Celui du maréchal Davout
» à la brillante conduite du troisième corps que » sont dus les grands résultats que nous avons ob- » tenus. Dites à vos soldats que j’ai été satisfait de » leur courage. Généraux, officiers, sous-officiers » et soldats, vous avez tous acquis pour jamais des » droits à ma reconnaissance et à mes bienfaits. » Le maréchal lui répondit que le troisième corps serait toujours digne de sa confiance, qu’il serait c instamment pour lui ce que la dixième légion avait été pour César b
M. Denon 2 assistait à cette scène d’émotion ; peut-être son pinceau en consacrera-t-il le souvenir: mais, quel que soit son talent, il ne peindra jamais l’air de satisfaction et de bonté répandu dins les traits du souverain, ni le dévouement, la recoin aiscance dessinés sur toutes les figures, depuis celle du maréchal jusqu’à celle du dernier des soldats.
La proclamation que Napoléon avait adressée
t. L’Empereur, pour récompenser le maréchal Davoutde son beau fait d’armes contre le roi de Prusse, dans la journée du 14, lui conféra le litre de duc d’Auerstaedt.
2. Denon (Dominique-Vivant) était un savant et un artiste distingué; il suivit Napoléon dans ses campagnes d’Egypte, d’Autriche, d’Espagne et de Pologne, et dessina sous ses yeux les plus beaux faits d’armes de nos grandes guerres. Il fut membre de l’Institut, directeur des Musées et organisa à Paris, l’admirable collection qui devint le plus riche trésor artistique que l’on puisse voir en Europe. Il est mort a Paris en t82ü.
aux troupes les avait remplies d’une nouvelle ardeur; elles se précipitaient à la suite des débris de Hall et d’Iéna. Le prince de Hohenlohe en avait rallié une masse considérable, avec laquelle il eût pu nous échapper : il ne fit pas assez de diligence, il perdit du temps. Ces retards nous rendirent l’espérance de le voir coupé : Napoléon l’attendait impatiemment. « Bernadotte, me dit-il, pendant que » nous nous installions au palais, doit être à cette » heure à Cremen. Il aura sûrement débordé les » Prussiens; Murat les poussera avec son impétuo- » site ordinaire : ils ont à eux deux plus de monde » qu’il n’en faut pour les prendre. J’aurai, d’ici » a quelques jours, le prince de Ilohenlohe gvec » tout son corps, et bientôt après ce qui leur reste » d’artillerie et d'équipages; mais il faut de l’en- » semble : il n’est pas présumable qu’ils se lais- » sent prendre sans se battre. »
Tout se passa comme Napoléon l’annonçait : les Prussiens, ébranlés, par la cavalerie et la mitraille, furent sommés par le général Belliard, et mirent bas les armes. Vingt-cinq mille hommes d’élite, quarante-cinq drapeaux, soixante-quatorze pièces d’artillerie, délilèrent devant la cavalerie française: c était une deuxième journée d’Ulm. L’Empereur fut charmé d’un si beau résultat : « C’est bien, dit- » il ; mais il reste encore ce Blücher si habile à !» improviser des armistices; il faut qu’il vienne
» aussi. » Et il écrivit de suite à Murat : « Il n’y a » rien de fait tant qu’il reste à faire : vous avez » débordé la cavalerie du général Blücher ; que « j’apprenne bientôt que ces troupes ont éprouvé le » sort de celles de Hohenlohe. » Berthier lui écrivit aussi pour lui recommander le duc de Weimar:
