T. XL
en la perdant se faire rappeler, et établir le système des deux chambres, à l'instar de l'Angleterre. Ce parti formait le côté droit de l'assemblée. Tout le reste, jacobins, girondistes, impartiaux, ne formait alors qu'un corps pour résister à cette grande attaque. Il n'y avait pas encore de faction girondiste proprement dite.
Dumouriez, en arrivant au ministère, connaissait le but et les projets des feuillants; et il avait vu souvent trop de légèreté et de témérité dans teurs chefs. Il n'était ni opposé au système des deux chambres, ni partisan de ce système : pourvu que la monarchie fut appuvee d'une constitution solide, peu lui importait laquelle. Mais il se méfiait des mesures de cette faction ; il craignait que, si elle réussissait à détruire l'assemblée , elle ne parvint pas à en recomposer une autre, et que le despotisme ne vint dévorer tous les partis, d'où il prévoyait la guerre civile. Ainsi, il soutenait les girondistes, non pas comme une faction, mais comme l'appui de l'assemblée nationale.
De Grave et Lacoste pensaient comme lui. Le premier se retira; le second lutta avec lui contre la Gironde, devenue faction tyrannique, pour soutenir l'indépendance du pouvoir exécutif; et dès lors ils furent en butte à toute sa rage, surtout Dumouriez, qui d'abord l'avait avertie, ensuite démasquée. Il n'y a jamais eu dans le ministère que deux membres d'abord qui fussent vraiment girondistes, Glavière et Roland; ensuite Servan, qui remplaça de Grave, le fut aussi : mais Dumouriez, Lacoste, et même le bon Duranton, furent toujours indépendants. Ce dernier même déplut à tel point à la faction , qu'elle le força de retourner à Bordeaux d'où elle l'avait appelé, parce que , sans nuire à son patriotisme , il avait montré de l'attachement à Louis XVI, qui l'aimait aussi.
Dumouriez , à son entrée dans le ministère, tâcha d'attacher la faction de la Gironde au roi; il en parla à Laporte, qu'il voyait moins souvent et avec précaution. Ce prince aurait bien fait de se les attacher , au lieu de se laisser tromper par les feuillants, qui l'ont perdu.
C'est cette démarche qui produisit la lettre au roi de Gensonné, Vergniaud et Guadet, qui est un des délits qu'on leur a reprochés. A cette époque, le roi se serait concilié par eux l'assemblée entière, même les jacobins; le gouvernement aurait repris un peu de force , et les circonstances auraient amené le reste. Le mauvais génie de la France a rompu toutes ces mesures, pour perdre la famille
royale, les feuillants et les girondistes , et pour faire triompher les scélérats.
Voilà l'exacte vérité : la série des faits qu'on va lire en donnera la preuve complète. Dumouriez n'a jamais eu en vue qu'un objet : c'était d'unir d'une manière indissoluble le roi et la nation par la constitution. Hors de là, il n'envisageait aucune autre ressource de salut pour sa patrie, dont il apercevait les dangers.
Dès les premiers jours de son ministère, il écrivit au président de l'assemblée, pour demander un secours de six pliions pour les dépenses secrètes de son département. On l'avait ujùsé à ses prédécesseurs , parce que la nature de ces dépenses ne\)ouvant pas admettre une reddition de comptes détaillés et publics, son emploi pouvait être dangereux. Les feuillants et le côté droit se récrièrent contre cette demande, disant que cet argent servirait à soudoyer les jacobins , et serait partagé entre ceux qui l'avaient fait ministre. Leur acharnement la fit réussir en plein. Il avait annoncé que si on ne la lui accordait pas , il ne prendrait pas la place. Il fut décrété que le ministre des affaires étrangères aurait à sa disposition une somme de six millions pour les dépenses secrètes de son département, dont il ne serait tenu à rendre aucun compte. Il reçut le décret sans le lire, et la somme. On verra reparaître cette affaire.
Pétion était alors maire de Paris; il cachait, sous un extérieur doux et sage, une àme froidement méchante r. Dumouriez le connaissait peu, lui voyait un grand crédit, et voulait le réconcilier avec le roi, pour diminuer les dangers et les désagréments de ce prince. Pétion n'avait aucun fonds pour conduire la police de Paris ; il fit demander par les girondistes, par les ministres, et il vint demander lui-même, qu'on lui attribuât trente mille livres par mois pour solder la police.
Avant d'accorder celte demande qu'il trouvait juste, en supposant, comme on le lui promit, que cet argent serait employé à dépister les agitateurs du peuple, à découvrir les complots des agents étrangers, et à assurer la tranquillité de Paris, il alla le proposer au roi, qui, connaissant mieux que lui le maire de Paris, lui dit : « Pétion est mon ennemi ; vous verrez qu'il emploiera cet argent « à faire des écrits contre moi. Mais si vous le croyez utile, accor- < dez-le. » Le ministre crut que ce prince écoutait des préventions ;
! Voyez, dans les Mémoires dé madame Roland, le portrait de Pétion.
