‹ Mémoires du général Rapp: aide-de-camp de Napoléon, écrits par lui-même, etChapitre 36 sur 59 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

La retraite avait été cruelle. Tout ce Que la nature a de fléaux nous l'avions éprouvé; mais chaque jour nous rapprochait de Smolensk: nous devions trouver dans cette ville le repos et l'abondance^ Nous marchions : l'espérance nous soutenait; elle-même allait nous abandonner : nos malheurs devaient être inouïs commie nos victoires. Le quatrième corps perdit ses pièces; la brigade Augereau fut détruite, et Witepsk enlevé. Nous n'avions plus ni munitions 9 ni subsistances ; nous étions dans une ^ position alFreuse: iL^allut se résigner* Nous nous remîmes en marche^ Nous arivâmes le lendemain a Krasnoï» Kutusow, qui se portait sur nous avec toutes ses forces, y avait dé j^ une avant^garde ; elle se replia a la vue de iios soldats, et s'établit a une lieue plus loin. Elle bivouaquait a gauche , sur la lisière d'une forêt qu elle couvrait de feux. Napoléon me fit ap^ peler, et me dit: „Nous avons tout près d'ici de ,>rinfanterié russe: c'est la première fois qu'elle „montre tant d'audace. Je vous charge de l'at- „taquer a la baïonnette vers le milieu de la ,»nuit. Surprenex-la ; faites-lui passer l'envie j^d'approcher si près de mon quartier^généraL „Je mets a votre disposition tout ce qui festiî „de la jeune garde/' J'avais fait ttiés apprêts; ' j'attendais près d'un feu de bivouac polonais que l'heure fût venue , quand le général Narbonne arriva. „Reniett^ vos troupes au duc

„de Trévise, me dit-il: sa majesté ne veut pas' „vous faire tuer dans cette affaire; elle vous „réserve une autre destination." Je reçus ce contre-ordre avec plaisir, je ne le cache pas. J'étais exténué de fatigues , de sufïrances et de froid. Je ne tenais pas à marchera Tennemi; du reste, ses Cosaques lui avaient déjk donné réveil , il était en mesure , il nous reçut de son mieux. Il fut néanmoins rompu et rejeté sur ses masses. Celles-ci étaient en position parallellement k la route; elles s'étendaient pour ainsi dire de Smolensk a Krasnoï; elles nous prenaient en flanc , elles eussent pu nous accanler. Heureusement le prestige aurait encore: nous étions protégés par le souvenir de nos

* victoires. Kutusow voyait de loin nos colonnes qui défilaient sur la route , et n'osait les aborder. Il se décidait enfin à courir la fortune ; mais un pajsan lui rapporta que Napo-

"^léon était a Krasnoï, que la garde en occupait tous les alentours. Cette ;nouveIle glaça son courage : il révoqua les ordres qu'il avait expédiés.

Nous avions dejiuis long-temps la mesure de sa capacité, nous la portions en ligne de compte; c'était un de nos moyens; il pouvait néanmoins se raviser, courir aux armes et nous anéantir: nous le sentions tous; mais nous ^'avions pas de nouvelles d'Eugène; Davoust et Ney étaient en arrière; nous ne pouvions les abandonner. La température devenait d'ailleurs chaque jour plus âpre ; les Russes souffraient ; ils avaient sommeillé jusque-la , ils {Pouvaient somipeiller encore. Napoléon résout d'en courir la chance ; il attendit. Tout

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réussit comme il lavait prévu. Millopdpvvits voulut intercepter le quatrième corJ)s; mais il ne put j parvenir: cinq mille hommes d'infanterie , qui n'avaient ni chevaux pour s'çplaîrer, ni pièces pour se défendre, repoussèrent constamment les flots de soldats qui se précipitaient sur eux, firent tête à toute cettie avantgarde, et se dégagèrent. Davoust suivait; Ténnemi se flattait ae prendre sa revanche sur ce maréchal ; muis l'empereur y pourvut. Il se déploya a la gauche de Krasnoï , engagea Quelques troupes, et fit ouvrir un feu d'artillerie assex hieif nourri. Kutusow , efprajé a la vue de quatorze à quinze mille hommes, qui couraient aux armes , rappela s.es corps détachés : le maréchal passa et vint prendre part a laction. Le but était atteint; le feu se ralentit, et la retraite commença. L'ennemi voulut la trour bler ; mais le premier de voltigeurs de la garde repoussa toutes ses attaques : la cavalerie , Tinfanterie , ni la mitraille , ne ]>urent réhranler; il périt sur place. Cette héroïque résistance atterra les Russes; ils cessèrent la poursuite.

