‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 83 sur 88 · PREMIER MINISTÈRE · texte numérisé non relu

PREMIER MINISTÈRE

- Il était décidé que le général Dumouriez passerait de ce calme , sinon heureux, au moins tranquille, à la vie la plus orageuse et la plus traversée. Au mois de janvier 1792, l'émigration des officiers généraux avait été si considérable, qu'il fut fait lieutenant général par ancienneté , ce qui nécessairement le tirait de la douzième division. On parlait déjà de guerre, on s'y préparait. Narbonne avait été faire la tournée des frontières , pour donner ordre de les mettre o état de défense. On avait formé trois armées : celle du Nord , corner iodée par le maréchal de Rochambeau, celle d'Alsace par le ma-

réchal Luckner ( on venait de les décorer tous deux de cette dignité), et celle du centre par la Fayette, qu'on avait rappelé de ses terres , oà il s'était retiré après avoir perdu sa faveur populaire à Paris par le crédit des jacobins.

Dumouriez reçut ordre , du ministre de la guerre , de se rendre à Paris. Quelques-uns de ses amis sollicitèrent aussi de Lessart, ministre des affaires étrangères, à demander qu'il y vint; on voulait qu'il lui donnât des conseils dont il avait grand besoin , parce qu'il avait des talents très- médiocres, et que la faiblesse de ses négociations avait embrouillé les affaires extérieures , au point de le jeter dans des embarras inextricables.

Il revit avec grand plaisir son malheureux ami Laporte , qu'il conjura de donner sa démission ; sa retraite l'aurait peut-être sauvé. La nouvelle assemblée , excepté les membres des départements où il venait de commander, et quelques anciens législateurs, lui était entièrement inconnue. Elle fut deux mois à faire très-peu de besogne, et à tâtonner les affaires , ce qui malheureusement donna de la sécurité à la cour. Les ministres étaient brouillés entre eux, comme dans les temps les plus tranquilles. Narbonne, ministre de la guerre, avait pour ennemi déclaré Bertrand, ministre de la marine, qui affichait hautement l'aristocratie. La cour penchait pour ce dernier, et Narbonne avait pour lui Brissot, Condorcet et la Gironde, qui, à peine arrivée, avait acquis déjà de la prépondérance par la supériorité de ses orateurs.

Gensonné prônait à tout ce parti le général Dumouriez , depuis son retour de la Vendée , et voulait le voir ou général d'armée , ou ministre. De Lessart eut l'air de lui demander des conseils; mais il était livré aux Lameth , Duport , Beaumetz et plusieurs autres des anciens législateurs, qui ne semblaient se tenir à Paris que pour tourner en ridicule la nouvelle assemblée. Ils étaient les chefs du club des feuillants , qui , dans l'assemblée , était le parti de l'opposition'; hors de l'assemblée , le parti du roi contre les jacobins. Dumouriez, à cette occasion, et dès l'année précédente, avait souvent dit à son ami Laporte : Si j'étais le roi , je me ferais jacobin , pour déjouer tous les partis. Il y a bien souvent réfléchi depuis , et il pense que c'est ce que le roi eût pu faire de mieux, car dès lors la face de cette société eût changé entièrement.

Narbonne accueillit très bien Dumouriez , et lui annonça qu'il était employé à l'armée d'Alsace, sous Luckner, et qu'il irait commander

la division de Besançon. Il accepta ; mais il lui dit que puisque , selon les apparences, la guerre était prochaine , il croyait devoir lui représenter qu'il était à présumer qu'elle deviendrait générale ; qu'il ne voyait pas qu'on s'occupât du Midi; qu'on pourrait y être attaqué au dépourvu; qu'il croyait utile de faire un plan de défensive pour le Midi , d'y destiner un général en chef et une armée.

Narbonne approuva son idée. Il se chargea de faire le plan ; il s'enferma trois jours au dépôt de la guerre avec un commis, et il alla porter ce plan au ministre. Son but était de se faire donner cette armée, qu'il regardait comme une ressource extrême; car il craignait que cette législature ne tint pas contre le mépris qu'on versait sur elle, et que la nation, trahie et jouée, n'eût recours à la guerre civile; il ne le cacha pas à Gensonné et à plusieurs membres de la Gironde, avec lesquels Gensonné lui avait fait faire connaissance. Us lui montrèrent les mêmes craintes, et appuyèrent ses prétentions. A peine avait-il donné son plan à Narbonne, que ce ministre fut renvoyé, avec son antagoniste Bertrand.