( Note de l'éditeur.)
il lui dit qu'il regarderait le refus de cette somme comme une déclaration de soupçons et d'animosité qui en ferait un ennemi sans ménagement; qu'il croyait prudent d'accorder un secours demandé sur des motifs sages , que ce serait même un moyen de rapprochement; qu'en tous cas, la somme était trop modique pour que l'abus en fût bien nuisible. Louis consentit. Le ministre lit porter la somme à Pétion ; et ayant reconnu que le roi avait eu raison , il n'a payé qu'une fois.
Le roi conjmBnçait à prendre confiance en lui, et lui savait gré de la franche avec laquelle il lui redisait tout ce qui se passait dans son intérieur", dont il n'était que trop bien instruit ; car la plupart des domestiques de ce malheureux roi étaient ses ennemis et ses espions. C'est alors qu'il dit un jour au général Montesquiou : « On m'avait dit que Dumouriez était une mauvaise tète ; il ne me donne que de bons conseils. » Plut à Dieu qu'il les eût tous suivis ! Un jour, ce prince lui dit que la reine voulait avoir une conférence particulière avec lui. Il en fut très-fàché, parce que c'était une démarche inutile, qui pouvait être mal interprétée par tous les partis. Il fallut obéir; il reçut ordre de descendre chez la reine une heure avant le conseil. Il prit la précaution de gagner une demi-heure sur ce rendez-vous dangereux, afin qu'il durât moins longtemps. Il avait été présenté à cette princesse le jour de sa nomination ; elle lui avait fait un discours très-vague et très-court pour l'engager à bien servir le roi; il y avait répondu respectueusement et vaguement, et ne l'avait pas revue depuis.
Introduit dans la chambre de la reine, il la trouva seule, très-rouge, se promenant à grands pas , avec une agitation qui présageait une explication très-vive; il alla se poster au coin de la cheminée, douloureusement affecté du sort malheureux de cette princesse , et des sensations terribles qu'elle éprouvait. Elle vint à lui d'un air majestueux et irrité , et lui dit : « Monsieur, vous êtes tout-puissant en ce moment; mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite. On dit que vous avez beaucoup de talents. Vous devez juger que ni le roi, ni moi, ne pouvons souffrir toutes ces nouveautés, ni la constitution. Je vous le déclare franchement ; prenez votre parti. »
Il lui répondit : « Madame , je suis désolé de la pénible confidence que vient de me faire votre majesté. Je ne la trahirai pas : mais je suis entre le roi et la nation, j'appartiens à ma patrie. Permettez-
moi de vous représenter que le salut du roi, le vôtre, celui de vos augustes enfants, est attaché à la constitution, ainsi que le rétablissement de son autorité légitime. Je voui servirais mal et lui aussi, si je vous parlais différemment. Vous êtes\ms les deux entourés d'ennemis qui vous sacrifient à leur propre iï^rét. La constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de fairtV malheur du roi , fera sa félicite, et sa gloire : il faut qu'il concoure à*^ qu'elle s'établisse solidement et promptement. » L'infortunée reine , Moquée de ce quil heurtait ses idées, lui dit en haussant la voix, avec ci^re : « Gela ne durera pas : prenez garde à vous. »
Dumouriez répondit avec une fermeté modeste : «Madame, j'ai plus de cinquante ans , ma vie a été traversée de bien des périls-, et, en prenant le ministère, j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'fc&pas le plus grand de mes dangers. — Il ne manquait plus , s'écria-t -^\e avec douleur, que de me calomnier. Vous serablez croire que je suii, capable de vous faire assassiner. » Et des larmes coulèrent de ses yeux.
