‹ Mémoires du Général RappChapitre 14 sur 143 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

J’étais au camp de Boulogne lorsque la troisième guerre d’Autriche éclata. Nous passâmes le Rhin. Coupée, battue, l’armée ennemie alla s’enfermer dans Ulm ; elle fut aussitôt sommée de mettre bas les armes. Le détail de cette négociation, conduite par M. de Ségur ’, peint trop bien le désordre et

1. Philippe-Paul de Ségur, second fils du comte de Ségur, Grand mailre des Cérémonies, et petit-fils du maréchal, capitaine à l’état-major particulier de l’Empereur, chargé spécialement de la surveillance du quartier général; plus tard il parvint au grade de lieutenant-général. Ses qualités d’écrivain et cPhistorien le firent admettre eu {830 à l’Académie française où siégeait déjà son père depuis 1803.

l’anxiété du malheureux général pour ne pas trouver place ici. Voici en quels termes il en rendit compte :

« Hier, 24 vendémiaire (16 octobre 1805), l’Empereur m’a fait appeler dans son cabinet ; il m’a ordonné d’aller à Ulm, de décider Mack à se rendre dans cinq jours, et s’il en exigeait absolument six, de les lui accorder. Je n’ai pas reçu d’autres instructions. La nuit était noire ; un ouragan terrible venait de s’élever, il pleuvait à flots : il fallait ' passer par des chemins de traverse, et éviter des bourbiers où l’homme, le cheval et la mission pouvaient finir avant terme. J’ai été presque jusqu’aux portes de la ville sans trouver nos avantpostes ; il n’y en avait plus : factionnaires, vedettes, grandes- gardes, tout s’était mis à couvert ; les parcs d’artillerie môme étaient abandonnés ; point de feux, point d’étoiles. Il a fallu errer pendant trois heures pour trouver un général. J’ai traversé plusieurs villages et questionné inutilement ceux qui les remplissaient.

» J’ai enfin trouvé un trompette d’artillerie à moitié noyé dans la boue, sous son caisson; il était raide de froid. Nous nous sommes approchés des remparts d’Ulm. On nous attendait sans doute; car, au premier appel, M. de Latour, officier parlant bien français, s’est présenté. Il m’a bandé les yeux, et m’a fait gravir par dessus les fortifications.

J’observai à mou conducteur que la nuit était si noire qu’elle rendait le bandeau inutile; mais il' m’objecta l’usage. La course me paraissait longue. Je fis causer mon guide: mon but était de savoir quelles troupes renfermait la ville. Je lui demandai si nous étions encore loin de la demeure du général Mack1 et de celle de l’archiduc. C’est tout près, me répondit mon guide. J’en conclus que nous tenions dans Ulm tout le reste de l’armée autrichienne. La suite de la conversation me confirma dans cette conjecture. Nous arrivâmes enfin dans l’auberge où le général en chef demeurait. Il m’a paru grand, âgé, pâle; l’expression de sa figure annonce une imagination vive. Ses traits étaient tourmentés par une anxiété qu’il cherchait à cacher. Après avoir échangé quelques compliments, je me nommai;, puis, entrant en matière, je lui dis que je venais de la part de l’Empereur le sommer de se rendre^ et régler avec lui les conditions de la capitulation. Ces expressions lui parurent insupportables, et il ne convint pas d’abord de la nécessité de les entendre. J’insistai, en lui observant qu’ayant été reçur je devais supposer, ainsi que l’Empereur, qu’il avait apprécié sa position : mais il' me répondit vivement qu’elle allait bien changer; que l’armée russe s’approchait pour le secourir, qu’elle nous

1. Le baron de Mack, un des principaux généraux del’armée autrichienne.

mettrait entre deux feux, et que peut-être ce serait bientôt à nous de capituler. Je lui répliquai que, dans sa position, il n’était pas étonnant qu’il ignorât ce qui se passait en Allemagne ; qu’en conséquence, je devais lui apprendre que le maréchal Bernadotte occupait Ingolstadt et Munich, et qu’il avait ses avant-postes sur l’Inn, où les Russes ne s’étaient pas encore montrés. « Que je sois le plus

« grand . , s’écria le général Mack tout en colère

» si je ne sais pas, par des rapports certains, que » les Russes sont à Dachau! Croit-on m’abuser » ainsi? Me traite-t-on comme un enfant? Non, » monsieur de Ségur. Si dans huit jours je ne suis » pas secouru, je consens à rendre ma place, à ce « que mes soldats soient prisonniers de guerre, et » leurs officiers prisonniers sur parole. Alors on » aura eu le temps de me secourir, j’aurai satis- » fait à mon devoir: mais on me secourra, j’ensuis » certain ! — J’ai l’honneur de vous répéter, monl » sieur le général, que nous sommes non seulei » ment maîtres de Dachau, mais de Munich: d’ail- » leurs, en supposant vraie votre erreur, si les » Russes sont à Dachau, cinq jours leur suffisent » pour venir nous attaquer, et Sa Majesté vous les » accorde. — Non, monsieur, reprit le maréchal; » je demande huit jours. Je ne puis entendre à au- » cune autre proposition; il me faut huit jours, ils » sont indispensables à ma responsabilité. — Ainsi

