit Richeu, pendant que le général Stengel les poussait de front. Il y eut un combat très- vif, et très-honorable pour le colonel de Hack et les trois* bataillons de grenadiers qu'il commandait.
Les Impériaux , après avoir soutenu avec vigueur , et avoir perdu trois cents hommes , se retirèrent sur Aix-la-Chapelle, et nos troupes y entrèrent le 8. Le général Clairfayt se retira derrière THerfte, dans une fort bonne position. Il n'y avait plus qu'une dizaine de lieues à faire pour le forcer ; mais le pain et le fourrage manquaient absolument, et on eut bien de la peine à subsister , même en séparant les troupes et leur donnant tropd'étendue.
On plaça dans Aix-la-Chapelle le général Dampierre avecdouze bataillons , qui ne formaient pas trois mille cinq cents hommes. Le général Stengel occupa les bords de la Roër jusqu'à Aldenhoven ; le général Miaczinski, avec les flanqueurs de gauche, jusqu'à la petite rivière de Foron et le pays de Dalem. Le colonel Frécheville, avec les flanqueurs de droite, occupa Eupen et Cornelis-Munster. L'avant-garde de l'armée de Valence était placée à Verviers, Limbourg, Stablo, Spa et Malmédy; son armée était sur deux lignes, depuis Huy jusqu'à Liège et Saint-Tron. L'armée du centre occupait Liège, Robermont, Hervé et les villages intermédiaires. L'armée du Nord , ou de Miranda, occupait depuis Tongres jusqu'à Ruremonde.
Le point central de rassemblement était à Aix-la-Chapelle ,
en cas que les ennemis voulussent attaquer les quartiers , ce qu'ils ne pouvaient faire jusqu'au printemps, étant trop faibles, et souffrant presque autant de la disette que les Français. La Roèr peut très-bien se défendre en hiver; et, à l'époque où elle a été forcée, on ne peut s'en prendre qu'à la négligence des généraux, qui auraient dii commencer par rassembler leurs quartiers à Aix-la-Chapelle, pour venir ensuite disputer le passage delà Roër ou à Aldenhoven ou ailleurs , puisque le but des Impériaux était d'aller secourir Maestricht , et que l'objet de l'armée d'observation était de l'empêcher, ce qu'elle ne pouvait pas faire en laissant les troupes dispersées dans les quartiers d'hiver.
Ce fut le 12 décembre que le général fit entrer l'armée en quartiers d'hiver ; les commissaires y consentirent , convaincus , par le pitoyable état des troupes, que chaque jour que l'on différait hâtait leur ruine. A cette même époque le ministre Pache lui envoya une délibération du pouvoir exécutif , dont l'exécution était impossible. Custine, aveuglé par ses succès trop faciles, était toujours persuadé qu'il était destiné à être le conquérant de l'Allemagne. Il voulait attirer la guerre de son côté, pour jouer le principal rôle.
Il s'était plaint avec raison de la mauvaise conduite de Keîlermann ; on lui avait donné satisfaction à cet égard , en ôtant à ce général le commandement de la Moselle. Beurnonville , qui l'avait remplacé, avait eu bien de la peine à rassembler son armée sur la Sarre , et à exécuter contre Trêves un mouvement qu'il n'était plus temps d'entreprendre. Custine, très-inquiet, très-dur, très-mauvais confrère, accusait déjà la lenteur de Beurnonville, qui, tout en désapprouvant le plan qu'on lui avait confié, l'exécutait le mieux qu'il pouvait.
Custine se mit en tête qu'il ne fallait laisser dans les Pays- Bas que l'armée du Nord ou de Miranda ; qu'il fallait réunir à la sienne celle de la Moselle ou de Beurnonville, pour remarcher en Franconie avec quarante mille hommes; qu'il fallait faire remplacer celle de la Moselle par celle de Valence ou des Ardennes, qui irait attaquer Trêves et Coblentz, en passant par Andernach, pendant que le général Dumouriez , avec la sienne , irait assiéger Luxembourg.
Il faut noter que chacune de ces armées séparément aurait monté tout au plus de quinze à vingt mille hommes. Tl faut noter aussi que l'armée prussienne occupait Coblentz, Trêves et Francfort, Custine ayant évacué cette dernière place d'une manière honteuse, et que le prince de Hohenlohe , avec au moins quinze mille hommes , était dans le Luxembourg. Il faut noter enfin que le changement d'administration avait porté la même désorganisation dans toutes les armées; qu'elles étaient toutes sans armes, sans habits, sans souliers, sans magasins.
