Mémoires du Général Rapp (1772-1821)
Le général comte Jean Rapp, une des gloires les plus pures des grandes armées de la République et de l’Empire, naquit à Colmar le 29 avril 1772; il s’enrôla à seize ansdans le 10e régiment dechasseursà cheval où il fut nommé brigadier-fourrier le 1er janvier 1791 et maréchal des logis le 16 mai 1793. Il avait déjà fait les premières campagnes de la Révolution, lorsqu'il obtint le grade de sous-lieutenant le 3 avril 1794. Il devint lieutenant le 22 septembre suivant étant à l’armée des Alpes. Passé à l’armée du Rhin, il est au combat de Lignenfelds, charge à la tète de 100 chasseurs de son régiment, plus de 800 cavaliers ennemis qu’il culbute au moment où ils allaient s’emparer de quelques pièces de canon; il reçut dans cette charge plusieurs coups de sabre sur la tète et sur le bras droit. Le général Desaix, témoin de la valeur qu’il avait déployée.
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se l’attacha comme aide de camp le 19 décembre 1796 avec le grade de capitaine, et lui voua, à partir de cette époque, une affection qui ne se démentit jamais. Il l’emmena en Egypte, où de nouveaux combats ne firent qu’accroître sa belle réputation de bravoure. A la bataille de Sédiman le 7 octobre 1798, l’artillerie des Beys se démasque tout à coup, et porte le ravage dans nos rangs; Desaix, impatient d’éteindre le feu qui nous écrase, se tourne vers son aide de camp, et lui montrant les pièces: Vaincre ou mourir! s’écrie-t-il. Vaincre! répond l’intrépide Rapp, et se précipitant sur les Arabes, il renverse tout ce qui s’oppose à son passage, s'empare de l’artillerie, fait un grand nombre de prisonniers, et disperse en un instant le reste de la cavalerie ennemie. Ce beau fait d’armes lui fit décerner sur le champ de bataille, le grade de chef d’escadron. A la journée du 22 janvier 1799, envoyé en reconnaissance, il marcha sur les avant-postes des Mamelucks, les mit en fuite, pénétra dans le village de Samanhout, et soutint une lutte inégale, dans laquelle il aurait infailliblement succombé, si les carabiniers de la 21e légère ne l’eussent promptement dégagé. Grièvement blessé d’un coup de yatagan à l’épaule gauche, il se rendit au Caire pour se faire soigner, et fut nommé colonel quelques jours après l’affaire de Samanhout. Rapp revint avec Desaix en Europe; il le vit tomber à Marengo, et porta au général Bonaparte les dernières paroles de son chef, de celui que les Arabes avaient surnommé le Sultan juste. Le jour même de cet événement (14 juin 1800), Rapp devint l’un des aides de camp du général Bonaparte dont la réputation était déjà si glorieuse.
Chargé de plusieurs missions importantes dans les
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cantons suisses pour faire accepter la médiation du gouvernement français, Rapp obtint à son retour le brevet de général de brigade le 29 août 1803, et la même année il fut nommé membre de la Légion d’honneur le 11 décembre et en devint commandant le 24 juin 1804.
Le général Itapp suivit Napoléon lors de la campagne d 'Allemagne en 1805, et témoigna glorieusement de sa présence sur le champ de bataille d’Austerlitz. Ce fut lui qui, sur les hauteurs de Pratzen, vengea la défaite d’un bataillon du 4e de ligne que de fausses manœuvres avaient livré au fer de l’ennemi. A la tête d’escadrons de mamelucks, de chasseurs et de grenadiers à cheval de la Garde, il se précipita sur la Garde impériale russe, porta le désordre dans ses rangs, fit prisonnier le prince Repnin, l’un des colonels des Chevaliers-Gardes, et s’empara de l’artillerie et de tous les bagages des troupes qui lui étaient opposées. La satisfaction de l’Empereur fut telle, qu’il nomma Rapp général de division et voulut qu’il figurât dans le tableau que Gérard a fait de cette mémorable journée.
