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CHAPITRE IX

Prise de Vienne. — Essling.

Ceux qui furent chargés de déblayer la traversée d'Ebersberg, et de rouvrir pour l'armée le passage obstrué par un si grand nombre de débris humains, ne pouvant assez promptement creuser une sépulture convenable aux ossements de tant d'officiers et de soldats, l'élite de nos frères, en jetèrent, avec de douloureux regrets, plus des deux tiers dans le fleuve. Les eaux rapides de la Traun entraînaient ces corps dans le Danube, qui les roula longtemps dans ses nombreux détours, jusqu'aux profondeurs de la mer Noire. Si nus prières ont manqué à leurs tristes funérailles . l'histoire, au moins je l'espère, ne manquera pas de perpétuer le souvenir de ce que l'on doit à ceux qui venaient d'exciter l'admiration de l'armée, dans une époque si féconde en actions d'éclat; elle redira aussi, comme une leçon utile, que tant de sang n'aurait pas été versé, si la division que l'Empereur faisait avancer par Steyr, sur les der- ■ mljiouies nu eénÈ&AL lbjeche. 20

306 MÉMOUtES DU GÉIÏÉRAL LE JE UNE.

rîères du général Hiller, pour le forcer à se retirer

d'fîbcrsberg' sans combattre, avait pu paraître assez

tût en vue de l'ennemi pour l'inquiéter, et si elle

avait fait prévenir en temps opportun lo maréchal J

Masséna de la puissante diversion qui s'opérait en sa

faveur.

Sur notre droite aussi, l'armée d'invasion était couverte par l'armée d'Italie, aux ordres du prince Eugène, qui avait à combattre l'armée autrichienne, commandée par l'archiduc Jean, sur lequel il avait remporté les deux victoires de la Piave et de Sacile. Entre cette armée et la nôtre, se trouvaient les Alpes tyroliennes . où pénétrèrent les corps autrichiens du marquis de Chatter et du comte de Giulay, ayant, l'un et l'autre, pour but de favoriser lu révolte des Tyroliens, et de les replacer sous la domination de l'Autriche.

Le maréchal Lefebvre, avec une division française et deux divisions bavaroises, fortifiait Sakbourg et marchait sur Inspruck, capitale du Tyrol. Ainsi, nos deux flancs étaient bien couverts. Derrière nous, à Augsbourg, l'Empereur faisait former une armée de tous les corps et de toutes les troupes qui n'avaient pu arriver en Bavière à l'ouverture de la campagne. C'était donc avec une attitude bien assurée de tous côtés , que nous allions poursuivre notre marche sur - Vienne, en nous attendant à livrer une grande bataille sur les hauteurs deMœlck ou de Saint-Pollen , où l'on pensait que l'ennemi nous attendrait dans les posi-

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MÉMOIRES DU GÉNËKAL LEJEUSE. 307

tions les plus favorables à la défense de l'Autriche.

Toutes les dispositions de l'Empereur furent prises dans le sens de cette prévision, qui, cependant, ne se réalisa pas. L'archiduc Charles ne chercha pas à repasser le Danube pour se placer derrière l'Eus, au moyen du pont de Mautern, dont il pouvait encore disposer; et le général Ililler, qui n'avait pu nous résister avec quarante mille hommes, dans la position si avantageuse d'Ebersberg, n'osa pas nous attendre seul, en rase campagne, sur des plateaux où il aurai! fallu qu'il pût déployer des forces considérables qui n'étaient plus à sa disposition. Notre armée, très irritée par les pertes douloureuses qu'elle venait do faire , se mit à la poursuite du général Ililler avec un sentiment d'indignation et de colère, qui rendit notre approche bien fâcheuse pour les habitants de la province autrichienne dans laquelle nous . entrions. Ces bons Allemands, que nous aimions à caiise de leurs mce.urs hospitalières, avaient été ménagés à notre première invasion; ils ne le furent plus cette fois. Aussi, tout fuyait devant nous, et nous avions souvent beaucoup à lutter contre nos propres soldats pour les empêcher d'être vindicatifs et trop exigeants chez leurs hôtes. En entrant à Ens, je fus môme blesse par les nôtres , dans une de ces rixes où le devoir de l'officier l'appelle à empêcher le mal qu'il voit commettre. Dix jours auparavant, ces mêmes habitants se flattaient encore de porter bientôt la désolation en France!... Aujourd'hui, leurs pro-

lecteurs étaient en fuite, et ils recevaient chez eux tous les fléaux de la guerre. Le souvenir d'un exemple de ces tristes vicissitudes, qui frappent les peuplus et les rois au milieu de leurs plus brillants rêves de fortune, allait revenir à notre mémoire, à trente lieues d'Ens, à l'aspect des tours du château de Dirnstein, élevé sur la cime d'un immense rocher, comme pour donner au loin de sérieux avertissements aux guerriers conquérants. Le jour où nous approchâmes de Dirnstein, l'Empereur, en apercevant ces tours élevées jusqu'aux nues, à quelques lieues sur sa gauche, les fit remarquer au prince lîerthicr et au maréchal Lnnnes, qui étaient à cheval près de lui. « C'est là, leur dit-il , que Richard d'Anu gleterre, traîtreusement enlevé à son retour de la u Palestine, où il avait vaincu les Sarrasins, fut en- « fermé plusieurs années par ordre de l'empereur « d'Autriche qui voulait en tirer une forte rançon, ii Ce roi Richard avait été plus heureux que nous « trois à Saint-.lean-d'Acre, mais non pas plus cou- (i rageux , quoiqu'il y reçût le surnom de Cceur-de- 'i Lion, que je devrais aussi vous donner à tous deux. <i Confiant et loyal, comme le sont les grands cœurs, il marchait sans crainte sur une terre amie, et il •• fut trahi par un duc d'Autriche et vendu à l'ompe- « peur Lcopold, qui le garda captif. Que nous soma mes loin de ces temps de barbarie! J'ai tenu en ma « puissance des princes, des rois, des empereurs en- " nemis; et, loin d'attenter à leur liberté, je n'ai pas

« môme exigé d'eux un seul sacrifice d'honneur. En « feraient-ils autant pour nous? » Après quoi, l'Empereur resta silencieux, en continuant sa route, les yeux longtemps fixés sur les ruines de ce château. Six ans plus tard , lui aussi serait retenu , captif, sur un rocher aride au milieu de l'Océan, éloigné de la France, et des êtres qui lui étaient cliers.

Le général ililler avait fait incendier le pont d'Ens en se retirant, et l'armée fut obligée d'employer la journée du 4 à rétablir ce passage. L'artillerie se mit à construire un pont sur pilotis; et le génie étant parvenu à faire saisir et enlever à l'ennemi plusieurs hateaux sur le Danube, les fit remonter dans l'Ens, et put établir un pont de bateaux qui fut le premier prêt. L'armée alors nous rejoignit à Ens, où le maréchal Lannes était arrivé par Steyi*, sur la rive droite de la rivière. L'Empereur attendit à Eus que les ponts fussent achevés. Le lendemain û mai, je le suivis à Amstetten, et le 7 à Saint-Polten.

Déjà nos colonnes avaient franchi une partie du cours du Danube, sur lequel descendaient de nombreux bateaux chargés de vivres pour nous ; mais à Mautern, en face de Krems, l'ennemi occupait encore les deux rives et un pont sur le fleuve. Le maréchal Lannes reçut l'ordre d'aller enlever cette position, et de s'emparer des bateaux du pont, ou de les brûler s'il ne pouvait faire mieux. Je fus envoyé en môme temps, avec mission de faire débarquer avec célérité ces vivres, pour qu'ils ne tombassent pas aux mains

de l'ennemi, et pour les faire arriver jusqu'à nous par d'autres voies. Ce travail fut exécuté promptement, et le 8 au soir, je pus entrer à Sigarskirchen avec le quartier impérial, où nous n'étions plus qu'à cinq lieues de Vienne.

Ainsi que l'Empereur l'avait ordonné, la position de Mauiern était enlevée et le pont brûlé; mais le général Ililler avait pu s'en servir la veille pour passer sur la rive gauche. L'archiduc Charles ne pouvait plus songer alors à nous attaquer sur la rive droite, et le maréchal Lannes n'ayant plus d'obstacles à rencontrer, se mit en marche dans la nuit même, pour arriver devant Vienne au point du jour.

Les faubourgs de Vienne sont entièrement enfermés par un immense camp retranché, qui avait été construit autrefois contre les Turcs et contre les Hongrois. Nous nous attendions à y trouver une forte résistance, et j'étais désigné pour y conduire un des assauts. Ces fortifications ne furent point défendues, et quelques coups de canon suffirent pour nous emparer entièrement de ces faubourgs , dont une partie de la population resta dans ses foyers à nous attendre paisiblement. L'Empereur établit son quartiergénéral, le soir même du 9, à Schœnbrunn , le Saint- Cloud des empereurs d'Autriche.

La ville do Vienne, appuyée à l'un des petits bras du Danube par le côté nord, est entourée d'une forte enceinte composée de onze courtines, reliées par des bastions aux angles de ce polygone, où ils terminent

autant de grands fronts, couverts par des demi-lunes, des fossés à sec, des places d'armes et des chemins couverts, dont les glacis forment autour du corps de la place une immense et belle esplanade, qui sert de promenade entre la ville et les faubourgs que déjà nous occupions. Lorsqu'on débouchant par les rues du faubourg de Maria Hilf , sur cette esplanade , nous voulûmes marcher vers la ville, la garnison presque tout entière, occupée à nous regarder du haut de ses remparts, fit pleuvoir sur nous une grêle de boulets et de mitraille qui nous surprit et nous força à la prudence. L'on vit dès lors que Vienne allait nous fermer ses portes, et nous montrer cette fois une obéissance moins passive qu'à ta première invasion en 1805. L'archiduc Maximilien s'y trouvait à la tète de quinze à seize mille hommes de bonnes troupes, et, de plus, une garde bourgeoise nombreuse, bien armée, qui montrait avec exaltation son dévouement à ses princes. L'esprit public, très animé contre nous, excitait les chefs militaires à préparer la plus vive résistance ; mais, heureusement pour nous, une direction habile manquait totalement à ces élans de patriotisme. Fendant les quinze jours qui venaient de s'écouler depuis que l'on avait pu connaître les défaites de Landshut, d'Eckmuhl et de Ratisbonne, l'archiduc Maximilien n'avait utilisé aucune des ressources qu'il pouvait tirer facilement de la population et de l'arsenal bien fourni, pour rendre sa défense formidable. Les approches des portes principales n'étaient pas mùme

encore palissadées. Cependant, en prolongeant la défense de quelques jours, on pouvait donner au prince Charles le temps d'arriver à Vienne avant que nous n'en fussions les maîtres, et il nous importait de presser vivement la chute de cette place, pendant que l'éloignement de son armée n'en rendait pas encore la conquête, sinon impossible, du moins très difficile. Ce prince perdit beaucoup de temps en Bohême, et nous n'en perdions pas.

Le maréchal Lannes ne pouvant plus douter de la résistance qu'on allait lui opposer, envoya deux officiers en parlementaires pour inviter la ville à ouvrir ses portes, afin de s'épargner les malheurs d'une attaque de vive force et ceux d'un siège. A peine ces olficiers parurent-ils sur l'esplanade, qu'ils furent assaillis par des hommes du peuple, et chargés par des hussards qui les reçurent à coups de sabre;" et M. de Saint-Marc, qui remplissait une mission toute pacifique, eut beaucoup de peine à se sauver et à revenir avec une joue de moins, qu'un coup de sabre lui avait emportée.