Dumouriez n'aurait jamais pu croire qu'un plan aussi absurde fût sorti de la tête de l'infortuné Custine, si ce général ne lui en avait proposé l'exécution dans plusieurs de ses lettres. On était déjà à la mi-décembre: le général Dumouriez venait d'être obligé de mettre son armée en quartiers d'hiver, parce qu'elle était hors d'état d'agir.. Il n'avait pas même pu faire dix lieues pour la porter sur le Rhin. Le duché de Luxembourg est un pays stérile et pauvre , d'où il ne pouvait pas tirer de quoi subsister. Il était impossible, dans cette saison, d'y mener de la grosse artillerie ; la plus grande partie de ses chevaux de trait étaient morts. Même en réunissant le corps d'Harville, il ne se serait pas trouvé plus de trente mille hommes pour aller dans le cœur de l'hiver attaquer la plus forte place de l'Europe, défendue par une armée , et ayant derrière elle l'armée prussienne à Trêves et Coblentz. Il n'y avait aucun magasin à portée; on ne pouvait rien tirer de la Champagne ni des Ardennes, qui étaient dévastées , ayant été pendant tout l'été le théâtre de la guerre.
Il aurait pu exécuter la moitié de la délibération du conseil , c'est-à-dire détacher le général Valence avec ses seize mille hommes. Mais il ne pouvait ni l'envoyer dans le Luxembourg, où il serait mort de faim , ni le faire marcher sur Andernach , où le prince de Hohenlohe, qui était au moins aussi fort que lui , et qui pouvait encore être renforcé par les Prussiens , l'aurait attaqué. Il fallait donc qu'il le renvoyât par le même chemin par lequel il était venu , par Givet et les Ardennes , pour se porter sur Sedan , où il serait arrivé à la fin de janvier, avec tout au plus la moitié de son armée.
LIT. IV. — CHÀP. Xi. 407
Le général fit transcrire la lettre du ministre à mi-marge, mit la réfutation sur une autre colonne, article par article, et demanda des ordres absolus et définitifs, protestant qu'il les ferait exécuter, mais qu'il ne s'en chargerait pas lui-même, ne. voulant pas être responsable des funestes événements qu'entraînerait l'exécution d'un plan aussi déraisonnable. Le commissaire de la convention , Camus , partit pour Paris avec le général Thouvenot, et le plan fut révoqué. Le ministre et ses conseils étaient bien sûrs que le général refuserait d'obéir; mais ils n'imaginaient pas qu'il mettrait autant de méthode dans son refus , et ils espéraient pouvoir lui faire un crime de sa désobéissance.
Il désobéit encore alors à un autre ordre qu'on ne se donna pas même la peine de lui adresser , et dont il empêcha l'exécution lorsqu'il en fut informé par les plaintes trop justes des Belges. Il avait établi le colonel Thouvenot à la tête de la fonderie et de l'arsenal de Malines. Il était en train de fondre des pièces de quatre pour l'infanterie , de raccommoder les menues armes , et de construire et raccommoder les affûts. On y avait fait passer une partie de l'artillerie de campagne de l'armée, pour la remettre en état. Vers le milieu du mois de décembre, le ministre envoya ordre de transférer tous les ateliers de Malines à Douai , de détruire de fond en comble l'établissement de Malines. Cet ordre infernal mit l'épouvante dans toute la Belgique. C'était annoncer qu'on ne croyait pas pouvoir se soutenir dans ce pays , qu'on avait le projet de l'abandonner , et qu'on voulait priver les Impériaux de cet établissement.
Malines, malgré sa grandeur, est susceptible d'être mis en état de défense , à cause de ses canaux.
