CHAPITRE XXV
J avais quitté Dantxic et traversais la Lithuanie; ce pays était agreste, c'étaient des bois, des steps , un tableau indéfini de misère et de désolation. Nous étions a cette époque de Tannée où la nature étale se» richesses ; cependant ^ la végétation était faible , languissante : tout, dans ces fatales contrées, peignait le deuil, tout présageait les. désastres qui devaient nous accabler- La pluie n'arrêtait pas, les routes étaient défoncée*, impraticables; on se perdait dans la vase , on succonjbait de lassitude et d'inanition: di^ mille chevaux gisaient sans vie sur un espace que nous avions parcouru en deux jours; jamais mortalité aussi effrayante n'avait signalé le début d'une campagne. Nos soldats, chancelants sur ces terres argileuses, s'épuisaient en vains efforts; la plupart ne pouvaient suivre, ils traînaient; les troupes alliées surtout en avaient un nombre prodigieux sut nos derrières. Il était facile ae pressentir que l'issue de la guerre serait malheureuse : nous avions pour nous la force et le courage, mais la nature prenait parti pour eux ; a la longue nous devions succomber. Quoi qu'il en soit , j'arrivai a Wilna; j'y trouvai le duc de Bassario, dont les pronostics étaient moins sombres , le général rïogendorp, aide-de-camp de Napoléon, que je ne connaissais pas encore; et ce général Jomini qui, depuis, déserta nos drapeaux. Les
uns et les autres auguraient mieux que moi de la lutte qui s'était engagée. Elle se présentait en effet sous des auspices spécieux : la Pologne entière était en mouvement; hommes, femmes, paysans, bourgeois, gentilshommes, tous étaient animés du plus noble enthousiasme ; les troupes ' s'organisaient, les administrations se formaient, on assemblait des ressources, et on se disposait a refouler Toppression par-delà le Borjsthène.
La diète de V Varsovie était oviverte; cette nation, si long-teinps battue par lorage, croyait enfin toucher au port: aucun sacrifice ne luj coûtait. Le discours du président avait esxcité des acclamations générales, partout il avait été reçu avec transport. Je- fus curieux de le lire; M. de Bassano me le communiqua: ,,I1 pourrait être „mieux, me dit-il, mais ei|fin il est passable." L'empereur eût désiré qéll fût plu^fort de choses et renfermât des pnrases moins savantes. C'était l'élan du patriote et non les mouvements compassés de l'orateur: qu'il fallait dans une si grave circonstance; néanmoins il a produit son effet.
„Long-temps avait existé dans le centre de „rEurope une nation célèbre , maîtresse d'une „coritrée étendue et féconde, brillaiiteidu dou- „ble éclat de la guerre et des arts , protégeant ,, depuis des siècles, d'un bras infatigable, les „barrières de l'Europe contre les barbalres qui ^frémissaient autour de son enceinte. Un peu- „ple nombreux prospérait sur cette terre. La „nature répondait avec libéralité a ses travaux. „Souvent ses rois avaient pris place dans Fhis- „toire k côté de ceux qui ont le plus honoré „le rang suprême.
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,,Mais cette terre cpst la Pologne, le peuple „c'est vous: que sont-ils devenus? comment „sVst opéré le déchirement de notre patrie?
^comment cette grande famille, qui même en ,yse divisant ne se séparait pas, qui^avait su refléter unie à travers des siècles de divisions; 9,cominent cette puissante fatnille s'est-elle vue ^démembrée ? quels •ont été ses crimes et ses „ juges ? de quel droit a-t-elle été attaquée, »,envahie, effacée de la liste des états et des peu- ,^ple,s ? d'où lui sont venus des oppresseurs, des „ters?,.. L'univers indigné nous répondrait,, cha- „que état , chaque peuple nous dirait qu'il a „cru voir sou tombeau s'entrouvrir a côté de „celui de la Pulongne , que dans l'audafièuse ^profanation des lois sur lesquelles reposent „également toutes les sociétés, dans l'insultant „mépris qu'on en a fait pour nous perdre , le „monde a pu se croire livré au seul empire des ^convenances , et que bientôt, pour lui, il n'y „aura plus d'autre maître. L'Europe effrayée, „menacée, iiidiquerait surtout a notre ju«te „ressentinikent cet empire qui, en nous cares*- ,,sant, se préparait a peser sur elle d'un poids „nouveau. C'est la Russie qui est lauteur de „tous nos maux. Depuis un siècle elle s'avance „a pas de géant vers des peuples qui ignoraient „jusqu'a son nom.