L'Empereur, en apprenant ces mauvais traitements faits à un parlementaire, ordonna de suite des attaques n'^ulitTcs pour forcer l'ennemi à abandonner la ville ou pour l'y enfermer. Pendant ces préparatifs, les rcmparls continuaient à canonner les faubourgs pour nous en déloger. Les habitants de ces faubourgs se voyant sacrifiés par leurs protecteurs naturels, envoyèrent unedéputation auprès de l'Empereur pour le

supplier d'intercéder en leur faveur. L'Empereur, en effet, les reçut avec bonté, et leur fit remettre, par le prince major-général, une lettre pour l'archiduc Maximilien, en les chargeant de la lui porter eux-mêmes, parce que la scène du matin ne permettait plus d'y envoyer un de nos oflicicrs. Bien loin de recevoir à cette lettre une réponse favorable , on vit le feu des remparts redoubler d'activité, sans ménagement pour les propriétés, les femmes et les enfants des nombreux habitants restés dans ces faubourgs.

Alors, on disposa, dans l'intérieur des maisons donnant sur l'esplanade, une vingtaine d'obusiers, que l'on tint masqués jusqu'à l'entrée de la nuit, et qui allaient balayer et jeter la mort sur les remparts. Tandis que l'on préparait cetle fausse attaque, les troupes du maréchal Masscna débordaient la ville au nord-est, s'emparaient du Prater, prêtes à barrer le passage à tout ce qui sortirait de la ville pour fuir par le pont du Danube, ou qui chercherait à y entrer pour venir à son secours.

La journée du 10 se passa ainsi en canonnades; d'une part, pour empêcher les préparatifs, et de l'autre, pour les proléger. Dans cet intervalle, l'Empereur ayant appris que l'une des jeunes archiduchesses, filles de l'empereur d'Autriche, étant malade, n'avait pas encore quitté sa demeure, donna l'ordre d'éviter de diriger nos canons sur le palais impérial.

A neuf heures du soir, le feu de tous ces obusiers fut ouvert de la manière la plus vive, à la grande

surprise des habitants. A l'instant même, l'air fut sillonné de nombreuses traînées de feux, qui produisirent sur l'esplanade la plus belle voûte d'artifices. Bientôt les flammes de huit ou dix incendies, allumés dans tous les quartiers de la ville, éclairèrent de nombreuses scènes de désolation qui durèrent toute la nuit. L'archiduc Maximilien, ayant appris avant le jour que nous étions en position de lui couper la retraite par le grand pont, envoya des bataillons pour nous repousser; mais ils furent battus et poursuivis. Alors, le prince perdant l'espoir de défendre la ville qu'il voyait en feu, craignant d'y être fait prisonnier, employa toute la matinée à faire partir ses troupes et tout ce qui pouvait s'enfuir, avant que le passage ne lui fût totalement fermé. Il laissa tous ses pouvoirs au comte d'Urbna, grand chambellan de l'empereur d'Autriche, et sitôt que la retraite fui devenue absolument impossible sans courir les plus grands dangers à passer sous les canons de Masséna, le peu de troupes qui restaient en ville arborèrent un drapeau blanc. Il était midi, lorsque ce signal parut le 11 mai, et lorsque l'on vint aux avant-postes pour demander à capituler.

Le maréchal Lannes fit à l'instant cesser le feu, et l'on entra en pourparlers. Une députation des hauts fonctionnaires, du clergé, de la noblesse et des principales autorités, vint trouver l'Empereur à Schcenbrunn, pour lui demander d'accorder l'oubli du passé, la sûreté des personnes et des propriétés, et le réta-

bassement de l'ordre dans la ville , où la populace se livrait au pillage et à l'anarchie. La capitulation fut accordée et dressée suivant le désir de ces députés, et nos troupes prirent possession de la ville. Le 12 , à neuf heures, nos bataillons entrèrent avec ordre à Vienne , où ils remplirent à l'instant mémo l'office de protecteurs contre la populace, au lieu d'agir en conquérants. L'Empereur fit alors un ordre du jour à l'armée, dans lequel on trouve ces passages :

« Soldats! le peuple de Vienne, abandonné, veuf « et délaissé , sera l'objet de vos égards ; je prends ses » habitants sous ma protection spéciale. Soyons bons a pour les pauvres paysans, et pour ce bon peuple « qui a tant de droitsànotre estime; soyons sans or- « gueil de nos succès, et n'y voyons qu'un effet de la a justice divine qui nous emploie à punir l'ingrat et <i le parjure ».

L'Empereur se rappela qu'à la première invasion de 18013, la garde bourgeoise s'était comportée avec un ordre et une loyauté admirables; et cette fois encore il lui laissa ses armes pour concourir avec nous à la protection de ses concitoyens. Le général A.ndréassy, qui se trouvait encore, un mois auparavant, ambassadeur à Vienne, fut nommé gouverneur de la ville, où son caractère loyal et généreux avait pu être apprécié, et ce choix fut, pour les Viennois, une prouve des bons sentiments dont l'Empereur était animé pour eux.

Ainsi, trente jours seulement s'étaient écoules de-

puis que l'Empereur, paisible à Paris, où il donnait des fêtes, avait quitté cette résidence pour accourir se mettre à la tête de ses armées, vaincre, disperser trois cent mille ennemis, et s'emparer de leur capitale.

Le hasard, la fortune, n'entraient pour rien dans nos réussites miraculeuses; le génie de Napoléon, sa sagesse, sa prévoyance laborieuse et active, préparaient tout, combinaient tout; et s'il savait impérieusement se faire obéir, il savait encore mieux inspirer aux siens une confiance et un dévouement qui ne laissaient rien d'impossible lorsqu'ils agissaient pour lui , d'après ses indications. Notre Petit Caporal , se disaient-ils , a ordonné cela ; i! faut donc que je réussisse. Tel était le sentiment de confiance gravé dans le cœur de tous ses soldats, et ils répétaient gaiement le mot impossible, qu'il avait rayé de son vocabulaire.

La prise de Vienne n'était pourtant encore que le prélude de plus grands travaux qui nous attendaient. En se retirant, l'archiduc Maximilien avait brûlé le grand pont du Danube, et il ne nous était donc plus possible de nous établir sur les deux rives. Alors, la grande affaire de l'Empereur fut de préparer très promptement les moyens de traverser le fleuve , pour aller au-devant du prince Charles, qui arrivait avec toutes ses forces.

L'immense largeur du Danube, la rapidité, la profondeur de ses eaux, semblaient devoir rendre incroyable la réussite de ce projet audacieux; c'était

aussi l'opinion de l'ennemi, et cependant tout fut disposé pour l'entreprendre et l'exécuter promptemenl.

Déjà le 11, avant même que la ville ne fût prisr, le maréchal Lannes avait reçu l'ordre de faire occuper des îles du Danube , un peu au-dessus de Vienne, vis-à-vis Nusdorff, pour y établir un pont. Cinq à six cents hommes pénétrèrent dans ces îles; mais ils en furent repoussés , avec de grandes pertes , pur le général autrichien Nordman. Ce faible succès ranima la confiance de l'ennemi; et en augmentant la persuasion où il élait que nous ne réussirions jamais dans notre entreprise, il contribua peut-être à diminuer le nombre des obstacles que son armée aurait pu nous opposer les jours suivants.

Des reconnaissances furent faites à cinq ou six kilomètres au-dessous de Vienne; et le village d'Ebersdorff, vis-à-vis Aspern et Esling, fut désigné aux généraux Pernelli, commandant l'artillerie, et Bertrand, commandant le génie, pour l'établissement des ponts. Un petit ruisseau nous offrait une anse enfoncée et commode pour mettre nos pontons et nos bateaux à flot, sans qu'ils pussent être vus. La proximité de la ville nous permettait de tirer facilement de A'icnne toutes les ressources qui s'y trouvaient; et, dans le nombre des îles qui couvraient cette position, celle de Lobau, qui avait plus de huit kilomètres de circonférence, paraissait favorable pour établir tous nos préparatifs, dont on commença promptemcnt à s'occuper.

Pendant le peu de jours que le quartier impérial dut s'arrêter au palais de Schœnbrunn, en attendant que tout fût prêt, j'allai plusieurs fois à Vienne voir les curiosités de la ville, les statues de Canova et quelques anciens amis. Beaucoup des nôtres allaient porter des consolations à un grand nombre de jeunes femmes abandonnées dans la fuite précipitée des princes et des grands seigneurs de la cour et de l'armée. Mlles laissaient aux vainqueurs le soin d'essuyer les larmes que l'absence de leurs maris ou de leurs amis faisait couler.

J'allai visiter ces promenades tant vantées du Prater, et fus tellement enchanté de Ja beauté remarquable des arbres dont il est ombragé, que je retournai plusieurs fois m'enfoncer dans ces bois, pour y dessiner des études que j'ai conservées, et qui me rendent encore heureux lorsque j 'ai le temps de rouvrir mes vieux portefeuilles. Je me rappelle les délicieuses impressions que j'éprouvais dans ces solitudes, où le calme des forêts n'est interrompu que par le murmure des eaux et le gazouillement des oiseaux si amoureux au mois de mai. Cette fraîcheur, ce silence , contrastaient si bien avec le feu et l'agitation des combats, avec les tonnerres tout récents de la journée d'Ebersberg, que je me trouvais heureux de pouvoir les oublier dans cette paix profonde qui régnait autour de moi.

Depuis trois jours, je n'avais eu que quelques moments de repos, et déjà mes devoirs m'appelaient,

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à la construction des ponts que l'on établissait à Ebersdorff. .

D'abord, lepi'ince major-général m'y envoya pour activer les travaux, et pour lui rendre compte de eu mii pouvait être arrivé sur les chantiers. J'y passai la journée, et vers minuit, lorsque les travailleurs fatigués s'arrêtèrent un moment, je me mis en marche, par la nuit ta plus noire, pour rentrer à Schœnhrunn et rendre compte de ma mission. Je ne connaissais pas le chemin, aussi m'égarai-je longtemps dans des prairies marécageuses, que le Danube avait couvertes d'eau six semaines auparavant. Je ne voyais pas le sol sur lequel jetais engagé; mon cheval tremblait, et ses naseaux se gonflaient de colère en sentant la terre fléchir sous ses pas. Furieux, il résistait à l'éperon qui le pressait d'avancer, et, au milieu de ces luttes, la vase en s'enlr'ouvrant tout à coup, le fit abattre, et me laissa pendant un quart d'heure dans une position des plus pénibles. Mon heure, à ce qu'il paraît, n'était pas encore arrivée, et je me tirai de ce mauvais pas sans blessure. Je remontai sur le généreux animal qui avait voulu m'épargner cet accident. J'arrivai à Schœnhrunn à deux heures du malin; je réveillai le prince; je lui rendis compte des travaux; il s'habilla pour aller porter à l'Empereur des nouvelles du pont, et me congédia en disant ; « C'est bien ! allez changer de vêtements ; vous êtes couvert de boue ».