Agité autant qu'elle-même : « Dieu me préserve , dit-il , de vous faire une aussi cruelle injure! Le caractère de votre majesté est grand et noble ; elle en a donné des preuves héroïques que j'ai admirées, et qui m'ont attaché à elle. » Dans le moment elle fut calmée, s'approcha de lui, et s'appuya sur son bras. Il continua : « Croyez-moi, madame , je n'ai aucun intérêt à vous tromper ; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes. Croyez-moi, j'ai de l'expérience : je suis mieux posé que votre majesté pour juger les événements. Ceci n'est pas un mouvement populaire momentané, comme vous semblez le croire : c'est l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre des abus invétérés. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans toutes des scélérats et des fous. Je n'envisage dans la révolution que le roi et la nation entière : tout ce qui tend à les séparer conduit à leur ruine mutuelle ; je travaille autant que je peux à ies réunir, c'est à vous de m'aider. Si je suis un obstacle à vos desseins, si vous y persistez, dites-le-moi :je porte sur-le-champ ma démission au roi, et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le vôtre. »
La fin de cette conversation établit entièrement la confiance de la reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle était trahie dans son intérieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence la plus
intime : cette princesse lui parut à la fin entièrement convaincue. Il fut obligé de lui montrer à la pendule que l'heure du conseil était sonnée , et elle îe congédia avec un air serein et affable. Elle était de bonne foi ; mais ses entou^ et les horribles excès des feuilles de Marat et des jacobins, Replongèrent bientôt dans ses funestes résolutions, é
Un autre jour, ell'pmi dit devant le roi : « Vous me voyez désolée ; je n'ose pas me çpçktre à la fenêtre du côté du jardin. Hier au soir, pour prendre i'iir, je me suis montrée à la fenêtre de la cour. Un canonnier de <?,arde m'a apostrophée d'une injure grossière, en ajoutant : Que f aurais de plaisir à voir ta tète au bout de ma baïonnette ! Dans cet affreux jardin , d'un côté on voit un homme monté sur une chaise , lisant à haute voix des horreurs contre nous; d'un autre, c'est un militaire ou un abbé qu'on traîne dans un bassin, çfn l'accablant d'injures et de coups : pendant ce temps-là, d'autres jouent au ballon, ou se promènent tranquillement. Quel séjour I quel peuple ! » Elle n'avait que trop raison. Dumouriez était consterné, et des soupirs étaient toute sa réponse. Mais il en revenait toujours à conseiller la réunion la mieux cimentée avec l'assemblée nationale, puisque toute autre ressource était perdue ; car il a toujours regardé la contre-révolution comme impossible. Elle aurait pu se faire si les princes n'étaient pas sortis , ou si alors ils étaient rentrés, si la noblesse eût repris partout ses postes , et si on eût joint à cela un plan sage. Mais encore que de dangers !..:
Il ne cessait d'être plongé dans les réflexions les plus tristes, depuis la terrible confidence que la reine lui avait faite. Ne la voyant que très rarement dans la chambre du roi, quand un travail particulier l'y appelait le matin, il était plus vigilant que jamais sur les démarches de la cour. Tous les anciens gardes du corps étaient allés joindre les princes; il apprit que la reine avait fait donner de l'argent à quelques-uns. Il avertit Laporte et le roi de mettre plus de secret dans leurs démarches, et surtout de ne pas laisser découvrir, par leur indiscrétion ou celle de leurs agents , qu'ils favorisaient cette émigration. On lui répondit que c'était des payements d'anciens gages , et que ceux qui les avaient touchés n'avaient pas fait confidence de leur projet d'émigrer.
On avait composé au roi une nouvelle garde constitutionnelle : la plupart des officiers avaient quitté leurs régiments par reins du serment; elle était composée d'un tiers de soldats de ligne, de deux tiers
de gardes nationales que les départements avaient choisis eux-mêmes parmi les citoyens les mieux faits, les plus riches et les mieux élevés. Les officiers avaient facilement gagné les anciens soldats de ligne, qu'ils avaient choisis eux-mêmes ; mais comme ils ne pouvaient pas parvenir à séduire ces jeunes gens, l'élite des départements, ils les maltraitèrent , ce qui les obligeait à donner leurs démissions.
Sous prétexte de les remplacer, on recrutait dans Paris tous Jes coupe-jarrets t les chevaliers d'industrie dont cette ville est remplie. Il y avait des bureaux connus pour ces enrôlements, et par ce moyen cette garde, au lieu d'être composée constitutionnetament de dix-huit cents hommes, Fêlait de près de six mille spadassins. Parmi ce nombre il y avait de faux frères qui, par l'appât de quelqu?s assignats, espionnaient leurs chefs , et rendaient compte de to'jS leurs démarches au comité de sûreté publique.
Dumouriez , bien informé, en avait souvent averti le roi, qui lui répondait : « Ah ! pardi , s'ils soupçonnent le duc de Brissac d'èVre un chef de conjurés dangereux, ils ont bien tort. » Cependant les gardes du corps, surtout les officiers, avaient toujours l'air menaçant , quand ils voyaient au château passer les ministres et les commissaires de l'assemblée, quand ils venaient présenter au roi des décrets à signer. Ils s'étaient liés avec trois ou quatre bataillons de gardes nationales qui faisaient le service avec eux; mais ils traitaient les autres avec mépris. Ils réveillaient des étiquettes de la vieille cour, pour leur chercher querelle sur l'ordre du service et les mortifier. Enfin, les choses furent poussées au point que les soupçons éclatèrent de toutes parts.
Les clubs et la municipalité s'en mêlèrent : l'assemblée nationale s'alarma. On dit que dans les casernes des gardes du corps, à l'ancienne École militaire, il y avait un drapeau blanc ; on ajouta qu'il avait été donné par le roi. Le peuple des faubourgs voisins de celte caserne s'assembla; des officiers municipaux se mirent à la tète, demandèrent à entrer. On commença par refuser; les officiers voulaient se défendre ; les gardes (ce qui arrivait toujours) les abandonnèrent : on fouilla partout ; on ne trouva qu'un très-petit drapeau blanc qu'on dit avoir été sur un gâteau donné au Dauphin ou par le Dauphin ; mais on trouva des chansons et des hymnes pour le roi et contre l'assemblée nationale, et quantité de feuilles injurieuses. Alors l'assemblée examina de près, non-seulement la conduite , mais la composition de ce corps; elle fit faire un rapport en règle, qui prouva que
sa formation était inconstitutionnelle ; et elle lança un décret pour enjoindre au roi de le casser. En même temps elle ordonna l'arrestation du duc de Brissac.
