‹ Mémoires du général Rapp: aide-de-camp de Napoléon, écrits par lui-même, etChapitre 30 sur 59 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

L'armée continuait son mouvement, poussant toujours devant elle les trouj3es qu elle ^vait'battues a Valontina, On chantait bien des Te Dewn en Russie; on en chante pour tout dans cet heureux pays : mais les victoires a la façon de Tolly ne calmaient, pas ranxiété de la nation; elle sentait que cette manière de vaincre la refoulerait bientôt en Sibérie : elle résolut de mettre ses destinées en d'autres mains, Kutusow puisait aux pieds des images ^es inspirations militaires; il jeûnait, priait, flattait les prêtres et la noblesse; le ciel ne pouvait lui refuser son assistance : il fut nommé. Admirables dans les cours , les pasquinades ne suffisent pas sur le champ de bataille; toutes les momeries religieuses ne tiennent pas devant une bonne disposition : il l'éprouva. Le roi de Naples , qui n avait pour les amulettes que le mépris d'un soldat, fond sur lui et le taille en pièces; Il veut faire ferme a Chevarino; mais la cavalerie s'ébranle, la chargé bat; on le culbute, on le jette dans ses retranchements: le courage l'emporte sur les saints de la Russie.

Ce début n'était pas de bon augure ; le cielrépondait froidement au zèle des Cosaques. On redoubla de supplications : Kutusow dé-

Sloya ses images ; on défila devant la vierge e omolensk , dont nous voulions déposséder 1-. .1^,,^*^ w^-.*:^., - ^^ ^* A^^ prières, des vo""^

la dévote nation : on fit des prières, des vœux,

des-

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des offrandes; et les orateurs des Calmoiiks débitèrent rhomélie qui suit :

^jFrères!

,,Vous voyea devant vous, dans dette image, „ob} et de votre piété, un appel adressé au ciel „pour qu'il s'unisse aux hommes contre le tyran „qui trouble l'univers . Non content de détruire „des millions de créatures, images de Dieu^ cet „archi-rebeUe k toutes les lois divines et hu** „u\aines pénètre a main armée dans nos sàne- „tiiaires , les souille de sang , renverse vos au^ „tels, et expose l'arche même du Seigneur, con- „sacrée dans cette sainte image de notre église, • „aux profanations des accidents , des éléments „et des mains sacrilèges. Ne craignex donc paa „que c^ Dieu, dont les autels ont été ainsi m- „sultés'par ce vermisseau que sa toute-puissance „a tiré ae J.a pt)ussière, ne soif point, avec vous ; „ne craignes pas qu'il refuse d'étendre son bouj/clier sur vos .rangs, et de combattre son enne- „mi avec Tépée de saint Michel.

,,Cestdans cette croyance que je veux corn-* „batta:e,' vaincre et mourir, certain que mes „yeux mourants verront la victoirp. Soldats, „i*emplissea votre devoir; songea au sacirifice „de vos cités en flammes et a vos enfants qui „implorent votre protection; sorige« a vôtre j^encipereur, votre seigneur ^ qui vous considère „*comme le* nerf de sa force; et demain^ avant „que le soleil n'ait disparu^ voua aurea tracé „votre foi et vôtres fidélité sur le «ol dé votre „patrie , avec le sang de l'agresaeur et de ses „guerriers.** ^

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,Lepëe de saint Micht^l est sans doute une épée redoutable ; mais des soldats dispos valent encore mieux: aussi Kutusow népargpait- U pas les libations; il accroissait d'autant la •fieryeur des Cosaques. Quant a nous, nous n'avions ni inspirés, ni prédicants , ni même de subsistances , mais nous portions Théritage d'une longue gloire ; nous allions décider qui des Tartares ou de nous devait donner la loi au monde ; nous étions aux confins de TAsie, plus loin que n'était jamais allée armée européenne. Le succès n, était pas douteux: aussi Napoléon aperçut-il avec la joie la plus vive les proccessions de Kutusow. ,,Bon, me dit- il, „les voila occupés de pasquinades ; ils n'échap- „|>eront plus." Il fit des xeconnùissances , ex- P^éJdia-des ordres de mouvement^ et se pré-

Sara a la journée du Tendemain. Le roi -de aples jugeait ces dispositions superflues : il s'hélait emparé de la principale redoute, la gauche de la position éta.it débordée; il ne pensait pas que les Russes voulussent accepter* la bataille; il croyait qu'ils se retireraient pendant la nuit: ce n'était pas leur projet; ils creusaient, ils remuaient la terre, ils assayaient leur position. Le lendemain nous les aperçûmes qui étaient tous à l'ouvrage: il était onxe heures, î>fapoléon m'envoja faire une reconnaissance; ['étais chargé d'approcher le plus près possible de la ligne ennemie. Je me débarrassai de mes plumes blanches, je mis une capote de soldat et examinai tout avec le plus de soin qu'il me fut possible^- je n'étais suivi que d un cnasseur de la gardé. Daps plusieurs endroits je dé]>assais les vedettes russes : le village de Borodino

