CHAPITRE XXI
Il était question de divorce 1 ; on en parlait hautement dans Paris, ma's on n’était pas d’accord sur le choix de cet homme extraordinaire. On dé- « ugnait les princesses de Russie, de Saxe, Tarchiiuchesse. Il fut d’abord effectivement question de ia première. M. de Mette rnich l’apprit et lit des ouvertures; elles furent acceptées. Cependant tous es membres de la famille impériale étaient opposés à celte alliance ; ils redoutaient l’astuce autrichienne; ils prévoyaient que cette Cour consenti- ; rait, se prêterait à. tout ce qu’il lui demanderait
I us qu’à ce que l’occasion devint favorable ; qu’a-
Divorce avec Joséphine et mariage avec l’archiduihesse d’Autriche Marie-Louise (2 avril 1810'.
lors elle lèverait le masque, et serait la première : à provoquer sa perte : mais le mariage était conclu, les représentations furent inutiles. Je fus désigné pour assister à la cérémonie; c’était une espèce de faveur, puisqu’une grande partie de la Cour était confondue dans la foule. Je n’avais cependant pas, je l’avoue, le droit d’y prétendre ; je m’étais permis quelques réflexions sur le divorce du chef de l’Etat, et elles lui avaient été rapportées. Ic plaignais l’impératrice Joséphine, qui avait toujours été bonne, simple et sans prétentions. Elle était reléguée à la Malmaison ; j’allais la voir souvent. Elle me confiait ses peines, ses ennuis; je l’ai vue pleurer des heures entières; elle parlait de son attachement pour Bonaparte, c’est ainsi qu’elle< l’appelait parmi nous; elle regrettait le beau rôle qu’elle avait joué : ce regret était bien naturel.
Le lendemain du mariage nous reçûmes l’ordre d’aller faire les trois révérences devant le couple impérial assis sur le trône. Je ne pus y aller, je fus retenu par une migraine que j’ai assez régulièrement toutes les semaines; j’en prévins le grand maréchal. Napoléon ne crut pas à mon indisposition; il s’imagina que je n’avais pas voulu me soumettre à l’étiquette, et m’en sut mauvais gré. Il me lit donner l’ordre de repartir pour Dantzig. Le duc de Feltre me rencontra sur les boulevards, et me communiqua les intentions de l’Empereur. Je de-
mandai des instructions : Napoléon me répondit , sèchement que je n’avais qu’à surveiller la Prusse, à traiter avec égard les Russes, et à rendre compte de ce qui se passerait dans les ports de la Baltique ; que je pouvais me dispenser de passer par Berlin. Je m’arrêtai quelques jours à Strasbourg, à Francfort, et j’arrivai le 10 juin à Dantzig.
Je fus très bien reçu des troupes et des habitants. On se plaignait beaucoup du général Grabowski : les Dantzickois ne l’aimaient pas; ils avaient tort, c’était un excellent homme.
La garnison ne tarda pas à s’augmenter; elle reçut des Saxons, des Badois, des Wurtembergeois, des Westphaliens, des Hessois ; c’était une armée. Ce surcroit de forces me déplaisait parce qu’il surchargeait la bourgeoisie ; car pour moi je n’avais pas à me plaindre. Les sentiments des troupes n'étaient pas équivoques, et les souverains dont elles dépendaient daignaient presque tous saisir cette occasion pour m’assurer de leur bienveillance ; je ne citerai que la lettre du roi de Bavière.
Municli, le lo avril 1811.
« A'ous allez avoir mon 14e régiment d’infante- C » rie sous vos ordres, mon cher Rapp ; jelerecom- » mande à vos bontés et à vos soins. Le colonel 1 » est un brave homme qui fera son devoir. Le lieu-
» tenant-colonel et les deux majors sont bons ; le » corps des officiers de môme, et les soldats beaux » et parfaits. Je les trouve bien heureux, mon cher » général, d’ètre sous un chef tel que vous : und » 7io ch dazu eux Elsasser.
» Adressez-vous à moi directement toutes les » fois qu’il s’agira du bien-être de ma troupe, ou » que vous trouverez des défauts, ou qu’elle ser- » vira mal, chose qui, j’espère, n’arrivera pas. Je » saisis avec empressement cette occasion, mon » cher Rapp, pour vous réitérer l’assurance de ma » constante amitié.
» Maximilien-Josepii. »
On m’envoya des instructions pour fermer le port de la place, et surveiller ceux de la Prusse . Davout vint prendre le commandement de Ham bourg : je n’étais pas sous ses ordres ; mais je devais correspondre avec lui et M. de Saint-Marsan. Je ne connaissais pas ce dernier, cependant je l’est i mais beaucoup ; ses lettres prouvaient qu’il était homme de bien, qu’il désirait voir la bonne harmonie renaitre entre les deux nations. Je le désirais aussi, nous étions parfaitement d’accord. D.... m’écrivait souvent de me défier de ce diplomate, que c’était un traître vendu au roi Guillaume et à ses ministres. Sans doute qu’il en écrivait autant à Na-
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL ItAPP 1G1
poléon. Heureusement quand ce prince avait une lois son opinion fixée sur un homme, il faisait peu de cas des rapports qu’on lui adressait : à moins, comme il le disait, de le prendre la main dans le sac, il ne lui retirait pas sa confiance.
Ma position cependant devenait pénible : d’un cité, les Dantzickois se plaignaient de nourrir des troupes, de supporter des charges, et d’être sans commerce; de l’autre, les ministres me pressaient de faire rentrer les contributions, afin de couvrir les dépenses d’une expédition secrète et du développement des fortifications. Les fournisseurs menaçaient de suspendre les livraisons; je ne savais que devenir. Je retirais bien quelque argent des impositions frappées sur la Prusse ; mais ces sommes étaient insuffisantes. A force cependant de persévérance et de représentations, je réussis à obtenir les fonds nécessaires pour acquitter les fournitures, et peu à peu la place fut déchargée de j ce service.
On m’assigna des ressources pour les fortifications, et des valeurs pour les préparatifs de l’expédition secrète, qui n’était plus un secret.
Les ministres proposèrent un jour à Napoléon de faire entretenir la garnison par le gouvernement prussien. On m’écrivit pour avoir mon avis. Je répondis que si jamais semblable décision m’arrivait, je quitterais sur-le-champ Dantzig, sans qu’au-
cime considération fût capable de me retenir. Je dois rendre justice au maréchal Davout, qui fut également cousulté; il fit voir que cette mesure était dangereuse et inexécutable. Le projet fut abandonné.
Je ne passerai pas sous silence un différend bizarre que j’eus à Dantzig.
Je donnais à dîner. J’avais entre autres les résidents de Prusse et de Russie; je plaçai l’un à ma droite et l’autre à ma gaucbe. Celui-ci se formalisa d’une disposition semblable. Il s’imagina que j’avais voulu molester lui, sa Cour, et tout ce qu’il y avait de Russes au monde. Il se plaignit; sa plainte fut transmise de Saint-Pétersbourg à M. de Champagny b qui la communiqua à Napoléon. Je reçus des reproches : j’avais manqué d’égards au résident d’une grande nation, j’avais donné la place d’honneur à celui de Prusse ; j’étais invité à réparer cette faute. J’avoue que je fus piqué. Je répondis au ministre que je ne donnais pas de dîners diplomatiques ; que les consuls étrangers n’étaient pas accrédités auprès du gouverneur, mais auprès du sénat ; que je pouvais mettre à côté de moi à ma table qui bon me semblait; que les plaintes du résident étaient ridicules; que je ne le recevrai plus: j’ai tenu parole,