Le roi voulut résister au décret ; son conseil l'engagea à ne pas s'exposer pour ce corps, qu'il connaissait depuis aussi peu de temps. On lui rappela la castastrophe horrible des 5 et 6 octobre 1789. Dumouriez ne put pas s'empêcher de lui témoigner son étonnement de ce qu'il mettait plus de chaleur et d'intérêt à ce corps nouveau qu'à ses anciens gardes du corps, bien mieux composés. Efcirin, le roi céda : le corps fut réformé. On insistait pour qu'il en créât un nouveau, en choisissant des officiers plus prudents. Il ne voulut jamais y consentir ; et il eut grand tort, tant pour lui-même, quels que fussent ses projets, que parce que cela donna matière à de nouveaux soupçons, par les caresses infinies que la cour fit ensuite aux bataillons de la garde nationale qu'elle avait espéré de s'attacher , surtout à celui des Filles-Saint-Thomas , composé de banquiers de la rue Vivienne et autres gens riches, qui a été sacrifié depuis à la journée du 10 août.
Alors les six ministres vivaient en bonne intelligence. Ils étaient convenus de dîner entre eux, seuls, les trois jours de conseil de chaque semaine, tour à tour chez l'un d'entre eux. Là, chacun apportait son portefeuille ; on convenait des affaires qu'on présenterait au roi, on les discutait à fond pour n'être pas dans le cas de disputer devant lui, et pour se former une opinion commune. Cela dura à peu près un mois, au bout duquel temps Roland voulut que chez lui sa femme et ses amis fussent admis.
Lacoste et Dumouriez convinrent entre eux de ne plus porter leurs portefeuilles à ces diners, après s'être opposés vainement à cette ridicule innovation. C'était un moyen que les girondistes venaient d'inventer pour s'immiscer dans les affaires et pour conduire le gouvernement. Ils surent très-mauvais gré à ces deux ministres. Ce fut alors que Dumouriez dit à Gensonné que ses confrères commençaient à devenir une faction trop ambitieuse, et que la pétulance de Guadet, la légèreté de Brissot, la noirceur de Condorcet, les perdraient ,. Cette faction n'a jamais été parfaitement unie. Gensonné y
1 II ne serait pas juste d'adopter ce dame Roland nous a laissé des trois prin-
jugement sévère du général Dumouriez, cipaux chefs du parti de la Gironde, sans avoir consulté préalablement le (Note de l'éditeur.)
portrait beaucoup plus favorable que ma-
tenait, pour lâcher de la bien conduire. Vergniaud avait souvent des querelles avec elle. Guadet et lui étaient rivaux de tribune. L'orgueil avait plus de part dans leur conduite que le patriotisme.
Une affaire tenait fort à cœur au roi, et cependant il n'avait jamais pu prendre sur lui de s'en ouvrir à Dumouriez. Déjà, depuis huit ou dix jours, il s'apercevait que ce prince lui cachait quelque chose, et cependant semblait être prêt à la lui confier, quand ils étaient en particulier. C'était la nomination du gouverneur du Dauphin. Il voulait donner cette place à Fleurieu, homme de mérite, de l'Académie des sciences, capitaine de vaisseau, qui avait été un moment ministre de la marine l. Le roi s'était adressé à ses confidents , qui tout aussitôt en avaient fait une affaire, et lui avaient promis de faire réussir ce choix , s'il voulait sacrifier deux millions : le roi , n'écoutant que la violence de son désir et de celui de la reine, y avait malheureusement consenti.
Le ministre l'apprit, et alla le trouver. Il lui dit que ses confidents le trompaient, et n'étaient que des fripons; que ce n'était pas le moment de faire cette proposition, parce que, dans le même temps, Condorcet travaillait à un projet de décret sur l'éducation du prince royal ; que l'assemblée s'apercevrait que sa demande était faite pour éluder et prévenir le décret; qu'elle s'opiniâtrerait, et lui donnerait le désagrément de se voir refuser. « Voulez-vous réussir? ne précipitez rien. Donnez-moi le temps de préparer la Gironde, et par elle les jacobins. Assurez -vous du côté droit sans le payer, ce qui est une duperie qui ne vous réussit jamais. On va avoir la guerre ; tous les citoyens offrent des dons gratuits. Offrez vos deux millions, puisque vous voulez bien les sacrifier, et peut-être nous réussirons. » Le roi ne répondit rien.