Ce fut dans cette même journée, si mal commen-

cée, que j'éprouvai encore «no de ces contrariétés, trop fréquentes à la guerue. où elles sont plus vivement senties que partout ailleurs. J'ai dit plus haut, qu'en parlant de Strasbourg, j'avais confié à un de mes domestiques, nommé Graf, mes trois plus beaux chevaux, que je venais de payer au juif Lévi cinq mille et quelques cents francs. Celui de ces chevaux qui avait coûté le plus cher et qui était blessé au pied, lui était plus particulièrement recommande'. Graf, tout heureux de la confiance que je lui motivais, me promis de s'en rendre digne. L'armée avait marché si vite, qu'il n'avait pu rejoindre nulle part. Je l'attendais avec impatience; et enfin, ce môme jour 16 mai, j'étais à diner avec nos camarades, lorsque ■je vis entrer Graf, avec la figure rayonnante du plaisir de me revoir. A son air joyeux, je devins tout heureux aussi de la bonne nouvelle que, sans doute, il m'apportait, et lui demandai s'il avait fait bon voyage. — Excellent! Monsieur. — Zéphir est bien rétabli, n'est-ce pas? — Ah! Monsieur, s'écrie-t-il avec bonheur, quel admirable cheval! tout le monde m'arrêtait pour le voir; et quelle excellente bête! — Ainsi, mon cher, il est bien guéri? — El Graf, toujours riant, me répond : — Ah! Monsieur, quel cheval! mais sa jambe s'est enflée par la marche, quel dommage! et il est mort à Stuttgard; je vous en apporte le procès- verbal. — Fort contrarié de la perte d'une monture si nécessaire dans ma position, je me hâtai de demander : — Qu'est devenue Sultane? —

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Sultane ! Monsieur, jamais on n'a vu une hôte si fière, si vigoureuse, et j'en apporte le certificat. Allez , Monsieur, elle m'a donné bien du mal; et elle a tant sauté , tant sauté , qu'elle s'est cassé la cuisse et que le vétérinaire l'a fait abattre. — Comment, comment! m'écrirai-je, abattre? — Oui, Monsieur, à Lintz, et voilà le certificat. — Alors, tout désolé en prenantle papier des mains de Graf, j'ajoutai tristement celte demande : — Et l'Alezan? — Ah! ah! Monsieur, l'Alezan! quel fameux cheval! quel courage! et fort comme un bœuf! j'en ai fait tout ce que j'ai voulu. Vous pouvez vous vanter d'avoir fait là une bonne emplette; il a mangé comme quatre, et il est gras; il faut voir!... — J'allais presque sourire etme consoler un peu, lorsque ce malheureux Graf, toujours content, toujours riant, ajouta : — Venez le voir par la croisée, Monsieur; il est là, sur la route, à cinquante pas de vous. Il fait si chaud ; il est tombé d'un coup de sang; je n'ai pu le saigner, et il est mort. — Imbécile ! que le diable t'emporte , avec tes éloges des défunts! s'écrièrent à la fois tous mes camarades. — Et moi, déjà fort accoutumé à ces sortes de mésaventures , lorsque j'avais envoyé si souvent mes équipages en Ilulie, en Espagne, en Pologne , je fis contre mauvaise fortune bon cœur, je cherchai d'autres chevaux et tirai de ma ceinture ce qu'il y restait d'or pour remplacer ceux-ci. Depuis lors, mes campagnes en Espagne, en Russie, en Saxe et sur le Rhin, m'ont vu perdre, de toute sorte de façons, plus de trente

HHMOinES DIT CÈHËHXI. I.EJEDNE. 21

autres chevaux, dont quatre ont été tués sous moi, et plusieurs onl été mangés par nos soldats, dans l'île de Lobau, en Russie et à Torgau, el le reste pris ou tué par le feu de l'ennemi, à Dennewilz, à Leipzig et à Hanau.

Une partie de l'armée s'était déjà rapprochée d'l£bersdoriï, et l'on avait envoyé des reconnaissances à dix lieues plus bas, jusqu'en face de Presbourg. Les généraux Pernetti et Bertrand avaient fait arriver tous les bois de charpente, les planches, poutrelles, madriers, pilotis, les fers, les ancres, les chaînes, les cordages, les bateaux, les nacelles, les pontons, les forges, les machines, les outils, etc., etc., que l'on s'était procurés en ville. Le chantier des travaux fut placé derrière un petit bois taillis qui les cachait à l'ennemi, et tout à côté du ruisseau sur lequel étaient aussi cachés tous les bateaux. Des centaines d'officiers , des milliers de soldats-ouvriers , traçaient , taillaient tous ces bois mal assortis et d'assez mauvaise qualité. Les pontonniers et les marins de la garde sillonnaient de nuit le fleuve sur des nacelles, pour en étudier les profondeurs et les points d'ancrage. Le nombre des ancres à noire disposition étant insuffisant, on y suppléa par des caisses à jour et chargées de boulets. Une activité extraordinaire était entretenue jour et nuit sur le chantier, et, dans la journée du 1U, les chevalets, les radeaux, les qu a Ire vingts à cent bateaux, les travées, les culées, tout enfin était prêt à cire mis en place en quelques heures. Des bar-

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ques élaieDt préparées pour jeter les avant-gardes sur la rive opposée, et des bateaux furent attachés deux à deux , en ponts volants , pour faire le service de va-et-vient nécessaire aux ouvriers. L'Empereur, ayant alors reconnu que les préparatifs élaient aussi avancés que les circonstances avaient pu le permettre, ordonna que les ponts fussent jetés , et de suite l'opération fut entreprise à l'entrée de la nuit. Déjà les eaux s'étaient élevées et commençaient à nous gêner et ù nous donner quelque inquiétude. Cependant, les bataillons de la division Molitor, traversant dans les barques à rames, s'emparèrent de l'île de Lobau, en échangeant quelques coups de fusil avec les Autrichiens.

Le 20, dans la matinée, les ponts étaient établis, et l'on communiqua librement avec l'île de Lobau. Le corps du maréchal Masséna y passa le premier; ensuite celui du maréchal Lannes, avec les chariots, chargés de pontons et batelets nécessaires pour traverser le dernier bras du Danube, qui séparait l'île de Lobau d'avec la plaine d'Essling, sur la rive gauche. Ce petit bras, de quarante à cinquante mètres de large, était assez profond , et le grossissement des eaux allait rendre rétablissement du dernier pont assez dillicile. L'endroit qui fut choisi pour le point de passage présentait une pointe fort avancée de la plaine vers l'île de Lobau. Ce terrain , saillant de notre coté, permettait à notre artillerie d'en battre facilement la surface par ses deux cotés, et de proté-

ger ainsi les troupes qui allaient débarquer sur l'autre rive.

Les troupes que l'ennemi avait devant nous n'étaient pas nombreuses; cependant, elles défendirent vivement le passage, et elles furent enfin repoussées par les bataillons que le général Molitor jeta sur la rive gauche, sous la conduite de M. de Sainte-Croix. Cet aide de camp du maréchal Masséna était digne en tout de seconder un tel général. Le courage à toute épreuve de ce jeune officier, son esprit vif et cultivé, sa figure et sa tournure charmantes, avaient beaucoup plu à l'Empereur, qui, voulant l'avancer, lui avait faitdonner la mission dediriger ces bataillons. Sainte- Croix, en marchant le premier, ne laissa aucune hésitation à ceux qui le suivaient, et tout réussit selon les désirs du maréchal.

Tandis que cette avant-garde éloignait l'ennemi, nos sapeurs du génie élevaient à la hâte, derrière les tirailleurs , au sommet de l'angle que nous occupions, un retranchement ou épaulement en forme de tôle de pont à couronne; et, derrière eux, nous travaillions sous les balles qui tombaient jusqu'à nous, et nous menions à flot nos bateaux pour établir le pont. Il nous restait peu de bois pour ce travail , et il fallut en couper dans l'île. Pendant ces apprêts, l'eau, en s'élevant, augmentait la vitesse du courant et ajoutait à nos difficultés. Néanmoins , ce petit pont de dix travées fut achevé dans la soirée du 20, et les troupes, parvenues dans l'île de Lobau , commencèrent à pas-

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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE. 3în

ser sur ]a rive gauche. Le reste de l'armée pressait sa marche , et pourtant n'arrivait que difficilement à travers ces longs défilés de ponts étroits et encore mal affermis, sur lesquels il fallait aller lentement et avec précaution.

Lorsque la division Motitor put commencer à passer dans la plaine d'EssIing, son avant-garde, conduite par Sainte-Croix, déboucha promptement en avant du petit bois qui cachait le point de passage; mais la cavalerie ennemie la fit reculer et rentrer dans le bois. Peu à peu, le nombre de nos troupes augmenta sur [aligne, et repoussa à son tour la cavalerie ennemie, qui se relira fort loin dans la plaine. Celle manœuvre nous fit croire que l'ennemi avait peu de monde à nous opposer, ou bien qu'il cherchait à nous attirer dans quelque embuscade ; l'on ne l'y poursuivit pas; seulement, notre cavalerie légère dépassa les deux villages d'Aspern et d'Essling, et s'y établit paisiblement pendant toute la nuit.

A minuit, l'Empereur était très incertain encore, ne sachant si l'armée ennemie était devant lui. Cependant, vers une heure, on-vint lui rapporter que l'on voyait à un grand éloigneraient sur les hauteurs à notre gauche , dans la direction de la Bohême , une immense ligne rougeàlre quïéclairait les nuages à l'horizon, et que ces feux no pouvaient être que ceux des bivouacs d'une armée considérable. Ce fut aussi l'opinion du maréchal Masséna, qui était monté au sommet du clocher d'Aspern pour mieux s'assurer du fait.

Toute cette nuit du 20, je restai au pont, fort occupe à le consolider et à faire passer les troupes qui allaient prendre dans la plaine leur ordre de bataille ; savoir : le corps de Masséna sur la gauche, vers Aspern; ensuite, celui du maréchal Lannes à droite, vers Essling, et la cavalerie du maréchal Bessïôres qui fut se placer entre ces deux villages. L'Empereur et sa garde arrivèrent ensuite avant le jour.

Le 21 mai, l'obscurité commençait à peine à diminuer, lorsque nos vedettes de cavalerie furent obligées de se replier devant les nombreux tirailleurs de l'armée ennemie, qui s'avançait au loin, sans que nous pussions encore la voir : c était plus de cent soixantedix mille hommes, dont soixante mille de cavalerie et trois cents pièces de canon qui se déployait en demi-cercle pour nous entourer.

