‹ Mémoires du Général Lejeune (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Wagram. — Znaïm. — Klagenftartti.

Je ne pus traverser le Danube et rentrer à Ebersdorff que le 25, après avoir partagé, pendant les jours précédents, les fatigues et les privations de l'armée. Ce Tut avec bonheur que je retrouvai l'abondance et le repos; mais ce dernier ne fut pas de longue durée. L'Empereur n'était pas homme à nous laisser perdre du temps; son but était toujours de conclure promptement une paix glorieuse, et toute son activité se porta vers les moyens de l'obtenir par la victoire. D'abord, les ponts furent rétablis pour retirer les blessés et le matériel d'artillerie qui étaient restés dans l'île de Lobau. La garde et les corps qui avaient le plus souffert passèrent à la rive droite ; ils y furent promptement réorganisés et complétés par les troupes arrivant de France; et en peu de temps l'Empereur se trouva à la téte d'une armée plus considérable qu'avant la bataille d'Essling.

L'archiduc Charles recevait aussi des renforts et

grossissait son armée qu'il avait campée à peu de distance des bords du Danube. Il semblait vouloir nous inquiéter par un passage du fleuve au-dessus de Vienne, en face de N eubourg, et d'un autre au-dessous de Vienne, à la hauteur de Presbourg, où il avaitfait construire une forte tete de pont.

Le général Pajol, avec notre cavalerie légère, se trouvant menacé par ce simulacre de passage du fleuve àNeubourg, au-dessus de Vienne, je fus envoyé près de lui le 27 mai, pour reconnaître l'état des travaux de l'ennemi et indiquer les moyens de s'y opposer. Les Autrichiens, en effet, construisaient sur la rive gauche des retranchements fort étendus , niais dont le but était simplement défensif. Je montai sur les hauteurs du Leopoldsberg, d'où j'avais la vue de ces travaux, et j'en levai le plan. L'ennemi, qui me voyait de fort près, me tira plus de cent coups de canon; mats je comptais un peu sur la maladresse de leurs pointeurs et pus achever mon travail. Dans le même lieu, j'eus à passer des revues pour vérifier l'état des troupes qui arrivaient. L'ennemi nous canonna longtemps sans atteindre un seul homme ; et le soir de celte journée, les moines de l'abbaye de Closterneubourg me donnèrent un banquet aussi somptueux qu'on aurait pu l'offrir dans une capitale, aux plus beaux jours de la paix. L'orchestre du couvent mêlait les accords d'un bel orgue à ceux des musiciens de notre 25 e régiment , et je trouvais assez singulier dépasser si rapidement, en quelques ins-

tants, du fracas do la guerre, aux jouissances de la table et de la plus douce harmonie.

Le temps se passait ainsi, aux portes de Vienne, en travaux militaires pour la reconstruction des ponts, et la réorganisation de l'armée. Le voisinage de la ville, les familles opulentes qui ne l'avaient point quittée et l'esprit hospitalier des habitants, nous offraient les moyens d'entremêler les récréations les plus agréables aux devoirs sérieux que la guerre nous imposait. C'est ainsi que je pus donner quelques instants au plaisir de la peinture chez le vieux Casanova , peintre de batailles, longtemps célèbre à Paris, et retiré à Vienne, où il illustrait les guerres des Autrichiens contre les Turcs; chez l'habile graveur Mansfeld , qui me prêta ses burins ; chez les princesses de Staremberg, Czartoriska, Trautmansdorff , Bathiany, etc., qui avaient des albums, pour lesquels on mettait gracieusement à contribution tout ce que notre état-major avait de poètes et de dessinateurs.

Les travaux des ponts , confiés au général Bertrand, au général Rogniat du génie, au général Lariboisière de l'artillerie, aux pontonniers et aux marins de la garde, étaient recommencés sur le même emplacement que les ponts précédents; seulement, on leur donnait un développement plus considérable. Des ponts sur pilotis, et destines spécialement au passage de l'infanterie, étaient disposés contre les crues du fleuve; des estacades étaient fixées solidement à cent mètres en aval pour garantir contre le

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choc des corps flottants; des ponts sur de grands bateaux formaient aussi des passages à l'abri des plus graves accidents, pour le service do la cavalerie et de tout le matériel. De cette sorte, trois lignes parallèles de ponts rendaient la circulation d'une rive à l'autre aussi facile que celle des chemins dans la plaine. Des fortifications étaient élevées dans les îles ; une admirable activité régnait dans tous les chantiers de ces travaux, et il nous était facile déjuger que l'Empereur irait bientôt au devant de l'armée de l'archiduc, pour le combattre sur le même champ de bataille.

Sur ces entrefaites, les Autrichiens toujours incertains et n'ayant arrêté aucun grand projet d'attaque, semblaient vouloir menacer les derrières de notre armée vers la Hongrie, et faisaient de grandes démonstrations de passage en avant de Presbourg. Le maréchal Davout avait mission de leur tenir tête, et je fus envoyé près de lui pour le presser de faire repasser les Autrichiens sur la rive gauche.

Rien ne m'offrit un aspect plus pittoresque et plus curieux, que l'assiette de cette belle ville de Presbourg sur des collines élevées le long du fleuve, et la quantité de belles îles du Danube qui sont situées en face ou dans le voisinage. Ces îles avaient été boisées de hautes forêts, mais le dernier débordement avait déraciné des milliers d'arbres séculaires, qui gisaient tous renversés dans le sens du courant ; les plus faibles seulement avaient plié sous l'effort des eaux, et, en

se relevant, ne donnaient encore que peu do verdure. Ces gros arbres, dépouillés de leur feuillage et de leur écorceparlos flolsetles corps flottants qui les avaient choqués, donnaient à ces îles l'aspect d'un immense chantier de bois de charpente prêts à être travaillés. Les Autrichiens s'étaient servis du terrain ainsi embarrassé, comme d'un abattis de bois impénétrable, pour fortifier les approches des retranchements de la tête de pont qu'ils avaient élevée dans la principale de ces îles, en avant du grand pont. Au premier abord, il paraissait très difficile de les débusquer de cette position. Je désirais en donner une idée à l'Empereur, et je montai sur un point élevé, d'où j'en levai le plan , qui devait servir aussi au maréchal, pour combiner et préparer son attaque; lorsque, dédaignant tous les obstacles qu'on pourrait lui opposer, il ordonna d'attaquer (le 7 juin). En moins d'une demi-heure, et en franchissant d'arbre en arbre, nos grenadiers arrivèrent aux retranchements, y montèrent à l'assaut sur cinq ou six points différents, et tuèrenttous ceux qui les défendaient. Ils s'y établirent en brillant !c pont des Autrichiens, et nous ramenèrent ensuite un colonel et trente prisonniers. Le plan que j'avais pu tracer à la hâte ne me servit qu'à expliquer à l'Empereur toute la hardiesse de cette expédition, dont j'eus à lui rendre compte. Je ne partis pas sans avoir pris le croquis des travaux que le maréchal avait fait élever en face pour bloquer cette tûte de pont. Mon agenda porte un mémento des terribles fusillade et

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canonnade auxquelles nous fûmes exposés pendant ce coup de main et tout le reste du jour.

Seize jours s'étaient à peine écoulés depuis notre retraite d'Essling, que déjà cette mauvaise nouvelle s'était répandue dans toutes les parties de l'Allemagne, el changeait les dispositions des peuples intéressés au renversement de la puissance de l'empereur Xapoléon. De toute part l'horizon politique se rembrunissait, et des avis fâcheux arrivaient à Ebersdorff. La Prusse se hâtait de renouveler les préparatifs de guerre qu'elle avait suspendus en apprenant nos victoires d'Eckmûhl. Le Tyrol s'insurgeait de nouveau, et les Bavarois venaient d'être obligés d'abandonner Inspriick. L'Autriche cherchait à étendre cette insurrection. L'Angleterre pressait ses armements et secondait ceux de l' Autriche en lui envoyant des subsides; elle faisait, débarquer des troupes en Italie, vis-à-vis de Naples, et menaçait Rome. Le roi Murât se voyait même obligé de faire enlever le pape Pie VII, le 6 juillet; et, en France, des trames révolutionnaires se renouvelaient contre Napoléon.

Sans quitter Vienne, l'Empereur eut le talent de déjouer tous les embarras qu'on lui suscitait au loin; et l'art et la persévérance avec lesquels il préparait ses prochaines attaques contre l'armée ennemie, entretinrent parmi les siens une confianco que les événements d'Essling n'avaient pas même ébranlée.

Digilizod b/Googli

Le corps du maréchal Davout nous garantissait devant Presbourg des tentatives que l'archiduc Jean aurait pu faire, en passant de la rive gauche à la rive droite du Danube, et l'armée d'Italie nous couvrait au loin de ce qui aurait pu venir de la Hongrie.

Les travaux des ponts se poussaient devant Ebersdorff avec une activité surprenante. La grande chaîne colossale que les Turcs avaient forgée autrefois pour barrer le Danube, et qui depuis deux siècles restait suspendue aux voûtes de l'Arsenal de Vienne comme un beau trophée de la défaite des Ottomans, fut apportée à Ebersdoff et attachée en travers du fleuve, pour consolider les estacades élevées en avant des ponts contre les brûlots et les corps flottants.