Il couvre Bruxelles d'un côté , et assure la communication d'Anvers. L'établissement de Malines était nécessaire , au moins tant qu'il y avait une armée française dans les Pays-Bas ; c'était son unique arsenal. Sa translation à Douay retardait au moins et rendait très-douteuse la réparation des armes et de l'artillerie. Sa destruction était une injustice criante : c'était une propriété nationale des Belges, dont on n'avait pas droit de les priver, et •dont ils avaient besoin pour leur armement. Enfin, si la des-
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truction de cet armement était un jour jugée nécessaire et convenable, il fallait au moins attendre la dernière extrémité pour l'exécuter. Le général détailla tous ces motifs, et il donna défense d'exécuter cet ordre perfide et injuste. Le ministre n'osa pas insister.
C'est le 15 décembre que fut donné le fameux décret qui prouvait aux Belges et à tous les peuples qui avaient appelé les Français, ou qui les avaient reçus , que la convention n'envoyait les armées chez eux que pour les spolier et les tyranniser. Depuis que les Français étaient entrés dans les Pays-Bas , bien loin d'exhorter les Belges à faire un bon et prompt usage de leur liberté pour se constituer en corps de nation , se donner des représentants , enfin se créer une constitution , ils n'avaient fait que les égarer par des émissaires, qui partout soulevaient la populace contre le vrai peuple, et cherchaient à diviser celui-ci du clergé et de la noblesse. Ce décret donnait le droit de proconsuls aux commissaires de la convention , qui devaient être aidés dans leurs violences et leurs extorsions par une bande d'autres commissaires choisis par les jacobins.
On disait aux Belges, dans le préambule, qu'ils étaient libres. On les traitait en esclaves, on ne leur laissait aucune administration, on les mettait en tutelle. On se chargeait du séquestre de tous les biens ecclésiastiques qu'on nommait biens nationaux,, sans s'embarrasser s'il conviendrait aux Belges de dépouiller leur clergé, et de déclarer leurs biens nationaux. Tout cela se faisait pour les forcer à se donner à la France ; et bientôt on employa la violence et les moyens les plus criminels pour arracher l'émission de ce vœu. On a vu, en 1793 , combien il était forcé et peu sincère.
Le général était personnellement intéressé à ce qu'une loi aussi injuste et impolitique fût abrogée. Elle détruisait sa proclamation ; elle le rendait l'instrument perfide de l'esclavage , le fléau , l'Attila d'un peuple dont la franchise , la bonté et le courage méritaient un autre traitement. Elle achevait d'enlever les ressources qu'on aurait pu trouver dans les Belges pour se soutenir sur la Meuse. Au contraire même , c'était des ennemis de plus qu'elle donnait aux Français , ennemis qui les entouraient , et nui suffisaient seuls pour les chasser.
Les commissaires qui étaient à Liège soutenaient cette loi. Danton et Lacroix se vantaient d'en être les auteurs. Le général protesta, déclara qu'il ne se chargerait pas de son exécution, écrivit à la convention; et dès lors se livrant à toute son indignation , prévoyant que des hommes aussi injustes ne s'arrêteraient point à ce premier pas , il résolut de s'en aller à Paris , et de chercher les moyens de se débarrasser du fardeau dont il était accablé.
On instruisait alors à Paris le procès de l'infortuné LouisXVL Les commissaires montraient un acharnement qui était de mauvais présage. Gossuin, aussi stupide que barbare , disait à Camus, qui partait pour Paris : Que vous êtes heureux d'aller a Paris ! Fous 'pourrez voter contre le tyran: je donnerais cent louis pour avoir cette satisfaction. Le général raisonnait sur ce procès avec le général Thouvenot , et ils convinrent de se servir des officiers d'état-major et des aides de camp pour pressentir l'opinion des soldats, et la préparer en faveur de Louis. Ils ne firent que se compromettre inutilement; et un adjudant, nommé Poutrel , homme plein d'honneur et d'esprit , pensa ei> être la victime.
Les soldats restèrent indifférents, même les troupes de ligne. D'ailleurs cet affreux procès n'était encore que commencé , et ne présentait pas encore la conséquence tragique qu'il a eue , lorsque Dumouriez est parti pour Paris à la fin de décembre. Il passa tout ce mois, dévoré de chagrin et d'indignation, sortant peu de sa chambrent plongé dans les réflexions les plus noires. Telle était l'existence de l'homme qui venait de sauver la France en Champagne, et de conquérir la Belgique. C'est alors qu'il médita ce mot de Plutarque dans la vie de Cléomènes : Puisque la chose n'est pas belle, il est temps d'en voir la turpitude, et d'y renoncer.
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