‹ Mémoires du général Rapp: aide-de-camp de Napoléon, écrits par lui-même, etChapitre 41 sur 59 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

*". Les souverains avaient régl^ les condition» de l'armistice* Chaque place devait être ravitaillée tous les cîricr jours , et jouir d'une lieue de territoire au-delà de son enceinte; mais le duc de Wurtemberg se chargea d'éUider cet engagement. 11 refusait mes étafs de situation, il contestait sur lés limites, Après bien des conférences nous convînmes d'un arrangement provisoire et nous renvoyâmes la question k ceux qui devaient la juger. Ce fut alors de nouvelles difficultés: tantôt ils alléguaient le défaut de subsistances, tantôt le manque de transports. Les fournitureà toujours incomplètes étaient constemment arriérées, etuln elles furent tout -a- fait suspendues. Le duc avait besoin d'un prétexte , il le trouva. Il prétendit que nous avions rompu la trêve, parce ' que nous avions fait justice de je ne sais quelle bande de pillards qui infestaient nos derrières. Sa lettre, qui eût pu m'être transmise en deux heures, fut deux jours a me parvenir. Tant dé subterfuges me révoltèrent. J'allai droit au fait. Je lui répondis que je ne voulais plus de tergiversation, qu'il fallait se battre ou remplir les conditions stipulées. Il répliqua,

{)arla de la cause des peuples et des rois. Ce angage était curieux. Je lui témoignai combien il m'étonnait dans Ja bouche d'un prince dont le souverain avait été cinq ans notre allié, et dont le frère combattait encore avec nous. Ce dernier exemple le toucha peu. Il me ré-

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pondit avec humeur „qu'un général en chef „rus*e ne se croyait inférieur en aucune maj.nière a un roi de la confédération, ^puiéquil ,,ne dépendait que de l'empereur Alexandre „de l'élever a cette dignité , (|u'alor8 il serait „roi tout comme un autre; qu'il y mettrait ce-r ,,peadant une petite condition, c'est que ce ne y^serait aux dépens d'aucune puissance, ni de „personne/*

On courut aux armes* Mais le duc ne voulut pas se charger de» conséquences de cette rupture. Il ofirit de continuer les livraisons^ , Elles devaient avoir lieu dès le 24j; elles ne recommencèrent cependant que le 26 et ne furent jamais complètes. Des viandes corrompues , des farines si mauvaises qu'on n^osait en faire usage qu'après les avoir éprouvées, voila les subsistances que nous fournissaient les Russes. Ils n étaient pas plus fidèles sur la quantité. Nous ne reçûmes pas àu-dela dès deux tiers de ce qui nous était garanti par la suspension d'armes.

Le prince de Neuchâtèl mé mandait qu il fallait tenir jusqu'au mois de mai suivant- La chose était impossible* Je n'avais ni assea de subsistances ni assez de troupes pour une défense aussi prolongée. Je le lui marquai, ma . dépèche était précise. Tout ce qui était poslible nous. étions prêts a l'entreprendre > mais la bonne volonté ne supplée pas aux moyens-

^ Damzic, le 16 jaiii iBt5*

y^Mon prince^ •

J'ai reçu la lettre que votre altesse m'a fait „rhonnéur de m'écrire de Neumark le 5 juin.

,^M, Planât m'a également remis la collection „des moniteurs renfermant le détail des ba- , ^tailles décisives gagnées par Napoléon sur Tar-

^,méc combinée. J avais, depuis la veille de „rarrivée de M. Planât, eu connaissance des ^brillants succès obtenus par les armées de ,,Napoléon. Ges heureuses nouvelles ont pro- ^,duit sur la gartiison le meilleur eiFet, elle a „vu que je ne 1 avais pas flattée d'un vain espoir; „et la patience et le courage dont elle a fait ;,preuve ont trouvé la récompense qu'elles de-

«t,^aient attendre.

„L'armistice ma été également remis, et „j*écris particulièrement sur cet objet à votre ,,altesse.

„Je ne dois pas lui djissimuler cependant ^,que cette suspension d'armés , dans l'état où ' ^yétaient les choses , ne soit plus défavorable j,qu avantageuse a la garnison ; car les mala* ^ladies occasionnent encore une perte de onze ,,cents hommes par mois, d'où il résulte qu'au „1« août nous serons encore affaiblis d'environ ,,dix sept cents hommes.