La campagne de Prusse et de Pologne fournit au général Rapp de nombreuses occasions d’y déployer sa valeur chevaleresque. Chargé de poursuivre les fuyards après la bataille d’Iéna, il pénétra un des premiers dans Weimar le 14 octobre 1806. A Nazielk, le 24 décembre, il tailla en pièces le corps de cavalerie du général russe Kamenski, et deux jours après, à Golymin, il soutint une lutte opiniâtre contre des masses d’infanterie, et eut le bras gauche fracassé par une balle. Il n’était pas encore guéri de sa blessure quand il remplaça le 2 juin 1807, dans le poste de gouverneur de Dantzig, le maréchal Lefebvre qui venait de
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s’emparer de cette place. Le 23 décembre de cette même année, il fut nommé chevalier de la Couronne de Fer. Pendant deux ans il exerça ses fonctions de gouverneur avec une telle bienveillance que les habitants lui décernèrent une épée d’honneur enrichie de diamants sur laquelle était l’inscription suivante: Au général Rapp , la ville de Dantzig reconnaissante. l)e plus, l’Empereur le créa comte de l’Empire avec une dotation de vingt-cinq mille francs sur le domaine de Hitzacher, situé en Hanovre.
Lorsque la guerre éclata en 1809 et que la Bavière fut envahie par les Autrichiens,, Napoléon accourut à la rencontre de l’ennemi; la Grande Armée triomphe d’abord à Eckmuhl le 22 avril et à Ebersberg le 3 mai, puis se porte rapidement sur Vienne. Pendant qu’elle s’avance sur les rives du Danube, les Autrichiens descendent le fleuve par l’autre rive, et les combattants des deux armées opposées se rencontrent bientôt au village d’Essling; une partie de nos troupes franchit le fleuve sous le feu foudroyant des batteries ennemies; mais les ponts sont emportés par une crue subite du Danube, et 25 à 30,000 hommes ont à soutenir les efforts de toute l’armée autrichienne; pendant que nos bataillons luttent avec un courage admirable, les masses qu’ils ont à combattre redoublent d’efforts pour les déborder. L’Empereur inquiet de la position critique de cette partie de son armée, fait dire à Rapp de se mettre à la tête de deux bataillons pour aller secourir ses frères d’armes et protéger leur retraite sur les bords du Danube; Rapp prévoyant que le moindre mouvement rétrograde nous deviendrait funeste, propose au général Mouton de se précipiter sur le prince Charles dont l’armée se disposait à nous
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écraser; alors les deux généraux s’élançant avec impétuosité sur les colonnes ennemies, portent le désordre dans leurs rangs, les culbutent et restent maîtres du champ de bataille. Bien que cette attaque vigou- : reuse eût été exécutée contre les instructions formelles de 1 Empereur, celui-ci, loin d’en faire un reproche au général Rapp, lui donne publiquement des témoignages de satisfaction, en ajoutant : « Si jamais tu as bien fait de ne pas exécuter mes ordres, c’est aujourd’hui; car le salut de l’armée dépendait de la conservation d’Essling. »
En 1810, à l’époque du divorce de Napoléon avec Joséphine, Rapp qui était à Paris ne craignit pas de blâmer la conduite de son chef, et, en récompense de sa franchise il reçut l’ordre de retourner dans son gouvernement de Dantzig; mais il n’en fut pas moins élevé à la dignité de Grand officier de la Légion d’honneur le 30 juin 1811. Rapp donna encore une fois une nouvelle preuve de sa sincérité à l’Empereur en condamnant l’expédition projetée au delà du Niémen, dont il prévoyait les funestes résultats ; l’Empereur n en voulut pas à ce fidèle conseiller qu’il retrouva toujours de même; Rapp part avec lui pour la campagne de 1812 ; nos troupes franchissent le Niémen, culbutent les Russes à Ostrowno, à Smolensk et arrivent à la Moskowa, où l’ennemi avait rassemblé la plus grande partie de ses forces, 130,000 hommes. Dans celle journée, maréchaux, généraux et soldats, tous firent des prodiges de valeur, tous combattirent en héros et Rapp fut atteint de quatre coups de feu; quoiqu’il ne fût pas remis de ses blessures, on le vit se signaler le 24 octobre à la bataille de Malo-Jaroslawetz, où il eut un cheval tué sous lui. De concert avec