Au point du jour, nous n'avions encore que vingtcinq mille hommes de passés, et déjà les tirailleurs étaient engagés sur toute notre ligne, qui occupait environ quatre kilomètres, depuis Aspern, Essling et Ebersdorff. Le Danube avait déjà grossi de plus de trois pieds, et rendait les ponts très vacillants. Nos soldats n'avaient de cœur à traverser sur ces planches remuées par des flots effrayants, que parce qu'ils étaient impatients d'aller se mettre en ligne avec leurs camarades qui étaient déjà attaqués, et dont ils comprenaient le danger. Une nombreuse cavalerie ennemie, soutenue par beaucoup d'artillerie, s'avança d'abord pour reprendre les trois villages

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que nous occupions. Eborsdorff étant trop écarté à notre droite, l'Empereur le lit abandonner avant qu'il fût attaqué. Ces troupes alors vinrent défendre Essling. L'artillerie ennemie, voulant nous déloger de cette position, cribla d'obus et de boulets les lignes de cavaieric que nous avions en avantd'EssIîng. Tous ces projectiles tombaient dans ce malheureux village, l'incendie s'y déclara bientôt. A notre gauche, le village d'Aspern était occupé par quelques bataillons delà division Molitor, et couvert de même par noire cavalerie. Une attaque bien plus considérable encore fut dirigée par les Autrichiens sur ce point ; des milliers d'obus mirent aussi le feu au village, et dès ce moment le maréchal Masséna s'aperçut, à la vigueur de cette attaqua, de l'intention do l'archiduc Charles > et de toute l'importance que l'ennemi allait altacher à la possession d'Aspern, par où il pourrait déboucher sur notre pont, le détruire et nous faire, ainsi qu'il l'espérait, prisonniers dans la plaine. Cette découverte suffit pour enflammer le génie de Masséna, et faire de lui le héros des deux terribles journées que nous allons raconter. Son exemple y a constamment triplé l'audace de ses dix mille soldats, et leur a fait repousser les efforts opiniâtres des trois corps d'armée qui se sont brisés cent fois contre nou3 pendant quarante-huit heures.

Cette hatnille de deux jours n'avait pour nous d'autre but que d'obtenir la paix en terminant la guerre. Elle ne fut point heureuse; mais aucune victoire n'a

m MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LE JEUNE.

été, pour nos armes, aussi glorieuse que cette résistance énergique et longue qui intimida des masses quatre fois plus nombreuses, pourvues abondamment des moyens de nous écraser, et qui les empêcha d'oser troubler notre retraite.

Une épaisse fumée noire sortait de l'incendie d'Aspern et nous enveloppait dans ses tourbillons , à travers lesquels le soleil, encore peu élevé sur l'horizon, nous apparaissait comme un globe de feu d'un rouge de sang qui donnait à la campagne une teinte écarlate. A l'aspect de ce phénomène, des païens superstitieux auraient tremblé ; nous autres, nous nous bornâmes à dire, en riant : l'affaire sera chaude! et elle le fut en effet.

Tandis que l'Empereur, dans la plaine en avant d'Essling, s'avançait lentement pour laisser à son armée le temps de le rejoindre, le corps du général Hiller cherchait à passer entre Aspcrn et le bord du Danube, pour arriver droit à notre pont; mais la division Molitor lui barra le passage et l'arrêta. Dans ce même temps, et vers dix heures du malin, un énorme bateau, détaché du rivage, fut entraîné par le courant, tomba sur l'un de nos grands ponts, le brisa, et la communication fut interrompue pendant plusieurs heures. La nouvelle de ce grave accident fut apportée à l'Empereur dans le moment où la manœuvre des Autrichiens sur Aspern se dessinait le plus clairement. Derrière la cavalerie ennemie, on voyait une colonne considérable d'infanterie s'avancer

sur ce point, et bientôt ce village fut enveloppé par une nuée de tirailleurs à pied. L'attaque fut alors tellement vive, que le général Molitor fut repoussé d'Aspern. Ces deux incidents fâcheux arrivant à peu près en môme temps, l'Empereur trouva prudent de ne point continuer à s'avancer dans la plaine ; et quoique ses troupes gagnassent beaucoup de terrain sur le centre, il ordonna de suspendre le mouvement et de se borner à se défendre en attendant des renforts. L'ennemi s'aperçut de ce temps d'arrêt, et parut avoir appris aussi notre événement du pont rompu. Dès co moment, il devint plus entreprenant, et pendant plusieurs heures, et sur toute la ligne, nous fûmes accablés par la canonnade épouvantable d'une batterie de soixante canons. Le corps de Rosemberg, protégé par cette artillerie, s'avançait hardiment sur nous. Le maréchal Lannes repoussait toutes les attaques avec la seule division Boudet. La cavalerie ennemie fournit alors avec vigueur plusieurs charges qui nous mirent en danger d'être rompus; mais ie vaillant général Lassalle, à la tête de noire cavalerie légère, tomba sur les Autrichiens, les mit en déroute, et la terrible batterie fut un moment forcée de se sauver au galop. Ce repos fut, pour nous, de courte durée sur le centre.

A la gauche, l'ennemi était entré dans Aspern ; il était indispensable de l'en déloger. Masséna dont tous les chevaux avaient été tués, se mit à pied, l'épéc haute, à la tête des grenadiers de la division Molitor,

rentra dans le village encombré d'Autrichiens, les en chassa en déroute, et les fit poursuivre jusqu'à six ou sept cents toises au delà du village. Mais iei on aperçut les masses considérables de Hiller, Bellegarde et Holicnzollorn qui s'avançaient vivement. Cette division ne pouvait alors, à elle seule, résister en plaine à tant de monde, et Masséna la fit rentrer et s'établir dans-Aspern.

L'ennemi, honteux apparemment de sa première défaite, revenait à la charge avec quatre-vingt mille hommes et plus de cent pièces de canon, qui furent bientôt dirigées sur ce village. Pour mieux assurer la victoire, l'ennemi avait imprudemment serré les rangs de ce torrent de troupes qui devaient tout renverser sur leur passage. Masséna s'aperçut de cette faute; et quoique son artillerie fût réduite à quelques pièces, il les fit diriger sur ces colonnes agglomérées, où tous ses coups firent d'affreux ravages, mais sans pour cela les arrêter. En peu d'instants, le village, "enveloppé de troupes, disparut au milieu des nuages de fumée des canons, de la fusillade et de l'incendie. Les combattants , étouffés par la fumée , croisaient la baïonnette sans se voir, sans reculer d'un pas; et c'est avec le plus violent acharnement que chacun attaquait ou se défendait, pendant plus d'une heure, sur les débris des maisons embrasées.

Pendant que celte scène horrible se passait sur notre gauche, où l'on devait aussi repousser le général Hiller, qui s'efforçait de pénétrer vers le petit

pont, l'Empereur apprit que l'on avait pu rétablir la communication par lo grand, et que les troupes recommençaient à arriver. Celte nouvelle fut connue promptement de tous les intéressés et ranima nos espérances; il était alors un peu plus de quatre heures.

Les corps réunis de Ililler. Bellegarde et Hohenzollern étaient parvenus à s'emparer de la moitié du village d'Aspern. Masséna tenait encore l'église et le cimetière, et combattait pour reprendre ce qu'il avait perdu. Cinq fois, dans moins de trois heures, il prit, et reprit le cimetière, l'église et le village, sans pouvoir se faire seconder parla division Legrand, qu'il devait maintenir en réserve pour couvrir la droite d'Aspern et pour empêcher l'ennemi de le déborder. Ainsi, réduit aux seules forces de la division Molitor, il put attendre l'entrée de la nuit sans abandonner sa position. Pendant cette lutte acharnée, Masséna, debout au pied des grands ormes qui sont sur la place de l'église, calme et indifférent à la chute des branches que les boulets et la mitraille abattaient au-dessus de sa tête, veillait à tout, et son regard et sa voix , sévères comme le quos ego du Neptune irrité de Virgile, semblaient imprimer à ceux qui l'entouraient une puissance irrésistible.

L'action n'était pas moins animée au centre. Le maréchal Lannes, avec la division Boudet, appuyéo au village d'Essling, occupait le front de notre armée entre Essling et Aspern; le maréchal Bessières, avec

uotre cavalerie, couvrait cette ligne, et l'Empereur, avec sa garde, en formait la réserve.

Le vent portait vers nous toutes les fumées d'Aspern,' leurs nuages épais nous couvraient d'une ombre noire, et par quelques éclaircies, le soleil nous prêtait encore sa triste couleur de sang, au moment où nous apprenions l'événement du pont rompu. Jusquelà, nous avions repoussé, comme je l'ai dit, les charges de la cavalerie ennemie, et mis on fuite les soixante pièces de canon qui nous accablaient; mais alors, nous fûmes forcés d'atlcndre que la communication fut rétablie pour continuer nos attaques; l'ennemi put revenir sur ses pas. L'archiduc attaqua de nouveau le village d'Essling, défendu par le maréchal Lannes, et ne put y pénétrer ; sa cavalerie hongroise se précipita plusieurs fois sur celle du maréchal Bessières, et, chaque fois, elle fut mise en désordre et repoussée au loin par les divisions de cavalerie des généraux Lassalle et Espagne. En peu d'heures, cette dernière division, lancée au galop sur des carrés qu'elle rompit, passa plusieurs fois à travers les rangs ennemis et ramena quatorze carions. Ce fut en enlevant ces pièces que le général Fouler fut tué à la tête de sa troupe ; et c'est en les ramenant que le général Espagne fut emporté par un boulet. L'archiduc n'ayant pu forcer le maréchal Lannes ni le général Boudet dansEssling, Masséna (il avancer de nouveau une masse d'environ quatre-vingt-dix mille hommes et déploya devant nous deux cents pièces de canon.

Nous devons rendre grâces aux artilleurs autrichiens qui, par peur ou par maladresse, nous ajustaient assez mal dans ce moment, où ils paraissaient se presser beaucoup. Je me trouvais souvent à côté de l'Empereur, à la gauche d'Essling, pendant que ces terribles projectiles tombaient sur le centre de son armée ; je lisais sur ses traits l'expression d'un calme imperturbable pour ce qui le regardait luimême; mais, en même temps, j'y voyais les mouvements de la sollicitude la plus vive pour ceux que la redoutable balistique atteignait autour de lui : ce bruit des boulets, frappant, à cent pas derrière lui, sur les hauts bonnets à poil, sur les baïonnettes, dans les poitrines de sa garde, paraissait lui déchirer le cœur; il tardait à l'Empereur de conjurer cet orage. Enfin, la communication des ponts rétablie lui amena une partie de la division de grosse cavalerie du général Nansouty.

A mesure que ces régiments de cuirassiers pren aient leur ordre de bataille, on entendait le bruit des boulets qui brisaient les casques, les cuirasses, et l'on voyait ces valeureux cavaliers serrer froidement leurs rangs sans s'effrayer, attendre avec calme, le signal de charger.

11 était sept heures, le soleil allait disparaître, et l'ennemi semblait prôt à nous déborder par notre droite. Le maréchal Bessières, encore tout animé par les charges extraordinaires qu'il venait de fournir, obtint de l'Empereur l'ordre de donner avec cette di-

vision de cuirassiers pour éloigner l'ennemi avant la

nuit.

L'Empereur voulait attendre encore pour porter un coup plus décisif avec ce qui lui arrivait de troupes fraîches, impatientes de combattre; mais la douleur de perdre tant de monde en restant en place, le détermina à ordonner de former trois colonnes avec trois régiments (le cuirassiers , et de les lancer au trot vers les directions où l'artillerie ennemie nous inquiétait le plus.

Alors, le maréchal Bessières, le général Saint- Germain , le colonel Margaron , et leurs cuirassiers , se portent en avant, et, par plusieurs charges des plus hardies, mettent en fuite les batteries ennemies et repoussent au loin les corps d'infanterie et de cavalerie qui s'avancent pour les défendre. Aussi restés maîtres du terrain, et, débarrassés de l'ennemi de ce côté, nous vîmes cesser le combat vers les huit heures , à l'entrée de la nuit.