L'ile de Lobau et celles environnantes, garnies de troupes et couvertes de camps, de forges, d'ateliers de corderie et de chantiers de radoub pour réparer les bateaux, ressemblaient aux arsenaux de nos grands ports au moment d'une expédition maritime. Le mois de juin fut employé à compléter ces travaux gigantesques, pendant lesquels on me laissa quelques heures de loisir que je pus consacrer à mon goût pour la peinture. Dans mes excursions récentes au service de l'armée, j'avais été témoin d'une de ces scènes de maraudeurs qui ont lieu trop souvent, et que j'avais été occupé à réprimer; mais elle m'avait laissé des souvenirs tragi-comiques, car, à trente ans, on rit de tout, et, sans autre pensée que celle de divertir aussi mes amis, j'en fis un dessin. Je ne rapporte ce petit

épisode insignifiant de ce dessin, que pour faire connaître combien, en toute chose, l'Empereur avait au plus haut degré le sentiment de l'honneur national.

Maintenir la discipline et réprimer la maraude a été de tout temps l'un dos devoirs des chefs d'armée; mais tant d'événements fortuits, à la guerre, mettent si souvent les soldats dans la nécessité de chercher eux-mêmes des vivres, que leur général est parfois obligé de fermer les yeux sur quelques-uns de leurs désordres. On a vu, en effet, si souvent des Mandsfeld. des de Broglïc , et tant d'autres généraux maintenir la discipline la plus sévère, faire pendre impitoyablement des soldats, pour des choux, pour des poulets ou des fruits volés en pays ennemi, et perdre ensuite les batailles avec des troupes désaffectionnées. Lorsque, par le Concordat, il avait établi le clergé dans ses attributions, l'Empereur avait fait un grand pas vers la morale publique , et il tenait à n'y laisser porter aucune atteinte. Dans nos désordres de la Révolution, il avait vu avec dégoût le peuple s'affubler des vêtements du clergé et en prostituer dans des bacchanales les ornements. Nos jeunes soldats avaient vu comme moi, dans leur enfance, ces actions d'hommes égarés; nous nous étions accoutumés à en rire. Je n'étais pas plus sage qu'eux; j'ignorais encore que, pour être respecté, il faut honorer ce que d'autres hommes entourent de leur vénération, et je crayonnai fort élourdiment, à l'aquarelle, la scène de folie que je vais raconter.

MÉMOIRES DU GÉSËRAL LEJEL'NË.

[.e jour où l'armée s'approchait d'Ebersdorff, nos soldats, avec le grand appétit que donne le voyage, allèrent loin du camp chercher des vivres au village de Reisenberg. Au milieu du désordre que celte visite inattendue jeta dans le village, le feu prit chez un paysan et s'étendit à d'autres maisons. Secourir avec empressement les malheureux habitants fut pour nos jeunes soldats l'affaire du premier moment ; mais en jetant dans la rue, pour les sauver, les objets qu'on arrachait aux flammes, on mettait à découvert ceux qu'on aurait voulu nous cacher et qui avaient attiré tant de visiteurs au village. Ainsi, les pains, les pièces de lard, les légumes, tous les comestibles enfin étaient amoncelés à l'abri du feu, pêle-mêle avec les vêtements, le linge et les meubles, ou les ustensiles de cuisine de ces pauvres familles. Les cruches et les barriques figuraient aussi dans ce triste bagage. L'incendie était à peine éteint, que les soldats, altérés, burent plus qu'ils n'auraient dû. Aussi bientôt rassasiés et ne voyant plus que trouble, ils songèrent à rentrer au camp en se chargeant de vivres qui pesaient beaucoup plus que leur manque d'équilibre ne leur permettait d'en porter.

En un instant, la route du camp fut jonchée des débris de ces approvisionnements, dont chaque porteur jetait une partie à mesure que le fardeau lui paraissait trop lourd. Ce ne fut plus qu'une traînée de fruits, de choux, de canards, de marmites, de jambons, de linge , d'oies grasses, de vêtements et même

de livres; car beaucoup de nos soldats , jeunes volontaires assez lettrés, ne négligeaient pas même la culture de l'esprit lorsque les fumées du vin ne leur en ôtaient pas le sentiment. Dans l'excès de leur gaité, beaucoup de ces joyeux compagnons s'étaient affublés, par-dessus leur uniforme, de vêtements de femmes et de jeunes tilles ; et ces ligures noircies de grenadiers à grosses moustaches, déguisés sous le bonnet, le corset et le jupon court des paysannes, dansaient et riaient aux éclats , à côté des tristes propriétaires qui pleuraient à chaudes larmes. L'un, à cheval sur l'âne d'un paysan et coiffé d'un poêlon ou d'une casserole, emportait au camp , en même temps, un agneau, un sac de légumes, la broche du curé et la poupée de petites filles; l'autre, avec son habit en désordre, avait placé ses armes, son casque et sa cuirasse sur la tête et sur le dos d'un villageois dont il avait pris le bonnet, et qu'il forçait à marcher et à conduire au camp , devant lui , le porc engraissé pour la famille ; tandis quelui-méme, se soutenant à peine, cherchait à consoler la jeune fille éplorée qui ne voulait point abandonner son vieux père , au milieu de cette soldatesque avinée, etc., etc. Mais ce qui choqua plus particulièrement l'Empereur, lorsqu'on crut lui être agréable en lui portant le dessin de cette scène grotesque d'incendie, de rires, de danses et de pleurs , douloureux et singulier mélange qu'on ne voit qu'à la guerre, ce fut d'y apercevoir des objets que l'on avait retirés de la sacristie enflammée, et

avec lesquels nos soldats se divertissaient. L'un, brandissait follement en l'air le support en bois surmonté de la vieille perruque tonsurée du curé , poudrée à blanc; un autre, cbancelant d'ivresse, avait endossé l'étole en étoffe d'argent et quelques ornements sacerdotaux, pour prôner à ses camarades la sagesse et la sobriété. Cette profanation des cboses religieuses indisposa l'Empereur, qui désapprouva l'auteur de ce croquis d'avoir pu trouver dans ce désordre une scène comique; il me fit donner le conseil de n'employer mes pinceaux qu'à illustrer la France en n'en produisant que les belles actions. « Lejeune s'est distingué par des traits d'éclatante bravoure, dit-il; il devrait les représenter; ce serait plus digne de son talent ».

Le 14 juin,rarméo d'Italie avait remporté une grande victoire sur les Autrichiens à la bataille de Raab; et l'Empereur, en ordonnant au général Lauriston, son aide de camp, d'aller assiéger la ville de Raab, me fit donner aussi l'ordre d'aller reconnaître la position de cette forteresse, d'en presser le siège et de pousser ensuite une reconnaissance aussi loin que possible sur Comorn et sur Pest, la ville principale de la Hongrie, ltaab capitula le 22 au soir, et le 23, à la pointe du jour, j'étais à dix lieues plus loin, sur les hauteurs, en face de Comorn.

J'avais pris à nos avant-postes de l'armée d'Italie la division de cavalerie légère du général Wontbrun , que le vice-roi mettait à ma disposition pour écbe-

lonner la route que j'avais à parcourir, et m'assurer partout un point d'appui pour les cas d'événements que je devais prévoir. J'arrivai, par une matinée admirable, en vue do la ville; des baïonnettes et des canons de bronze tout neufs brillaient sur les remparts du faubourg de la rive droite du Danube.

Dès que j'eus placé ma troupe en observation et en position de me secourir, je partis , pour aller reconnaître la place, en plein jour, ce qui est toujours une opération difficile et très hardie. Cette course fut pour moi du plus vif intérêt. Tous ces jeunes officiers que j'allais laisser derrière moi , loin du danger, voulaient m' accompagner. Le débat fut touchant; mais il m'importait d'être seul pour moins attirer l'attention, et je me bornai à accepter le plus léger de leurs chevaux, pour aller voltiger comme une hirondelle, et braver les coups de fusil sur les glacis de la place, en étudier les contours et les fortifications. Un heureux hasard voulut que les sentinelles et les troupes de la ville, très préoccupées de leur dernière défaite, et n'imaginant pas que les Français pussent être aussi près d'eux, prirent ma troupe pour un corps autrichien échappé de la bataille de lïaab, et s'occupèrent fort peu, dans le premier moment, de l'officier qui parcourait la crête des chemins couverts , en étudiant la forme et l'état des murailles et des fossés.

Profitant ensuite de cet état de quiétude et de la vigueur extraordinaire de ma monture, je poussai

jusques à quelques lieues sur la route de Pest, dont je n'étais plus qu'à une dizaine de milles. Je n'y trouvai point de troupes, et je revins m 'établir sur un plateau d'où je découvrais la plus grande partie de Comoni , dont je traçai le plan ; mais je pressai les derniers traits, parce que la place avait envoyé des cavaliers pour nous reconnaître; et, sur l'avis qu'ils avaient apporté en ville . une vive canonnade mit fin aux travaux de l'ingénieur, qui fut, ainsi que son plan, couvert de la poussière soulevée par les boulets. Je remerciai la division du général Montbrun et les officiers qui m'avaient accompagné; je remontai sur mes chevaux de poste, et j'arrivai le 24 à Raab. J 'y assistai à la parade , avec le vice-roi , lorsqu'il accordait à la garnison prisonnière de défiler devant lui avec ses armes , ses drapeaux et les honneurs de la guerre. Je fis, avec le prince Eugène, la reconnaissance de l'intérieur des fortifications de la place. Le lendemain 25, j'étais à Schcenbrunn , à cinquante lieues de Comorn, et je rendais compte à l'Empereur de l heureux emploi de ce peu de jours passés sans une seule nuit de repos. Cette course, assez insignifiante en apparence, me laissa un souvenir auquel je liens infiniment, parce qu'elle m'a fourni l'occasion d'être le seul Français gui ait eu l'honneur de pénétrer aussi avant au cœur de la Hongrie, avec les armes à la main. Des milliers de Français sont allés jusqu'à Pest, mais ils étaient prisonniers. C'est ce qui a motivé le don qui m'a été fait, en 1810, de

l'ordre de Saint-Léopold de Hongrie, dont l'empereur d'Autriche m'a fait chevalier.