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le maréchal Ney, il défendit le passage de la Rérésina, concourut sauver l’artillerie française qui se trouvait en grand danger d’être enlevée et y reçut sa vingtquatrième blessure. Ce fut de ce champ de bataille que l’Empereur l’envoya prendre le commandement à Dantzig. Là, il eut à soutenir pendant un an un des sièges les plus mémorables des annales de la guerre. En arrivant dans cette place, Rapp vit avec chagrin que les fortifications étaient à peine ébauchées sur plusieurs points de l’enceinte, que l’armement des ouvrages était incomplet, et qu’il n’y avait ni casernes, ni écuries, ni magasins à l’épreuve pour l'artillerie et le génie. Secondé par le général Campredon, Rapp résolut de faire de Dantzig un boulevard inexpugnable. 11 s’affermit surtout dans cette résolution lorsque les divisions Ileudelet et Grandjean vinrent dans le courant du mois de janvier 1813 renforcer la garnison de la] place. Cette garnison s’éleva alors à 35,000 hommes d’infanterie et 3,600 de cavalerie ; mais la plupart de ces hommes, de toutes armes et de toutes nations, étaient perclus de froid, exténués par les fatigues, consumés par les privations et toutes les misères; 12,000 hommes valides seulement purent être organisés! Malgré si peu de ressources, Rapp lutte courageusement; l’Empereur le récompense de tant de dévoue-' ment en le. nommant le 12 mars 1813 commandant en| chef du 10" corps de la Grande Armée et Grand’Croix de la Réunion le 12 mars suivant. Le général Rapp eut peut-être lassé, par ses vaillantes sorties, les forces réunies des Russes, commandées par le duc de Wurtemberg, si la famine, une épidémie cruelle de typhus; et l’hiver avec ses pluies et ses glaces, n’eussent formé contre lui une coalition terrible qui enleva les deux
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tiers de sa garnison. Jaloux de conserver à la France le reste des braves qui l’avaient si bien secondé, et convaincu qu’une plus longue résistance ne pouvait avoir pour résultat que de les sacrifier sans avantage pour la patrie, ltappse décida à entrer en négociations pour la reddition de la place; le 27 novembre 1813, il conclut une convention honorable qui stipulait surtout, que le 10e corps rentrerait en France avec son artillerie, ses armes et tous ses bagages. Déjà tous les soldats étrangers qui servaient dans nos rangs étaient sortis de Dantzig, les prisonniers russes avaient été rendus et les forts livrés, lorsque le général Rapp reçut une lettre du duc de Wurtemberg, qui lui annonçait que l’Empereur Alexandre refusait de ratifier cette capitulation, et que la garnison prisonnière de guerre, serait conduite en Russie, jusqu’à son parlait échange. Rapp protesta d'abord avec énergie contre la violation du traité, puis il convoqua le conseil de défense, et d’après son avis, il se soumit à la force des circonstances. Il était interné à Kiew, dans l’Ukraine, lorsqu’il apprit les événements de 1814, qui mirent lin à sa captivité; il revint à Paris au mois de juillet, se présenta à Louis XVIII qui l’accueillit avec aménité, le nomma chevalier de Saint-Louis le 3 août et Grand Cordon de la Légion d’honneur le 23 du même mois. Le IG mars 1815 le gouvernement royal lui confia le commandement du 1er corps d’armée destiné à arrêter la marche de l’Empçreur revenant de Elle d’Elbe ; mais, cédant à l’entraînement général des troupes, Rapp se rangea sous les plis de son ancien drapeau, et le 10 avril l’Empereur le nomma commandant en chef de l’armée du Rhin, et pair de France le 2 juin suivant.