Sur notre gauche, l'action était loin d'être terminée : la bataille continuait épouvantable dans les rues et derrière les murs du village d'Aspern. L'ennemi, irrité de la résistance que si peu de troupes opposaient à ses masses, triplait ses efforts pour nous renverser avant la nuit; déjà Ton ne se battait plus qu'aux clartés de l'incendie. L'histoire de nos guerres ne fournit rien de semblable à ce long acharnement, où nos troupes, rebutées par les difficultés sanscesse renaissantes, par la fatigue et par la vue

Digitizod ti/Coogli

de tant de cadavres, n'étaient ranimées que par l'exemple et l'énergie de Masséna et de ses officiers. Le général Molitor avait perdu la moitié de son monde, et l'ennemi arrivait de tout part. Dans .cette affreuse position, le combat se prolongea jusqu'à onze heures du soir, et nous restâmes enfin maîtres d'Aspern et de toute la ligne tirée de ce village à celui d'Essling. A cette heure avancée de la soirée, la division Carra-Saint-Cyr put arriver pour appuyer la gauche de Masséna, et le tirer d'inquiétude sur les entreprises du général Ililler. L'ennemi se retira pour établir ses bivouacs à quatre portées de canon en arrière. Le silence se rétablit, et ne fut interrompu que par quelques coups tirés de loin pour entretenir la vigilance des sentinelles. Dans cette nuit redevenue calme, les colonnes de flammes des incendies d'Aspern et d'Essling montaient majestueusement à droite el à gauche de notre camp, comme pour éclairer le terrain sur lequel nous avions à nous préparer pour le lendemain. Les pontonniers étaient occupés à réparer les avaries occasionnées par l'accroissement du tleuve et par les objets flottants qu'il chariait dans nos cordages. Nos sapeurs du génie travaillaient à augmenter les reliefs de la tète de pont. L'Empereur et le quartier impérial vinrent, près d'eux, s'étendre sur l'herbe, et prendre quelques moments d'un repos interrompu souvent, pour activer le passage des troupes.

Pendant cette nuit du 21 au 22 mai , le corps des

grenadiers du généra! Ou di no t , la division Sainl-Hilaire, une partie de la garde, plusieurs régiments de cavalerie légère, de l'artillerie, des munitions et des vivres , traversèrent les ponts sans discontinuer, en bravant les plus grandes difficultés, et nous fûmes occupés à placer ce peu de troupes, suivant les ordres de l'Empereur, sur un terrain que nous avions eu le temps d'étudier. Rien ne nous parut admirable comme le sentiment de bonheur avec lequel ces troupes se hâtaient d'arriver au secours de leurs camarades.

Le 22, à trois heures du matin, la canonnade de l'ennemi se fit entendre tout à coup, sur toute la ligne, et nous remit sur pied bien avant le jour. A quatre heures, ses colonnes reparurent en ligne d'un bout à l'autre de notre front, qu'elles dépassaient de beaucoup, et la bataille recommença. L'audace et le savoir pouvaient seuls nous tirer d'affaire contre des forces aussi supérieures; l'un et l'autre ne manquèrent ni à l'Empereur, ni aux siens, et son parti fut bientôt pris d'attaquer sur le centre pour diviser l'armée ennemie , écraser ensuite l'une des ailes à notre droite, et s'assurer ainsi la victoire sur la seconde aile ù notre gauche. Nous allâmes porter ses ordres en conséquence.

J'eus à me rendre si souvent du champ de balaille aux ponts, et des ponts aux avant-postes, où je retrouvais l'Empereur pour lui faire part de ce qui se passait, que je pus voir sous des aspects multiples cette terrible journée.

La forme du terrain de la bataille pouvait être comparée à un immense éventail déployé , ayant le Danube pour côtés et le pont placé à la virole. L'armée française était sur la petite courbe intérieure de l'éventail que forme la séparation de la feuille et des brins; l'armée autrichienne arrivait à nous par tous les points du grand demi-cercle de la feuille terminé à droite par Easling et à gauche par Aspern.

Le maréchal Lannes, placé comme la veille, défendait Essling avec la division Boudet, ayant à sa gauche la division Saint-IIilaire, et le général Oudinot avec le corps des grenadiers ; la cavalerie du maréchal Bessiéres, les cuirassiers de Nansouty et une partie de la garde étaient entre Saint-IIilaire et Masséna, qui occupait Aspern, avec la division Legrand et celle de Carra-Saint-Cyr qui l'appuyait à sa gauche ; Molitor, qui avait tant souffert le 21, était placé en réserve derrière Aspern , avec le peu de monde qui lui restait ; quelques troupes, arrivant encore peu à peu. attendaient en réserve au débouché de la téte de pont. Sur la rive droite du Danube, le maréchal Davout, le grand parc d'artillerie, les munitions et tous les autres corps de l'armée se pressaient à l'entrée des ponts avec l'espoir de passer.

L'armée ennemie en s'avançant manœuvrait encore comme la veille, marchant avec hésitation et en faisant de continuels feux d'infanterie et d'artillerie : elle semblait être intimidée par la résistance extraordinaire qu'elle avait rencontrée.

m MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE.

En voyant l'ennemi occuper un si grand développement de sa droite à sa gauche. l'Empereur devint certain qu'il le trouverait faible sur tous les points où il l'attaquerait; et fatigué de la terrible canonnade, qui devenait plus meurtrière à mesure qu'elle se rapprochait de nous, il ordonna à toute sa ligne de marcher, et au maréchal Larmes de percer vivement sur le centre des Autrichiens, dont une partie pénétrait déjà dans quelques maisons à la droite d'Essling, et dont l'autre aile attaquait Aspern avec fureur.

A peine faisait-il jour, que le mouvement du maréchal Liinnes commença, en laissant d'abord le général Boudet à sa droite pour défendre Essling. et formant ses autres divisions en colonnes par régiments ; plaçant ensuite la cavalerie en seconde ligne, il marche fièrement dans cet ordre et ne tarde pas à aborder l'ennemi. Le général Saïnt-Hilaire et le 57 e régimentsont en tête; le corps d'Oudinotetles autres colonnes viennent les appuyer. Tout fléchit et se retire devant eux. Puis, continuant à pousser l'ennemi très vivement, les Autrichiens sont mis dans un grand désordre qui gagne insensiblement toute la ligne. Après quelques instants, l'armée autrichienne est enfoncée et se retire dans plusieurs directions divergentes. L'archiduc Charles croit alors que toute l'armée française est parvenue à passer les ponts pendant la nuit et qu'elle est devant lui ; il perd même un instant l'espoir de rallier son armée. Cependant, avec des efforts

de courage, en payant de sa personne avec le plus ;:rand mépris de la mort, il ramène au combat plusieurs corps qui s'en éloignaient; il reprend le drapeau d'un de ses régiments, celui du colonel Zack, et vient le planter presque dans nos rangs. Vains efforts! tout ce qui revient à la charge est pris ou renversé. Des drapeaux, des canons, cinq cents hommes sont à l'instant emmenés prisonniers, tous les aides de camp de l'archiduc sont tués ou blessés autour de lui. 11 parvient cependant à reformer de nouvelles lignes ; mais le général Oudinot les a bientôt enfoncées et les repousse vivement en continuant d'avancer.

Le maréchal Bessières alors, à la tète de plusieurs colonnes de cuirassiers, fait traverser les intervalles de nos divisions, et fournit plusieurs charges sur l'infanterie et sur la cavalerie des Autrichiens. Notre cavalerie jette le désordre dans leurs rangs et parvient sur leurs derrières jusqu'au village de Brciteulée, où s'était trouvé, une heure auparavant, le quartier-général du prince Charles. Ce fut dans l'un de ces chocs de cavalerie, conduits par le général Du- ■rosnel. aide-de-camp de l'Empereur, que nous perdîmes cet officier- général. Son cheval ayant été tué dans la mêlée, il fut fait prisonnier. Longtemps nous le crûmes mort; mais au moment où nous le regretlions, la paix nous le rendit. Ce fut par lui que nous apprîmes combien l'armée ennemie avait été jetée en désordre, et combien l'archiduc avait été admirable de

310 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJ1ÎUKË.

courage et de dévouement, dans ce moment critique où nos troupes avaient divisé l'armée autrichienne en deux parties , et s'avançaient rapidement et avec enthousiasme dans la plaine, au cri de : Vive l'Empereur !

Ce joyeux signal de la victoire retentissait sur toute notre première ligne, et rendait jalouse la seconde qui n'avait pu donner. Essling était momentanément délivré des attaques de Rosemberg. Masséna avait repoussé Bellegarde. La garde peu nombreuse encore, et toujours en réserve, s'était avancée dans la plaine pour appuyer les divisions engagées avec l'ennemi. L'Empereur tempérait l'ardeur du maréchal Lannes, qui pressait le pus en avant des siens: il recommandait aussi au général Oudinot de ralentir les attaques, pour laisser à sa grosse cavalerie le temps d'arriver avec les quarante mille hommes du maréchal Davout, dont quelques troupes commençaient à paraître. Déjà l'Empereur assignait au corps de ce maréchal sa place au centre de la bataille, afin de pouvoir écraser, l'une après l'autre, les deux ailes de l'ennemi, dont le centre et l'aile droite étaient déjà en déroute. 11 n'était encore que sept heures du matin, et tout promettait la plus glorieuse issue pour cette journée. Le ciel même, assez calme encore, nous semblait favorable; mais la Providence allait mettre dans ce moment noire courage à de plus rudes épreuves.

Une suite de beaux jours très chauds, dont nous

nous réjouissions depuis un mois, avait occasionné la fonte prématurée des neiges, et les crues périodiques du Danube, qui, dans les années ordinaires, n'ont lieu que vers la mi-juin. Ainsi, l'accroissement imprévu des eaux nous avait paru jusqu'à ce moment n'être l'effet que d'un orage passager, qui ne pourrait nuire longtemps- à nos projets. Cependant, au lieu de diminuer, le débordement s'étendait sur tout le long parcours du Danube, et le vent, qui soufflait avec force dans le sens du courant, grossissait les ilols et détachait sur les deux rives tous les objets soulevés par les eaux : des arbres, des meules de fourrages, des trains de bois, des bateaux, étaient emportes, et tombaient violemment sur les cordages mal affermis de nos grands ponts, les brisaient en entraînant les ancres, dont la grosseur était insuflisanle pour résister à de si grands efforts. La vitesse du courant était devenue effrayante, et à sept heures nos hardis pontonniers et marins de la garde, après avoir fait tout ce qui était humainement possible pour empêcher l'événement, désespérèrent de maintenir et do ['établir la communication rompue par le brisement d'une des travées du grand pont. Un aide de camp du général Bertrand vint apporter cette fatale nouvelle à l'Empereur, au milieu do ses succès, et lui annoncer que l'état du fleuve et celui de nos bateaux ne permettaient plus, décidément, de compter sur le passage des soixante-dix mille hommes qui attendaient sur la rive droite.

Ce terrible contre- temps arriva comme un coup de foudre, mais l'Empereur le reçut avec résignation. Le prince major- général et le maréchal Lannes reçurent également celte nouvelle sans faire entendre un seul mot de découragement, et en dissimulant la douloureuse impression qu'ils en ressentaient. Nous nous parlions à l'oreille de ce désastre , en nous gardant de l'ébruiter; mais nous ne voyions pas sans abattement s'échapper nos seuls moyens de conserver la victoire- L'Empereur m'envoya vite aux ponls pour vérifier de quelles ressources on pouvait encore disposer, soit par des bateaux à rames, soit par des ponts volants, pour faire passer encore du monde et des munitions.