Malheureusement il s'était engagé, et on lui avait promis un succès complet. On lui fit même entendre que son ministre le trompait. Le lendemain très-matin, chaque ministre reçut un message du roi pour se rendre chez lui à dix heures du matin, ce qui était extraordinaire. Ils arrivèrent, et de la salle du conseil on les fit passer dans la chambre du roi, où ils le trouvèrent avec la reine. Elle prit la parole, et leur dit :
1 M. de Fleurieu, après avoir rempli 18 fructidor, reparut au 18 brumaire ,
sous Louis XVI des fonctions publiques fit partie de l'Institut, et mourut séna-
avec autant de lumières que d'intégrité , teur le 18 août 18I(J. siégea en l'an VI au conseil des anciens, (Note de l'éditeur. )
d'où il fut éloigné par la révolution du
« Le roi vous assemble pour une affaire qui m'intéresse. Je suis mère ; l'éducation de mon fils est l'objet de tous mes vœux. On ne peut pas nous refuser le droit qu'ont les plus simples citoyens, de choisir les instituteurs de leurs enfants. Nous avons nommé M. de Fleurieu; il s'agit d'en aller rendre compte sur-le-champ à l'assemblée. «
Alors le roi tire de sa poche une lettre pour le président, qui lui annonçait cette nomination, et la remet à Duranton, ministre de la justice. Dumouriez se tait. Un autre veut faire une observation. Louis lui ferme la bouche en disant : « Allez-y tous ensemble, je vous l'ordonne. » Ils se rendent en corps à l'assemblée : on attendait alors une réponse catégorique de la cour de Vienne. Tout le monde croit que c'est le ministre des affaires étrangères qui va parler. Duranton se lève, et lit la lettre du roi; il est interrompu par de violentes huées l.
Le président prend la lettre du roi, l'examine, et la lui rend, en lui faisant remarquer qu'elle n'est pas contre-signée. Un décret prescrivait que toute lettre du roi à l'assemblée devait être contre-signée par un ministre, pour que quelqu'un en fût responsable. Aucun des six ministres n'y avait pensé. La démarche fut manquée ; et si le roi n'y perdit pas tout à fait ses deux millions , il- lui en coûta au moins une bonne partie. Cette affaire prouve combien l'infortuné Louis était trompé , même par les personnes qui lui montraient en apparence le plus d'attachement personnel , et qui dévoraient sa liste civile.
Toutes ces affaires intérieures se sont passées à différentes époques, ainsi que beaucoup d'autres que Dumouriez passe sous silence , pour arriver à la plus grande affaire de son ministère, la plus intéressante pour toute l'Europe, la déclaration de la guerre.
A cette époque , les feuillants étaient ouvertement raccommodés avec la cour , et faisaient cause commune avec elle contre l'assemblée nationale, qu'ils affectaient de confondre, ainsi que le ministère, sous la dénomination odieuse de jacobins. La Fayette, qui n'était qu'en apparence le chef de ce parti, s'était réconcilié avec les Lameth , mais trop tard pour tirer un grand parti de la cessation de leur animosité. Il reparut même publiquement à la cour; et comme cette démarche , à cette époque , n'avait pas suffi pour le mettre hors
1 Séance du 18 avril 1792. {Note de l'éditeur.)
d'état de la servir, il commit encore l'imprudence de se laisser décorer du cordon rouge l. Ces raccommodements, les faveurs et Pinfiuence que le parti exerça dès lors ou parut exercer sur cette cour, excitèrent les soupçons. Toute la nation crut voir dans cette coalition , non pas seulement une intrigue , mais un plan de contre-révolution; et, bien persuadée que la cour de Vienne en était le principal appui, elle attendait avec impatience d'être instruite de sa dernière résolution.
Telle était la disposition des esprits\t ^es affaires , lorsque le courrier rapporta la plate ou perfide démis^èu de M. de Noailles. Dumouriez alla' sur-le-champ trouver le rOY-^lui retraça le tableau des dispositions de la nation et de ses prop^ dangers; il lui dit qu'il était impossible de ne pas faire connaître «^'assemblée la démission de M. de Noailles et la nécessité de nommv un autre ambassadeur, et d'annoncer en même temps que la négociation ne marchait pas. Le roi en convint. Alors le ministre ne lui ^acha pas que tout le ressentiment de la nation retomberait sur lui M; sur la reine ; que s'il était réellement résolu à prouver la droiture de ses intentions et la fausseté de l'existence du comité autrichien , il y avait un parti à prendre qui achèverait de lui rendre la confiance du peuple et de déjouer toutes les intrigues, tant celles qui l'entouraient que celles des émigrés, qui égaraient la cour de Vienne sur ses vrais intérêts; que ce parti était qu'il écrivît de sa main à l'empereur, et ifu'il fit porter cette lettre par un ambassadeur extraordinaire , qui relèverait M. de Noailles.
