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ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES ET PIÈCES OFFICIELLES

Journal de la Dufresne.

Bull juin 1753. — M. le baron de R , chevalier de Saint- Louis, demeurant rue Hautefeuille, âgé d'environ soixante et dix ans. Il a visité la nommée Victoire, qui demeure chez moi ; il est entré à six heures , et est sorti à sept.

Le prieur de S...., en Brie, demeurant rue Thérèse , butte Saint- Roch, âgé d'environ vingt-cinq ans : il s'habille quelquefois en petit maitre en épée. Il a visité la nommée Victoire; il est entré à huit heures, et sorti à neuf.

Du 25.— M. de la S.... , ambassadeur de Portugal, demeurant rue de Richelieu, âgé de trente-six à quarante ans. Il a visité Agathe, de chez la Desportes ; il est entré à huit heures , sorti à neuf.

Signé Femme Dufresne.

Tels étaient les rapports qui, pour la plupart, étaient mis sous les yeux de Louis XV , et qui étaient destinés à égayer les loisirs de ce monarque, tourmenté à la fois par l'ennui de la représentation et par la satiété des plaisirs des sens.

Description de l'ouverture de l'avant-porl de Cherbourg , qui a eu lieu le 27 août 1813 , et détails sur ce qui s'est passé à cette occasion, lus à la Société d' agriculture et de commerce de Caen, dans sa séance du 18 novembre 1813 , et imprimés par son ordrex; Caen , 1813. Par M. Pierre-Aimé Lair.

J'étais depuis plusieurs jours à Cherbourg, avec une foule d'étrangers venus de toutes parts pour visiter les travaux importants que Ton fait dans cette ville, et assister à l'ouverture d'un avant-port entrepris, depuis dix ans, au milieu des rocs les plus durs, et terminé malgré des difficultés qui paraissaient insurmontables2. Ce bassin, destiné à contenir les plus grands vaisseaux de ligne, était achevé. Il restait à détruire un immense batardeau qui soutenait seul tous les efforts de l'Océan , et empêchait la mer de pénétrer dans Pavant-port. Il était principalement composé de deux longs bateaux ou caissons parallèles , entre lesquels avait été placé un grand massif de terre glaise qui reposait sur le fond même de la mer *,

1 L'explication de quelques mots dont je me sers souvent dans cette description pourra contribuer à la rendre plus claire. On appelle batardeau une digue destinée à faciliter l'exécution d'un ouvrage au-dessous de la surface de l'eau. J'emploierai indifféremment dans mon récit les mots batardeau, digue.

Un bateau-porte est un bateau placé à l'entrée d'un bassin , et qui sert à le fermer comme une porte, dont il diffère d'ailleurs en ce qu'il ne roule pas sur des gonds et sur un pivot. Sous ce rapport , le bateau-porte devrait plutôt être assimilé à une grande vanne, que l'on hausse et baisse à volonté.

Une forme est un bassin dans lequel sont construits ou radoubés des vaisseaux. On profite des hautes marées pour les faire entrer dans la forme, que l'on ferme ensuite avec un bateau-porte, et que l'on met à sec par le moyen des pompes. Ce bassin est nommé forme , probablement parce qu'il présente à peu près la forme d'un vaisseau.

Une cale est un plancher incliné que l'on pratique au bord de la mer, d'un bassin ou d'une rivière , pour y construire un vaisseau, et le lancer ensuite à l'eau.

Une passe , un chenal, sont des canaux qui servent de communication en-

tre un port et la mer.

2 L'avant-port de Cherbourg a été formé, ou plutôt taillé , dans un roc de schiste presque généralement quartzeux, dont la dureté s'est accrue à mesure que Ton a creusé. Ce qui a fait dire, d'une manière triviale à la vérité , mais qui rend exactement l'idée , que ce bassin était une grande auge d'une seule pièce, comprenant plusieurs millions de pieds cubes d'eau.