De Grave remplaça Narbonne ; il était bon constitutionnel , n'appartenait à aucun parti, et même les connaissait fort peu. Il était jeune, et avait peu d'expérience des affaires; mais ce peu d'expérience, source de présomption de tant d'autres, lui donnait une timidité qui, jointe à une mauvaise santé , ne le rendait guère propre aux fonctions de sa place dans de pareils temps. Dumouriez lui remit une copie de son plan de défensive du Midi , et il fut décidé qu'il serait nommé commandant en chef d'une quatrième armée. Il voyait souvent de Lessart, à qui Laporte surtout conseillait souvent de prendre ses avis. Us avaient étudié tous les trois ensemble, mais jamais de Lessart n'avait été lié avec les deux amis.

Dumouriez apprenait tous les jours par le parti de la Gironde, dont quelques membres étaient du comité diplomatique, que ce comité, et surtout Brissot qui en était le coryphée, était très-mécontent des négociations de de Lessart, surtout avec la cour devienne, et que cette cour en abusait pour faire les réponses les plus insultantes pour la nation.

Alors il força la confiance de de Lessart, et lui fit connaître tous ses dangers. Celui-ci , plein de sécurité , lui répondit que la négociation allait très-bien; et pour le lui prouver, il lui montra la copie de ses dépêches à M. de Noailles, ambassadeur de France à Vienne, les réponses de M. de Noailles, une note qu'il avait fait parvenir à M. le

prince do Kaunitz , et la réponse de ce ministre. Elle était d'une hauteur révoltante; c'était une diatribe contre les jacobins, un refus formel de regarder le roi comme libre.

L'étonnement de Dumouriez ne peut se comparer qu'à la parfaite tranquillité de de Lessart. Le comité diplomatique at-il connaissance de ces pièces? lui dit-il.— Oui, il les a toutes. — En ce cas, vous êtes perdu si vous n'allez sur-le-champ les retirer, lui porter une réplique d'un style très-ferme et très-noble à l'écrit de M. de Kaunitz, et lui promettre de négocier sur ce pied-là à l'avenir. De Lessart ne fut point convaincu. Dupe des feuillants , il se croyait sûr d'un grand parti dans l'assemblée. La chute de Narbonne était un échec que le parti de Brissot avait reçu ; il ne doutait pas d'en triompher en cas d'attaque. Au sortir de chez lui, Dumouriez alla dire à Laporte qu'il regardait de Lessart comme perdu.

Le lendemain, Brissot dénonça de Lessart, et posa plusieurs griefs contre lui. En même temps il demanda que ce ministre fût mandé pour venir lire à l'assemblée sa négociation de Vienne, qu'il trouvait, dit-il , très-coupable , d'après l'examen qu'il en avait fait. C'était un jeudi, jour dudiner des ambassadeurs chez le ministre. Dumouriez y était invité. Le ministre alla à l'assemblée le matin, lut les pièces : des huées d'indignation partirent de tous côtés, même du côté droit, qui l'abandonna. On ordonna l'impression des pièces et le rapport du comité.

De Lessart regarda encore l'impression des pièces comme un bon augure; il parut très-satisfait. Les ministres étrangers, toujours fourbes , lui firent de grands compliments. Dumouriez lui dit en particulier : Au nom de Dieu, dépêchez-vous de faire la démarche que je vous ai dite; il est peut être encore temps. De Lessart continua dans sa sécurité. Deux jours après, sur le rapport du terrible Brissot, qui n'était jamais plus content que quand il pouvait faire du mal , l'assemblée rendit un décret d'arrestation ; et le malheureux de Lessart fut conduit à Orléans , d'où il n'a été tiré que pour être égorgé à Versailles , avec les autres prisonniers , au mois de septembre de la même année. Alors Dumouriez gardait la chambre, avec un gros rhume.