A peine arrivé à Vienne, je dus prendre part aux travaux du prochain passage du Danube. Tout avançait rapidement : les divers corps de l'armée se rapprochaient d'Ebersdorff; l'Empereur avait sous la main toutes ses grandes ressources. L'archiduc Charles, toujours incertain du meilleur parti qu'il avait à prendre, semblait espérer qu'un événement semblable à celui d'Essling nous conduirait dans ses filets; el il nous attendait avec son armée, considérablement grossie, dans les mêmes positions qu'il occupait un mois auparavant, et qu'il avait couvertes de redoutes et de nombreux retranchements.

Les nouvelles que l'Empereur recevait de ses armées éloignées étaient des plus satisfaisantes et propres à l'encourager dans ses projets ultérieurs. En Espagne et en Portugal, les maréchaux Soult et Ney, et le général Suchet, avaient battu nos ennemis, depuis peu de jours, à Lugo, à Oviedo, à Gallegos et à Belchile; en Dulmatie, le maréchal Macdonald était entré à Laybach; le général Marmont avait vaincu à Gospieh le 21 mai, et s'était emparé de Fiume le 28 mai; la victoire de Raab avait eu lieu le 14 juin, et la prise de cette ville le 22; le 2(i, le général Broussier entrait àGratz; et le 30 juin, le maréchal Davout battait les troupes de l'archiduc Ferdinand devant Presbourg. Au nombre de ces victoires et combats, il est une action extrêmement rc-

marquablequejo vais rapporter brièvement, d'après le récit des admirateurs et des témoins de ce beau fait d'armes. Lors de la prise de Gratz, par le général Broussier, le colonel (lambin, du 84 e régiment, fut dirigé pendant le plus fort de la bataille, avec deux de ses bataillons, sur le faubourg de Saint-Léonard, où il fit quatre à cinq cents prisonniers. Cette action si vive fit croire au général ennemi Giulay qu'il avait devant lui toute une armée, et il y accourut avec des forces considérables. Gambin n'hésita pas à les attaquer, el il leur enleva ainsi la position du cimetière du faubourg de Graben; mais à son tour, il y est cerné par les bataillons autrichiens, el lui devient impossible de se retirer vers l'armée. Prenant alors son parti, il emploie toute la nuil à se fortifier dans le cimetière et dans les maisons voisines, et repousse à coups de baïonnettes tous les assauts de dix mille hommes, car ses munitions étaient épuisées; il fait môme plusieurs sorties pour aller ramasser les cartouches des nombreux morts dont il a jonché les abords du cimetière. Le général ennemi Giulay fait diriger alors tous ses canons et le feu de cinq nouveaux bataillons sur cette poignée de braves qui soutenaient depuis près de dix-neuf heures un siège contre une armée. Lo général Broussier peut enfin envoyer le colonel Nagle, du 92 e , avec deux bataillons, pour porter secours au L'ennemi fait de vains efforts pour les empêcher de se réunir; le colonel Nagle renverse tous les obstacles, arrive jusqu'au 84 f

régiment, et tous deux, Gambin et lui, avec leurs soldats réunis, après s'être embrassés, se précipitent sur les Autrichiens, leur font cinq cents prisonniers, prennent le faubourg de Grabcn, deux drapeaux, et comptent dans les rues douze cent cadavres autrichiens. L'Empereur, en apprenant ce fait d'armes, voulut en accorder au régiment la plus belle récompense, et il ordonna que le drapeau du 84' régiment porterait, en lettres d'or, cette honorable inscription: « Un contre dix n. C'est avec de tels hommes que nous allions marcher vers Wagram,

Un jeune oflicier, M. de Sainte-Croix, venait chaque jour, de la part du maréchal Masséna, rendre compte à l'Empereur de ce qui se passait dans l'Ile de Lobau, lorsque l'Empereur ne s'y rendait pas luimême. Pusieurs fois ce brillant oflicier, plein d'intelligence, était monté sur les arbres les plus élevés pour voir au loin les travaux au moyen desquels l'ennemi fortifiait et rendait impraticable dans la plaine la direction pur laquelle l'archiduc s'attendait à nous voir arriver. L'Empereur prenait grand plaisir au récit de ces détails, et faisait élever aussi des retranchements et des batteries du même côté, pour entretenir l'ennemi dans cette erreur qui devait nous être profitable. L'Empereur ordonna même d'enlever une île occupée par l'ennemi, et qui semblait devoir nous être indispensable pour une attaque sur l'ancien terrain d'Essling. Le 2 juillet, le chef de bataillon Pelct, aide-dc-camp du maréchal Masséna, fut chargé

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de cette opération. En plein jour, avec six cents voltigeurs, il pénètre dans Vile à l'aide de quelques bateaux. Les soldats qui la défendent sont pris ou tués ; et dès que Pelet est maître de l'île, il y fait élever un retranchement pour mettre ses soldats à couvert contre l'artillerie que l'archiduc fait diriger sur eux. De nombreux Croates sont lancés sur nos voltigeurs pour les déloger; leurs assauts sont repoussés; et, tandis que l'ennemi perd l'espoir de reprendre cette île sur laquelle il fait converger le feu de vingt pièces de canon, les pontonniers établissent, derrière nos voltigeurs et sous les boulets, un pont qui assure l'arrivée des secours , et, s'il le faut, la retraite des défenseurs.

Les préparatifs étaient terminés ; l'île de Lobau bien fortifiée, les doubles ostacades elles grands ponts sur pilotis bien consolidés; tous les bateaux destinés à former à la hâte sept à huit ponts sur le petit bras qui séparait l'île de Lobau d'avec la rive gauche, se trouvaient cachés à l'amont du courant, pour pouvoir être facilement remontés dans un instant, et jetés en travers de ce petit bras ; tout enfin était prêt comme l'Empereur le désirait. La plupart des blessés d'Essling étant même rentrés dans les rangs, ils étaient les plus animés à ressaisir la victoire qui leur avait échappé. L'fîmpereur alors fit arriver, par une marche pressée, les troupes réunies à vingt lieues à la ronde, et sa belle armée de doux eent mille hommes fut rassemblée avec une précision admirable, en trente heures, en vue des remparts de Vienne. Rien n'est

plus solennel et plus digne d'attention que les approches de ces grandes batailles, dont le lieu, le jour et l'heure semblent indiqués à l'avance ; celle de Wagram allait être l'une des plus remarquables des temps anciens et modernes. Elle devait offrir à ses nombreux spectateurs les plus saisissantes péripéties ; car la victoire fut, pendant deux jours, alternativement favorable à l'une et à l'autre armées, avant de se fixer sous les drapeaux de la France.

Le 3 juillet, dans l'après-midi, l'Empereur ayant donné ses ordres avec une précision admirable, vint établir son quartier impérial sous les tentes dans l'île do Lobau, pour être plus à portée des derniers travaux. Ils avaient pour but de donner le change à l'ennemi, et d'attirer son attention et ses forces principales sur le point de l'ancien passage, en face d'Essling, par où l'Empereur se proposait de ne faire qu'une fausse attaque. Il voulait ainsi disposer l'archiduc à dégarnir sa gauche en le maintenant en sécurité devant notre droite, du côté du bourg d'Enzersdorff, que les Autrichiens avaient fortifié comme une citadelle. Tout réussit suivant ses désirs; et une circonstance qui, au premier abord, semblait devoir être fâcheuse, vint, au contraire, à point nommé, seconder l'entreprise. Les éléments qui nous avaient cruellement desservis six semaines auparavant, vinrent nous prêter cette fois leur appui et combattre avec nous.

Le ciel avait été brûlant pendant toute la journée

du 4 juillet, et jamais peut-être il n'avait été chargé d'autant d'électricité. De part et d'autre, les armées attentives, mais se reposant sous les armes, étaient affaissées sous le poids d'une lourde atmosphère; un calme, un silence complets régnaient dans les deux camps , et le soleil se couchait derrière des nuages épais où l'on voyait s'élancer la foudre, dont le bruit lointain imitait d'avance celui de nos batailles. L'orage ne grondait encore qu'à l'horizon sur nos adversaires ; mais, en arrivant lentement à nous, il nous enveloppa dans une obscurité profonde qui semblait nous convier bien plus au sommeil qu'à la guerre. Chacun cherchait à se garantir de la pluie qui commençait à tomber, lorsqu'à dix heures du soir, l'Empereur fit donner en silence l'ordre d'attaquer. Aussitôt nos pontonniers et marins de la garde détachèrent les bateaux et les remontèrent dans le petit bras du Danube, sans être ni vus ni entendus des sentinelles ennemies.

Le capitaine de vaisseau Baste commandant les marins de la garde, avec dix chaloupes canonnières, jeta sur la vive gauche quinze cents voltigeurs qui avaient ordre de marcher à la baïonnette, sans brûler une amorce, pour n'être pas remarqués dans l'obscurité. Le vent poussait nos bateaux dans la direction convenable, et en agitant les arbres avec fracas, il empêchait l'ennemi de nous entendre. Le ciel était sillonné par les éclairs et par la foudre, des torrents de pluie, comme on en voit rarement, mettaient en défaut la vigilance des postes ennemis; lorsqu'ils

donnèrent l'alarme, nous étions établis sur leur terrain, et trois mille hommes, conduits par Sainle- Croix, arrivaient en colonne derrière nos avantgardes. Les ponts avaient été si bien préparés à l'avance , que l'un d'eux, formé de vingt-cinq bateaux liés ensemble, fut amené tout d'une pièce et placé par une simple évolution en quart de cercle qui, en moins de cinq minutes, en fixa les deux extrémités aux deux rives opposées. C'est alors que le canon de l'ennemi commença de gronder et de mêler ses éclairs à ceux de la foudre. A la lueur d'un éclair au moment où je m'en doutais le moins, je me trouvai côte à côte avec l'Empereur, dont le petit chapeau et la redingote grise se dessinaient en silhouette. C'était un véritable effet d'apothéose : des milliers de boulets du plus gros calibre arrivaient sur nous. Il y a trentesept ans décela; cependant je crois voir encore ce spectacle grandiose.