3 Le batardeau , tel qu'on l'a vu à la dernière époque des travaux , avait 196 pieds de long. Il occupait exactement l'espace compris entre le revêtement des môles ; mais la partie construite en un seul et même système, celte qui fut mise à flot, et dont l'immersion eut lieu à la marée du 3 septembre 1807, avait de longueur 142 pieds.

De largeur à la base. . . 84 De largeur au sommet. . 44 De hauteur verticale. . . 40 Des intervalles laissés entre les deux extrémités et les revêtements des môles, forftiant ensemble 54 pieds de longueur, furent immédiatement après remplis par des pièces additionnelles disposées d'une manière analogue au système principal, et le batardeau fut ainsi perfectionné.

On avait annoncé que ce batardeau serait détruit le 15 août. L'opération fut remise jusqu'à l'arrivée de l'impératrice, que l'on attendait incessamment à Cherbourg. Je profitai de ce retard pourvoir «ce que cette ville et ses environs offrent de plus curieux ; le fort Impérial sur File Pelée , la batterie Napoléon établie sur le milieu de la digue qui ferme la rade , les forts de Querqueville et du Homet , celui du Galet, qu'on rétablit en ce moment , la montagne du Roule, l'Hôpital , le bagne, et l'arsenal.

Quoique le port soit un peu éloigné de la ville , je m'y rendais tous les jours, et souvent plusieurs fois. Je ne me lassais point d'en examiner les travaux. Je descendais quelquefois au fond de l'avant-port. Je me plaisais à faire le tour de ce bassin , long de 900 pieds , large de 720, profond de 55 , et dont lapasse ou l'entrée a 196 pieds d'ouverture1. J'admirais l'heureuse position de Cherbourg, placé entre Anvers et Brest, presque en face l'île de Wight, et à vingt-trois lieues de Portsmouth. J'espérais que le malheureux événement de la Hougue ne se renouvellerait plus , et que désormais la France obtiendrait les mêmes avantages que l'Angleterre doit en partie aux établissements maritimes qu'elle possède dans la Manche. L'esprit rempli de ces douces pensées, je retournais lentement à la ville en rêvant au

1 Comme on l'a observé, l'avant-port Largeur à son débouché

a 900 pieds de longueur sur 720 de lar- dans l'avant-port 308 pieds 8 p.

geur ; mais la superficie occupée par les Longueur depuis l'axe

eaux n'est que de 641,9 16 pieds d'étendue, des môles jusqu'au point où

les pans coupés comprenant 6,084 pieds, l'on a placé les médailles

Quant à sa profondeur verticale , elle est au débouché dans l'avant-

moj ennement de 55 pieds , à partir de port 247 »

l'arête des quais ; et comme les murs Le chenal est moins prosont élevés de cinq pieds au-dessus des fond que l'avant-port. Sa plus hautes eaux des marées équinoxia- profondeur moyenne est les, on doit en conclure que le fond du aux grandes marées d'équi-

port est à 50 pieds au-dessous de la sur- noxe de . . 41 »

face de l'Océan, et par conséquent qu'il Le total de la superficie

contiendrait dans les grandes marées de l'avant-port et du chenal

32,095,800 pieds cubes d'eau, s'il n'y est de 704,264

avait à déduire le cube des talus de 45 ce { fait environ douze tg d>éten.