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L’armée dont il se hâta d’aller prendre le commandement, forte de 18-000 hommes, devait défendre, de concert avec le corps du Haut-llhin et celui de la Moselle, la chaîne des Vosges, depuis Belfort jusqu’à Bitche. Le désastre de Waterloo rendit inutiles ses dispositions et ses efforts; puis, lorsque les soldats apprirent la défaite et l'abdication de Napoléon, ce fut un découragement universel qui s’introduisit dans leurs rangs; excités par les menées de l’ennemi, et la malveillance des agents de l’intérieur, les uns voulaient se rendre dans leurs foyers ; les autres proposaient de se jeter en partisans dans les Vosges; mais ltapp parla d’honneur à ces soldats, il parvint à calmer leur effervescence et il les ramena dans Strasbourg; là, encore, une insurrection éclata parmi les soldats; au moment du licenciement de l’armée ils ne voulaient pas partir sans être payés de l’arriéré de leur solde; c’est alors qu’ils prirent pour chef un sergent nommé Balouzy; celui-ci, il faut bien le dire, •sut maintenir une discipline tellement exemplaire parmi ses compagnons que lorsque l’émeute cessa il ne fut inquiété aucunement pour son acte d’insubordination.
Après le licenciement complet de son corps d’armée, Rapp se retira en Argovie, et, lorsque le danger des réactions fut passé il revint, en 1817, à Paris. Une ordonnance royale du 22 juillet 1818 le mit en disponibilité; puis, créé pair de France le 5 mars 1819, il fut nommé quelque temps après Premier Chambellan et Maître de la Garde Robe.
La Cour était à Saint-Cloud, lorsqu’on y apprit la. mort de Napoléon. Rapp, qui faisait près du Roi son service de Premier Chambellan, loin de déguiser l’af-
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11 iction qu'il en ressentit, se retira dans son appartement, en fondant en larmes. Louis XVIII, instruit de la cause de son absence, le fait appeler et lui dit : « Général, je connais le motif de votre chagrin, il vous honore à mes yeux. Loin de vous blâmer, vous acquérez de nouveaux droits à mon estime. — Sire, répond le général avec la plus vive émotion, — je ne suis point ingrat, je devais tout à l’Empereur Napoléon... Je lui dois jusqu’à l'honneur d’approcher Votre Majesté. — Général, je vous le répète, ajoute le Roi en lui tendant la main, je ne vous en estime et ne vous en aime que davantage, a Epuisé par les fatigues île la guerre et les nombreuses blessures dont son corps était criblé, Rapp ne survécut pas longtemps à Napoléon; il mourut quelques mois après le grand capitaine, le 8 novembre 1821, èn son château de Rhcinvillcr dans le grand duché de liade. Un a du général Rapp, outre une Relation du siège de Dantzig, d’intéressants Mémoires qui ont été publiés pour la première fois en 1823.
Ces Mémoires n’étaient pas d’abord destinés à l’impression. C’était une esquisse, une série d’anecdotes que le général écrivait pour lui-même. Il cherchait à se consoler de nos malheurs; il recueillait ses souvenirs. La reconnaissance acheva un travail entrepris par l’ennui. Une foule de braves qui avaient concouru à la défense de Dantzig demandaient qu’on rendît à leur courage la justice dont les événements les avaient privés. Le général résolut de le faire de la manière qui lui parut la plus propre à les venger de cet oubli. Il refondit ses Mémoires, et en lit en quelque sorte le personnel de ceux qui s’étaient le plus distingués par leur bravoure. Un écrit avait été livré à la li-
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brairie comme un don du général auquel on l’attribuait. Le rang de celui qui s’en disait le donataire avait dû en imposer à l’éditeur, qui l’imprimait sous le titre de Mémoires du général Rapp. Cette circonstance nous a déterminés publier bis véritables. Nous les livrons au public tels que le général les avait arrêtés.
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