Nos batteries répondaient à celles des Autrichiens, et c'était sous un feu épouvantable de bombes, d'obus, de boulets et de mitraille qui se croisaient sur nos l6tes,que nous traversâmes les pontsjetés au-dessous d'Enzersdorff, que nous laissions à notre gauche. Ni l'obscurité , ni l'orage qui continuait avec une grande violence, ni la pluie qui nous inondait, n'arrêtèrent un moment nos colonnes , et, bien avant le jour, presque toute l'armée était arrivée dans la plaine : le maréchal Masscna à notre gauche, le général Oudinot nu centre , le maréchal Davout à droite. Les corps du

MÉMOIRES DU GiîNlilUL LEJEUNK. 38B

maréchal Bernadotle, du vice-roi, du général Marmont et la garde, formaient la seconde ligne et les

Le "i juillet , au lever du soleil qui éclairait un jour magnifique après la plus affreuse des nuits, l'ennemi reconnut, avec une douloureuse surprise, que son attente était trompée, et que l'armée française, au lieu d'arriver contre des batteries qui devaient la détruire, se trouvait en bataille sur son extrême gauche.

L'Empereur avait ainsi tourné et évité les corps retranchés dont il avait rendu inutiles les immenses travaux. Cela obligeait l'archiduc à changer tous ses plans et à sortir de ses positions fortifiées, pour venir combattre à une dcmi-lieue de ses redoutes en perdant tous ses avantages. Les Français, au contraire, reconnurent avec joie l'art avec lequel l'Empereur avait su leur épargner ces grands obstacles; ils en tirèrent les plus heureux présages et marchèrent avec plus de confiance encore pour en assurer les glorieux résultats.

Le bourg d'Enzersdorff avait été canonné si vivement, qu'il fut bientôt mis hors d'état de se défendre et complètement réduit en cendres. Le colonel Sainte- Croix fut chargé de s'en emparer, et fit prisonniers les bataillons qui en défendaient les murs crénelés. Sur notre centre, le général Oudinot rencontra le château de Saxengang, où neuf cents Autrichiens étaient bien fortifiés ; il les força de capituler et leur prit douze canons. Ces deux faits d'armes avaient lieu

avant neuf li cures du matin, sur la droite du terrain où l'on allait combattre pendant le reste du jour.

Tandis que les corps avancés de l'archiduc reculaient pour changer de lïonl et recevoir la bataille, l'Empereur s'avançait dans la plaine, par sa droite, en appuyant sa gauche au Danube, sa ligne de bataille perpendiculaire à ce ileuve. Ainsi, les deux armées furent bientôt en présence, et le combat s'engagea , aussitôt après le déploiement des troupes. A notre gauche, le long du Danube, Masséna marchant sur Essling, ayant Oudinot à sa droite; Bernadotte se dirigeant sur Rasdorff, et le corps du maréchal Davout sur notre extrême droite, vers Neusiedel; la cavalerie légère couvrant toute la droite de notre armée; les autres corps marchaient en colounes serrées en masse, derrière cette première ligne ; les parcs d'artillerie, les réserves achevaient de traverser les ponts; et vers midi l'Empereur avait sous la main, dans un petit espace , tout ce dont il voulait disposer.

Vers deux heures , nous vîmes l'armée autrichienne se former en position sur les hauteurs, derrière le ruisseau le Russbach, s'apprètant à en défendre le passage. Jusqu'à ce moment, la résistance avait été assez faible et ne s'était montrée fort active que devant le corps de Bernadotte , où les Autrichiens espérèrent un moment de battre les Saxons dont la cavalerie reçut plusieurs charges qu'elle repoussa avec un grand courage.

Le maréchal Davout avait l'ordre de déborder l'en-

nemi par notre droite, vers Neusiedel, Le général Oudinot s'emparait de Groshofîen. Dans ce moment, le feu des deux armées s'engage vivement sur toute la ligne, et la bataille devient générale entre cinq et six heures du soir. Le combat dure plusieurs heures , et enfin Wagram et Baumersdorfî sont enlevés après un carnage épouvantable. Alors l'archiduc Charles arrive en personne avec de nouvelles troupes , et en ralliant les fuyards, il reprend l'offensive. Dans ce même instant, les Saxons du maréchal Bernadotte forçaient l'entrée du village de Wagram , par un côté opposé à celui par lequel le général Oudinot y pénétrait : dans l'obscurité , qu'augmentait encore la fumée du combat, ces deux corps se crurent ennemis et se firent longtemps beaucoup de mal. Grâce à cette méprise cruelle, les Autrichiens rentrent dans ces villages, où ils passèrent la nuit.

Le combat avait duré jusqu'à dix heures dn soir, et jamais je ne m'étais trouvé à une fusillade plus terrible, au milieu de laquelle le prince major-général resta deux heures avec ses officiers. C'était à ne pas comprendre que quelqu'un pût en échapper. Le prince et mes camarades MM. de Pourtalès et de Mongardé y eurent leurs chevaux tués.

Le quartier impérial passa la nuit à RasdorfT, el. nos avant-postes occupaient, depuis notre gaucho jusqu'à notre droite, une courbe de plus de trois lieues. Rien encore n'avait pris un caractère décisif, et l'on s'attendait , le lendemain, à voir l'Empereur

388 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEl'.NE.

porter ses grands coups sur tel point de la ligne ennemie que bon lui semblerait.

Le 6 juillet, à deux heures du matin, le prince major-général me donna l'ordre d'aller parcourir la ligne de nos vedettes, en avant d'Aderklaa jusqu'à notre extrême droite , et de pénétrer aussi avant que je le pourrais dans la ligne des Autrichiens, pour reconnaître s'ils nous attendaient ou s'ils se retiraient. Je dépassai Aderklaa, occupé par nos troupes; et, à l'aide des blés très élevés qui couvraient la plaine, je parvins aisément, sans être remarqué, dans la ligne ennemie , que je trouvai dans un repos complet. J'étais déjà sur les hauteurs de Neusiedel, presque au milieu des camps des Autrichiens, lorsque je les vis prendre les armes sans bruit, et s'avancer lentement en bataille vers nous. Le jour allait paraître, et je dus profiter du crépuscule pour échapper à leurs vedettes et porter à l'Empereur l'avis de l'attaque qui se préparait. Le danger de ma position, le ruisseau de llussbach que j'avais à traverser, m'obligèrent à faire d'assez longs détours, et lorsque j'arrivai, il était près de cinq heures. La fusillade était fortement engagée sur notre centre, et nos troupes, vivement attaquées, abandonnaient Aderklaa et se repliaient sur Hasdorff. Le corps du général Bellegarde , suivi d'une cavalerie nombreuse et précédé par une artillerie formidable, s'avançait avec une audace qui ne permettait guère la résistance, et nos lignes souffraient beaucoup de cette épouvantable canonnade. Sans

exagération, je voyais les boulets traverser l'air et ricocher par terre, comme on voit la grêle tomber et rebondir dans les gros orages. Sur ce point, nous perdions du terrain et beaucoup de monde, et j'étais fort inquiet du résultat de la journée.

A notre droite, le prince de Rosemberg entreprenait de repousser les Français du maréchal Davout, qui occupaient Groshoffen et Glinzcndorff. Cette attaque, d'abord très vive, fut ralentie, parce que ce prince comptait sur l'appui de l'archiduc Jean qui devait le soutenir en arrivant de Presbourg avant le jour, et qui n'arriva pas de la journée. Le maréchal Davout s'étant aperçu de cette irrésolution, redoubla d'ardeur, culbuta les Aulrichiens et les repoussa jusque sur les hauteurs de Neusiedel.

Ainsi, comme l'on voit, le canon grondait chaudement sur toute la demi-circonférence que formait notre ligne. Si à notre droite, le maréchal Davout obtenait des succès chèrement achetés, à notre centre, l'ennemi continuait à s'avancer en nous criblant de projectiles, et à notre gauche il gagnait beaucoup de terrain en s'approchant des ponts qu'il cherchait à nous enlever. Ici s'engagea une lutte des plus vives qui dura jusqu'à la fin de la bataille, et qui donna à l'Empereur l'idée du parti qu'il pouvait en tirer, en portant à son tour le corps du maréchal Davout sur l'extrême gauche des Autrichiens , pour les tourner et les séparer du secours qu'ils attendaient de la Hongrie, et les rejeter sur la Bohème.

L'armée d'Italie, les Bavarois, les Saxons, étaient engagés entre notre centre et notre gauche, et luttaient contre des efforts considérables du corps de Kollovralh , qui se liait à ceux de Bellegarde et Klénau. La division Carra- Saint- Cyr, qui avait essaye de reprendre Aderklaa, avait été battue et repoussée. Les Saxons cherchèrent à la soutenir, mais on les mit en fuite dans le plus grand désordre, et ils ne purent se reformer que derrière les divisions Legrand et MoIij£U' qui arrêtèrent l'ennemi.