,,Nos vivres en outre se consommeront, et, ,,81 le duc de Wurtemberg ne montre pas 'une „meilleur volonté mi'il n'a fait jusqu'ici , nous . „ne ferons guère d économie sur ce que nou» „ati rions pu mettre apart des subsistances qu'il „doit nous fournir. Mon état ne m'inquiéterait „pas jusqu'au mois d'octobre, mais passé cette „époque ma position deviendra pénible ; car „nous manquerons de bras j)our défendre l'im- „mense développement donné a nos fortifica- ;,tion8 , de vivres pour Içs défenseurs, et nous

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,,n aurons pas plus a espérer de ressources du ,,dedans que du dehors»

„L'état de composition de la ration depuis ,yle blocus fera connaître k votre altesse que „j'ai apporté dans la distri}>ution des vivres „toute l économie que comuiandait notre posi- „tion, erque j'ai employé à cette fin toutei „les ressources dont on pouvait tirer parti:

,,mais ces ressources s'épuisent , et ce serait ,, vainement qu'on compterait sur celles qui' ^pourraient être la suite de l'expulsion aes ,, habitants; en eiïet, il ne faut, pour secon* ,,vaincre de cette triste vérité , que se rappe- „ler qu'il y a deux ans Napoléon fit requérir k y^D^nsic six cent mille quintaux de grains, ^opération qui fut exécutée très rigoureusé- „ment. On ne laissa a cette époq-ue que vingt ,, trois mille quintaux pour la sunsistance des ,;habitants. Dej)uis ce moment , ceux-ci ont - „vécu avec cette ]>ort5ion et quelques minces „quantités qu'ils avaient soustraites aux recheryiches les plus sévères.

,^J'ai exposé plus haut a votre altesse la „perte mensuelle que nous occasioiinent encore ,4es maladies. L'état de situation des troupes ^présente un effectif de vingt mille cinq cent ^cinquante huit hommes , ce qui suppose ^ „d'après les données trop certaines que nous y,avons déjà , que la garnison sera réduite a la „fin de l'armistice a vingt mille hommes, dont „il faut déduire au moins deux mille aux hd- „pitaux, ensupposant même que les privation* „n'augmentent pas les maladies. Que serait-ce 9,donc au mois de mai, lorsque la progression „de mortalité que l'état actuel des choses sup-

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9, pose aura encore moissonné beaucoup d'hom- „nies?... Il résulte du calcul qu'on peut faire, „qxi'en admettant aue les maladies d'hiver „n augmentent pas oeaucoup le nombre des ,,morts et qu'il n y en ait que mille par mois, „que la perte serait au 1«' mai de huit mille, „sans compter tous ceux qui périront dans les ^affaires ou par suite de blessures, Il ne restej,rait donc au 1"" mai qu'un effectif de onae „mille hommes , sur lesquels il y en aura cer- „tainement trois mille aux hôpitaux : or com-p ,,ment défendre avec une si faible garnison ^,des fortifications aussi étendues.

„Jai déjà donné des ordres pour la construc- ,,tion d'ouvrages destinés a défendre la trouée „de Mottlau, point extrêmement faible lorsque ,,les rivières seront gelées. Je fais •travailler „d'ailleurs a tout ce qui peut assurer mes com- „munications ; mais, je le répète, il faut des , ^défenseurs. Votre altesse ne doit pas douter ,^que , si cela devenait nécessaire , je ne fasse y,pour me maintenir dans un point quelconque „ae Dantaic tout ce que Thonneur et mon dé- „vouementk l'empereur pourront me suggérer.

„L'élat des magasins prouvera a votre al- ^,tesse que nos ressources sont bien bornées: „elle doit penser que je les ménagerai avec „lout le soin que m'inspire le désir de faire „ùne défense honorable: c'est pour parvenir a „ce but que j'ai fait entrer dans la commission „des approvisionnements que la loi a instituée „dahs lès places en état de siège un nombre >,bienplus considérable de membres que ceux tjcpi'elle détermina.

Je les ai réunis sous la présidence dugéné-

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„ral de division cpmte Heudèkt. Cette cwa - ^mission est chargée de me proposer toutes les „me8ures qui peuvent tendre a réconpmie et „au bien-être du soldat ; elle a repdu de grands „services , et je suis fâché de rie pas lui avoir „donné plus tôt les attributions qu elle a au- „jourd'hui.

„L article des finances mérite une attention „bien particulière de la part de lempei^eur et ,.de votre altesse. Tous les fonds qcii avaient „été laissés a ma disposition ont été co'naomméS| „et j'ai été obligé d avoir recours a un emprunt „forcé, que j'ai imposé a ceux qui étaient âus- „ceptibles de donner encore quelque chose.

„Cèt emprunt s'est exécuté avec les formes les , „plus rigoureuses envers ceux qui prétendaient „ne pouvoir contribuer a ladétense commune; „mais, quelques soins qu'on se soit donnés a ,^cet égard , et quoiqu'on ait allié toutes les , .mesures qui pouvaient conduire k des r^sul- „tats prochains^ on* n'a pu obtenir jusqu'ici „qu'un million sept cent mille francs , et on ,^ura bien de la peine a faire rentrer le reste.