degrés , ménages au pied des murs , et due et donner un objet de a

dont la hauteur verticale est moyenne- rais le vaste emplacement de l'hôtel

ment de 24 pieds 5 pouces des Invalides de Paris ne comprend guère

L avant-port peut renfermer qnmze que quatre arpents de plus, vaisseaux de ligne. Quant a la passe , elle Les deux moleg doi/nous venons de

wf^tP/"rr/aire,alfVant'POrt'e,tSe Par'er 80Qt P^ésà l'ouverture de la

rranlevi ,PreSqU6e T Passe ' ^ garnis de batteries de canon

v ;„: i . -i- • ^ , * . Qui en défendent l'entrée. L'un est des-

«rrtTe ^n?,meTnS, ^ ChCna ,?Ul tin« à servir de phare, l'autre renfer-

™t nnrt T"n,Catl°f d? ^ mCP a* U" raera ™ sémaphore , espèce de télégra-

J« Tr Ui 5 f eT 1C,S dC7 m0l?S' P»e maritime, adopté depuis quelques an-

rarpiuusrétaro!tec rrrfr.'aasï: nées sur- ies c*tes de France-

bonheur de mon pays, et le trajet me paraissait toujours bien court.

On avait fait creuser au fond de l'avant-port deux fosses, l'une en face de la passe, l'autre en avant de la forme, pour y renfermer dans une boîte en chêne, recouverte d'une feuille de plomb, toutes les pièces de monnaies françaises en circulation, et quatre-vingts médailles en bronze du règne de l'empereur. Ce fut le ministre de la marine qui, à son arrivée, le 23 août, présida à cette cérémonie. On déposa ausà^ dans chacune des fosses une plaque en platine, sur laquelle on avait gravé la date de la construction du port , et les noms des différents ofticiers publics qui en dirigent les travaux. Fasse le ciel que jamais la postérité ne retrouve ces inscriptions placées sous l'eau , à une aussi grande profondeur ! Ce ne serait sans doute que par suite d'une grande catastrophe.

L'impératrice arriva, dans la soirée du 25, à Cherbourg. Le lendemain , vers midi , sa majesté se fit conduire au port, et descendit au fond du bassin, accompagnée du ministre de la marine et des personnes de sa suite : elle adressa plusieurs questions à M. Cachin , directeur général des travaux. Elle saisit avec plaisir le moment où elle parcourait les beaux ouvrages qu'il venait de faire exécuter, pour lui annoncer que , par un décret spécial , l'empereur lui avait accordé le titre de baron. M. Duparc , ingénieur en chef de ces travaux , reçut bientôt après la décoration de l'ordre de la Réunion.

A peine sa majesté fut-elle retirée, que de nombreux ouvriers se mirent à travailler à la destruction du batardeau. Elle avait d'abord été fixée au samedi 28 : il fut décidé qu'elle aurait lieu dès le lendemain vendredi. On ne voulut point différer d'un jour une opération aussi importante. Je ne vis pas sans regret saper dans ses fondements ce bel ouvrage, véritable chef-d'œuvre dans son genre, qu'on eût désiré conserver, mais dont la destination même était de n'exister que passagèrement. Je laisse aux gens de l'art à décrire d'une manière particulière ce batardeau.

Au lieu de s'attacher à détruire entièrement la charpente, on se contenta, pour éviter toute espèce d'accident , de pratiquer au centre, dans une longueur de 80 pieds, trois principales ouvertures. Ce batardeau avait été placé en une marée; on semblait ne pas vouloir mettre plus de temps à l'enlever. Le travail était exécuté avec une grande activité par des charpentiers militaires , la plupart des départements méridionaux, et dont plusieurs étaient Italiens. De leur côté, des prisonniers espagnols s'occupaient sans relâche à enlever

le sable et h terre glaise qui remplissaient l'encaissement. l[ était extraordinaire de voir des hommes, nés peut-être sur les bords du Tibre ou sur les rives du Guadalquivir, dirigés par le génie français, travailler à ouvrir dans la Manche un port redoutable à la marine anglaise.

Les trois pompes à feu employées à extraire l'eau du bassin, désormais inutiles, avaient cessé de marcher. On s'attendait qu'à la marée montante, vers les trois heures après midi, l'eau delà mer entrerait dans l'avant-port. Dès le matin, une foule considérable couvrait les bords escarpés du bassin. On les avait garnis de pieux et de cordes pour empêcher d'approcher trop près, et toutes les précautions furent si bien prises qu'il n'arriva aucun accident.