Dans la position de Rasdorff où se tenait l'Empereur, au centre de ses opérations, il nous semblait que Klénau arrivait déjà sur nos derrières et menaçait de s'emparer de nos ponts, sur lesquels il repoussait le général Boudet. L'empereur, sans s'en inquiéter, lui laissa ainsi perdre du temps et du terrain on s'écartant du point principal, et donna toute son attention à ce qui se passait au centre, où les corps de Kollovrath et de Bellegarde semblaient prêts à nous entourer.

L'Empereur avait gardé en réserve, sous sa main, le corps de Macdonald, la grosse cavalerie, sa garde et près de doux cents pièces de canon. Mais déjà les boulets de l'ennemi frappaient dans ces réserves. Au milieu du groupe de l'Empereur, le maréchal Bessières , était blessé par le boulet qui tuait son cheval ; beaucoup d'officiers distingués- disparaissaient emportés par des coups qu'il nous tardait d'éloigner; et la cavalerie ennemie, vaillamment conduite par le

□igifeed b/Coogii

prince de Liehtenstein, nous chargeait à outrance. Chacun de nous était inquiet et surtout mécontent de l'ester inactif.

Ce moment où l'archiduc semblait être certain de la victoire, et où, dans l'exaltation des siens, il prenait le moins de précautions contre les chances d'une défaite; ce moment où nous commencions à douter du succès et où le danger pressant excitait au contraire dans les rangs français la plus vive impatience de combattre; cet instant était précisément celui que l'Empereur attendait pour surprendre l'ennemi par une attaque imprévue. I! le saisit, en ordonnant au général Laurislon, de s'avancer au trot, avec soixante pièces de l'artillerie de la garde, commandées par le général Drouot, et quarante pièces de grand parc, conduites par d'Aboville, à portée de pistolet, sur le milieu de la ligne autrichienne, el d'y entamer un Feu terrible à mitraille qui ferait une terrible trouée dans les rangs ennemis. Les corps de Macdonald et d'Oudinot, la cavalerie de la garde et la grosse cavalerie , sont envoyés pour protéger ce mouvement, pour pénétrer dans la trouée et détruire tout ce qui pourrait se rallier et revenir nous attaquer. Cette manœuvre d'une grande hardiesse fut exécutée avec une promptitude et une précision incroyables. Cette immense colonne de deux cents attelages de canons et de caissons se déploya, en moins de cinq minutes, sur une étendue de près de deux mille mètres. A l'instant même, la pluie de boulets , qui jusque-là

nous criblait, cessa de nous tourmenter; l'offensive était reprise , l'artillerie ennemie en fuite , la cavalerie sabrée, et nos lignes s'avançaient sans obstacles sur un terrain jonché de morts. Ce feu terrible de cent canons , sur un petit espace , embrasa la plaine où les blés s'enflammaient. Le village d'Aderklua, où les Aulrichiens voulaient tenir, devint la proie des flammes , qui montaient à une hauteur immense ; et notre cavalerie, déployée au milieu des escadrons ennemis, y portait ses ravages et ramenait de nombreux prisonniers.

Dans le même temps, le général Macdonald, le général Roillo avec l'infanterie de la garde, s'avançaient en colonne, au pas de charge, renversaient tout devant eux, reprenaient Wngram en même temps que le maréchal Davout débordait la gauche ennemie menaçant de les tourner et de leur enlever leur ligne de retraite.

A ce moment de la bataille, je reçus l'ordre d'aller sur la route de Hongrie reconnaître ce qui se passait au loin du côté de l'archiduc Jean ; et il faisait encore grand jour lorsque je revenais, sur les huit heures du soir, sans avoir rien vu qui pût donner de l'inquiétude.

Tout à coup je vis, dans l'éloignemcnt, nos maraudeurs rentrer au camp, presque tous sans habits, et courant à perdre haleine, en criant : « Sauve qui peut. »

Mon premier mouvement fut de cherchera découvrir ce qui causait leur terreur. Je ne voyais rien, et aucun de ceux qui arrivait, n'en savait plus que moi ;

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEU.NE. 3!iJ

mais, me défiant d'une cavalerie qui pouvait traverser rapidement ces plaines immenses, je pris le parti de regagner promptement }e camp où je trouvai tout en alarmes. Les plus effrayés renversaient les marmites, partout on chargeait les mulets ou les chevaux tout de travers, on renversait les bivouacs ; les tambours, les trompettes résonnaient de toutes parts. La cavalerie montait à cheval, l'infanterie se formait en bataillons carrés et chacun se demandait avec agitation : « Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? » Je courus bride abattue à la tente de l'Empereur : luimême était tout aussi surpris que les autres : au moment où j'arrivais , il s'élançait sur son cheval , presqu'k moitié habillé, oubliant son chapeau et ayant aux pieds des chaussons nu lieu de bottes ; car lorsqu'on était venu le prévenir, il était en train de se faire frictionner le corps parlïoustan avec une brosse à rhumatisme. Je m'approchai pour lui dire que l'on ne voyait rien, même au loin, car il faisait grand jour. Charles de Périgord, l'un des officiers du quartier général, vint lui dire en courant : « Sire, ce n'est rien, ce ne sont que quelques poltrons qui... — Qu'appelez-vous ce n'est rien? répondit l'Empereur en colère. Sachez qu'il n'est point de petits événements à la guerre : rien ne compromet une armée comme une imprudente sécurité. Retournez voir ce que c'est, et m'en rendez mieux compte ». Puis ayant envoyé d'autres officiers en reconnaissance pendant qu'on se préparait au combat, il attendit leur retour en cet état.

Sur les derrières de notre armée, les équipages, les vivres, et tous les attirails de guerre qui s'avançaient avec sécurité en voyant fa bataille gagnée, effrayés de ce bruit, se sauvèrent en désordre, et présentèrent un moment l'aspect d'une véritable déroute qui aurait pu nous donner de vives inquiétudes. Mais c'était particulièrement à l'entrée des ponts, que l'épouvante était portée à son comble parmi les non combattants. Beaucoup de ceux-là même qui avaient le Danube entre eux et l'ennemi, s'enfuirent en abandonnant leurs voitures etleurs bagages renversés dans cette étrangu bagarre, et ne se crurent en sûreté que derrière les remparts de Vienne.

Les renseignements vinrent enfin nous assurer que nulle part on ne voyait l'ennemi , et tout rentra dans l'ordre sans qu'on put apprendre d'abord ce qui l'avait troublé. Mais plus tard on sut que cinquante cavaliers autrichiens dont la retraite était coupée sur la grande armée, cherchèrent à rejoindre celle do Presbourg, en se faisant jour à travers un village où nos maraudeurs étaient allés sans armes pour prendre de la paille. Les coups que ceux-ci reçurent au moment où ils s'y attendaient le moins , leur inspirèrent une telle terreur, qu'elle se communiqua de proche en proche par la voix à des distances et. avec une rapidité incroyables

Une armée moins heureuse que n'était la nôtre, et qui, par conséquent, marche avec moins de confiance, •loit, je pense, trouver dans d'habiles précautions

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE. m

que nous négligions trop souvent, les moyens de se garantir de ces terreurs mal fondées, si favorables à un ennemi capable d'en profiter

Cette fausse terreur avait donné Heu à plusieurs scènes comiques, à celle-ci entre autres. Pressé par l'heure du repas , un officier supérieur de la garde était monté dans le fourgon du bataillon pour faire distribuer quelques aliments de choix, mais au bruit de : Sauve qui peut! que l'officier très occupé n'entendait pas, le conducteur accourt à ses chevaux, qui n'étaient pas défelés, saule en selle et part au galop. La secousse renverse l'officier, referme sur lui le couvercle du caisson qui étouffe ses cris, et ce ne fut qu'à une lieue de là, dans l'encombrement de l'entrée du pont où il fallait s'arrêter, que le cocher put rouvrir le caisson et rendre la liberté à l'officier qui étouffait au milieu des flacons et des comestibles. Absent de son corps qui avait pris les armes, on le croyait mort, et ce fut aux éclats de rire de tous qu'il raconta sn déconvenue en rapportant de quoi restaurer son bataillon.

Tous les corps de l'archiduc continuèrent leur rétraitejCtrEmporeurs'établit le lendemain à Volkersdorff, à quelques lieues au delà de Wagram. Il créa des princes, des comtes, des barons, des chevaliers ; donna des dotations, et j'eus part à ces récompenses; car je reçus alors le titre de baron.

