Combat, le 10 septembre
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 221 au Kremlin avec une partie de sa Garde et les personnes de sa Maison ; mais nous étions si mal que je fus obligé de prendre un autre logement. Je m’installai à quelque distance dans une maison qui appartenait à un des membres de la famille Aareschkin. J’étais arrivé à quatre heures du soir. La ville était encore intacte : la douane seule était la proie des flammes, qui la dévoraient déjà avant qu’aucun Français parût ; mais la nuit vint, ce fut le signal de l’incendie ; à gauche, à droite, partout il éclatait.
Les édifices publics, les temples, les propriétés particulières, tout était en feu. La conflagration (était générale, rien ne devait échapper. Le vent soufflait avec violence; l’embrasement fit des progrès rapides. A minuit le foyer était si effrayant, que mes aides de camp me réveillèrent ; ils me soutinrent, je gagnai une fenêtre d’où je contemplai ce spectacle, qui devenait affreux. L’incendie | s’avançait sur nous; à quatre heures on me prévint qu’il fallait déloger. Je sortis ; quelques instants îprès la maison fut réduite en cendres. Je me fis conduire du côté du Kremlin ; tout y était en alarnes. Je rétrogradai et me rendis au quartier des Yllemands. On m’y avait arrêté l'hotel d’un géné- ■al russe: j’espérais m’y remettre de mes blessures ; mais quand j’arrivai, des bouffées de feu et de umée s’en échappaient déjà. Je n’entrai pas ; je
222 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP retournai encore au Kremlin. Chemin faisant j’a perçus des soldats, des artisans russes qui se ré pondaient dans les maisons et les incendiaient. No patrouilles en tuèrent quelques-uns en ma présenc et en arrêtèrent un assez grand nombre. Je ren contrai le maréchal Mortier. « Où allez-vous ? m » dit-il. — Le feu me chasse, quelque part que j » me loge ; je vais décidément au Kremlin. - » Tout y est en désordre, l’incendie gagne partout » éloignez-vous plutôt. — Où se retirer ? — A moi » hôtel ; mon aide de camp vous conduira. » Je 1 suivis. La maison était près de l’hospice des en fants-trouvés. Nous y étions à peine, qu’elle éta déjà embrasée. Je me déterminai de nouveau à a 1er au Kremlin. Je passai la Moskowa pour m’ét; blir vis-à-vis le palais, qui était encore intact. J rencontrai en route le général La Riboisière, ai compagné de sonfds, malade1; Talhoüet se joign à nous ; nous nous logeâmes tous dans des maisoi
I. La victoire de la Moskowa fat un jour de deuil poi le général de La Riboisière; son jeune fils y fut blessé mort en chargeant l’ennemi. Plein du chagrin que lui ca sait la perte de sou fils et épuisé de fatigue, le génér tomba malade à Wilna, et mourut à Kœnigsberg le 21 d cembre 1812. Son corps repose dans l’église deslnvalidc et sur son cercueil, on lit cette inscription : J.-Ambroi Baston, comte de La Riboisière, général de division, coi mandant en chef l’artillerie de la Grande Armée, grai ol'fRier de la Légion d’honneur, né à Fougères en 17a ' mort à Kœnigsbcrg le 21 décembre 1812.
placées sur la rivière. Mon propriétaire était un brave chapelier, qui apprécia ma position et me prodigua tous les soins possibles. J’étais à peine installé chez cet honnête artisan, que le feu se manifesta de toutes parts. Je quittai à la hâte : les •quais sont étroits ; si j’eusse tardé, je n’eusse pu •échapper avec ma voiture. Nous repassâmes l’eau et nous vînmes nous établir en plein air, derrière les murs du Kremlin ; c’était l’unique moyen de trouver quelque repos. Le vent soufflait avec une violence toujours croissante et alimentait l’incendie. Je me déplaçai encore une fois, mais ce fut la dernière. Je me retirai près d’une barrière : les maisons étaient isolées, éparses ; le feu 11e put les atteindre. Celle que j’occupai était petite, commode, et appartenait à un prince Gallitzin. J’y ai nourri pendant quinze jours au moins cent cinquante habitants réfugiés.
Napoléon fut à son tour obligé de se retirer devant les flammes. Il quitta le Kremlin et porta son quartier général hors de la ville, dans une maison impériale, où il s’établit b II 11’y resta pas longtemps ; il rentra au palais des czars dès que l’incendie fut tout à fait éteint. Il envoyait presque tous les matins le général Narbonne1 2 savoir de mesnou-
1. Au château de Petroskoïe, appartenant au prince Galîitzin.