‹ Mémoires du général Rapp: aide-de-camp de Napoléon, écrits par lui-même, etChapitre 1 sur 59 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Je n'ai pas la prétention d'être un<person^ nage historique : mais j'ai approché long-temps d'im homme dont on a indignement travesti le caractère, j ai commandé a des braves dont les services sont méconnus; Tun ma comblé de biens, les autres m'eussent donné leïir vie: je ne dois pas l'oublier,

j^ j8o-vais depuis plusieurs années; je donnais obscurément cjuelques coups de sabre, comme cela se pratique quand on est subalterne. Je fus a la lili assea heureux pour être remarqué par le général Desaix. Notre avant-carde en désordre était vivement ramenée f J accourus avec une centaine de hussards; nous chargeâmes les Autrichiens, et nous réussîùies a les mettre en fuite. ' Nouii étic^ns presque tous couverts de blessures, mais no^s

pn fûmes bien dédommagés par les éloges que nous reçûmes. Lé général daigna lu'engager k prendre soin de moi, et me fit délivrer l'attestation la plus flatteuse que jamais soldat ait obtenue^. Je note cette circonstance , non parce qu'elle me valut les épaulettes, mais parce qu'elle me concilia lamitié de ce grand nomme, et quelle fut Torigine de ma fortune.

L'attestation était ainsi conçue:

Armée de fihin et Moselle.

„Au quartier général à Blotsheim, le 3o fmctidor, an 3 de la

république française , une et indivisible* ^ »

„ Je soussigné, général de divisior^ commandant l'aile droite de ladite armée , certifie que le citoyen Jean Rapp , lieutenant au dixième régiment de chasseurs a cheval , a servi sous mes ordres avec ledit régiment pendant les deux dernières campagnes; que dans toutes les occasions il a donné des preuves d'une intelligence rare, d'un sang-froid étonnant, et d'une bravoure digne d'admiration; qu'il à été blessé très grièvement a trois reprises différentes , et

3ue notamment le § prairial de l'an 2 , à la tête 'une compagnie de chasseurs, il s'est précipité sur une colonne de hussards ennemis, plus que quintuple , avec un dévouement si intrépide, qu'il calbuta cette masse redoutable , protégea la retraite d'une partie de nos troupes, et remporta l'honneur de la journée. On ne peut trop regretter que , victime de «on aèle , il ait ét^é blessé très dangereusement et de manière a ne pouvoir plus se servir de son bras. Il est trop

du général Rapp. %

digne de la reconnaissance nationale poiir^ne pas mériter d'être honorablement employé dan» une place, si un service plus actif n'est plus en son pouvoir.. J atteste que le citoyen Bapp emr porte avec lui lamitié et Festime de tous ceux qui le connaissent^

„Desaik."

Devenu aide -de -camp du modeste vainqueur d'OJfenbourg, je fis auprès de lui les campagnes d'Allemagne et d'Egypte. J'obtins successivement le grade de chef d'ésca^ron k Sédiman , où j'eus le bonhcair , a la tête de deux cents braves , d'enlever le reste de l'artillerie des Taures; et de colonel a Samanhout «ous les ' ruines de Thèbes, Je fus grièvement blessé dans cette dernière aifaire, mais aussi je fus cité bien honorablement dans les relations du général en chef.

A la mort du brave Desaix , tué a Marengo au momefct où il décidait la victoire, le premier consul daigna m'attacher a sa personne.

J'héritai de sa bienveillance pour le conquérant de la haute Egypte. J'eus dès li^rs quelque consistance; mes rapports devinrent plus étendus*

Dti sèle , de la &auchise , quelque aptitude aux armes, me méritèrent sa confiance, il a souvent dît k ses alentours qu'il était difficile d'avoir plus de boA sens naturel et de discernement que Rapp. On me répétait ces éloges,^ et j'avoue que j'en étais flatté : si c'est une faiblesse, qu'on me la ]>ardbnne ; chacun a les siennes. Je me serais fait tuer pour lui prouver ma reconnaissance, il le savait: aussi repétait-il firéquesii*

ment k mes amis que j'étais un frondeur, une mauvaise tête , mais que j avaisp un ton coeur. H me tutoyait, , ainsi que Lannes ; quand il nous appelait éé7£2$ ou Monsier le général^ nous étions inquiets , nous étions sûrs d'avoir été desservis. Il avait la faiblesse d'attacher de l'importance a une police de caquetage, qui ne lui faisait la plupart du temps que de faux rapports. Cette méprisable police ! elle a empoisonné sa vie ; elle Ta souvent aigri contre ses amis, ses pro- . ,ches, contre sa propre épouse.