Avant de s'éloigner de la poursuite des Autrichiens, l'Empereur donna des ordres pour porter

des secours à tous les blessés. Ceux des Autrichiens ne furent pas moins bien soignés que les nôtres, et les habitants de Vienne se portèrent en foule sur les lieux du combat pour les chercher et ramasser. Le comte Daru, intendant-général de l'armée, et le baron Larrey, chirurgien en chef, dirigèrent ce service avec un généreux empressement; mais le nombre de blessés était si considérable que, malgré leurs soins, beaucoup de ces infortunés, perdus dans les blés , à l'ardeur du soleil , ne furent retrouvés vivants qu'au bout de cinq jours d'atroces souffrances. Quelques-uns étaient à moitié brûlés par le feu qui avait pris aux moissons pendant la bataille; plusieurs autres, sans pouvoir se traîner au loin pour s'écarter des corps en décomposition des hommes tues à côtés d'eux, étaient altérés par une fièvre ardente, et pour en apaiser les angoisses, ils recueillaient sur leurs lèvres desséchées les larmes amères de désespoir qui coulaient de leurs yeux, et les sueurs de la douleur qui ruisselaient de leur front. Plusieurs même, et je souffre à le rappeler, furent réduits à, boire leur propre urine pour étancher la soif horrible qui les dévorait. Ils appelaient au secours, on les appelait aussi; mais dans ces vastes plaines, les moissons abondantes, quoique brisées ou foulées aux pieds , étouffaient les sons des voix défaillantes , et la charité qui cherchait les. mourants n'entendait pas leurs cris et les trouvait difficilement. Ce fut un moment bien déchirant pour nous que celui où nous

allumes, le lendemain, porter des secours à ces malheureux. De même que je l'avais vu à Marengo, je trouvai dans la plaine plusieurs officiers autrichiens à moitié emportés par des boulets, et qui existaient encore avec toute leur raison, sans qu'il fût possible d'espérer de survivre. Ils me suppliaient d'abréger, par un coup de pistolet, leurs excessives souffrances; et moi, qui les aurais tués si je les avais rencontrés la veille l'épée à la main , je n'eus point le courage de leur rendre ce cruel service. J'aurais prié Larrey de leur donner un breuvage assoupissant pour les conduire sans douleur au sommeil éternel, si je n'avais su qu'on ne doit jamais douter de la puissance de Dieu, pour rendre la santé à ceux dont la vie parait être le plus menacée. Mille exemples heureux en sont la preuve; et Larrey, que l'on accuse de cruauté, n'employait si souvent le fer que faute de temps pour attendre le résultat de moyens plus doux et moins certains; mais jamais il ne faut désespérer. En effet, on sauva quelques-uns de ces malheureux.

Cette victoire de Wagram,qui plongeait encore une fois l'Autriche dans le deuil et qui affermissait la puissance de l'Empereur, ne nous donnait pas encore la paix , et il fallait de nouveaux efforts pour aller la conquérir. L'armée autrichienne, quoique en retraite, était encore nombreuse et l'insurrection du Tyrol prenait un caractère sérieux qui pouvait faire une diversion utile h nos ennemis.

L'Empereur apprit que les forces principales de l'archiduc se retiraient par Znaïm, snr la Moravie, et il les y suivit.

Tous les jours, les Français eurent des avantages très marqués sur les Autrichiens; et ceux-ci, poussés très vivement par les corps de Marmont, d'Oudinotet du maréchal Masséna, cherchèrent à résister dans la belle position de Znaïm, où les contours et le confluent de deux rivières , la Taya et la Lischem, semblaient devoir rendre inexpugnable la position qu'ils y avaient prise, et que l'archiduc s'occupait à fortifier et à couvrir d'artillerie.

Le maréchal Marmont se trouva d'abord le seul engagé, et sa position y fut assez critique pendant la journée du 10, lorsque les autres corps étaient encore éloignés.

Mais le 11 l'affaire recommence. D'abord, une pluie d'orage extrêmement abondante ralentit un moment l'ardeur des combattants, et ramène quelques incidents favorables aux Autrichiens, en inondant le champ de bataille. Mais enfin, notre cavalerie parvient à traverser la Taya sur plusieurs points encore, malgré la pluie de la veille, et la division Legrand la suit. Les corps de Marmont et de Masséna à leur tour franchissent la rivière, sous les yeux de l'Empereur, qui vient d'arriver avec sa garde, sa cavalerie et l'infanterie des maréchaux Davout et Oudinot. L'archiduc Charles, se voyant attaqué de toutes

paris, reconnaît alors que, malgré les succès qu'il vient d'obtenir sur plusieurs points, il lui sera impossible de conserver à Znaïm la belle position qu'il a prise; et, sans hésiter, il se décide à ordonner la retraite.

Son armée se relire avec beaucoup d'ordre et sans que la fusillade cessât d'intensité.

Ce fut au milieu de cent combats partiels qui avaient lieu sur toute la ligne, pendant cette retraite, que l'on entendit crier ces mois : « Cessez le feu! cessez le feu! un parlementaire vient demander la paix! »

Cet ordre de cesser le feu fut assez difficile à transmettre, tant on était animé de part et d'autre ; et les officiers, qui portaient au milieu des combattants ces paroles de paix aux deux armées, furent même blessés tous deux.

Les tentes de l'Empereur furent promptement dressées sur le plateau qui domine en avant de Znaïm; les bivouacs de l'armée s'établirent autour de cette position, et les derniers rayons du soleil couchant éclairèrent un des plus beaux paysages qu'il soit possible de voir. Ces collines boisées, dont le pied est baigné pur une jolio rivière; ces campagnes si riantes, si gracieusement pittoresques et couvertes de jardins , furent à l'instant même animées par une population

immense de soldats grimpés sur les arbres, dont ils dévoraient les cerises avec autant de bonheur, qu'ils avaient eu de courage à y braver les balles une heure auparavant. Ce repos, dans un lieu si propice et délicieux, fut pour eux une véritable fête.

L'archiduc Charles, enfin, convaincu de l'impossibilité de sauver la monarchie autrichienne autrement que par un traité de paix, s'était promptement décidé à faire demander un armistice. L'Empereur n'était pas moins désireux de conclure la paix, et il fit recevoir avec beaucoup de distinction M. le prince de Lichtenstcin , qui était chargé de venir en proposer les arrangements.

Le 12 juillet fut employé à l'échange des courriers d'un camp à l'autre , pour régler les conditions do l'armistice qui devait précéder le traité de paix. Dès que les signatures furent apposées à ees préliminaires, l'Empereur entra dans la ville de Znaïm. Il trouva le site tellement remarquable par la richesse et la beauté de ses détails, qu'il m'invita à en prendre un croquis, pour faire faire un panorama de ce beau champ de bataille, avec l'espoir qu'il n'inspirerait pas moins d'intérêt que celui de Tilsit, où tout Paris courait en ce moment.

Ce même jour 12 juillet, l'Empereur assigna des cantonnements à son armée, en faisant occuper les postes que l'archiduc abandonnait, conformément aux articles de l'armistice.

Le 13 juillet, avant de repartir pour Vienne, l'Em-

pereur ne voulut pas quitter l'armée, sans rendre au ciel des actions de grâces pour les succès brillants que Dieu venait d'accorder à ses armes. De son camp de Znaïm, il adressa aux évêques de l'Empire une circulaire pour leur demander des prières publiques, o Jésus-Christ, disait l'Empereur, quoique issu du « sang de David, nous fait connaître que son empire « n'est pas de ce monde, et il commande aux cliré- « tiens d'obéir à César pour les affaires de la terre. « Je suis, disait l'Empereur aux évêques, je suis l'hé- « rïtier du pouvoir de César. Je persévérerai dans le o grand œuvre que j'ai entrepris et dont j'ai déjà n presque atteint le but, celui de rétablir la religion et « ses autels; je maintiendrai l'indépendance des trô- » nés et des nations ; je dégagerai l'Église des intérêts « temporels et périssables ; je lui laisserai le soin des « intérêts éternels, des affaires spirituelles, et celui « de diriger les consciences; et ses ministres, ainsi o sanctifiés, seront environnés de la considération que a nous seul pouvons leur donner. Telle est notre vo- « lonté ! »

11 faut avoir fait la guerre pour comprendre le bonheur que l'on trouve à rentrer sous un toit paisible, où l'on peut se livrer au repos, sans craindre d'entendre sonner la trompette qui nous appelle à cheval. C'est avec ce sentiment de bonheur que nous rentrâmes à Schœnbrunn. Pendant tout un jour, nous pûmes nous promener dans les serres et les admirables parterres de cette résidence, et revoir nos amis de

MÉMOIRES DU GÊNER*!. I.EJEUKE. ÎO

Vienne. Le lendemain, de touchants souvenirs nous ramenèrent àEbersdorff, sur les ponts, sur les îles, sur les champs de bataille d'Essling et de Wagram. Je ne saurais décrire le puissant intérêt, alternativement mêle de peine et d'orgueil , avec lequel je revoyais dans ces plaines vingt villages réduits en cendres pendant ces terribles journées, et les traces encore récentes des grandes évolutions qui avaient foulé le sol dans tous les sens, et où la mort avait exercé ses ravages. Partout la terre, fraîchement remuée, marquait les tombes où reposaient nos amis, nos ennemis, nos frères. Mais la campagne était triste, silencieuse et couverte de lambeaux de vêtements et d'armures brisées; l'on n'y voyait que, de loin en loin, quelques soldats qui ramassaient des fusils, des sabres, des cuirasses, des boulets, pour recevoir la gratification que l'Empereur leur avait fait promettre, à tant par chaque pièce qu'ils rapporteraient. Les cultivateurs n'avaient plus là de récoltes à faire, et plusieurs n'y venaient que pour soupirer et pleurer. Une seule chose nous tranquillisait cependant à l'aspect de leur douleur : c'est que leurs princes seuls étaient coupables d'avoir attiré chez eux tous les fléaux de la guerre, qu'ils auraient dû leur épargner. Aucun de ces bons Allemands ne nous maudissait, et tous nous trouvèrent sensibles à leur juste affliction.

Plusieurs fois, je dus aller inspecter nos hôpitaux et porter à nos blessés, de la part de l'Empereur, des

consolations ; leur demander ce qu'il pouvait faire pour leurs familles, et m'assurer que rien ne manquait pour hâter leur guérison. Sans doute, j'étais flatté de la confiance avec laquelle on me chargeait de ces inspections, et cependant j'aurais toujours préféré l'honneur périlleux d'aller en plein air enlever une redoute d'assaut, plutôt que celui de circuler dans les salles des magnifiques hôpitaux de Vienne, encombrés de blessés, attaqués d'un typhus qui les emportait chaque jour par centaines. Ce typhus ressemblait au choléra, jetait les malades en délire, et les rendait eu peu d'instants hideux et méconnaissables. J'en voyais beaucoup qui, dans les convulsions du tétanos, tombaient nus de leur lit et se roulaient par terre dans des tortures affreuses. Ce que l'on y perdit de monde était effrayant à compter.