„Les dépenses de la solde, desmassçs qu'il „est nécessaire de payer ; celles des construc- „tions du génie , quant a ce qui concerné la „main-d'œuvre (car on prendra par réquisition ,,pajable au déblocus, ainsi qu'on l'a fait de- ^,puis deux mois, tous les, matériaux qui sont ,,dans la place) ; celles de l'artillerie, celles des „hôpitaux , des différentes branches de servi- „ces, ci^es subsistances, c'est-a-dire encore tout „ce qui est journées et main-d'œuvre; les con- „structiOins de la marine, rhabillement; toutes y^ces dépenses , dis- je, dont j'ai fait faire Té va-

»,kiation; ae montent a plus de neuf cent mille «^francs par mois.

„Une maison de commerce étrangère a of- ,,fert de faire ici des fonds moyennant que le ^^payeur-général lui assure son remboursement ,.a Paris. Ce serait un grand point de iranc|uil- „lité si je voyais cette affaire réglée ; mais je ^^préférerais que les fonds me fussent envoyés, „càr il peut arriver telle circonstance qui arrê- ,,teraitaès le second mois le paieh^ent convenu. ^,Votre altesse pense bien qu'il n'y a pas ino- ^,yen de songer a ne pas payer exactement les ,,dépenses ci-dessus indiquées « surtout avec ^, une garnison composée comme celle crue je ,^commande^ je la supplie doiic de solliciter ,,de sa majesté des mesures qui puissent assu- ,,rer le paiement des sommes qui me sont néyycessaires.

,,Je ne dois pas terminer sans faire observer y,k votre altesse aue la quantité de poudres qui ,,existe encore dans nos* magasins n'est pas k ,,beàucoup près en proportion avec celle qui ,,serait nécessaire pour un siège.

y,£nfin, monseigneur, j'ai dû vous faire k ^l'avance toutes ces observations, qui roulent „sur l'insuffisance des défenseurs, sur celle des „moyens de subsistance, sur les fonds néces- ,,saires a nos dépenses obligées, enfin sur nos »,approvisionnements en tous genres , qui ne „8ont pas a beaucoup près en raison des be- „soins a venir. Je supplie donc votre altesse ,,de mettre sous les yeux de lempereurla posiyytion fâcheuse dans laquelle nous nous trouve- „rons, si sa majesté ne vient pas a notre aide* «,Ce qui reste de la garnison est d'ailleurs ex-

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yycellent, et Ion peut compter de sa part, au „moyen de quelques récompenses bien appliy^quées sur un dévouement sans bornes. Elle ,,fera tout ce que l'empereur peut attendre de „ses meilleurs soldats, et justitiera la confiance y^que sa majesté lui a accordée et la faveur ^qu'elle lui a faite en la replaçant au nombre „aes corps de sa grande armée.

t,Je suis etc.

jySignêf Comte Rapf."

Cependant l'armistice touchait a sa fin. Les troupes, les munitions, l'artillerie de siège, affluaient devant la place. Bientôt nous eûmes en présence trois cents pièces de gros calibre et soixante mille combattants. Cette disproportion était immense; mais nous avions vamcu malades, nous pouvions espérer de vaincre encore. Il ne nous fallait que des subsistances. Les Russes en étaient si convaincus qu'ils donnaient la chasse aux moindres embarcations qui al* laientalapêche. Leurs canonnièreà en avaient même capturé quelques unes, qui pourtant n'avaient pas dépassé nos limites. J'expédiai de suite un parlementaire a l'amiral. Je lui représentai que la mer devait être libre jusqu'à une lieu de la côte, et que je saurais faire respecter les conditions de l'armistice si on essayait encore d'y porter atteinte. Il promit de s'y conformer et de ne plus inquiéter nos canotsgill ne les inquiéta plus en effet ; mais des le scMPméme il fit enlever nos malheureux pêcheurs, retirés sans défiance dans lew;^ cabanes. Il craignait l'abondance que quelques livres de-

poisson allaient apporter dans la place. Les paysans, les cours d'eaux, n'étaient pas mieux traités. On traquait les uns , on détournait les autres. Il semblait que tout était occupé a nous faire parvenir des subsistances, quelles nous arrivaient par toutes les issues ; j'avais beau réclamer, on ne manquait jamais de défaites ni d'excuses. J'étais outré de ce système de déception. Enfin le prince de Wolkonski me dénpnça la Reprise des hostilités ; je reçus cette nouvelle avec une véritable satisfaction. Nos rapports étaient trop désagréables pour que je ne désirasse pas les voir finir^

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