CHAPITRE XI
Retour à Vienne. — Cracovie. — La revue.
Retour à PariB. — Le Divorce. ~ 31 Décembre 1809.
Je quittai le général Rusca à Klagenfurth, et je repris le chemin de Vienne. Ce voyage allait être une nouvelle fête pour moi : i'allais revoir, en sens inverse, tous les sites qu'une course trop rapide ne m'avait pas permis de connaître complètement.
A peine avais-je dépassé Friesacli, petite ville dont la position est des plus singulières, au pied de la haute chaîne de montagnes qui sépare la Carinliiie de la Styrie, que j'eus encore un orage, car ils sont fréquents dans ces régions élevées. Le 15 août, jour de la fête de riïmpereur, jour où partout on souffre ordinairement de la chaleur, je fus enveloppé d'une MÉJiomrs ru géwïiut. lejeukb. — t. ir. 1
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trombe de pluie qui faillit d'abord m' en traîner, et nie laissa pendant plusieurs heures, tout couvert d'une épaisse couche de neige. Ensuite je traversai l'affreux petit bourg de T.éoben, en Styrie, ou fut signé le traité de paix qui sauva la ville de Vienne de l'invasion des armées du général Bonaparte, en 1797. 1.éobcn est située sur la Muer, qui serpente et se replie mille fois sur elle-même, comme si elle avait regret de sortir du vallon délicieux qu'elle arrose. A Burg, cette rivière, dont les eaux sont limpides comme le plus pur cristal, s'élargit au bas d'un immense rocher dont elle sape les fondements. Cette roche isolée, élevée là comme un géant prêt à combattre, est couverte d'arbres antiques dont les hardis festons et les vives couleurs se reproduisent dans le miroir tranquille do la Muer, qui semble s'arrêter et s'étendre en une large nappe d'eau pour baigner le pied du marbre qu'elle n'a pu renverser.
Au col du Sommcring, un mur de rochers montant jusqu'aux nues semble fermer la vallée, singulièrement rétrécie, et ne laisser aucun passage pour aller de la Styrie en Autriche. Néanmoins le voyageur arrive au sommet où se dresse un antique manoir , dont les murs et les tours sont en partie renversés par les tempêtes. Là, se déroule, sous ses yeux, le riche tableau des plaines de l'Autriche et des bords du Danube au delà desquels on découvre bientôt à l'horizon les clochers de Vienne.
Lorsque j'arrivai près de l'Empereur, à Scliœn-
bri'inn, il s'occupait de témoigner sa gratitude à ceux qui avaient servi dans nos rudes campagnes. Il n'aurait pu, sans désorganiser î'armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l'avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu'il ne pouvait faire ofliciers; et cependant il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l'idée de faire de ces intrépides compagnons, les défenseurs immédiats du drapeau, de l'aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d'honneur approprié au devoir qu'ils allaient remplir.
L'Empereur me fit venir, m'expliqua sa pensée, et me demanda de lui faire le croquis du costume qu'il désirait donner aux garde-aigles; c'est le nom qu'il destinait aux sous-officiers placés autour de l'officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d'un pistolet, d'une épée et de la lance pour armes principales, afin qu'ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin do charger un fusil. L'or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leur coilîure. Je portai ce dessin à l'Empereur, et il le joignit aux prescriptions qu'il envoyait à ce sujet.
L'Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l'ordre nouveau qu'il voulait instituer. « L'ordre de la Toison d'Or, me ditil, a été une allégorie de conquérant; mes aigles ont conquis la Toison d'Or des rois d'Espagne cl lu Toison
d'Or des empereurs d'Allemagne. Je veux créer, pour l'Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d'Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant suspendue, dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu'elle a enlevées, et elle montrera fièrement en l'air, dans son bec, la toison que j 'institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. 11 voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devînt un riche ornement, dont l'allégorie serait toute martiale. « La chaîne ancienne me dit-il, est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant; des éclats de grenades enflammées formeront la chaîne nouvelle, d Je lui remis ces dessins; il donna ses ordres en conséquence. L'avis en fut annoncé daïis le Moniteur; mais les suites du traité de paix l'engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d'humilier l'Autriche et l'Espagne vaincues.
La paix était signée depuis le 14, et l'Empereur venait de rentrer en France.
Le prince major- général était resté à Vienne à la tête de l'armée. Les grandes affaires du futur déplacement des troupes , et les dispositions prises pour le cas de rupture du traité , ne nous empêchaient pas de donner beaucoup de temps au plaisir. Les épouses de plusieurs généraux venaient rejoindre leurs maris. Mesdames les comtesses Daru et Bertrand, qui animaient tout autour d'elles par leur grâce et leur