L'Empereur, ayant devant lui l'ennemi en déroute, se vit obligé de donner au maréchal Lannes l'ordre de s'arrêter et de prendre position, en s'appuyant sur la droite à Essling, et sur la gauche à un pli du terrain qui se dirigeait vers Aspern et le liait à Masséna.

Dans les combats que nos régiments et notre artillerie avaient soutenus, depuis trente heures, les munitions d'artillerie et d'infanterie avaient été consommées en grande partie, et celles que portait notre parc d'artillerie de réserve ne pouvaient plus arriver. Notre feu dut alors se ralentir pour prolonger la durée de ce qui nous restait de poudre et de boulets. L'ennemi put le remarquer; mais ce qui lui ouvrit les yeux sur notre position critique, ce fut le mouvement de concentration de notre armée qui, en

cessant de poursuivre les Autrichiens lorsqu'ils n'offraient plus de résistance, se mettait prudemment sur la défensive, et ne leur laissait aucun doute sur l'événement imprévu qui nous arrivait. Les espions autrichiens, placés sur les hauteurs du Bisamberg, voyaient tout ce qui se passait à nos ponts, et en rendaient compte à chaque instant à l'archiduc, qui apprit ainsi que nos ponts étaient rompus.

Ainsi , l'archiduc Charles , se trouvant d'abord très étonné de notre halte , et rassuré ensuite , au moment où il croyait tout perdu , mit tous ses soins a arrêter ses fuyards, à reformer ses lignes et à les ramener au combat. Son immense artillerie, qui se sauvait de peur d'être prise, revient sur ses pas, cl sa cavalerie, enhardie par le repos qu'on lui laisse, reparait sur la ligne et tente quelques charges qui, restent sans effet.

L'Empereur ayant ordonné au maréchal Lannes de reprendre peu à peu sa première position , le général Saint-Hilaîre, qui était le plus avancé, reforma ses colonnes pour se retirer; et pendant cette manœuvre, il fut assailli et enveloppé quelque lumps par le feu de toute l'artillerie ennemie , qui reparaissait au nombre de plus de deux cents pièces.

Sous celte pluie effroyable de boulets et de mitraille, le corps d'armée du maréchal Lannes se reployait lentement, et, par leur attitude , intimidaient encore l'ennemi , qui , n'osant pas les aborder de près t cherchait à les accabler de loin. Le brave général

Saint-Hiîaire , l'une des gloires de l'armée, et qui, par dévouement à l'Empereur qui le chérissait, faisait depuis longtemps la guerre avec une blessure ouverte; Sainl-Hilaire , aussi remarquable par son esprit que par ses talents, fut, dans cette circonstance, un de nos nombreux amis moissonnés par la mitraille ; on le porla mourant au milieu de nous.

Avec ce calme et ce sang-froid dont le maréchal I.annes paraissait s'embellir au milieu du danger, il vint prendre , à la tète de ses troupes , la place de son ami Sainl-Hilaire qui venait de tomber, et leur communiquant toute sa sérénité, il leur rappela, en riant, qu'à Marengo il les avait de même conduits en retraite sous un feu semblable des Autrichiens, et que la journée avait fini par une brillante victoire. « Allons, allons, amis! l'ennemi ne vaut pas plus, et nous ne valons pas moins qu'à Marengo! » Marchant tranquillement à pied au milieu des siens qui partagent sa confiance , le maréchal fait plusieurs fois rebrousser chemin à quelques charges de cavalerie qui essaient de l'attaquer. Il vient ainsi prendre position à un pli de terrain qui s'étend d'Essling à Aspern, l'un et l'autre de ces villages étaient toujours occupés mais fortement menacés, parce que l'archiduc, se voyant si vigoureusement attaqué sur le centre, avait ordonné à ses ailes de renouveler leurs efforts sur Essling et Aspern, dans l'espoir d'arrêter l'impétuosité du mouvement du maréchal Lannes.

Dans ce moment, d'autres soins m'ayant appelé

aux ponts, je n'ai pu suivre les opérations du champ de bataille.

Le spectacle que m'offrirent les ponts n'inspirait pas des émotions moins vives que celui du champ de bataille; c'était l'eau, débordée qui détruisait les hommes, leurs travaux et leurs espérances. Je n'avais pu arriver aux ponts qu'en traversant l'île de Lobau, où tous nos blessés épars dans les broussailles étaient venus se traîner pour chercher des secours. Grand Dieu! quels secours! partout la scie et le fer tranchant les membres aux mourants pour leur sauver la vie! partout l'amphithéâtre sanglant des l'ercy, des Larrey, ces hommes aux cœurs sensibles et compatissants, mais cruels par charité. Ah! quel dégoût on prendrait de la gloire, s'il fallait, pour la chercher, traverser toujours ces prairies couvertes de membres séparés de leurs corps, ces lieux affreux do mutilation et de dissection qu'on appelle à l'armée l'ambulance. Mais, heureusement, les brillants résultats de la victoire que l'on espère nous font bien vile oublier le triste tableau des douleurs à braver pour l'obtenir.

Ces ponts , aux travaux desquels j'avais concouru , que je croyais solides, que j'avais vus en ordre et traversé vingt fois; ces ponts étaient détruits, et je n'en retrouvais plus que les débris, accrochés avec peine çà et là, pour les soustraire au courant. De place en place, cinq ou six bateaux tenaient encore ensemble; ailleurs, une douzaine; mais partout sans

suite, avec des espaces considérables totalement interrompus. Les eaux, de huit pieds plus hautes et d'un tiers plus larges que je ne les avais laissées, roulaient leurs flots d'une manière effrayante , et chariaient un grand nombre de corps flottants. Partout où les cordages des ancres résistaient, les amarres devenaient trop courtes, et le bateau, cédant à l'effort, s'emplissait d'eau et s'engloutissait. Nos hardis marins et pontonniers cherchaient à porter remède aux plus pressants dangers; mais leurs nacelles étaient lancées dans les cordages, où elles s'embarrassaient , et plusieurs disparurent avec leurs pilotes . par le choc qu'ils ne pouvaient éviter. De grands bateaux et des trains de bois, arrivant avec la vitesse du grand trot d'un cheval, tombaient en travers suites parties intactes du pont. Le fleuve, entravé dans sa marche, s'enflait à l'instant même, et ses vagues énormes, cabrées contre l'obstacle, retombaient en s'iicouiant avec un sifflement et un bruit de tonnerre. Enfin, pour comble de malheur, un grand moulin à. eau , bâti sur deux bateaux, fut détaché, tout exprès, de ses amarres par des Autrichiens qui y avaient mis le feu en le livrant au courant. L'aspect et l'arrivée do cette immense machine enflammée, jetant des flocons de fumée noire de goudron, augmenta nos inquiétudes pour ce qui nous restait de bateaux. Aussitôt, et avecune témérité admirable, plusieurs de nos marins s'élancèrent sur de frêles batelets pour aller à la hâte jeter des ancres, et attacher des amarres et des chai-

nés à cet affreux brûlot flottant, que l'on croyait être chargé d'artifices prêts à éclater comme une machine infernale. Il fallait à tout prix l'empêcher de tomber sur nos bateaux et de les embraser. L'on n'y réussit pas complètement, car le feu prit à plusieurs pontons; et cependant les courageux efforts de nos marins et des sapeurs du génie ne restèrent pas sans effet, puisqu'ils parvinrent à détourner ce foyer de flammes et à le faire glisser vers un espace ouvert où la travée était emportée. J'étais rapproché de ce brasier ilottant de manière à le toucher, lorsqu'il passa près de moi. Alors, les ouvriers et moi, repoussés par la chaleur excessive, nous eûmes peine à résister à un mouvement de terreur, en nous voyant aux prises en même temps avec le feu et l'eau.

Déjà les eaux avaient, en grossissant, couvert le sol de quelques-unes des forêts des îles du Prater, et les troupeaux de cerfs qui les habitaient avaient passé sousnos ponts en se sauvant à la nage. Tandis qu'on employait tous les moyens pour éteindre nos bateaux enilammés, un de ces troupeaux vint encore à passer, et nos soldats, toujours prêts à s'amuser au milieu des plus pressants dangers, lancèrent des cordages à ces pauvres fugitifs, au nombre d'une vingtaine. Un cerf et deux biches, transis de froid et de peur, furent hissés à bord et descendus vivants dans le bateau. Le cerf aux bois aigus, cet animal si fier, si plein d'énergie, si menaçant dans tout autre moment, restait ici immobile et tremblant; et ses yeux,

où ruisselaient de grosses larmes, semblaient avoir le triste pressentiment du sort qui attendait un gibier si précieux, capturé fortuitement.

Je reconnus facilement l'impossibilité où l'on était d'établir un service de bateaux à rames , pour passer des troupes et des munitions, que la dérive aurait entraînés à l'ennemi. Pour les nacelles, l'inconvénient de la trop grande dérive n'était pas invincible; mais, pour les gros bateaux, ils étaient emportés si vite à de si grandes distances, qu'ils dépassaient, malgré les rameurs, le terrain de l'île de Lobau, et alors nos marins ne pouvaient éviter d'être jetés au loin sur la rive gauche occupée par l'ennemi. Le danger n'était pas le même en allant de l'île de Lobau à la rive droite, parce que nos troupes bordaient cette rive jusque devant Presbourg, et les bateaux dérivés ne risquaient plus d'être pris. L'emploi des ponts volants fut encore moins possible; le courant était beaucoup trop fort. Cependant on mit en œuvre tous les moyens nécessaires pour évacuer petit à petit au moins autant de blessés qu'il se pourrait. Le général Bertrand, ses officiers et ses troupes du génie, employaient leur savoir et leur ardeur à diminuer ces désastres, à écarter les nouveaux brûlots qui arrivaient, et à sauver nos matériaux établis au bord de l'eau.

C'était avec de bien vifs regrets que je revenais annoncer à l'Empereur qu'il ne pouvait plus compter sur l'arrivée de l'armée. Pendant mon absence, le combat, toujours très animé, s'était beaucoup rappro-

ché de nos deux villages Aspern et Essling. Les efforts de l'ennemi étaient encore les mêmes sur Aspern; maïs ils étaient doublés, triplés même, sur Essling. Déjà beaucoup de nos canons étaient démontés, et d'autres, devenus inutiles, étaient ramenés après avoir épuisé leurs munitions ou perdu leurs attelages, que l'on ne pouvait renouveler. L'Empereur n'ayant pas de nouvelles troupes de ligne à opposer aux masses qui revenaient sur leurs pas pour accabler le maréchal Lannes et le général Oudinot , eut enfin recours à sa garde. Placée derrière l'Empereur, elle souffrait beaucoup du feu continuel dont l'intensité devenait insupportable depuis plusieurs heures , et il lui tardait d'en venir aux mains, On vit alors s'engager un nouveau combat de la manière la plus héroïque.