« Indépendamment des petites colonnes égarées, il » y en a trois principales : celle du prince ïïohen- » lobe, que vous avez prise à Prentzlow; celle de \ » Blücher, qui, le 28 à la pointe du jour, a quitté j » Weissemberg, et que vous aurez sûrement ren- » contrée aujourd’hui à Paselwalcb ; enfin, une troi- » sième, du duc de Weimar, qui a surpris à M. le » maréchal Soult le passage de l’Elbe, qu’elle a » passé, à ce qu’il paraît, du côté de Saudon et » d’Havelsberg, le 26, d’où elle s’est dirigée par » Wursterhausen, Newrupin, Gransée ou par Furs- « temberg. Or, d’IIavelsberg à Furstemberg, il y » a vingt-cinq lieues ; le duc de Weimar ne peut » donc pas être à Furstemberg le 28 : mais, de » Furstemberg à Paselwalcb, il y a vingt lieues;
» et si la colonne ennemie prend cette route, vous ■ » la rencontrerez sûrement à Paselwalch dans la » journée du 30 et du 31. Ainsi il est à présumer » que rien n’échappera entre vous, les maréchaux » Lannes et Bernadotte. Tels sont les renseigne- » ments que je puis vous donner d’après les rap- » porLs parvenus ù l’Empereur. »
Mais le duc se lassa de partager les disgrâces des années prussiennes; il négocia et remit ses troupes à Blücher, qui, tout occupé de fuir, ne s’inquiétait pas trop de savoir où il allait : son itinéraire déconcertait Napoléon. « Que se propose-t-il? où » va-t-il? Je 11e le conçois pas de se jeter dans le » lïolstein : que fera-t-il, une fois dans ce cul-de- » sac? 11 ne veut pas repasser l’Elbe; il serait ac- » culé, noyé : il 11e songe pas à une semblable » tentative. Il sera bientôt ici. » Il mit enefï'et bas les armes quelques jours après. Il avait couru toute la Prusse, violé le territoire danois, pour rendre quelques jours plus tard vingt à vingt-cinq mille hommes, les drapeaux et les derniers attelages de l’armée prussienne1. Avec un peu de capacité, il eût tiré meilleur parti de son obstination. « A la » bonne heure, dit Napoléon en apprenant ce suc- » cès. Les voilà en avance avec les Autrichiens : ils » seront plus réservés à l’avenir; ils ne parleront » plus d’Ulm : en trois semaines ils l’ont renouvelé » quatre fois. Il faut envoyer Blücher en France, » à Dijon. Il y forgera à loisir des suspensions d’ar- '» mes. Ecrivez au général Belliard : »
| 1. C’est le 7 novembre près de Schwartau que Blücher , le prince Frédéric-Guillaume de Brunswick-OEle et ses généraux capitulèrent devant l’armée française.
Berlin, le 13 novembre 1806.
31. le général Bclliard, chef de l'étal major général de la réserve de cavalerie.
« L’intention de l’Empereur, général, est que » l’on porte le plus grand soin à, oe que tous les » prisonniers provenant de la colonne du général » Blücher et du duc de Weimar se rendent comme » prisonniers en France. Sa Majesté veut que tous » les généraux et officiers se rendent également » en France ; M. le général Blücher sera conduit » par un officier à Dijon : le jeune prince de Bruns- » xvick sera aussi conduit par un officier à Châ- » lons-sur-Marne. Tous les autres officiers seront » dirigés sur les différents points de la France clé- » signés par le ministre Dejean pour les prison- » niers de guerre. »
Nous laissâmes dicter la dépêche. Quand elle fut écrite, nous cherchâmes à l’adoucir en faveur de cet officier. Nous lui représentâmes qu’il avait mis Bas les armes, qu’il n’était pas dangereux, qu’il fallait donner quelque chose à ses habitudes de hussard l il en convint, et Blücher se retira à Hambourg.