Le lendemain 9 ou lo mars, à minuit, le ministre de la guerre arrive chez lui , et lui dit que le roi l'a choisi pour ministre des affaires étrangères , mais à condition qu'il n'acceptera que par intérim, parce que de Lessart devant incessamment avoir des juges,

et n'étant pas criminel , reviendra bientôt d'Orléans , et reprendra ses fonctions. Il répond qu'il ne veut du ministère, ni par intérim, m sans intérim; qu'il préfère le commandement qu'il lui a promis. De Grave insiste, et Dumouriez persiste dans son refus. Louis XVI, depuis la révolution , s'était fait l'habitude de charger l'ancien du conseil de lui proposer les remplacements. De Grave, ministre depuis dix jours, était l'ancien du consejl. Il était lié avec Pétion et le parti de la Gironde, et Gensonné avait engagé le comité diplomatique à diriger son choix. Les anciennes liaisons de Dumouriez avec le comte de Broglie et Favier ; le mémoire diplomatique qu'il avait lu aux jacobins, et dont on fit alors une nouvelle édition; sa conduite prudente dans le département de la Vendée , engageaient la pluralité des membres de l'assemblée à désirer qu'on lui donnât cette place. De Grave en avait parlé au roi , le roi à Laporte, qui lui avait conseillé de le nommer.

Le jour suivant, Cahier de Gerville, ministre de l'intérieur, homme d'un civisme pur et sage , on qui le roi avait une juste confiance , vient chez lui de la part du roi, pour l'engager à prendre la place : il le prie de l'excuser auprès de sa majesté, et de lui dire qu'indépendamment de ce qu'il se croit plus propre au service militaire, il ne prendra jamais ce ministère par intérim :

Que nos affaires ont déjà trop de défaveur en pays étranger, pour que les cours puissent traiter avec un ministre intérimaire; que cet intérim est une maladresse contre laquelle l'assemblée nationale s'élèvera fortement; qu'outre qu'on lui en voudra d'avoir accepté sous cette condition, cet intérim compromettra le roi, qui semblera vouloir prouver qu'il juge que le décret porté contre son ministre a été fabriqué injustement, ou au moins très-légèrement ; que, bien loin d'ouvrir par là à de Lessart le moyen de rentrer dans sa place, c'est le conduire infailliblement à sa perte; qu'il est d'avis lui-même que le décret est précipité, parce qu'on aurait dû, pour suivre les formes judiciaires d'un peuple libre, commencer par le décret d'accusation , et entendre de Lessart avant de le faire arrêter, ce qui est préjuger le crime ; que c'est un motif de plus pour lui de désirer que le roi choisisse une autre personne pour remplir une place aussi ■dangereuse.

Cahier de Gerville retourne chez le roi, et revient lui donner ordre d'accepter la place sans intérim. Il le fit alors par pure obéissance , espérant devenir plus utile à sa patrie et à son roi , mais avec

bien du regret d'abandonner le commandement de l'armé du Midi, qui fut donné à Montesquiou, qui en était très-digne, et qui aurait parfaitement rempli telle place qu'on lui aurait donnée , étant un véritable homme d'État.

Il entra au ministère le 15 mars au matin , et fut présenté au roi. Il assista au conseil du soir, sans portefeuille, n'ayant encore aucune affaire prête; et il serait au courant des formes. Ce conseil n'était composé que de trois ministres , de Grave, Cahier de Gerville, et Dumouriez. Duport-Dutertre avait donné sa démission, et n'y parut plus. Le ministère de la marine et celui des contributions étaient vacants.

Le lendemain, le roi lui accorda une audience particulière qu'il lui avait fait demander. On l'avait fort trompé sur le caractère de ce prince, qu'on lui avait peint comme un homme violent et colère, qui jurait beaucoup, et maltraitait ses ministres. Il doit au contraire lui rendre justice, en assurant que, pendant trois mois qu'il l'a vu particulièrement, et dans des circonstances très-délicates, il l'a toujours trouvé poli , doux , affable, et même très-patient.

Ce prince avait une grande timidité, qui venait de son éducation et de sa méfiance de lui-même; de la difficulté à parler; un esprit médiocre, mais juste ; le cœur pur, le sens droit , beaucoup de connaissances sur les arts, l'histoire et surtout la géographie, et une mémoire étonnante. Il avait le caractère très-faible, et cependant une grande fermeté , qu'on pourrait plutôt appeler une grande résignation. Dès lors il a parlé plusieurs fois à Dumouriez de sa mort comme d'un événement qu'il prévoyait, et il en parlait avec le plus grand sang-froid.

On se rappelle le trait du jour où il fut insulté par Santerre et par la canaille de Paris , où on lui mit le bonnet rouge sur la tête. Il prit la main d'un grenadier de la garde nationale , et , la portant sur son cœur, il lui dit : Tâtez si mon cœur bat plus fort qu'à l'ordinaire. Il était bon , et cependant peu susceptible de regrets et encore moins d'attachement, excepté pour la reine. En tout, c'était un fort bon prince ; et s'il eût été mieux élevé , c'aurait été un de nos meilleurs rois.