Napoléon faisait peu de cas de la bravoure; il la regardait comiqe une qualité ordinaire, commune a tous les Français: l'intrépidité seule était quelque chose a ses y«ux ; aussi passaitil tout a un intrépide. C'était son expression : quand quelqu'un s^oUicitait une grâce , soit aux audiences , soit aux revues , il ne manquait jamais (ie lui demander s'il avait été blessé. Il prétendait que chaque blessure était un quartier de noblesse. Il honorait , il réc<>mpensait cette 'espèce d'illustration : il savait pourquoi. Cependant il s'aperçut bientôt qu'elle n'allait pas aux Antichambres, et les ouvrit a l'ancienne caste. Cettej préférance nous déplut: il le remarqua , et nous en sût mauvais gré. „Je vois „bicn, me dit-il un jour, que ces nobles que je ,, place dans ma maison vous donnent de l'om- „brage." J'avais pourtant asses bien mérité du privilège. J'avais fait rajer dte la liséfe des émi- '

§rés plusieurs gentilshommes ; j'avais . procuré es ]>laces aux uns, donné de l'argent, fait des pensionnons autres; quelques uns s'en souviennent, la plupart l'ont oublié. A la bonne heure ; ma caisse est fermée depuis Je retour du roi.

du général Rapp. * \^

Aussibien n'était-ce pas de la reconnaissance que je cherchais. Je voulais soulager Tinfor-* tune ; mais je ne voulais pas que W émigrés vinssent s'interposer entre nous et le grand homme que nous avions élevé sur le pavois.

J'avais oublié cette scène désagréable : mais Napoléon n'oubliait pas les choses pénibles qui lui échappaient i il avait beau chercher à se montrer sévère, la nature était plus forte, su bonté l'emportait toujours. Il me fit appeler f il me parla de noblesse, d'émigration, et revenant tout a coup k la scène qu'il m'avait faite, „Vous croyea donc que j'ai de la prédi- ,,\ection pour ces gens-lU! vous vous trômpea. „ Je m'en sers; mais vous savea pourquoi: car „enfin suis-je noble moi, mauvais gentdhomme „corse ? — Ni moi, ni larmée, lui répliquaî-je, ne „nous sommes jamais informés de votre origine. ,^Vos actions nous suffisent.'* Je rendis compte de cette conversation a plusieurs de mes amis, entre autres aux généraux Mouton de Lauriston.

La plupart de ces mêmes nobles prétendent cependant qu'ils ont cédé a la violence. Hien n est plus faux. Je n'en connais 'que deux qui aient reçu des brevets de chambellans sans les avoir demandés. Quelques autres ont refusé des ofFres avantageuses; mais, a ces exceptions près , tous sollicitaient , priaient, importunaient. C'était un concert 'de zèle et d'abandon dont on n'a pas d'exemple. Le plus^ chétif emploi , les functions les j)lus humbles, rien ne les rebutait; on eût dit que c'était a la vie et a la mort. Si jamais quelque main infidèle se glisse dans les cartons de MM. Tallejrand, Montesquiou, Ségur, Duroc, etc., de

quelles expressions brûlantes elle enrichira le "langage du dévouement! Ils rivalisent aujourd'hui de haines et d'invectives. La chose est bien naturelle: s'ils avaient en effet pour lui la haine profonde qu'ils témoignent, il faut convenir que pendant quinae ans qu'ils furent k ses pieds ils ont du se faire une étrange violence. Et pourtant toute l'Europe le sait! k l'aisance de leurs manières , à la continuité de leur sourire , a la souplesse de leurs révérences , on eût dit qu'ils y allaient de coeur et que cela leur coûtait bien peu.

du général Rapp.

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