„La Pologne ressentit aussitôt les premiers „efFets de cet accroissement de la puissance „russe. Placée au premier rang de son voisi- „nage , elle a reçu ses premiers comme ses der^ „niers coups. Qui pourrait les compter depuis „qu'en 1717 la Russie essaya son influence par
„le licenciem^t de Tannée polonaise? Depub „cette époque quel instant a été exempt de son „influence ou de ses outrages ?
^>Si cette puissance astucieuse s'unit a laPo-^ ,,logjtie, c'est^pour lui imposer, comme en 1764, „cette funeste garantie qui attachait Tintégrité „de nos frontières k la perpétuité de l'anarchie; „poui* faire de cette* anarchie le moyen de rem* *,plir ses desseins ambitieux. Le monde sait ce ^,qu ils ont été depuis cette funeste éiïoque- „C est depuis elle que, de partage en partage, ,,on a vu la Pologne disparaître entièrement j,sans crime comme sans vengeance $ c^estde- „puiselle que les Polonais ont entendu, enfré- „missftnt , le langage insultant des Repnin^ ,,des Sivers;* c'est depuis elle que le soldat russe „s'est baigné dans le sang de leurg concitoyens- „en préludant a ce jour a jamais exécrable, „faut-il le rappeler, dans lequel ^ au milieu „des hurlements d'un vainqueur farouche, ,,V%ï'sovie entendit les cris de la population „de Prague qui s'éteignait dans le meurtre et „rin<^endie. Polonais, car il est temps de faire „retentir a vos oreilles ce nom que nous rfau- „rions jamais dû perdre, voila Içs routes odieu* „ses par lesquelles la Russie est parvenue à „s'approprier nos plus belles provinces ; voila „les titres , les seuls titres qu'elle exerce sur ,,nous. La force seule à pu nous etichaîner, la ,, force peut aussi briser les fers qu'elle seule a „forgés . Ces fers seront brisés . La Pologne exis- ,,tera donc; que disons-nous? elle existe déjà, „ou plutôt elle n'a pas cessé d'exister. Que „font a ses droits la perfidie, les complots, les
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^^yîoléiicés sous lesquelles elle a succombé? „Oui, nous sommes encore la Pologne, nous „le sommes aux titres que nous tenons de la „nature, de là société, de nos ancêtres; k ces «titres sacrés que reconnaitTunivers et dont le „geiire, humain a fait sa sauvegarde/*
Je fus entraîné. J'avais tant vu les braVes légions polonaises en Italie , en Egypte et ailleurs ! Ils avaient véritablement saison ; ils étaient encore 1^ Pologne. „En fait décourage,, ^dis-'je au duc, rien ne n^e surprendrait de |a „part de cette vaillante nation i mais j'avoue „que je ne la soupçonnais pas de ce talent. -— ^ „Yous êtes bon, reprit M. de Bass^^no; ils ont „bien autre chose ^ faire que des harangues! — \ „Qui tient donc la plume ? — Uabbé. — Quel „abl>é ? Crojex-vous que l'empereur ait de la „prédilection pour les rabats ? — Non , mais „enfin, au temps où nous sommes, ce n'est „pas sans des considérations puissantes qu'on „confie une ambassade a un prêtre. — C'est „rarchevêque ? -^ Luî-mêmç; nous la vous en- „voyé a Varsovie pour enivrer les Polonais de „son éloquence. Je ne le croîs pas fort habile „en affaires: mais il est tout dévoué a Fempe- „reur; c'est le princi|)al. Ses ennemis l'accusent „d'être ambitieux, inquiet, sans, consistance „dans ses affections , dans ses iclé,es , de chan- „ter blanc, de chanter noir, d'être tout ce que „les circonstances exigent. Je crois ce portrait „chargé. Je suis même persuadé ^jie si les évé- „nements compromettaient la gloire de nos ar- „mes , on ne le verrait pas dans les rangs de „nos détracteurs. — Je le crois bien; il a trop