Je ne fus pas des derniers à me rendre au port. Tandis que la hache attaquait fortement la digue , mes yeux se promenaient agréablement sur tous les objets qui m'environnaient. En face du batardeau étaient des milliers de personnes. Un grand nombre, placées sur des tertres en amphithéâtre provenant des débris du bassin, formaient des groupes d'un bel effet ; et les spectateurs eux-mêmes offraient, sans s'en douter, un charmant spectacle. De ce côté on voyait, sur un plan plus éloigné , un arc de triomphe élevé à la hâte, et une partie de l'enceinte du port nouvellement établie , et déjà garnie de canons. On distinguait facilement l'hôpital de la marine , autrefois Notre-Dame du Vœu , qui rappelle un souvenir historique intéressant1. La vue était terminée par des coteaux couronnés de redoutes destinées à protéger le port et la ville.

Du côté du fort Homet s'était aussi porté un grand nombre de spectateurs. Deux tentes renfermaient d'illustres étrangers et plusieurs personnages marquants de la ville. Une de ces tentes était placée sur un bateau-porte destiné à interrompre momentanément la communication avec le bassin des armements, déjà très-avancé, et qu'on doit terminer en peu de temps.

* ' L'hôpital de la marine est composé Elle débarqua heureusement à l'entrée-

en partie des anciens bâtiments de l'ab- d'un ruisseau appelé depuis Chantereinet

baye fondée par l'impératrice Mathilde , parce qu'au plus fort de la tempête la

comtesse d'Anjou, et fille de Henri 1er. Kn reine avait aussi promis de chanter un

passant d'Angleterre en France, cette prin- hymne, dès qu'elle verrait la terre. Le

cesse fut surprise par une si violente tem- pilote du vaisseau l'ayant aperçue, lui

pête , qu'elle était sur le point de périr. dit : Chante, regne;vechi terre. Mathilde

Dans ce danger imminent , elle fit vœu de fit bâtir une chapelle sous le nom de JSo-

fonder une abbaye sous l'invocation de la tre-Dame du Vœu. Vicrrçe, au lieu même où elle arriverait.

Vers le fort Galet , et près de l'ouverture du bassin , s'élevait le pavillon de sa majesté; il était orné de guirlandes de verdure et de trophées. On avait dressé sur le même rang une longue tente pour Jes personnes de la cour, où se trouvaient aussi les membres des administrations, dont les costumes différents formaient, dans cette partie du tableau, un coup d'œil agréable; de l'autre côté du pavillon , on apercevait sur leurs cales quatre vaisseaux de ligne en construction, parmi lesquels on distinguait V Inflexible, de 118 canons. Les autres étaient : le Centaure, de 80; le Jupiter et le Généreux, de 74. Entre les cales on remarquait une belle forme tout en granit taillé avec une perfection étonnante, dans laquelle les plus gros vaisseaux pourront être construits ou radoubés r. On entrevoyait plus loin , hors de l'enceinte du port , le Zèlandais , de 80 canons, et le Duguay-Trouin, de 74, placés sur des cales près de la rade. La montagne du Roule , la ville et le cap Levi , bornaient l'horizon.

On vit longtemps sur le batardeau un groupe des marins de la garde et de plusieurs officiers de marine , dont le riche uniforme présentait une agréable variété avec ceux des vétérans hollandais et des soldats du beau régiment du duché de Berg.

On a fait le panorama d'Anvers : celui du port de Cherbourg , saisi dans cette circonstance, serait sans doute encore plus curieux.

J'allais d'un endroit à l'autre, et je ne pouvais me lasser de ce spectacle, qui parlait autant à l'imagination et à l'esprit qu'aux yeux. Quelle époque mémorable pour la marine française ! quelle espérance pour l'avenir! Combien il était intéressant de voir cette immense réunion d'hommes de toutes les conditions, de tous les âges et de différents pays , parmi lesquels on distinguait des personnes du rang le plus élevé et du plus rare mérite , que le désir de voir le port et l'espérance de jouir de la présence de sa majesté avaient attirés! Aussi le nombre des étrangers était-il infiniment plus considérable que celui des habitants de la ville.