Dumouriez en l'abordant lui dit : « Sire , l'ordre que vous m'avez donné d'accepter la place que j'avais refusée, me persuade que votre majesté est revenue des préventions qu'on lui avait données contre moi. — Oui, entièrement.— Hé bien! sire, je me dévoue à votre service; mais la place de ministre n'est plus la même qu'au-

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trefois : sans cesser d'être le zélé serviteur de votre majesté , je suis J'homme de la nation. Je vous parlerai toujours le langage de la liberté et de la constitution. Renfermé dans mes fonctions, je ne vous ferai point ma cour, et à cet égard je romprai toutes les étiquettes, pour mieux vous servir. Je ne travaillerai qu'avec vous , ou au conseil. Presque tout votre corps diplomatique est contre-révolutionnaire ouvertement. On me pressera de vous engager à le changer. Je contrarierai vos goûts dans les choix; je vous proposerai des sujets que vous ne connaîtrez pas du tout, d'autres qui vous déplairont. Quand votre répugnance sera trop forte et motivée, comme vous êtes le maitre, j'obéirai : mais si vos choix sont suggérés par vos entours , et visiblement dans le cas de vous compromettre, alors je vous supplierai, ou de me laisser le maitre , ou de me donner un successeur. Pensez aux dangers terribles qui assiègent votre trône. Il faut le soutenir par la confiance publique ; c'est une conquête à faire , sire , et elle dépend de vous. J'ai fait ce matin le plan de quatre dépèches importantes; je les apporterai au premier conseil. Elles ne ressemblent en rien, ni pour les principes ni pour le style , à celles de mes prédécesseurs , parce qu'elles doivent convenir aux circonstances : si mon travail vous agrée , je continuerai ; sinon , j'aurai toujours mes équipages tout prêts pour aller servir ma patrie et vous dans les armées : c'est mon véritable élément , et l'objet de mes plus grands travaux depuis trente-six ans. »

Le roi, très-étonné de ce discours, lui dit avec bonté : « J'aime votre franchise : je sais que vous m'êtes attaché; je veux la constitution , j'espère que je serai content de votre travail. On m'avait dit bien des choses contre vous. » Alors il lui parla de la Normandie, et, après une explication simple des faits, il parut content. Il sortit du cabinet à la suite du roi , qui allait à la messe. Tous les courtisans le laissèrent passer comme un pestiféré, excepté deux ou trois de ses anciennes connaissances. Le maréchal de Noailles, le duc de Nivernois, et le malheureux duc de Brissac, lui firent amitié.

Le lendemain, au conseil, il porta quatre dépêches, pour l'Espagne, pour Vienne, pour la Prusse, et pour Londres. Elles contenaient les principes sur lesquels il voulait dorénavant négocier avec les puissances; chaque ministre français, au lieu de tronquer la dé pèche ministérielle , avait ordre de la communiquer en entier au ministre des affaires étrangères de chaque cour , et même de lui en donner copie.

Le ministre y parlait au nom du roi , mais absolument dans le sens de la constitution, sans menace et sans faiblesse. Il discutait les véritables intérêts de chaque puissance, relativement à la révolution de France. Comme toutes se plaignaient des pamphlets très-déplacés des jacobins, il rejetait ces injures, foncièrement méprisables, sur la liberté indéfinie de la presse dans un temps de révolution. Il citait les Anglais , qui , même dans leur temps de plus grande tranquillité, parlaient souvent avec une liberté injurieuse des cours et des nations, non-seulement dans leurs nombreux papiers, mais souvent dans leur parlement, et même dans leur chambre des pairs. Il disait que jamais on ne s'était avisé de déclarer la guerre à l'Angleterre, ou, ce qui revenait au même, de la séquestrer du grand corps politique, pour ces légers délits, qui n'étaient point la faute du gouvernement ni de la nation , qui ne pouvaient jamais en être responsables. Enfin, il demandait la paix, sans faiblesse, au nom d'une nation libre dont le roi était le représentant héréditaire.

Ces dépêches plurent beaucoup au roi , qui dit : « On ne m'a jamais montré rien de pareil. » Cahier de Gerville lui dit : « Sire , voilà comment les ministres doivent toujours parler et écrire au nom de votre majesté. » Les courriers étaient tout prêts; les dépêches partirent dès le même soir.

