‹ Mémoires du Général RappChapitre 59 sur 143 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

L’armée continuait son mouvement, poussant toujours devant elle les troupes qu’elle avait battues à Valoutina. On chantait bien des Te Deum en Russie; on en chante pour tout dans cet heureux pays : mais les victoires à la façon de Tolly ne calmaient pas l’anxiété de la nation; elle sentait que bette manière de vaincre la refoulerait bientôt en i Sibérie: elle résolut de mettre ses destinées en d'autres mains. Kutusow puisait aux pieds des mages ses inspirations militaires ; il jeûnait, iriait, flattait les prêtres et la noblesse; le ciel ne xmvait lui refuser son assistance : il fut nommé. Admirables dans les cours, les pasquinades ne suffisent pas sur le champ de bataille; toutes les mo-

meries religieuses ne tiennent pas devant un bonne disposition : il l’éprouva. Le roi de Naples qui n’avait pour les amulettes que le mépris d’u soldat, fond sur lui et le taille en pièces. 11 vei faire ferme à Chevarmo ; mais la cavalerie s’ébranle la charge bat ; on le culbute, on se jette dans se; retranchements : le courage l’emporte sur les saint de la Russie.

Ce début n’était pas de bon augure ; le ciel répoi dait froidement au zèle des Cosaques. On redoublj de supplications : Kutusow déploya ses images, on défila devant la vierge de Smolensk, dont nou voulions déposséder la dévote nation : on fit de prières, des vœux, des offrandes; et les orateur I des Kalmouks débitèrent l’homélie qui suit :

« Frères !

» Vous voyez devant vous, dans cette image, ob » jet de votre piété, un appel adressé au ciel pou » qu’il s’unisse aux hommes contre le tyran qu » trouble l’univers. Non content de détruire de, » millions de créatures, images de Dieu, cet au; » chi-rebelle à toutes les lois divines et humain» » pénètre à main armée dans nos sanctuaires, le; » souille de sang, renverse vos autels, et expose » l’arche même du Seigneur, consacrée dans cette » sainte image de notre église, aux profanations

» des accidents, des éléments et des mains sacrilô- » ges. Ne craignez donc pas que ce Dieu, dont les » autels ont été ainsi insultés par ce vermisseau » que sa toute-puissance a tiré de la poussière, ne » soit point avec vous; ne craignez pas qu’il refuse » d’étendre son bouclier sur vos rangs, et de com- » battre son ennemi avec l’épée de saint Michel.

» C’est dans cette croyance que je veux combat- » tre, vaincre et mourir, certain que mes yeux » mourants verront la victoire. Soldats, remplis- » sez votre devoir; songez au sacrifice de vos cités » en flammes et à vos enfants qui implorent votre » protection ; songez à votre Empereur, votre sei- ■ » gneur, qui vous considère comme le nerf de sa » force; et demain, avant que le soleil n’ait dis- » paru, vous aurez tracé votre foi et votre fidélité » sur le sol de votre patrie, avec le sang de l’a- » gresseur et de ses guerriers. »

L’épée de saint Michel est sans doute une épée redoutable ; mais des soldats dispos valent encore mieux : aussi Kutusow n’épargnait- il pas les libations; il accroissait d’autant la ferveur des Cosaques. Quant à nous, nous n’avions ni inspirés, ni prédicants, ni même de subsistances ; mais nous portions l’héritage d’une longue gloire ; nous allions décider qui, des Tartares ou de nous, devait donner la loi au monde ; nous étions aux confins

de l’Asie, plus loin que n’était jamais allée armée ] européenne. Le succès n’était pas douteux : aussi i Napoléon aperçut-il avec la joie la plus vive les pro- j cessions de Kutusow. « Bon, me dit-il, les voilà » occupés de pasquinades ; ils n’échapperont plus. »

11 fit des reconnaissances, expédia des ordres de mou' vement, et se prépara à la journée du lendemain. Le roi de Naples jugeait ces dispositions superllues : il s’était emparé de la principale redoute, la . gauche de la position était débordée; il ne pensait pas que les Russes voulussent accepter la bataille ; il croyait qu’ils se retireraient pendant la nuit : ce n’était pas leur projet ; ils creusaient, ils remuaient la terre, ils asseyaient leur position. Le lendemain nous les aperçûmes qui étaient tous à l’ouvrage : il , était onze heures, Napoléon [m’envoya faire une reconnaissance ; j’étais chargé d’approcher le plus près possible de la ligne ennemie. Je me débarrassai de mes plumes blanches, je mis une capote de soldat, et examinai tout avec le plus de soin qu’il me fut possible : je n’étais suivi que d’un chasseur de la Garde. Dans plusieurs endroits je dépassai les vedettes russes : le village de Borodino n’était séparé de nos postes que par un ravin étroit et profond : je m’avançai trop, on me tira deux coups de canon à mitraille; je m’éloignai; je rentrai vers les deux heures, et vins rendre compte de tout ce que j’avais vu. Napoléon s’entretenait avec le roi de

Naples et le prince de Neuchâtel ; Murat avait bien changé d’opinion : surpris de voir, à la pointe du jour, la ligne ennemie encore tendue, il avait jugé l’action imminente et s’y était préparé. D’autres généraux soutenaient cependant encore que les Russes n’oseraient en courir la chance : quant à moi, je prétendais le contraire; j’observais qu’ils avaient beaucoup de monde, une assez bonne position; j’étais convaincu qu’ils nous attaqueraient ;i nous ne les prévenions. Napoléon me fit Phonaeur d’ètre de mon avis, qui était aussi celui de Berthier : il demanda ses chevaux; et fit en personne la même reconnaissance l. Il fut reçu comme e l’avais été devant Borodino ; la mitraille l’obli- |ea de s’éloigner : ce qu’il aperçut acheva de le onvaincre qu’il ne s’était pas trompé; il donna en •entrant des ordres en conséquence.

La nuit arriva. J’étais de service ; je couchai ans la tente de Napoléon. L’endroit où il reposait tait ordinairement séparé par une cloison en toile • e celui qui était réservé à l’aide de camp de serice. Ce prince dormit fort peu. Je l’éveillai pilleurs fois pour lui remettre des rapports d’avantistes, qui tous lui prouvaient que les Russes attendaient à être attaqués. A trois heures du ma- 11 il appela un valet de chambre, et se fit apporter

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