L'Empereur ordonna au maréchal Bessières de se porter, avec des cuirassiers et la cavalerie de la garde, sur les masses qui s'approchaient, et d'y donner tète baissée; bien moins pour leur arracher la victoire, que pour les rompre et pour sauver l'armée. Tandis que le maréchal Bessières, à la tête de cette cavalerie, renverse plusieurs parties des colonnes autrichiennes, l'archiduc Charles amène bravement sa troupe d'élite, sa réserve de grenadiers hongrois, qui s'avance sans tirer jusque sur nos pièces; mais un feu terrible à mitraille les force un moment à s'arrêter. L'archiduc les excite et les pousse en avant. Alors les grenadiers d'Oudinot. jeunes, presque imberbes,

repoussent encore une fois et font reculer ces vieilles moustaches hongroises si bien cirées et retroussées en cornes menaçantes. L'archiduc les fait soutenir par sa cavalerie, qui tombe à l'improviste sur la nôtre et la pousse vivement. Nos cavaliers en retraite se sauvent par les intervalles entre nos lignes d'infanterie, dont la cavalerie qui les poursuit reçoit alors le feu à bout portant. Cette vive surprise, qui en abat un grand nombre, arrête enfin les efforts que l'archiduc faisait sur le centre, et le décide à laisser le maréchal Lannes un moment en repos.

Mais à Essîingles choses marchaient plus vivement. Les troupes du général Boudet, épuisées de fatigue, avaient été réduites à évacuer le village ; il était de trois à quatre heures. L'Empereur, prévoyant à quels malheurs pouvait nous entraîner la perte de cette position pour le reste de la journée, ordonna à son aide de camp, le général Mouton, d'aller promptement, avec les quatre bataillons de fusiliers de la jeune garde, reprendre Esslïng et, au général Rapp, aussi son aide de camp, d'aller, avec les bataillons de chasseurs à pied de la garde, soutenir le maréchal Masséna à Aspern. Dans le moment où ces deux ofciers généraux étant l'un à droite et l'autre vers la gauche, prenaient la direction ordonnée, un aide de camp du maréchal Bessières, M. Alexandre de Laviile, rentrant de la bagarre de cavalerie où il venait de se trouver, rencontre le général Rapp, lui fait voir l'immense colonne ennemie qui se porte sur l'Ess-

ling, et lui dit : « Le général Mouton va être écrasé, si vous ne le soutenez pas ». En effet, le danger imminent était très visible. Rapp hésite un instant entre l'obéissance et le désir de sauver son collègue; mais, pressé par M, de Laville, il marche sur Essling. Alexandre de Laville aussitôt. porte ce détail à l'Empereur, qui s'irrite d'abord du changement de direction que l'on a osé prendre; plus tard, il récompensa par des grades l'initiative que l'on avait prise avec succès.

Les ennemis occupaient déjà tout le village d'Esslïng. Le général Mouton y pénètre* malgré eux, à la baïonnette, et rentre dans les murs incendiés de la Grande Ferme que le général Boudet avait défendue longtemps, et qu'un bataillon hongrois tenait maintenant. Un autre corps hongrois, qui se retranche dans le cimetière, y est enlevé d'assaut par le général Gros, de la garde impériale. Ce général n'a pas assez de monde pour faire emmener les prisonniers; les garder était dangereux. Ainsi, réduità une dure extrémité, il ne fait quartier à personne, et sept cents Hongrois sont passés au fil de l'épée sur l'es tombes: après quoi, deux corps delà garde, ayant pris dans ce village une attitude aussi imposante que 1'allaque avait été terrible, et l'ennemi se trouvant rebuté par tant de- pertes d'hommes, n'osa plus nous aborder et cessa d'avancer sur ce point, mais continua de nous cribler de boulets. Cette pluie de fer si meurtrière tombait aussi sur les deux corps

352 MÉMOIHIÎS DU GÉNÉRAL LEJEUNIÎ.

de la garde qui avaient été maintenus en réserve, et qui perdirent cependant plus de monde que s'ils avaient été engagés. .L'Empereur, admirant leur courageuse impassibilité au milieu de ce feu terrible, où lui-même resta exposé pendant deux jours, voulut leur rendre justice, et leur donna, au bulletin de la bataille, les éloges suivants : « Les tirailleurs, « sous les ordres du général Curial, firent leurs pre- « mières armes dans cette journée , et montrèrent de « la vigueur. Le général Dorsenne, commandant la « vieille garde, la plaça en troisième ligne, formant « un mur d'airain, seul capable d'arrêter tous les ef- « forts de l'armée autrichienne ». Ce général Dorsenne était, sans contredit, le plus bel homme de l'armée. Amoureux de sa toilette, mais surtout de ses beaux cheveux noirs et bouclés, il donnait beaucoup de temps à sa parure, ce qui ne l'empêchait, pas plus que Murât, son émule en ce genre, d'être, comme lui, l'un des plus vaillants militaires de la France. Ses vieux soldats imitaient sa belle tenue, qui donnait à celte vieille garde un éclat si remarquable et digne de faire époque.

Dans ce moment où , de part et d'autre , les troupes cessaient de se poursuivre, et où il semblait que l'archiduc, craignant peut-être le danger qu'il pourrait courir à se montrer plus entreprenant, se disposait à nous faire, comme l'on dit, un pont d'or, pour assurer notre retraite qu'il devait désirer, on vint dire au prince major- général que le pont du petit bras

était rompu. Il m'envoya aussitôt y porter remède ; la chose était difficile. Cependant, à force de cordages, de chevalets, de poutrelles et de liteaux en travers des madriers, je parvins à rapprocher les pontons et à consolider pour quelques moments encore notre seul moyen de rentrer dans l'Ile de Lobau. Je portai cet avis à l'Empereur, et il m'ordonna d'aller trouver le maréchal Lannes pour savoir combien de temps encore il pourrait garder sa position. Quand j'arrivai près de lui , ses chevaux étaient tués , et je le trouvai assis avec quelques officiers derrière un pli de terrain qui couvrait le corps à hauteur de la ceinture, ayant encore entre l'ennemi et lui environ trois cents grenadiers, faible reste de la valeureuse armée avec laquelle il défendait la position depuis le matin. Quelques traverses en bois, servant de barrières pour limiter les propriétés, garantissaient contre les charges de la cavalerie ce peu de fantassins épars en tirailleurs. I,e maréchal me répondit : « Je n'ai plus que ce peu d'hommes que vous voyez ; nous tiendrons jusqu'au dernier; mais ils n'ont plus de cartouches, et je ne sais où m'en procurer ». Ensuite le maréchal, contrarié de me voir exposé à la mitraille qui sillonnait la crête de l'épaulement dont il s'abritait, me fit descendre de cheval pour s'informer un moment de ce qui se passait sur les autres points , et me rappela qu'à Saragosse, où nous nous étions trouvés ensemble, assis à la tranchée, dans une situation tout aussi critique, trois mois auparavant, la ville s'était

XÉHOIBES DU GÉNÉRAL LEJEIINE. 23

354 MEMOIRES DU GÉNÉRAL LliJEUNE.

rendue à pareil jour. « Eh! me dit-il , que de choses nous avons faites depuis ce lemps-là! » Je laissai près de lui un de mes jeunes camarades, M. de Septeuil, bel oflicier que la guerre a mutilé depuis, et je repartis pour porter à l'Empereur ces paroles : « Je tiendrai jusqu'au dernier ». A mesure que je m'éloignais, la mitraille, divergeant davantage, me couvrait de la poussière qu'elle soulevait, et me laissait fort incertain d'arriver, mais surtout fort inquiet du sort qui attendait ie maréchal.

A peine avais-je abordé l'Empereur, que le prince major-général me dit : « Le petit pont est de nouveau brisé; allez vite voir ce quel'on peut faire ». J'y courus; on achevait de le rétablir; mais le fleuve, continuant à grossir, ne nous laissait aucun espoir de le conserver longtemps. Tous nos blessés se traînaient vers ce petit pont, et s'amoncelaient à son entrée pour être des premiers à le passer. Hepoussés par les charpentiers, dont ils gênaient le travail, leur situation aurait pu arracher des larmes; les moins mutilés s'accrochaient dans les cordages pour grimper sur les bateaux. Montant les uns sur les autres, tous se gênaient, et aucun ne parvenait à passer. Beaucoup de chevaux blessés et abandonnés, maïs accoutumés à nous suivre, venaient se mêler parmi ces hommes et augmentaient leur embarras. Tous agglomérés sur la rive et aux abords du pont, ils étaient envahis par les flots qui continuaient à monter. L'encombrement ne permettait plus aux blessés de se retirer ou de s'é-

carter du bord, et l'on voyait les hommes et les chevaux se noyer sans qu'il fût possible de leur porter secours , lorsque avant tout il fallait travailler à assurer la retraite de l'armée. Sauvons l'Empereur! était le mot qui courait de bouche en bouche. Dans ce désastre, il était notre unique espérance; il nous importait à tous qu'il ne fût ni pris ni tué , et j'allai prier le prince major-général de le solliciter vivement de repasser dans l'île avant que cela fût devenu impossible. L'Empereur répugnait singulièrement à s'isoler des siens , et ne put enlin y consentir que lorsque je lui eus dépeint ce qui se passait d'inquiétant au pont. Alors, marchant lentement à pied à travers le petit bois qui servait aussi de première ambulance, j'eus le bonheur de l'amener jusqu'au groupe de blessés entassés prés du pont. Tous, en le voyant, semblaient se ranimer pour crier : Vive l'Empereur! et se pressaient, en s'écartant, pour lui ouvrir un passage. Jusqu'alors sa figure avait reflété un calme absolu. Mais tout d'un coup ses traits se détendirent, ses yeux perdirent leur éclat, leur froideur en se fixant à terre. Il se retrouva seul regardant par moment le cortège des blessés qui l'on ramenait. II suivait do l'œil cette longue file de malheureux, lorsqu'on apporta le maréchal Lannes frappé mortellement. Dès qu'il l'aperçut, il courut h lui avec un expression indéfinissable de douleur.

Peu d'instants après que j'avais eu quitté le maréchal , la mitraille avait mis le reste de son monde hors

de combat, et il avait été forcé de se retirer le dernier, presque seul et à pied. Un des nombreux boulets qui continuaient à labourer la plaine lui emporta les deux genoux; deux ou trois officiers qui l'accompagnaient encore, tout blessés qu'ils étaient; quelques grenadiers et des cuirassiers démontés , l'apportèrent dans leurs mains jusqu'au petit bois, où les premiers secours lui furent donnés. Ici , son cortège s'augmenta de ses grenadiers les moins blessés ; ceux-ci lui firent un brancard de leurs fusils, de quelques branches de chêne, et d'un ou deux manteaux. Ces braves, auxfigures noircies par le soleil et par la poudre qu'ils brûlaient depuis deux jours, avaient le front couvert de sueur et les sourcils contractés par la plus amère douleur. Le désordre do leur tenue , le sang dont plusieurs étaient couverts, témoignaient de leur valeur. Ayant la plupart un bras en écharpe, ils employaient celui qui leur restait pour soutenir le funèbre brancard. Le maréchal, presque évanoui, laissait tomber sa tèle sur les mains d'un de ses officiers qui soutenait avec anxiété ce précieux fardeau. Ce fut sur le petit pont que le cortège s'arrêta, envoyant l'Empereur tout ému, fondant en larmes, et qui accourait au-devant de son ami. Ici, tous les cœurs furent déchirés à l'aspect d'une douleur aussi sincère ; à l'instant même on villes pleurs ruisseler des yeux de tous ces vieux soldats qu'aucun danger personnel n'aurait pu émouvoir. L'Empereur s'était jeté sur son ami, le tenait embrassé, serré dans ses bras, lui baignait le front

de ses larmes et lui demandait avec inquiétude : « Mon ami, me reconnais-tu? c'est Bonaparte, c'est Ion ami? » Le maréchal, revenu de son évanouissement, répondit quelques mots affectueux, et le docteur, ayant à craindre de prolonger une scène attendrissante qui pouvait épuiser un reste de vie prêt à s'échapper, le fit remarquer à l'Empereur, qui se retira en pressant encore dans ses deux mains la main de cet ami si vaillant, dont le talent augmentait chaque jour, et dont il aurait pu espérer les plus puissants services dans cent victoires. Le maréchal, trop affaibli pour être porté plus loin, resta celte nuit dans l'île de Lohau, que l'Empereur ne quitta pas sans revenir auprès de lui.