Perey et Larrey donnaient ici de grands exemples de courage à leurs jeunes chirurgiens qui passaient les journées dans celte atmosphère empestée, et n'étaient point arrêtés par le sort de ceux d'entre eux qui y perdaient la vie. Je ne sortais de là qu'en admirant leur constance et en remerciant Dieu de m'avoir dirigé vers une profession moins triste que la leur; mais, surtout, de ce qu'il m'avait préservé d'avoir recours à eux.

L'on me confla alors la mission d'aller faire évacuer laStyrie, la Carinthie et le Tyrol, par les troupes autrichiennes qui pouvaient s'y trouver encore, et de recevoir le fort de Saxembourg, que l'on devait nous

livrer. Aucun ordre ne pouvait mieux plaire à un peintre, que celui de traverser un pays de monlagnes et des vallées ravissantes, dans la plus belle saison de l'année. Bientôt je fus servi à souhait, et près de Murrschlag, sur le col élevé qui sépare les deux provinces d'Autriche et de Styrie , je vis se former un orage; il était alors midi, et en peu de temps il fit noir presque autant qu'à minuit. La tempête faisait entendre ses terribles roulements dans les échos de ces montagnes, et l'absence de la lumière prêtait un coloris effrayant aux forêts, dont le vent courbait jusqu'à terre les branches en arrachant leur feuillage. Une pluie épaisse m'inondait dans ma voilure ouverte ; et tout mouillé, tout trempé que j'étais, je jouissais en contemplant les aspects magiques d'une nature en courroux, qui me causa bien aussi quelques moments de terreur dans ces sites sauvages entrecoupés de précipices, vers lesquels le vent poussait, mes chevaux ot mon équipage. Probablement, ce n'était que pour surprendre ma vue par de brillants effets, et pour m'étonner par des aspects divins, que la nature s'était un moment rembrunie et cachée sous ses plus sombres couleurs.

L'orage ne fut pas de longue durée et le soleil reparut. Chaque goutte était un diamant reflétant le soleil, et la vallée, inondée de lumière, et bientôt réchauffée par ces nombreux rayonnements , devint comme une terre céleste où dos vapeurs légères s'élevaient de toutes parts. Dans l'extase que me causait ce spectacle,

MÉMOIRES DU GÉNËUAL LEJEL'NE.

je me laissais, par la pensée, envoler, évaporer avec ces nuages. Je ne comprenais pas comment les hqmmes libres de leurs actions et possédant la fortune nécessaire pour se déplacer, peuvent n'avoir pas le goût des voyages, sans lesquels on ne trouve ni ces beaux aspects, ni les vives impressions qu'ils procurent. Oui, bien certainement, et autant que je puis me rappeler ces vallées, je reste persuadé que l'entrée du ciel est au bord des cascades de la Murr, à Klagenfurth, à Villacli ou à Spital, sur la Drave, et je n'en doute pas plus qu'Homère, Virgile et le Dante, n'ont douté que l'entrée des enfers ou des cliamps élyséens ne fut dans les lieux où ces poètes ont vu la nature riche et belle, ou sauvage et effrayante.

Les Tyroliens, plus que.'amais affligés d'avoir été détachés de l'Autriche, en 1805, pour être incorporés à la Bavière et au Wurtemberg, avaient trouvé, dans leur énergie de montagnards, le courage de s'insurger avec succès, et de nous faire une guerre qui prenait un caractère d'autant plus inquiétant qu'elle avait lieu sur le derrière de nos armées, et que l'insurrection pouvait gagner sur la route même par laquelle nos renforts nous arrivaient de France. Le roi de Bavière et le roi de Wurtemberg, dont la majeure partie des troupes étaient avec nous en Autriche , furent un moment très inquiétés des progrès de cette insurrection. Les Tyroliens avaient appris avec enthousiasme notre fâcheux événement d'Essling ; et ne

pensant pas que nous pussions nous en relever, ils s'enhardirent jusqu'à faire un soulèvement général dans toutes les Alpes tyroliennes. Le général autrichien Buol, et surtout le marquis de Chateler, excitaient, au nom de l'empereur d'Autriche, et provoquaient de tout leur pouvoir cette insurrection. Plusieurs hommes énergiques s'étaient mis à la téti; des paysans. André Hofer, Hartel, Arco, Speckbacher, Schmith-Adel, et le capucin Ilaspinger, donnaient leurs ordres au nom de la Providence, de lu Sainte Vierge, et combattaient avec un courage extraordinaire. Plusieurs détachements français , traversant le Tyrol, avaient été faits prisonniers. Insprûck était repris, les Bavarois repoussés, et ces petits succès isolés avaient porté l'exaltation des Tyroliens à son comble, pendant les mois de juin et de juillet.

L'Empereur, toujours généreux pour les émigrés, avait, deux ans auparavant, fait rendre au marquis de Cliateler ses biens séquestrés en France et en Belgique, et il s'était indigné d'apprendre que cet homme, oubliant tous les devoirs de la reconnaissance , se montrait l'agent le plus actif à lui susciter des ennemis. Alors, l'Empereur avait fait parvenir au marquis de Cliateler le décret par lequel il lui appliquait les lois de la République, qui condamnent à mort tout émigré français qui sera pris portant les armes contre son pays. Le marquis en fut consterné ; cependant il reprit courage et continua ses provoca-

lions contre nous avec une extrême irritation. Ce fut au milieu des succès que son activité procura aux Autrichiens et aux révoltés, que leur parvint la nouvelle de l'armistice de Znaïm et l'ordre de s'y conformer. Déjà les Tyroliens se croyaient les sauveurs de la monarchie, et ils ne purent se résoudre à suspendre leurs efforts. Les Autrichiens seuls, consentirent , quoique à regret , à se retirer et à nous céder le pays. C'était dans cette situation que j'allais trouver les choses dans les provinces vers lesquelles je me dirigeais, et où le général Rusca commandait une division composée de Français et d'Italiens.

Je partis de Klagenfurth le 30 juillet, non sans avoir admiré la position si pittoresque de cette ville, et je trouvai le général Rusca à Yillach. Nous allâmes ensemble à Spital ; il me donna plusieurs de ses officiers avec des troupes, pour aller recevoir la forteresse de Saxembourg, où j'arrivai le l" août, au point du jour. Les Autrichiens avaient tout préparé pour nous recevoir, et notre entrevue fut plus amicale que je ne m'y attendais. Je passai la journée à vérifier l'état des remparls, des magasins. Je trouvai peu d'importance à ce fort; et, quoiqu'il soit placé sur lo sommet d'une montagne , je crois que je l'aurais pris facilement si on ne me l'eût pas rendu, parce qu'il est dominé de très près par des hauteurs accessibles qui le mettent hors d'état de résister à notre balistique actuelle. Je levai un plan et des profils , je fis des vues de la position, et les envoyai le lendemain

au prince major-général, avec le rapport de ma mission, sans laisser ignorer les mauvaises dispositions des habitants du pays qui provoquaient les soldats autrichiens à nous maltraiter. Ces derniers, plus nombreux que nous , en agirent, contre mon attente, avec plus de loyauté que les Tyroliens ne le voulaient. Je me trouvais, avec quelques centaines d'Italiens seulement, au milieu de huit ou dix mille Autrichiens, sous la conduite du général Schmitt, qui évacuaient le Tyrol et rentraient en Hongrie. Les généraux, officiers et soldats ennemis, furent pour nous d'une politesse grave et très remarquable dans cette triste circonstance. Ces braves gens désiraient la paix autant que nous; et leur nombreuse colonne eût été composée de Français, que je n'eusse pas été traité plus fraternellement.

Derrière cette colonne de troupes, au contraire, l'aspect du pays était menaçant : les hauteurs étaient couvertes de paysans qui voyaient avec regret s'éloigner leurs protecteurs. Je me hâtai prudemment de rejoindre le général liusca qui s'avançait sur Lîentz , chef-lieu du Pusterlhal.

Nous passâmes les journées du 4 et du 5 août avec le général Rusca et les généraux italiens Souqui et Arrezi. Un orage épouvantable nous couvrit et nous entoura de neige pendant ces deux jours. Nous voulions pousser plus avant, vers Brixen, mais nous apprîmes que le général autrichien Buol nous rame-

nait plusieurs centaines de prisonniers français que les Tyroliens menaçaient d'égorger si nous avancions dans la vallée. Pour éviter de rendre impuissante, par notre approche, la protection difficile dont le général autrichien couvrait ces malheureux prisonniers , nous les attendîmes à Lientz, et nous restâmes dans de vives angoisses sur leur sort jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés. Nous avions la douleur d'apprendre à chaque instant que quelques-uns avaient été assassinés. Dans la journée du 6, quelques habitants de Lientz et des villages voisins rentrèrent dans leur demeure en nous apportant leurs armes. Cette soumission apparente était, comme on va le voir, un moyen d'endormir notre défiante vigilance.