Le roi suivit ce conseil avec l'air de la plus grande confiance, et même de la reconnaissance : il fit une lettre parfaitement raisonnée et toute de sa main pour l'empereur, et il approuva le choix d'Emmanuel de Maulde pour cette mission extraordinaire. Dumouriez dressa pour ce ministre une instruction, et lui remit plusieurs articles sur lesquels il devait demander une réponse précise. En cas de refus , Louis XVI se trouvait à couvert de tout reproche si la paix se trouvait rompue ; au contraire même sa démarche justifiait d'une part sa modération , de l'autre sa dignité h soutenir l'honneur de sa couronne. On ne pouvait pas accuser cette démarche d'être un acte forcé , puisqu'elle était de son propre mouvement et de sa composition; elle prouvait qu'il était libre et roi, malgré les fausses asser-
1 Ce fait n'est point exact; il est de Fayette n'a obtenu ni porté le cordon notoriété publique que jamais M. de la rouge. [Note de l'éditeur.)
jns de la cour
ions des em.gres. A.ns, elle pouvait changer les dis/avec sa nation.
de Vienne, en , u, prouvant l'union volontaire déliée : il lut ses
Muni de celte pièce , le ministre se rendit Jfc ce milli8tre ses
dépêches à M. de Noailles, les réponses f/i> h f i
****>;«.<, a .... 'le'JO";'es '.%s. L assemblée fut indrn ers ordres, la dem.ssion de M. de $f d.accuSation contre cet
ambai L 'n preC'P.ltamment u° î ensuite du parti que le roi veÏÏ t f"?""62 rend" ornent , et il lut la lettre de ce mona nue -7 e S°?r°prâarche fut très-applaudie , et tons monarque a l'empereur. CeU/y ^ u " i •
les honnêtes gens de Passe J ™ Smmt ^'^ gre * L°U1f' qUI'
avec cinq ou six traits a1S ' aUmit entiereraent re^ne ,a con" fi,npû M • , . . jnes que le ministre se donnait pour lui nance. Mais toutes le$ „ H , , ,. ,L . , „
recouvrer l'am - * confiance de la nation étaient rendues nulles par l'activité de- -triganls- G'etait la toile de Pénélope : la cour défaisait la nuit ouvrage du jour.
De Mau!/ devait Partir Ie lendemain, lorsqu'il arriva un second courrier J M* de Noai^es deux jours après le premier. Ce plénipotentia^ s'était ravisé sur sa démission ; il avait enfin pris le parti de rou/ir la négociation avec le ministère de Vienne , et d'exiger une r#onse catégorique aux demandes précises du ministre des affaires étrangères. Cette réponse était une note de M. de Gobentzel. Elle était sèche , courte , dure ; elle imposait des conditions à la nation française. Ainsi , en cas que cette nation ne pût ou ne voulût pas accepter ces conditions , cette note était une vraie déclaration de guerre; et c'est en quoi le ministère de Vienne est inexcusable, si cette cour, comme elle l'a dit depuis , voulait conserver la paix et maintenir son alliance.
Ces conditions étaient : le rétablissement de la monarchie sur les bases de la séance royale de Louis XVI, du 23 juin 1789, par conséquent le rétablissement de la noblesse et du clergé comme ordres ; La restitution des biens du clergé , celle des terres de l'Alsace aux princes allemands , avec tous leurs droits de souveraineté et de féodalité , et la restitution* au pape d'Avignon et du comtat Venaissin.
En vérité, quand le ministère de Vienne aurait dormi de suite pendant les trente-trois mois qui s'étaient écoulés depuis la séance royale, et qu'à son réveil , sans autre information , il eût dicté cette note, il ne pouvait pas proposer des conditions qui fussent plus incohérentes avec la marche qu'avait prise la révolution. La nation avait fait une constitution. Le roi, de gré ou de force,
l'avait acceptée. Ce nouveau pacte social, à tort ou à droit, était fondé sur l'abolition des ordres et sur l'égalité des citoyens. Le système financier, qui seul pouvait empêcher la banqueroute, était fondé sur la création des assignats. Les assignats étaient hypothéqués sur les biens du clergé, devenus biens nationaux. La plupart de ces biens étaient déjà vendus. La nation ne pouvait donc accepter ces conditions qu'en déchirant sa constitution, confondant toutes les propriétés, ruinant ses acheteurs, annulant ses assignats , et déclarant la banqueroute. Pouvait-on attendre une obéissance aussi humiliante de la part d'une grande nation fière d'avoir conquis sa liberté, et cela pour se remettre sous le joug des nobles, qui, ayant abandonné leur roi même, menaçaient de rentrer dans leur patrie pour y porter le fer et la flamme et tous les fléaux de leurvengeance, pour des parlementaires inutiles , et pour un haut clergé par trop orgueilleux?
D'ailleurs , de quel droit la cour de Vienne imposait-elle des conditions sur une discussion de propriété territoriale entre la France ?l le pape , entre la France et les princes d'Allemagne ? Encore si ces conditions, tout inconvenantes qu'elles étaient, eussent été présentées avec un mode conciliatoire et honnête , on aurait pu entrer en discussion réglée ; et la cour de Vienne aurait pu jouer le rôle , non pas d'arbitre, mais de médiatrice entre le roi et la nation. Mais la forme même de cette note était insultante et pour le roi , qu'on affectait de regarder comme nul , et pour la nation , qu'on traitait comme rebelle , et son assemblée comme illégale.