Ce fut à ce conseil que de Grave lui proposa quatre nouveaux ministres , puisque , malgré les instances du roi et celles de ses deux collègues , Cahier de Gerville voulut absolument quitter, ayant, à la vérité, une très- faible santé. Le roi agréa le choix : voici comme il UVait été fait. De Grave était chargé, comme l'ancien du conseil , de présenter au roittes sujets pour le ministère. Il en connaissait trèspeu , Dumouriez encore moins ; ils étaient rares : la plupart de ceux que l'un ou l'autre aurait pu choisir étaient émigrés ou contre-révolutionnaires décidés; et, parmi les hommes nouveaux que la révolution aurait pu produire, ils avaient trop peu d'habitude de ce nouveau monde , pour fixer leur choix. Pétion et Rcederer étaient à la tête, l'un de la municipalité , l'autre du département de Paris : ces deux hommes, Brissot, Condorcet, et quelques autres membres parisiens , leur parurent les plus propres à les éclairer sur leur choix. Ils les consultèrent. Ce qui diminuait leurs moyens, c'est que, d'après un décret de l'assemblée constituante, aucun de ses membres ne pouvait posséder aucun emploi public que deux ans après sa législature ; sans quoi ils n'auraient pas été embarrassés.

Dumoui iez ne présenta qu'un sujet pour le ministère de la marine, qui paraissait le plus difficile à trouver : ce fut Lacoste, commissaire ordonnateur de la marine. Il se souvint qu'étant jadis premier commis, il avait donné sa démission au ministre de Boynes, plutôt que de participer à une injustice. Cette affaire , bien loin de nuire à Lacoste , quoique dans le temps de la corruption , lui avait valu la place de député des colonies. Il était grand travailleur, avait une expérience profonde , un grand courage , une probité à toute épreuve , un patriotisme éclairé. Le roi l'a pris ensuite en amitié, Ta retenu en place malgré lui , et a paru le quitter à regret. C'est le seul que Dumouriez proposa de son choix ; de Grave y consentit , les Bordelais rendirent justice à Lacoste qui se trouvait à Paris , et il fut le premier sur la liste.

Quant aux autres , la Gironde , après avoir vu que les Parisiens ne trouvaient personne dans la capitale qui fût propre à être ministre de la justice, proposa un avocat de Bordeaux qui avait de la repu» tation : il s'appelait Duranton. C'était un homme assez éclairé , trèsdroit, très-bon citoyen, mais faible et lent. Il fut pareillement accepté, et il arriva au bout de quinze jours.

Pour ministre des contributions on proposa Clavière, homme de beaucoup d'esprit, parent ou allié de Brissot, qui avait été lié successivement avec Mirabeau, la Fayette, l'évêque d'Autun, et qui avait fait un mémoire très-connu et très-bon sur la finance. Il fut agréé.

Pour ministre de l'intérieur on choisit Roland, qui, sous l'ancien régime, avait été longtemps inspecteur du commerce et des manufactures, et qui était connu par de fort bons ouvrages sur ces parties.

Le conseil se trouva donc complet , et il était fort bien composé, Chacun de ces six hommes avait de l'esprit et de l'expérience dans sa partie, était travailleur; et si c'eût été dans des temps moins difficiles, ou plutôt moins sujets aux passions, il eût fort bien conduit les affaires du royaume. La cour et les papiers aristocrates plaisantèrent beaucoup sur ce ministère. Roland ressemblait à Plutarque, ou à un quaker endimanché : ses cheveux plats et blancs avec peu de poudre , un habit noir, des souliers avec des cordons au lieu de boucles, le firent regarder comme le rhinocéros. Il avait cependant une figure décente et agréable.

On les appela les ministres sans-culottes. Un courtisan vint un jour dire à Dumouriez que c'était le surnom qu'on leur avait donné

dans l'intérieur. Si nous sommes sans-culottes , répondit-il , on s'en apercevra d'autant mieux que nous sommes des hommes. Les papiers de la cour ne le désignaient jamais que sous le nom du ministre bonnet-rouge , parce que, par un malentendu, il avait été obligé de se coiffer de ce bonnet à une séance des jacobins, le lendemain de son entrée au ministère. Gomme cette aventure est devenue le sujet de mille soupçons et d'autant de calomnies , il est nécessaire de donner ici les détails; et voici le fait tel qu'il s'est passé.