Le même jour, dimanche (i août, le général Rusca plaça sa division en bataille sur les hauteurs, et en grande tenue, pour recevoir la colonne du général Buol, qui venait traverser nos postes et passer la soirée prés de nous, dans la prairie où nous avions marqué son campement, au-dessous de nos positions. Ce général nous remitlesdeux cents prisonniers qu'il ramenait; et sitôt que ses huit ou dix mille hommes eurent pris place dans la prairie, le général Rusca m'envoya pour inviter leur général et soixante de ses officiers à accepter le dîner que nous faisions préparer. En même temps, il faisait porter à ses soldats du pain et du vin. Cette offre fut agréée ; mais le plus important restait à faire et n'était pas si facile. Les conventions de l'armistice portaient, qu'il ne sortirait

du Tyrol aucune pièce d'artillerie; et lorsque je demandai au général Bnol de faire conduire dans noire camp les douze pièces de canon qu'il amenait, il se conforma difficilement aux ordres qu'il avait reçus à ce sujet; son état-major même l'excitait à n'y point consentir. J'insistai cependant; et bientôt l'irritation devint très vive, lorsque je fis joindre à cette artillerie de guerre quatre jolies petites pièces de canon, de petit calibre, qui étaient ornées des ornements les plus finement ciselés. Alors, un colonel à l'œil vif, à la figure hideuse, absolument sans nez, s'approche de moi et me dit en français, avec arrogance et d'un accent nasillard : « Ces canons m'appartiennent, et on ne me les ôtera qu'avec la vie » ; et, portant la main à son épée avec un signe provocateur, il me dit : « Si vous voulez les prendre, venez les chercher ».

Sans m'émouvoir et en souriant, je répondis : « Le traité que voici désigne tous les canons, sans spécifier leur calibre. Je donnerai, plus tard, et volontiers avec vous, à ces messieurs, la comédie d'un combat singulier, si cela doit les amuser; mais avant tout, je dois remplir ma mission et recevoir tous les canons. Lorsque j'aurai l'honneur de savoir votre nom, je pourrai demander à l'Empereur de vous rendre les , vôtres. — Je suis le prince de Linange, et j'emmènerai mes canons o. Cette discussion s'animait de plus en plus, le groupe se resserrait, en augmentant autour de nous, et nn personnage parlant très bien

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le français, et auquel la foule fit place, quoiqu'il ne portât pas les distinctions du rang qu'il occupait, vint exciter contre moi l'irritation des officiers. Au milieu de ce vacarme, j'étais assez heureux pour conserver mon sang-froid et pour n'entendre aucun mot offensant que je n'aurais pas pu supporter; ma position cependant devenait à chaque instant plus critique.

Le général Rusca, placé sur les hauteurs, voyait avec inquiétude celte rumeur dans le camp, où les soldats couraient aux armes et s'apprêtaient à nous attaquer. Il envoya un officier italien s'informer de ce qui m'arrivait. Cet officier était à cheval et put m'apercevoir par-dessus la foule d'officiers qui juraient de ne pas abandonner les canons. Il comprit le danger que je courais, et dès qu'il eut rencontré mes yeux pour me donner confiance, il partit au galop. Déjà l'autorité du général Buol était méconnue ; le nouveau personnage français le dominait et excitait le prince deLinange à me provoquer. Je sentais combien ma vie serait en danger si je m'animais, et je paraissais calme encore, lorsque enfin j'entendis prononcer le nom de celui qui rendait ma position si périlleuse : c'était le général marquis de Chateler. À ce nom, qui mêlait recommandé par l'Empereur, je retrouvai la force qui allait peut-être me manquer, et regardant fixement le prince et le marquis, je leur dis avec fermeté : 'i Le plus pénible de la mission que j'ai à remplir n'est pas d'enlever vos canons, mais de livrer à un

conseil de guerre les émigrés, et surtout le marquis de Chateler que je feins de ne pas connaître pour lui sauver la vie ». Ce mot produisit plus d'effet encore que je ne m'y attendais ; tous deux restèrent interdits et muets. Au changement subît de leur figure, les autres, surpris et comprenant mal le français, attendaient l'explication de ce que je venais de dire, et il y eut un instant d'incertitude; mais ce qui acheva surtout de me tirer d'affaire , c'est que l'officier italien, M. Seroni, ayant fait diligence, nous vîmes s'élever rapidement un grand nuage de poussière et arriver au galop huit pièces de canon avec la lance allumée. En quatre secondes, elles furent en batterie, braquées et prêtes a vomir la mitraille sous la proiection de la division , prête également à attaquer au signal que j'aurais donné. Cette arrivée si prompte et cette altitude énergique firent plus que tous mes raisonnements; la foule se dissipa; les jolis canons furent livrés avec les autres, et lorsque je les vis dans nos rangs, je renouvelai aux officiers qui restaient notre invitation à dîner. Ils gardèrent le silence. M. de Chateler fut un des premiers à se retirer; le prince seul me suivait encore de son hideux regard. Je le remerciai cependant de l'honneur qu'il avait voulu me faire de se mesurer avec moi, en présence des deux armées. Je me mis à sa disposition; il ne répondit pas et je me retirai. J'appris dans la soirée que ce prince, émigré d'Alsace, était appelé Linange le Monstre à cause de sa laideur, et peut-être à cause

aussi de son caractère ; car il était alors le plus habile et le plus incommode ferrailleur de l'armée autrichienne. Tout rentra dans l'ordre ; mais, à l'heure du repas, aucun de nos convives n'arriva; soixante officiers français les remplacèrent et nous bûmes gaiement à la santé des boudeurs.

Nous employâmes la journée du 7, dans Lientz, à nous procurer des renseignements sur ce qui se passait dans ces vallées, et nous apprîmes que les insurgés, réunis en grand nombre sur plusieurs pointa, s'apprêtaient à nous attaquer en ville et au camp. Je pris à l'instant toutes les mesures convenables pour préparer la défense.: je fis élever des barricades sur les points les plus faibles; du côté du camp, j'établis des échelles aux deux faces de la muraille pour élargir et rendre plus facile notre communication avec le camp; je fis écarter quelques blocs de rochers qui gênaient le gué de la Drave, entre le camp et la porte de la ville. Le général Rusca prenait aussi ses mesures, et nous attendîmes ainsi l'ennemi.

Le 8 août, un peu avant le jour, les paysans descendirent des montagnes et nous attaquèrent de toute part au même instant. Ilsespéraientnous surprendre, et furent eux-mêmes très déconcertés par une résistance inattendue. Toutes ces bandes en désordre se ruaient sur nous avec une fureur inconcevable, et perdaient considérablement de monde sans nous faire h beaucoup près autant de mal. Une de leurs colonnes pénétra en ville, sur le point où je me trouvais, et

me mit un moment dans un grand embarras ; mais bientôt ju vis descendre, par les échelles que j'avais placées, un demi-bataillon qui tomba sur le flanc de ceux qui m'attaquaient, et dans moins de cinq minutes, il n'en resta pas un vivant. Je ne saurais oublier la répugnance que j'éprouvais , dans cette mêlée, à voir casser des tètes blanches ou blondes que le patriotisme seul animait, et le regret que j'avais à ordonner de ne faire aucun quartier à ceux qui nous assassinaient. Tuons le diable, de peur qu'il ne nous tue! disions-nous; et ces enragés de paysans, courant sur nous, tombaient et roulaient à nos pieds en cherchant encore à nous frapper. Sur ce point, dix de mes Italiens furent tués et j'eus beaucoup de blessés.

Le lendemain, j'allai m'asseoir sur les hauteurs, dans les ruines d'un antique château fort de quelque riche seigneur suzerain de ces montagnes. Un tilleul de trente -cinq pieds de circonférence enfonçait ses racines colossales dans les fentes du rocher, à l'entrée de ces ruines , où il semblait être le vénérable survivant de ceux qui les avaient habitées six siècles auparavant. Assis à l'ombre de ce vétéran de la vallée, je pris une vue de ce pays admirable. En redescendant en ville, j'appris que les révoltés, comptant sur la parfaite connaissance qu'ils avaient du pays, se disposaient à venir nous surprendre de nuit pour nous égorger. Nous veillâmes jusqu'au malin, et personne ne vint.

Le général Rusca, voulant me remercier de ma coopération dana ces affaires, me fit cadeau de son plus beau cheval et me combla de prévenances. Cet liomme, très remarquable par son instruction et son grand courage, élaitné italien, dans le comté de Nice, où il exerçait avec distinction la médecine. Lorsque la révolution de France éclata, en 1791 et 1792, il vint y prendre part avec une chaleur peu commune, et cet audacieux soldat devint promptement général au service de la France.

Il tenait beaucoup à paraître l'homme le plus vigilant de son temps; et, en effet, il ne se coucha pas pendant les quinze jours que je passai près de lui. Mais aussi, lorsqu'il ne récitait pas Homère, Horace ou Virgile, et tous les latins qu'il savait par cœur, je le voyais presque toujours s'assoupir à table ou en causant. Il me raconta qu'un jour, lorsqu'il était dans le département du Var, le général autrichien. Scharf lui envoya un parlementaire pour le sommer de se retirer du pays, que les Autrichiens, appelés par les habitants, venaient occuper. Nous étions, me dit-il, dans mon jardin, à côté d'une plate-bande fleurie de pavots dont beaucoup étaient en graine. Cela me suggéra l'idée d'imiter la conduite d'un empereur romain, et avec ma cravache, je coupai la tête à ces fleurs, en disant à l'oflicier : a C'est ainsi que je traiterai les ha- "bitants, s'il en est comme vous l'annoncez; et puis, voilà ce que je ferai de l'ennemi, ajoutai-je , en marchant sur les tiges restées debout jj. Ce langage muet

surprit l'Autrichien tout ébahi, et mit fin à la conférence. Déjà je savais que le général Rusca avait été un violent terroriste; et plein de confiance dans son récit, je me contentai de penser sans lui dire : « Si non è yero, è bene Xrovato » .

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