On a donc tort de jeter le blâme de la déclaration de la guerre sur le général Dumouriez. Il a d'abord travaillé à nouer une négociation par le comte de Metternich , et si elle n'a pas eu de suite , ce n'a pas été sa faute. Ensuite , pour réparer le tort qu'avaient fait au roi les humiliantes tergiversations de ses deux prédécesseurs Montmorin et de Lessart, il a négocié d'après un système de franchise et de dignité convenable à deux grandes puissances également intéressées à conserver la paix et l'alliance ; on n'y a répondu que par un silence méprisant. Lorsque M. de Noailles, par l'offre déplacée de sa démission , a paru désespérer de la négociation , le ministre a engagé le roi à s'adresser directement à l'empereur, pour rompre le machiavélisme des ministres. La note de M. de Gobentzel est venue alors lui enlever | cette dernière ressource, en dictant des lois inexécutables à une nation libre.
Qu'on juge à présent impartialement de quel cô-'e est l'agression. Toutes ces pièces sont imprimées. Dumouriez, qui a toujours été très-discret sur les petites intrigues de la ce^r, qui n'auraient fait qu'aigrir si elles avaient été publiques ,-» cru et croit encore que toute grande négociation qui intéresse h bonheur et la tranquillité de deux ou plusieurs nations doit avo*' la plus grande publicité , et que le mystère à cet égard est ko crime de lèse-majesté contre les rois et les peuples. Il a rendu compte, de l'aveu du roi et en sa présence , pour la justification de ce prince et pour la sienne propre , à la nation , de la conduire la cour de Vienne , dans un rapport trèsconnu. Qu'on recueil ces pièces précieuses pour l'histoire, qu'on les médite, et qui; - juge.
Ce rapport J même prouve que Dumouriez, forcé dans ses derniers retranchements, donnait encore un moyen de renouer ; et, étant fait au nom de Louis XVI , il le déchargeait de la responsabilité de la déclaration de guerre : car ses conclusions sont, non pas que la nation doit déclarer la guerre , mais qu'elle doit se regarder comme en état de guerre. Il était possible que l'assemblée prît encore le parti de laisser envoyer à Vienne l'ambassadeur extraordinaire avec la lettre personnelle du roi pour l'empereur, mesure qu'elle avait approuvée; et dans ce cas la négociation n'eût pas été entièrement désespérée. Comme ministre, Dumouriez ne pouvait pas ouvrir cet avis dans son rapport; il le suggéra à plusieurs des principaux membres du comité diplomatique. Mais l'indignation fut si forte à la lecture des conditions de la cour de Vienne, qu'il n'y eut pas même occasion de placer cet avis , qui au reste n'aurait servi qu'à compromettre inutilement le roi avec le ministère autrichien, égaré par les fausses assertions des trop coupables et trop malheureux émigrés.
Dès que la note fut arrivée, Dumouriez la porta au roi. Il lui dit que nécessairement il devait la communiquer à l'assemblée nationale , ne fût-ce que pour justifier M. de Noailles , et faire lever le décret d'accusation lancé contre cet ambassadeur. Le roi l'approuva, et il se rendit à l'assemblée , qui reçut avec indignation cette note , au moins imprudente. Tout le monde s'écria qu'il fallait venger la gloire de la nation , et de ce moment la guerre parut le vœu général. Le décret contre M. de Noailles fut levé, quoiqu'on observât que sa première démarche avait été déplacée. Le ministre instruisit le roi de la sensation qu'avait faite la note, et s'enferma ensuite chez lui pour composer son rapport de toute la négociation de Vienne. Il ne
put pas y insérer celle de Metternich; elle n'était pas authentique, elle avait passé par des mains tierces, et elle n'aurait fait qu'irriter les esprits, qui l'étaient déjà trop, par l'apparence de duplicité qu'elle aurait jetée ou sur M. de Metternich, ou sur le cabinet de Vienne.
Il se renferma dans les faits appuyés de pièces authentiques; il séquestra même les lettres confidentielles de la main de M. de Noailles , tant à son prédécesseur qua lui. Au bout de peu de jours, il porta son travail au roi, qui le garda trois jours et y fit des corrections de sa main. Ce fut à cette époque qu'il commença à y avoir quelques discussions entre lui et les principaux membres de la Gironde; ceux-ci voulurent qu'il travaillât son rapport d'après leurs idées : ils voulaient qu'il y entrât dans des discussions métaphysiques qui n'avaient aucun trait à l'affaire. Ils voulaient enfin lui faire produire une pièce de rhétorique et de métaphysique. Il leur dit décidément qu'il ne composait pas cette pièce pour la nation française seulement , mais pour l'Europe entière , et qu'il voulait être entendu s*ans le secours d'un nouveau dictionnaire qui n'était pas encore fait. Cette plaisanterie les déconcerta.