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n était séparé de n« postes que par un ravin étroît et profond ; je m avançai trop, on me tira deux coups de canon a mitraille; je m'éloignai; je rentxai vers les deux heures , et fins rendre compte de tout ce que j'avais vu. Napoléon s'entretenait avec le roi de Naples et le prince deNeuchâtel; Murât avait bien changé d'opinioTi: «urpris de voir, a la pointe du jour, la ligne ennemie encore tendue , il avait jugé l'action imminente et s'y était préparé» D'au^très généraux soutenaient cependant encore que les Russes n oseraient en courir la chance: quant a mois, je prétendais le contraire; j'ob» servais qu ils avaieht beaucoup de monde, une asses bonne position; j'étais convaincu qu'ils nous attaqueraient si nous ne les prévenions» Napoléon me fit l'honneur d'être de mon avi«, qui était aussi celui de Berthier : il demanda ses chevaux, et fit en personne la même reconnaissance. Il fit reçu comme je l'avais été devant Borodino ; la mitraille l'obligea de s'éloigner: ce qu'il aperçut acheva de le convaincre qu'il ne s'était pas trompé j * il donna en rentrant des ordres en conséquence.

La nuit arriva. J'étais de service ; je couchai dans la tente de Napoléori. L'endroit où il reposait était ordinairement séparé par une cloison en toile, de celui qui iétait réservé à Taidede-camp de service. Ce prince dormit fort peu. Je réveillai plusieurs foi pour lui remettre des rapports d'avant-postes, qui tous lui prouvaient que les Russes s'attendaient a être attaqués. A trois heures du matin iLappela un valet dé chambreetsefitapporter du punch; j'eus l'honneur d'en'prendre avec lui. Il me demanda si

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j'avais biea dormi ; je lui répondis que les iiuits étaient déjà fraîches, que j avais souvent été réveillé. Il me dit: ,,Nou8 aurons affaire aa- ,,jourdlmî*k ce fameux Kutusow. Vous vous „rapelèa sans doute que c est lui qui comman- ,,dait a Braunau lors de la campagne d'Auster- , Jita. Il est resté trois semaines dans cette plaee ,,sans sortir une seule fois de sa chambre; il „n est pas seulement monté a cheval pour voir „les fortiilcktions. Le général Bennigsen, quoi* „que aussi vieux, est un gaillard }>lus vigou- „reux que lui. Je ne sais pas pourquoi Alex- ,,ai^dre n'a pas envoyé cet Hanovrien pour rem- ^placer Barclaj.** Il prit un verre de punch, lut quelques rapports et ajouta :

„Eh bien ! Rapp , crois-tu m^ nous ferons ,„de bonnes affaires aujourd'hui? — Il n j a pas „dc doute» sire? nous avons épuisé toutes nos „ressources^ nous sommes forcés de vaincre." ï^apoléon continua sa lecture et reprit: „La ,, fortune est une franche courtisane ; je lai sôu- „Yent dit, et je commence a l'éprouver. — Votre ^,majesté se rappelle qu'elle m'a fait l'honneur „de me'^dire k omplensK que le vin était veirsé» „qu il fallait le boire. Cest maintenant le cas „plus que jamais; il n'est plus temps de reculer. „L'armée connaît d'ailleurs sa position: elle „sait qu'elle ne trouvera de' subsistances qu'à „Moscou et qu'elle n'a plus que trente lieues k ,, faire. — Cette pauvre armée, elle est J>ien „réduite: mais ce qui reste est bon ; ma garde „est d ailleurs intacte." Il manda le prince Berthier et travailla jusqu'à cinq heures et 4emie. Nous montâtnies a cheval. Les trompettes sonnaient, les tambours battaient i dès

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que les troupes l'aperçurent, ce ne fut qu accla- , mations. ,, C'est lentliousiasine d'Austerlitx. y^Faites lire la proclamation/* , '

<i^Soldats!

„Voilala bataille que vous avea tant désirée! ^Désonnais 1» victoire dépend de vous; elle^ ,,noils est nécessaire ;* elle nous donnera l'abonf^dance, de bons quartiers d'hiver et un prompt , , retour dans la patrie. Conduisez-vous conima „a Austerlitx, àFriedluAd, a Witepsk, a Smo- ,yleiisk9* et que la postérité la plus reculée cite „votre conduite dans cette journée; que loiï „di^e de vous: Il était a cette grande bataille „sous les murs de Moscou,*' Les acclamations redoublèrent, les troupes ne demandaient qu'a combattre, l'action fut bientôt engagée.

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