Je reconnus le directeur général des musées de France , M. Denon ; le secrétaire de la classe des beaux-arts de l'Institut, M. Lebreton;

* Les dimensions générales de la forme Largeur entre les murs

sont : supérieurs de revêtement. 74 pieds » p.

Longueur depuis la place du bateau- Profondeur depuis l'es-

porte jusqu'au fond trade jusqu'à l'arête du re-

de la forme 230 pieds » p. Vêtement. 26 6

madame Dufrénoy, M. de Treneuil, et un des plus joyeux chansonniers du Vaudeville, M. Désaugiers '.

Je vis aussi le compositeur de la musique du Calife de Bagdad, Boyeldieu; Isabey, dont tout le monde connaît les beaux dessins; Bourgeois, le paysagiste ; Beaugeau, dessinateur et graveur de marine; Crépin, chargé de peindre les points de vue les plus intéressants du port et de la rade de Cherbourg. Peu d'occasions étaient aussi favorables pour exercer et faire briller le talent de ces artistes.

Parmi tant de personnes distinguées par leur mérite , les regards se portaient avec un intérêt particulier sur M. Cachin. Il était beau de voir la puissance suprême et tous les arts se réunir en quelque sorte pour rendre hommage à l'homme qui avait si habilement exécuté un grand et utile projet.

Les ouvriers avaient cessé de travailler, et au milieu de ce concours prodigieux de spectateurs il régnait un silence profond , vraiment imposant. Sur les cinq heures un quart, lorsque la mer fut parvenue à une certaine hauteur, on la vit tout à coup entrer à travers trois ouvertures pratiquées à la digue.

Pendant ce temps l'impératrice arrivait , et sa présence fut annoncée par les fanfares d'une musique guerrièrre et des salves multipliées d'artillerie. Les cris de joie se confondirent longtemps avec le bruit des batteries. Sa majesté se plaça dans le pavillon qui lui avait été préparé. Alors M. l'évêque de Coutances, environné de son clergé, s'avança vers elle , et lui adressa un discours analogue à la circonstance. Après le cérémonial et les prières d'usage , il se tourna du côté de l'avant-port, et bénit cet ouvrage des hommes. On aime à voir un peuple consacrer par des cérémonies religieuses un événement aussi mémorable , et faire intervenir la Divinité dans toutes ses grandes entreprises.

Cependant la mer montait de plus en plus. Une triple cascade, tombant dune grande hauteur, jaillissait en forme de nappe, à tra-

1 On sait que les vaudevilles , qui dans dut tout son talent à la nature. Comme il l'origine étaient des chansons de table , habitait le val de Vire , on a appelé , par quelquefois un peu malignes et grivoises, corruption , ses chansons vaux de vire ont pris naissance dans le département ou vaudevilles. Quelques hommes estidu Calvados, voisin de celui de la Man- mables de l'arrondissement de Vire ont che. Un foulon, nommé Olivier Basselin, publié à leurs frais, en 181 1 , une édiqui vivait au quinzième siècle, est le tion des poésies de Basselin. Ils se propremier auteur de ce genre. Il avait de posent même de lui élever un monument la verve et de la facilité. Ce foulon, ainsi dans le voisinage de son habitation, qui que le menuisier de Kevers, Adam Billaut existe encore.

vers la digue. Déjà une filtration considérable connue sous le nom de Renard , qu'on n'avait pu arrêter pendant tout le cours des travaux, ne semblait comparativement qu'un courant très-faible.