3 i MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP

» repris-je, toute la difficulté consiste dans cette » différence de cinq à huit jours 1 Mais je ne con- » çois pas l’importance que Votre Excellence y at- » tache, quand Sa Majesté est devant vous, à la » tête de plus de cent mille hommes, et quand les » corps du maréchal Bernadotte et du général » Marmont suffisent pour retarder de ces trois jours » la marche des Russes, même en les supposant où » ils sont encore bien loin d’être. — Ils sont » à Dachau, répéta le général Mack. — Eh bien ! » soit, monsieur le baron, et même à Augsbourg; » nous en sommes d’autant plus pressés de ter- » miner avec vous: ne nous forcez donc pas d’em- » porter Ulm d’assaut ; car alors, au lieu de cinq » journées d’attente, l’Empereur y serait dans » une matinée. — Ah ! monsieur, répliqua le gé- » néral en chef, ne pensez pas que quinze mille » hommes se laissent forcer si facilement ; il vous » en coûterait cher ! — Quelques centaines d’hom- » mes lui répondis-je; et à vous votre armée et la » destruction d’Ulm, que l’Allemagne vous reproche- » rait ; enfin tous les malheurs d’un assaut, que Sa » Majesté veut prévenir par la proposition qu’elle » m’a chargé de vous faire. — Dites, s’écria le ma- « réchal, qu’il vous en coûterait dix mille hommes! » La réputation d’Ulm est assez connue. — Elle » consiste dans les hauteurs qui l’environnent, et » nous les occupons. — Allons donc, monsieur, il

» est impossible que vous ne connaissiez pas ia » force d’Ulm! — Sans doute, monsieur le maré- » chai, et d’autant mieux que nous voyons dedans. » — Eh bien! monsieur, dit alors ce malheureux » général, vous y voyez des hommes prêts à se dé- » fendre jusqu’à la dernière extrémité, si votre » Empereur ne leur accorde pas huit jours. Je tien- » drai longtemps ici. Il y a dans Ulm trois mille » chevaux que nous mangerons, plutôt que de » nous rendre, avec autant de plaisir que vous le » feriez à notre place. — Trois mille chevaux? » répliquai-je ; ah ! monsieur le maréchal, la di- » sette que vous devez éprouver est donc déjà bien » grande, puisque vous songez à une si triste res- » source? »

» Le maréchal se dépêcha de m’assurer qu’il avait pour dix jours de vivres ; mais je n’en crus rien. Le jour commençait à poindre ; nous n’avancions pas. Je pouvais accorder six jours; mais le général Mack tenait si obstinément à ses huit jours, que je jugeai cette concession d’un jour inutile ; je ne la risquai pas. Je me levai, en disant que mes instructions m’ordonnaient d’être revenu avant le jour, et, en cas de refus, de transmettre, en passant, au maréchal Ney l’ordre de commencer l’attaque. Ici le général Mack se plaignit de la violence de ce maréchal envers un de ses parlementaires, qu’il n’avait pas voulu écouter. Je profitai de cet

incident pour bien faire remarquer qu’en effet le caractère du maréchal était bouillant, impétueux, impossible à contenir; qu’il commandait le corps le plus nombreux et le plus rapproché; qu’il attendait avec impatience l’ordre de livrer l’assaut,, et que c’était à lui que je devais le transmettre en sortant d’Ulm.Le vieux général ne s’est point laissé effrayer ; il a insisté sur les huit jours, en me pressant d’en porter la proposition à l’Empereur.

» Ce malheureux général est prêt à signer la perte de l’Autriche et l'a sienne ; et pourtant dans cette position désespérée, où tout en lui doit souffrir cruellement, il ne s’abandonne pas encore ; son esprit conserve ses facultés, sa discussion est vive et tenace. Il défend la seule chose qui lui reste à défendre, le temps. Il cherche à retarder la chute de l’Autriche, dont il est cause ; il veut lui donner quelques jours de plus pour s’y préparer : lui perdu,, il dispute encore pour elle.. Entraîné par son caractère plus politique que militaire, il veut encore jouer au plus fin contre le plus fort ; sa tête s’égare dans une foule de conjectures.

»Le 25 *, vers neuf heures du matin, j’ai retrouvé l’Empereur à l’abbaye d’Elchingen, où je lui ai rendu compte- de cette négociation ; il en a paru satisfait: il m’a fait rappeler; et, comme je tardais, il a envoyé le' maréchal Berthier me porter

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