CHAPITRE XXII
Il ne pouvait arriver rien de plus fâcheux aux Dantzickois que d’avoir chez eux des douaniers français. Depuis longtemps il était question de les y établir ; je les repoussais de toutes mes forces. Leur présence devait donner le coup de grâce au peu de commerce que je tolérais encore malgré les cris de Napoléon.
Elle ne devait pas être moins à charge à tout le littoral de la Baltique, que je ne surveillais pas, je l’avoue franchement, avec la sévérité qui m’était prescrite : aussi les dénonciations pleuvaient-elles contre moi ; mais je savais d’où elles partaient, je 11e m’en inquiétais pas. Cependant Napoléon était outré de mon indulgence; il m’en fit des reproches.
« Laisser faire du commerce aux Prussiens et aux » Dantzickois, me manda-t-il, c’est me trahir. » D... écrivait dans le même sens et envoyait des espions partout. Napoléon était fatigué de rapports et de dénonciations. Il chargea Bertrand de me faire connaître combien il était mécontent. « L’Em- » pereur, mon cher Rapp, m’écrivit ce général, sait » que tu laisses faire la contrebande en Prusse et » à Dantzig; je te préviens qu’il est fâché contre » toi, etc. » On cria, je laissai crier, et continuai d’user du pouvoir avec modération. La douane fut installée. On sait combien elle était sévère, dans les pays conquis surtout. La direction de Dantzig singeait l’indépendance : elle prétendait ne recevoir d’ordre que du ministre Sucy; elle citait en preuve celle de Hambourg. Je tranchai la question. J’envoyai le directeur à Wcichselmunde : six jours de prison firent justice de ses prétentions. Un tel acte de sévérité était alors sans exemple; il fut regardé comme un crime de lèse-majesté. Le ministre s’en plaignit; mais, à sa grande surprise, Napoléon lui répliqua que si j’avais puni, c’est que j'avais des motifs. « D’ailleurs Dantzig est en état » de siège, et dans ce cas un gouverneur est tout- . » puissant. » Les douaniers comprirent qu’ils avaient trop présumé de leur crédit ; ils furent plus circonspects, et s’en conduisirent d’autant mieux avec les Dantzickois. Le commerce fut ras-
sure. Il le fut encore plus quand il me vit relâcher diverses prises faites par nos corsaires. On dénonça encore, mais toujours avec aussi peu de succès.
Je reçus l’ordre de livrer aux flammes les marchandises anglaises : cette mesure était désastreuse ; je l’éludai, et, malgré la présence des douaniers, Dantzig n’en perdit pas pour plus de trois cents francs, et Kœnigsberg encore moins.
Le système continental et les mesures de rigueur qu’employait Napoléon dans le nord de l’Allemagne indisposaient de plus en plus. La population était exaspérée. On me demandait fréquemment des rapports sur sa situation morale : je la dépeignais telle qu’elle était en effet, accablée, ruinée, poussée à bout. Je signalai ces sociétés secrètes où la nation s’initiait tout entière, où la haine préparait la vengeance, où le désespoir rassemblait, combinait ses moyens. Mais Napoléon trouvait ces associations ridicules. Il connaissait peu les Allemands. Il ne leur supposait ni force ni énergie ; il les comparait avec leurs pamphlets « à ces petits chiens » qui aboient et n’osent pas mordre. » Il éprouva plus tard de quoi ils étaient capables.
On me demandait souvent aussi des rapports sur ce qui se passait en Russie, sur l’armée qui s’assemblait à Wilna. On désirait connaître mon opinion sur ce que ferait la nation, sur ce que ferait l’Allemagne, dans le cas où une expédition au delà
du Niémen serait malheureuse ou viendrait à échouer tout à fait. Je répondis mot pour mot (on croira avec peine à une prédiction qui s’est malheureusement si bien vérifiée) :
« Si Votre Majesté éprouvait des revers, elle » peut être assurée que Russes et Allemands, tous » se lèveraient en masse pour secouer le joug : ce » serait une croisade ; tous vos alliés vous aban- » donneraient. Le roi de Bavière, sur lequel vous » comptez tant, se joindrait lui-même à la coali - » tion. Je n’excepte que le roi de Saxe ; peut-être » il vous resterait fidèle, mais ses sujets le force- » raient de faire cause commune avec vos enne- » mis . »
! Napoléon, comme on peut le croire, ne fut pas content de ce rapport : il l’envoya au maréchal Davout afin qu’il en prit lecture, et le chargea de 111’écrire qu’il était bien étonné qu’un de ses aides de camp se fût permis de lui adresser une lettre de cette espèce ; que mes rapports ressemblaient aux pamphlets d’outre-Rhin, que je paraissais lire avec plaisir ; qu’au reste, les Allemands ne seraient jamais des Espagnols. Le maréchal fit sa commission ; Napoléon resta longtemps indisposé. L’expérience a prouvé si je voyais juste ; je me suis permis d’en faire la remarque à ce prince, comme je le dirai plus tard.
Lorsau’il obligea le roi de Prusse à faire conduire
à Magdebourg les marchandises prohibées qi avaient été confisquées à Kœnigsberg, je lui adret sai les observations les plus vives ; je lui reprt sentai combien cette mesure était propre à soulevé) à exaspérer la nation. M. de Clérambault, qui éta: consul général, écrivit dans le môme sens ; nou ne pûmes rien obtenir.
La guerre avec la Russie était à la veille d’écla! ter ; Napoléon songeait au rôle qu’il devait donneà la Prusse. S’allier au roi Guillaume, il conservai ses doutes et ses préventions ; le détrôner, la me sure était violente : c’était pourtant ce que lu conseillaient plusieurs personnes que je ne nomme rai pas ; elles voulaient qu’il envahit les Etats d. ce prince et s’en emparât. Peut-être Guillauim n’a-t-il jamais été bien au fait du danger qu’il avait couru : j’en connaissais toute l’étendue, e j’en ressentais des peines bien vives ; je plaignais! le souverain, je plaignais la nation : je détournJJ ce projet de toutes mes forces.
Des instructions avaient été déjà expédiées à 1).., Ce général s’attendait à marcher incessamment, Quelle fut sa surprise, lorsqu’au lieu de l'ordre d’envahir la Prusse, il reçut la nouvelle du traits d’alliance 1 elle me parvint de suite; j’en éprouvai une satisfaction.