‹ Mémoires du Général RappChapitre 15 sur 143 · vendémiaire an 14 (17 octobre · texte numérisé non relu

vendémiaire an 14 (17 octobre

par écrit les propositions nouvelles qu’il voulait que je fisse signer au général Mack sur-le-champ. L’Empereur accordait au général autrichien huit jours, mais à dater du 23, premier jour du blocus ; ce qui les réduisait en effet aux six jours que j’avais pu d’abord proposer, et que je n’avais pas voulu concéder.

» Toutefois, en cas d’un refus obstiné, j’étais autorisé à dater ces huit jours du 23, et l’Empereur gagnait encore un jour à cette concession. Il tient à entrer promptement dans Ulm, pour augmenter la gloire de sa victoire par sa rapidité, pour arriver à Vienne avant que cette ville soit remise de sa ■stupeur et que l’armée russe ait pu se mettre en mesure, et enfin parce que les vivres commencent à nous manquer.

» Le major-général maréchal Berthier me prévint qu’il s’approcherait de la ville, et que, les conditions réglées, il serait bien aise que je l’y fisse pénétrer.

» Je suis rentré dans Ulm vers midi, toujours avec les mêmes précautions; mais cette fois j’ai trouvé le général Mack à la porte de la ville. Je lui ai remis l’ultimatum de l’Empereur ; il est allé le discuter avec plusieurs généraux, parmi lesquels je crus remarquer un prince de Lichtenstein, et les généraux Klénau et Giulay '. Un quart d’heure

i. De l’armée du prince Ferdinand.

après, il revint disputer encore avec moi sur la date. Un malentendu lui persuada qu’il obtenait les huit jours entiers à partir du 25. Alors, avec une émotion de joie bien singulière : « Monsieur de » Ségur ! mon cher monsieur de Ségur! s’écria- » t-il, je comptais sur la générosité de l’Empereur: » je ne me suis pas trompé... Dites au maréchal » Berthier que je le respecte... Dites à l’Empereur » que je n’ai plus que de légères observations à » faire ; que je signerai tout ce que vous m’apportez. . . » Mais dites à Sa Majesté que le général Ney m’a » traité bien durement;... que ce n’est pas ainsi » qu’on traite... Répétez bien à l’Empereur que » je comptais sur sa générosité... » Puis, avec une effusion de coeur toujours croissante, il ajouta: « Monsieur de Ségur, je tiens à votre estime;... » je tiens beaucoup à l’opinion que vous aurez de » moi ; je veux vous faire voir l’écrit que j’avais » signé; car j’étais décidé. » En parlant ainsi, il déploya une feuille de papier où je lus ces mots : Huit jours ou la mort ! signé Mack.

» Je restai frappé d’étonnement en voyant l’expression de bonheur qui brillait sur sa figure; j’étais saisi et comme consterné de cette puérile joie pour une si vaine concession. Dans un naufrage si considérable, à quellefaible branche le malheurenx général croyait-il donc pouvoir rattacher son honneur, celui de son armée et le salut de l’Autriche!

Il méprenait les mains, me les serrait, me permettait de sortir d’Ulm les yeux libres; il me laissait introduire le maréchal Berthier dans cette place sans formalités. Enfin il était heureux! Il y eut encore devant le maréchal Berthier une discussion sur les dates. J’expliquai le malentendu : on s’en remit à l’Empereur. Le général Mack m’avait assuré le matin qu’il lui restait pour dix jours de vivres ; il en avait si peu, comme au reste j’en avais prévenu Sa Majesté, qu’il demanda devant moi la permission d’en faire entrer dès le jour même.

» Mack, se voyant tourné, s’est imaginé qu’en se jetant et restant dans Ulm, il attirerait l’Empereur devant ses remparts, l’y retiendrait, et favoriserait ainsi la fuite que tenteraient ses autres corps par différentes directions. Il pense s’être dévoué :

! c’est ce qui soutient son courage. Lorsque je négocie avec lui, il croit notre armée tout entière immobile, et comme en arrêt devant Ulm. Il en a fait sortir furtivement l’archiduc et Werneck. Une autre division avait tenté de s’évader vers Memmingen; uneautreencore fuyait versles montagnes duTyrol : toutes sont ou vont être faites prisonnières.

» Aujourd’hui 27 le général Mack est venu voir l’Empereur àElchingen. Toutes ses illusions se sont | évanouies.

» Sa Majesté, pour le persuader de ne plus le re-

tenir inutilement devant Ulm, lui a fait envisager sa position et celle de l’Autriche dans toute son horreur. Il lui a appris nos succès sur tous les points; que le corps de Werneck, toute son artillerie et huit généraux capitulaient; que l’archiduc lui-même était atteint, et qu’on n’entendait pas parler des Russes. Tant de coups ont anéanti le général en chef; les forces lui ont manqué, il a été obligé de s’appuyer contre la muraille; il s’est, affaissé sous le poids de son malheur. Il est convenu de sa détresse, et qu’il n’avait plus de vivres dans Ulm; qu’au lieu de quinze mille hommes, il s’y trouvait vingt-quatre mille combattants et trois mille blessés ; qu’au reste la confusion était tellequ’à chaque instant on en découvrait davantage ; qu’il voyait bien qu'il n’avait plus d’espoir, et qu’il consentait à rendre- Ulm, dès le lendemain 28, à trois heures.

» En sortant de chez Sa Majesté, il nous vit, et je l'entendis dire : « Il est cruel d’être déshonoré- » dans l’esprit de tant de braves officiers. J’ai pour- » tant dans ma poche mon opinion écrite et signée,. » par laquelle je me refusais à ce qu’on disséminât » mon armée ; mais je ne la commandais pas, l’ar- » chiduc Jean était là. » Il se peut qu’onn’ait obéi à Mack qu’avec répugnance.

» Aujourd’hui 28 — trente-trois mille Autrichiens, se sont rendus prisonniers ; ils ont défilé devant

l’Empereur. L’infanterie a jeté les armes sur le revers du fossé ; la cavalerie a mis pied à terre, s’est désarmée, et a livré ses chevaux à nos cavaliers à pied. Ces soldats, en se dépouillant de leurs armes, criaient : <c Vive l'Empereur I » Mack était là ; il répondait aux officiers qui s’adressaient à lui sans le connaître : « Vous voyez devant vous le malheu- » reux Mack ! »

J’étais à Elchingen avec les généraux Mouton et Bertrand lorsqu’il vint rendre ses hommages à Napoléon. « Je me flatte, messieurs, nous dit-il en » traversant le salon de 1 aide de camp de service, » que vous ne cessez pas de me regarder comme » un brave homme, quoique j’aie été obligé de ca- » pituler avec des forces aussi considérables. Il était » difficile de résister aux manœuvres de votre Em- » pereur; ses combinaisons m’ont perdu. »

Napoléon, jjlein de joie d’une aussi bonne affaire, pnvoya le général Bertrand vérifier les états de siuationde l’armée qui se trouvait dans Ulm. 11 vint ■endre compte qu’il yavait vingtet un mille bomnos; l’Empereur ne pouvait le croire. « Vous parlez > leur langue, me dit-il, allez voir ce qui en est. » 'allai, je questionnai les chefs de corps, les généaux, les soldats ; et je trouvai, d’après ces renseignements, que la place renfermait vingt-six mille pmbattants. Napoléon me répondit que j’étais un

fou, que cela ue se pouvait, pas. Effectivement cette armée défila devant nous, elle comptait trentetrois mille hommes, comme le dit M. de Ségur, dix-neuf généraux, une cavalerie et une artillerie superbes.

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