Dumouriez avait annoncé au roi qu'il croyait nécessaire dans l'intérêt de sa personne, et surtout dans l'intérêt des affaires publiques , que les nouveaux ministres nommés par lui sur la désignation du peuple , et qui avaient précédemment fréquenté la société des jacobins, s'y présenté ssent une fois au moins, pour qu'on ne les taxât pas d'aristocratie ; et il avait , le matin même , dit au roi qu'il irait à la séance du soir. Le roi avait senti l'importance de cette démarche , et l'avait approuvée.

Depuis quelques jours, les factieux avaient arboré le bonnet rouge. Dumouriez et les girondistes , qui paraissaient alors vouloir rétablir l'ordre et combattre l'anarchie , et que, dans le fait, on ne peut pas accuser d'avoir jamais flatté les jacobins, firent sentir à Pétion, alors maire de Paris, alors aimé des jacobins, alors tout-puissant, que cette marque extérieure allait avoir les plus grands inconvénients, et rappellerait la rose rouge et la rose blanche des guerres civiles d'Angleterre , et les chaperons du temps du roi Jean. A celte époque, Pétion gouvernait absolument Robespierre et les jacobins; il promit qu'il leur écrirait une lettre , et que le bonnet rouge serait supprimé. Le jour convenu était celui que Dumouriez avait choisi pour aller aux jacobins. La lettre fut effectivement écrite ; mais elle n'était pas encore arrivée lorsque Dumouriez entra dans la salle. Tous les jacobins étaient en bonnet rouge ; on lui en offrit un lorsqu'il entra, et qu'on le fit monter à la tribune. Il fut obligé de s'en coiffer ; sans quoi il aurait couru mal à propos les plus grands dangers , et aurait inutilement compromis le ministère du roi. Il dit peu de mots : il annonça que, dès que la guerre serait déclarée, il briserait sa plume pour reprendre son épée , et sortit sur-le-champ.

A peine était-il parti , à sept heures et demie , que la lettre de Pétion arriva, et fit l'effet désiré. Les bonnets disparurent. Ainsi il ne s'en fallait que d'une demi-heure que le ministre fût exempt de s'en affubler.

Voilà ce que les clabauderies de parti firent si mal juger, et ce qui justifia aux yeux des anticonstitutionnels l'appellation de ministre bonnet-rouge donnée alors à Dumouriez.

Quanta l'appellation de sans-culotte, il croit que c'est alors que les courtisans l'ont inventée. Elle a eu des conséquences bien plus terribles que celle des gueux des Pays-Bas. Il est à remarquer que presque tous les sobriquets de factions sont vils , et que cependant c'est presque toujours la faction supérieure en dignité qui bs invente pour exprimer son mépris. Il est à remarquer aussi qu'elle est presque toujours dans le cas de s'en repentir.

Ce ministère fut qualifié, en apparence avec plus de raison, mais cependant avec aussi peu de vérité, d'être jacobin. LacosYs, de Grave, ni Duranton, n'ont jamais été de cette société. Dumouriez , Roland et Glavière étaient trois hommes studieux et appliqués , vivant dans leur ménage , assistant très-rarement aux séances de cette société avant leur entrée au ministère, jamais depuis; la regardant comme un assemblage dangereux qu'il fallait ou étouffer ou endormir, pour le rendre moins nuisible. Les girondistes pensaient comme eux ; et , dès qu 'ils se crurent assurés d'un ministère dont tout les membres avaient passé par leur scrutin , ils attaquèrent trop tôt et trop imprudemment les mêmes jacobins, que par là ils ont rendus plus furieux et plus puissants , et qui ont fini par les égorger avec le poignard du républicanisme , que les girondistes avaient aiguisé , et rerais dans leurs mains barbares.

Dumouriez doit expliquer ici une contradiction qui sautera aux yeux de ses lecteurs, surtout de ceux qui, le lisant avec des préjugés défavorables, chercheront à lui trouver des torts. Il annonce dans tout le cours de ses Mémoires qu'il n'a jamais été d'aucune faction, et cependant le voilà porté au ministère par les girondistes, faisant passer le choix de ses collègues par le scrutin des girondistes, prenant de leur main un trésorier pour son département, les consultant sur le choix de ses commis et des ministres en cours étrangères. Il ne faut, pour détruire cette contradiction , que rappeler les époques.

C'est le 26 février 1792 qu'il est arrivé de Niort à Paris; il est entré au ministère le 15 mars. L'assemblée n'existait que depuis le mois d'octobre précédent, et n'avait pas encore fixé sa politique, ses intrigues et ses factions. Elle était couverte de ridicule par les anciens constitutionnels, chefs du club des feuillants, qui croyaient

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