CHAPITR E XV
Le prince Hatzfeld était vdnu à Potsdam, comme député de la ville de Berlin, et avait été bien reçu. Il rendit compte de sa mission, autant que je puis me rappeler, au comte de Hohenlohe, et lui donna des détails sur les troupes, les pièces, les munitions qui se trouvaient dans la capitale, ou qu’il avait rencontrées sur la route; sa lettre fut interceptée. Napoléon me la remit, avec ordre de le faire arrêter sur-le-champ, et de l’envoyer au quartier général du maréchal Davout, qui était à deux lieues de là. Bcrthier, Durée, Caulaincourt et moi cherchâmes vainement à le calmer; il ne voulait rien entendre. M. de Hatzfeld transmettait des détails, des renseignements militaires, (pii n’avaient rien de
commun avec sa mission : c’était évidemment un délit d’espionnage. Savary, qui, en sa qualité de commandant de la gendarmerie, était ordinairement chargé de ces sortes d’affaires, était en mission. Je fus obligé de suppléer à son absence, -l’ordonnai l’arrestation du prince; mais, au lieu dt le faire conduire chez le maréchal, je le plaçai dans la chambre de l’officier de garde du palais, que je chargeai de le traiter avec les plus grands égards.
Caulaincourt et Duroc quittèrent l’appartement. Napoléon, resté seul avec Berthier, lui dit de s’asseoir pour écrire l’ordre en vertu duquel M. de Hatzfeld devait être traduit devant une commission militaire. Le major général essaya quelques représentations. « Votre Majesté ne peut pas faire fusil - » 1er un homme qui -appartient aux premières fa- » milles de Berlin, pour aussi peu de chose ; la » supposition est impossible, vous ne le voulez » pas. » L’Empereur s’emporta davantage. Neuchâtel insista; Napoléon perdit patience ; Berthier sortit. Je fus appelé : j’avais entendu la scène qui venait d’avoir lieu; je me gardai bien de hasarder la moindre réflexion, j’étais au supplice : outre le désagrément d’écrire un ordre aussi sévère, il fallait aller aussi vite que la parole, et j’avoue que je n’ai jamais eu ce talent- là ; il me dicta littéralement ce qui suit :
« Notre cousin le maréchal Davout nommera une » commission militaire composée de sept colonels » de son corps d’armée, dont il sera président, afin » de faire juger, comme convaincu de trahison et » d’espionnage, le prince de llatzfeld.
» Le jugement sera rendu et exécuté avant six heures du soir. »
Il était environ midi. Napoléon m’ordonna d’expédier sur-le-champ cet ordre, en y joignant la lettre du prince de llatzfeld ; je n’en fis rien. J’étais néanmoins dans une transe mortelle ; je tremblais pour le prince, je tremblais pour moi. puisqu’au lieu de l’envoyer au quartier général je l’avais laissé au palais.
Napoléon demanda ses chevaux pour aller faire visite au prince et à la princesse Ferdinand. Gomme je sortais pour donner ses ordres, on m’annonça que la princesse de llatzfeld était tombée évanouie dans l’antichambre, qu’elle désirait me parler. J’allai à elle, et ne lui dissimulai pas la colère de Napoléon. Je lui dis que nous allions monter à cheval, et lui conseillai de nous devancer chez le prince Ferdinand, pour l’intéresser au sort de son mari. J’ignore si elle eut recours à lui ; mais elle se trouva dans un des corridors de son palais, et se jeta tout éplorée aux pieds de l’Empereur, à qui je déclinai
son nom.
Elle était enceinte. Napoléon parut touché de sa situation, et lui dit de se rendre au château; en ; môme temps il me chargea d’écrire à Davout de i suspendre le jugement; il croyait M. de Hatzfeld parti.
Napoléon rentra au palais, où madame de Ilatzfeld l’attendait; il la fit entrer dans le salon, où je restai. « Votre mari, lui dit-il avec bonté, s’est » mis dans un cas fâcheux : d’après nos lois il a » mérité la mort. Général Rapp, donnez-moi sa'
» lettre. Voyez, lisez, madame. » Elle était toute tremblante. Napoléon reprend aussitôt la lettre, h déchire, la jette au feu. « Je n’ai plus de preuve. , » madame, votre mari a sa grâce1. » Il me donne ordre de le faire revenir sur-le-champ du quartier; général ; je lui avouai que je ne l’y avais pas en voyé ; il ne me fit pas de reproche, il parut mèm« en être satisfait.