Le roi, d'après les décrets constitutionnels, devait paraitre luimême à l'assemblée, à la tête de son conseil, le jour du rapport. Les girondins voulurent au moins lui composer son discours pour le jour de la séance. Un Genevois, homme de beaucoup d'esprit, en fit un très-long qui contenait une discussion métaphysique, dans laquelle Louis ne devait naturellement pas entrer. Un autre en composa un second plus court, mais entièrement déplacé dans la bouche du roi. Il les prit tous deux, et leur dit qu'il les soumettrait à ce prince.
La plus grande dispute entre lui et les membres de la Gironde, ainsi qu'avec les ministresRolandetClavière, roula sur la conclusion. Ils prétendaient qu'aux termes du décret, et parlant au nom du roi, il devait conclure par demander la déclaration de guerre : effectivement le décret paraissait être pour eux. Il leur soutint que ce n'était pas le cas de la position présente; que le roi avait tant d'ennemis, qu'il ne pouvait être trop prudent ; que prononcer la déclaration de guerre était une démarche trop délicate pour qu'il s'en chargeât; qu'il ne fallait fermer la porte ni à de nouvelles négociations, ni au repentir des princes , ni au retour des émigrés : effectivement il avait placé dans son rapport une phrase dans laquelle il les exhortait à venir combattre sous les drapeaux de la France, dans une cause où l'honneur de la nation et du roi était compromis. Il tint bon; il prévint
le roi que , dans la lecture qui en serait faite au conseil , il devait s'ouvrir une discussion sur cette conclusion , et il l'engagea à ne pas céder.
On tint de suite deux conseils extraordinaires : la discussion fut ouverte. Lacoste, de Grave et Dumouriez soutinrent la conclusion de l'état de guerre; le roi fut ferme, et elle resta comme le ministre l'avait composée. Il l'avait également prévenu sur les deux projets de discours qu'il s'était chargé de lui présenter : ce prince les prit, et composa lui-même un discours très-court et très-sage, qu'il prononça avec beaucoup de facilité.
Le 20 avril, Louis XVI, à la tête de son conseil, se rendit à l'assemblée nationale. Toute la France savait combien cette séance devait être intéressante. La salle était pleine. Le président avait donné les ordres pour que tout se passât avec la plus grande gravité , et que personne ne se permît ni applaudissement ni improbation. Le roi y fut trèsmajestueux. Après avoir prononcé son discours, il donna la plus grande attention à la lecture du rapport du ministre, paraissant, par des gestes de la tète et de la main , en approuver toutes les parties. Il sortit ensuite, et le ministre retourna à l'assemblée, où il fut fort applaudi; la séance dura toute la journée. La délibération n'avait pas été longue , et le vœu fut unanime pour la guerre. Aucun feuillant n'osa exprimer un vœu contraire. On fit passer le ministre au comité diplomatique, pour aider à la composition du décret. A dix heures du soir il fut rendu, et porté au roi, qui le sanctionna aussitôt.
Ni le roi, ni le ministre, ni l'assemblée nationale, ne pouvaient avoir une autre conduite que celle qu'ils ont tenue. Le roi y trouvait sa sûreté et le rétablissement de la confiance publique , qui ne fut à la vérité que momentané, parce que d'autres intrigues et d'autres circonstances malheureuses ramenèrent les soupçons mutuels et la discorde. Le ministre ne pouvait pas, sans trahir les intérêts et l'honneur de la nation , et sans exposer le roi , laisser ignorer les faits. Il en calculait bien les résultats ; mais c'était un mal sans remède , et il valait mieux un état de guerre décidé qu'une paix perfide et pleine de dangers. L'assemblée, insultée, ainsi que le roi et la nation, poussée par la volonté générale ( car il n'y eut pas un département ni un district qui ne montrât le plus grand désir de la guerre), se serait déshonorée et perdue, si elle avait balancé sur la déclaration.
La proclamation qui s'en fit produisit une allégresse générale dans toute la France. La protection ouverte donnée au parti des
émigrés avait indigné la nation , qui espérait que dès lors ils deviendraient moins dangereux, et c'est ce qui est arrivé. On espérait : 1° que les factions cesseraient , et que l'amour de la patrie réunirait tous les Français contre l'ennemi extérieur; 2° cet ennemi était la cour de Vienne , d'où l'on était persuadé que venaient tous les conseils par lesquels la cour s'était dirigée depuis l'arrivée de la reine en France , mais surtout depuis la révolution ; et l'on regardait la déclaration de guerre comme le ciseau qui coupait tous les fils de ces intrigues dangereuses et multipliées qu'à tort ou à raison on imputait à cette cour; 3° on espérait que la guerre ferait sortir de Paris et des grandes villes quantité d'hommes turbulents qui , faute d'emploi, troublaient la tranquillité publique et fomentaient les discordes.
Ce ne fut que quelques jours après que les feuillants osèrent s'élever contre cette déclaration : ils se mirent à argumenter, comme dans les écoles, en disant que c'était un acte offensif, et que la constitution ne permettait la guerre que défensivement. Ces sophismes étaient puérils et de mauvaise foi; cependant presque tous les constitutionnels les adoptèrent, et quelques officiers généraux envoyèrent leur démission.