Un autre objet fixa tout à coup l'attention. Les yeux se portèrent? vers le rivage. L'escadre de la rade, commandée par le contre-amiral Troude, avait appareillé. Tous les bâtiments, par une manœuvre hardie , s'approchèrent majestueusement du batardeau. Ils s'avancèrent si près, même le Polonais et le vaisseau amiral le Courageux, qu'on pouvait distinguer facilement les marins de chaque équipage. Lu coup d'œil devenait encore plus piquant à la vue d'une croisière anglaise en station devant la rade.

Quoique la température de l'air fût très-froide , sa majesté voulut rester jusqu'à la fin du jour. La plupart des spectateurs, qui étaient au port depuis le matin, souffrant du froid et pressés par la faim, se retirèrent insensiblement vers les huit heures du soir. Je restai avec M. le Roux , ingénieur des ponts et chaussées.

Un magnifique spectacle se préparait, Un grand nombre de lampions avait été allumé, et placé sur plusieurs rangs dans le batardeau. On avait mis le long du bassin beaucoup de pots à feu, remplis de goudron enflammé. La mer continuait de monter et de prendre de la force. Il était neuf heures du soir, lorsque tout à coup nous entendîmes un bruit effrayant venant du batardeau. Après un craquement épouvantable et une secousse violente qui durèrent quelques minutes, nous vîmes le centre du batardeau se briser en éclats du côté du bassin. Alors la mer, s'ouvrant un large passage , entra comme un torrent impétueux. Nous appréhendions que plusieurs ouvriers n'eussent été entraînés et engloutis par les eaux. Nous fûmes bientôt rassurés. Nous nous étions approchés des parties du batardeau restées intactes, et nous les sentîmes trembler sous nos pieds. Le bruit produit par l'entrée rapide de l'eau de la mer continuait. De temps en temps il se faisait des déchirements dans la charpente , et il s'en détachait de grosses pièces de bois avec fracas. La lumière vive des lampions et des pots à feu avait remplacé celle du jour, et nous faisait paraître les eaux qui entraient en écumant, tantôt argentées et blanchâtres comme de la neige, tantôt rouges comme du feu, selon* la différence des reflets. Cette scène était extraordinaire : il est difficile d'en concevoir de plus belle. Nous nous regardions quelquefois, et nous nous témoignions par des mots entrecoupés notre étonnement et notre admiration. Nous regrettions qu'il fût resté si peu de monde

au moment même le plus intéressant. Ce spectacle attachant dura dans toute sa beauté , et l'eau de la mer continua d'entrer avec la même violence pendant une demi-heure, intervalle qui suffit pour achever de remplir le bassin, malgré son immense étendue.

Sur ces entrefaites nous vîmes revenir l'impératrice et le ministre de la marine. Sa majesté témoigna sa surprise du changement survenu en si peu de temps , et parut voir avec beaucoup d'intérêt ce nouveau spectacle. Enfin l'eau se trouva au niveau de la mer, à 50 pieds environ de hauteur, dans l'enceinte où quelques heures auparavant on pouvait encore se promener presque à pied sec.

Nous nous retirâmes , remplis d'enthousiasme de tout ce que nous avions vu. Mais pour le partager il faudrait, comme nous, avoir été témoin de ce qui s'est passé en cette circonstance ; et pour le bien décrire il faudrait avoir un grand talent.

Où étiez-vous, mon compatriote Chênedollé, mon estimable ami, qui avez si heureusement retracé dans votre poëme les merveilles de la nature et les chefs-d'œuvre de l'art ? Avec quel charme vous eussiez dépeint et les phénomènes qui ont frappé nos yeux , et les événements intéressants qui ont eu lieu à Cherbourg pendant le séjour de l'impératrice ! Avec quel talent, avec quel intérêt vous eussiez décrit des travaux qui surpassent tout ce que les anciens et les modernes ont fait en ce genre ! Il appartenait à l'auteur du Génie de l'Homme d'en célébrer un des ouvrages les plus surprenants.

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