Berthier, Duroc et Caulaincourt se conduisiren dans cette circonstance comme à leur ordinaire c’est-à-dire comme de braves gens, Berthier sur tout.
A peine le prince de Hatzfeld fut-il de retou dans sa famille qu’il sut tout ce qui s’était passf<
1. Plus tard lorsque le prince de Halzfeld habita Bruxe les, on voyait dans un de ses salons un superbe tableai représentant cette entrevue de la princesse avec Napc léon.
Il m’écrivit une lettre qui peint sa reconnaissance et les émotions dont il était agité. La voici.
« Mon général,
» Au milieu des sentiments de toute espèce que » j’ai éprouvés dans la journée d’hier, les marques » de votre sensibilité, de votre intérêt, n’ont pas « échappé à ma reconnaissance ; mais hier au soir » j’appartenais tout entier au bonheur de ma fa- » mille, et je ne puis m’acquitter qu'aujourd’hui » envers vous.
» Croyez au reste, mon général, qu’il est des » moments dans la vie dont le souvenir est ineffa- » çable; et si la profonde reconnaissance, l’estime « d’un homme de bien peuvent être de quelque » prix à vos yeux, vous devez être récompensé de » l’intérêt que vous m’avez montré.
» Agréez l’assurance de ma haute considération » et de tous les sentiments qui m’attachent à vo- » tre souvenir.
» J’ai l’honneur d’être,
» Mon général,
» Votre très humble et très obéissant serviteur,
» Le prince de Uatzfeld. »
Berlin, le 30 octobre 1806.
On vit bientôt arriver à Berlin des envoyés de presque toutes les Cours d’Allemagne, qui venaient réclamer pour leurs princes la bienveillance de Napoléon. La duchesse de Weimar nous députa un certain M. de Muller qui demandait une déduction d’impôt et le retour du duc, qui était, je crois, à Hambourg. L’Empereur ne fut pas content des formes du diplomate; il le trouva ennuyeux et me le renvoya. « J’ai, me dit-il, chargé Talleyrand de » t’adresser ce monsieur-là, pour que tu arranges » les petites affaires de la Cour de Weimar. » Il ne voulut pas entendre parler du duc, contre lequel il était aussi courroucé qu’il était bien disposé en faveur de la duchesse. Il se calma néanmoins et traita celle-ci de cousine, ce qui était alors quelque chose. Son Altesse reçut l’autorisation de rentrer dans ses États. Il demanda à son passage d’être présenté à Napoléon, mais ce jour-là même nous partîmes pour la Pologne . Il me fit l’honneur de m’écrire pour me remercier de ce que j’avais fait pour sa famille. Je crois que lui avais effectivement rendu quelques services. Je lui en rendis encore quelque temps après, comme on le verra plus tard. Au reste, voici sa lettre : je cite ces sortes de pièces autant parce qu’elles peignent l’époque que parce qu’elles sont honorables pour celui qui les a reçues.
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 117 « Monsieur,
» Pénétré de la plus vive reconnaissance pour » toutes les bontés que vous avez bien voulu mar- » (juer à ma famille, pour les sentiments d’un inté- » rôt noble que vous avez prouvés à celle-ci, j’étais » très empressé de vous en protester de vive voix » le témoignage, et de vous dire en même temps, » monsieur le général, que la ducbesse m’avait » chargé tout particulièrement de vous dire com- » bien grande est l’estime qu’elle vous a vouée. » Malheureusement le départ précipité de Sa Majesté » l’Empereur et Roi m’empêche de vous présenter » aujourd’hui mes hommages personnellement ; » mais j’ose me flatter que l’époque ne sera pas » éloignée où je jouirai de l’avantage de vous assu- » rer de bouche que la considération toute particu- » Hère que je vous porte est inaltérable, et que je » ne cesserai d’ètre avec ce sentiment,
» Monsieur.
» Votre très humble et très obéissant serviteur » Duc de Weimar. »
Berlin, le 24 novembre 1806.