Dès que .nous étions hors d'un emhari:as, nous tombions dans un autre : nqps ^vions. osé, quatorze a quinze mille que nous étions , . nous mettre en ligne devant les cent vingt mille hommes de Kutusow; nous étions sortis sans échec d'une, positioii où nous eussions dû tous être enlevés; mais nos subsistances, nos derrières n'étaient plus a nousi: Minslç; avait été surpris, l'armée de Moldavie couvrait la Bérésina; Wey était encore en arrière: jamais notre situation n'avait été plus terrible. Napoléon, que cette 'complication de circonstances mal-

lè<i Mémoires

heureuses étonnait, expédia Tordre de reprendre l'ofFehsiveel d'enlever Polotsk: le succès lui paraissait facile. „Pour peu que le duc de Bel- ,,lune y mette de Télan , 1 entreprise est iinman- „quable ; la qualité des troupes qu^il commande „la igarantit. Cest Ney qui m'inquiète; que „va-t-il devenir?" Ce maréchal était en effet dans une position sans exemple ; il fallait toute la valeur, le sang-froid et la persévérance de cet intl^pîdfe guerrier pour en sortir; il avait reçu dans la imit du 16 au 17 la nouvelle du combat d'Eugène et du départ de Davoust: ce double éVénetnent ne put TébranTer. „Tous „les Cosaques de la Russie, dit-il en lappre- „nant, ne m'emj^êcheraient pas d'exécuter mes „inâtructions ; je ne iiomprai pas d'une semelle „qu 'elles ne soient remplies." Il acheva ses dispositions et se mit en marche: six mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et douxe pièces de canoh composaient toutes ses forcés ; il était harcelé par les troupes légères de l'ennemi qui voltigeaient sur ses flancs; il marchait serré, prêt a recevoir tout* ce qui se présenterait. A trois heures, son avantgarde atteignit Katowa, et fît halte à la vue du corps de Milloradowita. Le temps était brumeux; on n'apercevait de part ni d'autre quelles forces on avait en tête : Ney franchit un ravin qui ie séparait des troupes ennemies, enfonce la première ligne , culbute la seconde , et eût renversé l'armée entière si les ravages de l'artillerie ne l'eussent arrêté. Il fut contraint de sonner la retraite; mais .son attaque avait été si impétueuse qu'on n'osa le suivre. Il alluma des feux de bivouac , comme s'il eût eu dessein

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de s'arrêter la nuit: les Russes Vimitèrient. Dès qu il eut pris quelque repos, il s'éloigna, résolu de mettre le Borysthène entre lui et des troupes trop nombreuses V pour qu'il pût les forcer; il s'élança dans Veau , sur la glace, et gagna la rive opposée: mais de nouveaux périls \y attendaient.

Les Cosaques couvraient la plaine , ils nous chargeaient, nous mitraillaient avec fureur.

Ney , qui ne pouvait répondre a cette canoimade ^neurtrière , précipitait sa marche , dispersant, culbutant tout ce qui. osait l'attendre. Il gagnait un bois qui n'était pas éloigné; il allait l'atteindre , lorsqu'une batterie se démasque et désorganise sa colonne. Le soldat chancelle, jette ses armes ; mais le maréchal lui rend bientôt son énergie ; ses paroles, sa voix, son exeni- 1)le, enflamment les plus timides: on s élance; es pièces fuient; nous sommes maîtres du bois. Mais ce taillis n'avait ni routes ni frayés; il était coupé d^ tant de ravins , semé de tant d'obstacles , qu'on n'en sortit qu'avec des peines infinies : presque tout le matériel y resta. Les Cosaques en devinrent plus pressants ; pendant deux jours ils ne cessèrent de renouveler leurs attaques: mais eux-mêmes avaient été obligés de faire un détour, leurs pièces étaient en arrière , ils n'avaient pas d'artillerie ; quelques voltigeurs en faisaient justice.

Wey touchait a Orsaa : la nuit était avancée ; il marchait en silence , il se flattait d'être enfin dégagé : tput a coiip il aperçoit des feux de bivouac , il découvre le camp d'une armée nombreuse. Il ne savait s'il devait se réjouir ou craindre , s'il voyait des Français ou des Russes,

lorsque la fusillade le tire de son anxiété: les reconnaissances sont accueillies a coups de fusil ; les détonations, les cris, les tambours, se mêlent, lié confondent; on eût dit que nous allions avoir alFaire a toute la Russie. Furieux de voir le danger renaître au monlent oiiil croiten sortir, le maréchal veut s'ouvrir un passage ; il se précipite sur ces feux... mais le camp estdéâert; c'est une ruse, un stratagème. Platow nous avait apparemment pris pour les siens; il avait cru nous effraiyer avec des ombres. Le duc dédaigna de suivre quelques Cosaques qui avaient servi a cette fantasmagorie ; il poursuivit sa route , et atteignit le quatrième corps trois lieues plu* loin.

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