L'ennemi, épuisé par la résistance inattendue qu'il avait rencontrée sur tous les points, resta loin de nous, et cessa de nous fatiguer autrement que par son artillerie qui avait lancé sur nous , dans ce jour, trois à quatre cent mille livres de fer en boulets ou mitraille, et la nuit arriva sans nouveaux incidents. L'armée autrichienne, trois fois plus nombreuse que la nôtre, avait perdu huit à dix mille hommes tués, seize mille blessés, dont sept cents officiers, quatrevingt-sept officiers supérieurs et de haut grade blessés, douze généraux tués, quinze cents prisonniers, dont un lieutenant-général, quatorze canons et quatre drapeaux, trophées bien chèrement achetés, et faible consolation pour les pertes bien sensibles que nous avions faites de l'illustre maréchal Lannes, des géne-

rauxlels que Saint-Hilaire, et tantdebraves officiers et soldats d'une grande valeur.

Je fus chargé do donner tous mes soins au maintien du petit pont que l'accroissement des eaux continuait à menacer au point de me faire craindre la submersion de l'île de Lobau. Cette perspective effrayante ne tenait qu'à une crue de deux pieds d'eau de plus, telle que celle dont les arbres nous montraient les traces récentes. L'inondation heureusement celte fois ne se réalisa pas.

A dix heures du soir, le prince major-général me chargea d'aller au grand bras du Danube , faire préparer une barque pour assurer le passage de l'Empereur jusqu'à la rive droite.

C'était l'époque de la nouvelle lune; l'obscurité était profonde; des nuages épais cachaient partout la voûte étoilée qui aurait pu m'aider à me diriger; la crue du fleuve avait élevé quelques flaques d'eau qui me faisaient craindre d'avoir perdu le sentier. Déjà le vent soufflait avec force, et le bruit, en agitant les arbres, étouffaitles soupirs des nombreux blessés. Ce fut en heurtant souvent leurs pieds que j'arrivai au bord du Danube, à l'endroit où n'existaient plus que les débris de nos ponts.

Le meilleur des bateaux fut en peu de temps armé de quatorze rameurs, d'un ou deux pilotes et de quelques bons nageurs pour le cas d'accident; et je revins chercher le prince pour lui annoncer que tout était prêt. Dans celle nuit, l'une des plus noires que

j'ai vues, je marchais ii tâtons et portant les mains en avant de peur de heurter un arbre, lorsque, arrivé peut-être à la moitié du trajet, je touchai quelqu'un qui usait des mémos précautions en s'avançant vers moi. Aussitôt une voix, assez rauque et fatiguée, me dit brusquement: «Qui est là? — C'est moi, Sire, répondis-je; je vous cherchais. — Eh bien! me dit à voix basse le prince, qui suivait l'Empereur, le bateau est-il prêt? — Oui, je vais vous y conduire i).

En arrivant au bord de l'eau, l'Empereur fit sonner sa montre, qui marquait onze heures, et dit au prince Berthier : « 11 est temps maintenant; dictez l'ordre de la retraite ». Mon jeune camarade. Edmond de Périgord (aujourd'hui lieutenant-général), fit allumer une torche qu'il tint difficilement enflammée à cause du vent, et ce fut à cette elarté très vacillante que, me faisant un pupitre de ma sabretache, j'écrivis, de suite, les deux lignes qui prescrivaient au maréchal Massénn et au maréchal Bessières de se retirer à minuit dans l'île de Lobau, et d'y prendre position. Le prince mit sa signature au billet, et l'Empereur me dit : « Allez porter cet ordre! » et aussitôt, sans s'inquiéter de l'affreuse obscurité ni de la tempête qui semblait augmenter le mugissement du vent et des flots, il monta dans la barque avec les trois personnes qui le suivaient ; on leva les amarres , et le bateau, lance comme une flèche, disparut à l'instant. Le vent furieux éteignit la torche à quatre pas du

bord; rien n'indiquait plus la direction qu'il avait prise; et le nouveau César et sa fortune, entraîné comme dans un gouffre pendant cetic affreuse obscurité, pouvait y être englouti sans jamais reparaître, et ne laisser que moi seul pour témoin (le la catastropbe. Je ne pus maîtriser le plus terrible sentiment d'inquiétude à l'instant où celte torche s'éteignit, et j'en conservai la douloureuse agitation jusqu'au lendemain assez tard , lorsque je pus apprendre que l'Empereur, jeté au loin par la dérive , avait heureusement abordé l'autre bord sans accident, et s'occupait à réunir les moyens de nous faire passer des vivres dans l'Ile de Lobau.

Après le départ de l'Empereur, ce drame terrible, qui durait depuis deux jours, paraissait être très avancé, sans doute, mais il n'était pas encore terminé pour moi.

Depuis le coucher du soleil , je n'avais revu ni mes gens ni mes chevaux ; je ne savais où les prendre. Les chercher eût été trop long, et cependant je ne pouvais parcourir de nuit le champ de bataille k pied, sans m'exposcr à perdre un temps précieux. J'arrivais au pont avec l'esprit très contrarié de cette pénible alternative, lorsque, dons la foule qui se pressait pour le traverser, je vis un de nos sapeurs du génie qui tenait en main un cheval de hussard hongrois tout équipé. « Qui t'a donné à garder ce cheval de prise? lui dis-je. — M. François, le capitaine de mineurs. — Me connais-tu? — Oui, colonel. — Eh bien ! dis à ton

capitaine que je prends ce cheval pour le service de l'Empereur: je le lui rendrai demain ou vingt-cinq louis s'il est tué » ; et saisissant la bride en sautant en selle , me voilà au galop , n'ayant à craindre , avec cet équipage étranger, que d'être fusillé par nos postes s'ils me prennent pour un hulan ou un barco hongrois.

Quelques feux épars de bivouacs indiquaient faiblement les sentiers du petit bois et ceux delà plaine, et de feux en feux , assez distants les uns des autres, j'arrivai jusque dans Aspern. Les cendres rouges des maisons incendiées n'éclairaient plus assez pour que j'aperçusse à qui je pourrais demander où était le maréchal. J'avais pénétré dans une rue fort obstruée, où je ne pouvais avancer à cheval, et je retournais vers une autre rue, lorsqu'une sentinelle me cria : a wer daf? » le qui vive des Autrichiens. A quoi je répondis, sans me déconcerter : Stabsofftcier '. (officier d'état-major !) ». Un jeune officier, trompé sans doute par l'équipement de ma monture, s'avança et me dit poliment : «Darfïchfragen ivie viei Vkr es isiP (Oserai-je vous demander l'heure qu'il est?) — Mitternacht! {minuit!) n et sans plus d'explication, en piquant des deux éperons, je repartis par où j'étais venu. Aussitôt une vingtaine de balles autrichiennes me sifflèrent aux oreilles. J'arrivai au galop ventre à terre au petit bois, où je fus reçu de même par une vingtaine de coups de fusil, parce que l'on me prenait pour une charge de cavalerie. La nuit et la Providence

me protégèrent, et j'arrivai en criant aux nôtres : « Ne tirez pas! je suis Français! » Tout à coup, une voix terrible fit retentir ces mots, avec l'accent de la colère : « Quel est le j... f... qui se permet de traverser mes postes '! — Ali! c'est vous, général Legrand, m'écriaije on reconnaissant sa voix; je cherche le maréchal Masséna; jïgnorais que vous fussiez sortis d'Aspern, d'où j'arrive. Dites-moi où je puis trouver le maréchal? — Mon cher ami, quelle imprudence! j'ignore où est le maréchal, mais il doit être près d'ici, dans le petit bois; voyez à quelques-uns de ces feux a. Je m'informai à plusieurs personnes, qui me répondirent encore : Je ne sais pas. Lorsqu'en continuant à circuler dans ce bois, et marchant sur quelques cendres presque éteintes, dont j'étais loin de penser que le reste de chaleur pût servir à reposer le héros de ces deux grandes journées, quelqu'un, étendu là dans son manteau, seul et sans paille sur la terre, s'écria brusquement : « Ne marchez donc pas sur mes jambes!

— AU ! Monsieur le maréchal, luidis-je, que j'aide peine à vous trouver! » Je mis pied à terre, et lui dis à voix basse : « Je vous apporte l'ordre de la retraite.

— Je l'attendais, et je suis prêt, me dit-il. Bessicres est-il prévenu? — Non , Monsieur le maréchal; mais je vais le lui dire. — Bien ! allez , et faites que le pont soit libre; il est minuit et je vais passer ». Je trouvai le maréchal Bessières très facilement au milieu de sa cavalerie, et tout rentra sans bruit dans l'île de Lobau fort avant le jour, ne laissant que quelques corn-

pagaies pour garder la tête de pont que l'ennemi n'essaya point d'attaquer.

Rentre dans l'île de Lobau, le maréchal Masséna prit le commandement de l'armée, avec laquelle il resta trois jours, sans qu'il fût possible de lui faire passer des vivres en quantité suffisante; il fallut même sacrifier nos chevaux pour la nourrir. Toute notre activité se porta vers les moyens de faire évacuer les blessés et de procurer des vivres dans l'île. Le maréchal Lannes fut des premiers transportés, et pendant deux jours on espéra lui sauver la vie. Le soir du 'l'.i, le Danube commença à décroître; Ie2'i, je parcourus toutes les parties de l'île , où nos camps étaient établis sous les ombrages de la plus admirable verdure; et nos braves, qui jusqu'à ce moment avaient tant souffert , purent enfin se livrer au sommeil et se délasser en sécurité sur la mousse fleurie, au pied des plus beaux arbres, en attendant le retour de l'abondance, que lu sollicitude de l'Empereur ne tarda pas à leur procurer.

Sur ces entrefaites, l'armée d'Italie était arrivée ; le vicc-roî qui la commandait embrassait l'Empereur le 25 à Ehersdorff, et la réunion de toutes les forces de la grande armée permit à chacun de nous de rêver au bonheur de prendre bientôt une éclatante revanche. Ainsi finit l'événement militaire d'Essling, celui qui doit faire le plus d'honneur aux armes de la France, puisque, par des efforts décourage et de persévérance, cinquante mille hommes, isolés de tout secours et

îrA MEMOIRES DU GÉNÉRAL LE JEUNE.

dépourvus de munitions, en ont repoussé pendant trois jours cent soixante mille, ayant pour auxiliaires un fleuve en courroux et toutes les ressources que le patriotisme amenait à leur appui.

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