‹ Mémoires du général Rapp: aide-de-camp de Napoléon, écrits par lui-même, etChapitre 35 sur 59 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

INous partîmes le lendemain , et nous gagnâmes la grande route de MoskouparMojaïsk.

Le froid, les privations étaient extrêmes; riieure des désastres était sonnée. Kous retrouvâmes .nos blessés morts sur la route , et les Russes qui nous attendaient a Viasm a. A la vue des ces colonnes , le soldat rc^cueillit un reste d'énergie , fondit sur elles , et les défit. Mais nous étions harcelés par des troupes qu'excitaient l'abondance et l'espoir du pillage; k chaque pas nous étions onligés de prendre 2>osition, de combattre; nous ralentissions notre marche sur un sol dévasté qu'il eût fallu franchir a tire-d'aile. La temj)érature , la faim , les Cosaques , tout ce qu'il j à de fléaux était déchaîné sur nous. L'armée s'affaissait sous le

f)oids de ses maux ; sa route était dessinée par es cadavres; ce qu'elle souffrait passe l'imagination. Combien j'ai rencontre, dans cette terrible retraite , de généraux malades ou blessés, que je croyais ne jamais revoir! De ce nombre était le général Priant , dont les blés- > sures étaient encore ouvertes ; le général Durosnel, qui fit le trajet avec une fièvre nerveuse, presque constamment dans le délire; et le brave général Belliard, atteint d'un coup de feu a la bataille de la Moskowa. Il avait autrefois pénétré jusqu'en Ethiopie; il avait porté nos couleurs plus loin que n'avait jamais été

Taigle romaine : il devait trouver de la différence entre les deux climats: %

Nous marchâmes sur Smolensk; elle devait être le terme de nos misères ; nous devions y trouver des subsistances et des vêtements, de quoi nous garantir des fléaux qui nous dévoraient: nous nen étions plus qu a. dix-huit lieues, Napoléon logea dans un de ces blockhouse qu on avait construits pour recevoir des postes de cinquante a soixante hommes , chargés de protéger la correspondance et les communications. J étais de service : il y avait déjà quelque temps qu'il n'était pas venu d'estafettes; il en arriva ' une , je la remis a l'empereur. Il ouvrit le paquet avec précipitation; un moniteur lui tomba sous la main, il le 2)arcourut: le prem^ier article qxii se présenta a ses yeux fut Tentifeprise de Mallet ; il n'avait pas lu les déj/êches, il ne savait ce que c'était. „()u'est-ce „que cela ! quoi I des complots ! des conspira- „tions!*' n ouvrit ses lettres ; elles contenaient le détail de la tentative i il fut stupéfait. Cette

1)olice qui sait tout, qui deviné tout, s'était aissé prendre au dépourvu; iLn'en pouvait pas revenir. „Savary a la Force ! le ministre de ,,la police arrêté, conduit, enfermé dans une ,,prison!" J'allais transmettre quelques ordres. L'aventure avait déjà transpiré; la surprise, l'étonnement, étaient peints sur toutes les figures ; on faisait des rapprochements qui jusque-la avaietit échappé.

L'impi'é voyance des suppôts de la police était manifeste; ils ne sont alertes que parce qu'on croit a leur vigilance: Napoléon ne s étonnait pas que ces misérables qui peuplent les

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salons et les tavernes , qui obstruent tout , qui s'insinuent partout, n eussent pas pénétré la trame ; mais il ne concevait pas la faiblesse de Rovigo. ,, Comment ne s'est-il pas fait tuer „plutôt que de se laisser arrêter! Doucet et „Hullin ont montré bieiiplus de courage.*'

Nous nous remîmes en route ; nous passâmes le Bory sthène. L'empereur établit son quartiergénéral dans un château dévasté, a une douzaine de lieues en avant de Smolensk , et a une et demie derrière le fleuve. Les rives en sont fort escarpées dans cet endroit; elles étaient couvertes de verglas. Napoléon craignait qile Tartillerie" ne pût les franchir; ^ il me chargea de pindre INey, qui commandait larrière- garde, et de rester avec lui jusqu'à ce que tout fût en * siireté. Je trouvai le maréchal occupé a donner la chasse aux Cosaques; je lui communiquai les ordres que j'avais a lui transmettre, et nous nous retirâmes a un blockhouse qui devait assurer le passage , et oii le quartier-généiral fut établi.

Une partie de l'infanterie 2>assa; l'autre bivouaqua dans un petit bois, sur la rive oii nous étions. Kous fûmes occupés toute la nuit a faire passer les pièces; 1| dernière montait la rampe quand rennemi parut. Il attaqua surle-champ avec des masses considérables ; nous reçûmes ses charges sans nous ébranler: mais notre but était atteint; le combat n'avait plus d'objet; nous nous éloignâmes. Nous abandonnions quelques centaines d'hommes que 1 inanition et les blessures avaient mis hors d'état de suivre. Les malheureux ! ils se plaignaient, gémissaient, demandaient la mort; c'était un spectacle déchirant: mais que pouvions - nous

faire ? Chacun pliait squs le faix de la vie; on se soutenait a peine; personne n'avait assez de forces pour les partager. Les Russes nous suivirent: ils voulaient passer de vive force, Ney les reçut avec cette vigueur, cette impétuosité qu'il mettait dans ses attaques; ils furent repoussés, et le pont devint» la proie des flammes, Le feu cessa; nous nous retirâmes pendant la nuit. Je* rejoignis le surlendemain soir Napoléon a Smolensk. Il savait qu'une balle mWait effleuré la tête, qu'une autre avait abattu mon cheval; il me dit: „Tu peux être y, tranquille maintenant; tu ne seras pas tué „cette campagne. — Je désire que votre majesté ,,ne se trompe pas ; mais vous avea souvent „donné la même assurance au pauvre Lannes, „qui a pourtant fini par y passer. — Non , non, „tu ne seras pas tue. — Je le crois, mais je „pourrais bien être gelé.*' L'empereur se répandit alors en éloges sur le maréchal Ney . „Quel „homme!... quel soldat!... quel vigoureux gaillard!..." Il ne parlait que par exclamations; il ne trouvait pas de mot pour cendre l'admiration c[ue lui inspirait cet intrépide maréchal. LejprmcedeNeuôhâtel entra; il fut de nouveau question de Mallet et de Savary. Napoléon s'égayait aux dépens du duc; sa surprise, son arrestation , étaient le sujet de mille plaisanteries , dont le refrain était toujours qu'il aurait dû se faire tuer plutôt que de se laisser prendre.

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