CHAPITRE XXXIX
Après avoir paradé, il s'agissait de vivre ; la chose était moins aisée. L'ennemi avait fouillé tous les villages et n'y avait laissé ni fourrages ni bestiaux; plus de x'essources, a moins de les chercher a une distance de plusieurs lieues.
J'en* avais fait l'expérience a Borgfeld , aussi je priy mes mesures en conséquence. Je m'étais procuré des renseignements exacts. sur les facilités et les obstacles que présentait une expédition dans le Nehrung; je connaissais le, nombre , la position des trcHipes et leur parfaite sécurité. Je fis mes dis})ositions. Douze cents hommes délite, trois cent cinquante chevaux , une compagnie d'artillerie légère avec huit bouches h feu , conduits par le général Bachelu, s'avancèrent sur Heub'ude, L'ennemi culbuté cherche vainement a défendre Bohnsack. Bachelu ne lui donne pas le temps de se reconnaître ; il le pousse , l'enfonce et le rejette en désordre jusqu'à Woldern. Ses principales' forciCâ occupaient -ce village. Près de cinq mille hommes l'accueillent et le soutiennent; mais, toujours emportées par le même élan , nos troupes arrivent a la course et ne souffrent pas qu'il se déploie. Elles commencent aussitôt l'attaque: une partie se répand en tirailleurs sur les dunnes et dans la plaine, Tautre reste en ligne et ouvre un feu meurtrier. Nos pièces , notre cavalerie accourent et consomment la déroute. Elle fut si prompte '
et si entière que Tartillerie n'essaya pas de tirer un seul coup ; elle s'échappa en toute hâte du champ de bataille. Une colonne de Lithuaniens osa faire têteaTorage. Le colonel Farine s'élança sur elle avec ses dragons et la contraignit de mettre bas les armes- La réserve était encore intacte. Le brave Redon marche a elle , il l'épie , il saisit l'instant oii elle se retire , la charge et la fait prisonnière ; en même temps le capitaine Neumanh se ri\et a la piste des fuyards; il vole de la gauche a la droite , sème partout le désordre et r^nasse, avec une poignée de soldats , quelques centaines d'alliés qu'il oblige a se rendre. Cet avantage* lui coitta deux blessures. Le sous-lieutenant Schneider fut encore plus maltraité et reçut a lui ^eùl douse coups de lance-
J'avais suivi de ma personne le mouvement du général Bachelu; je m'avençai jusqu'k Woldern. Mais les Russes fuyaient dans un tel désordre qu'il me i>arut inutile d'aller plus loin. Les troupes qui les avaient battus suffisaient pour les poursuivre. • Dès que j'appris qu'elles les avaient poussés a plus de douae Iteues de distance, j'arrêtai leur marche. Elles
! prirent position, et se mirent à ^enlever les -oiuTages et les bestiaux qui se trouvaient dans les lieux dpnt elles s'étaient emparées.
La réserve que j'avais avec moi était devenue inutile, par la promptitude et l'habileté avec laquelle le général Éachelu avait conduit cette expédition ; je lui fit passer la Vis-tille. Elle débarqua en avant du fort Lacoste, et se porta sur* la digue que l'ennemi occujîait encore. En même teiiips les chaloupes-
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canonnières remontaient le fleuve et commen-* çaient l'attaque. Les- Russes plient aussitôt et se débandent. Nous nous répandîmes sans ob- stade dans toute l'étendue du Werder.
Nous restâmes quatre jours dans ces diverses positions. Le général Bachelu fouillait sur la rive droite la partie du Nehrung ^qu'il avait 'envahie , tandis qu'a laide de nos canots nous * tirions de la rive gauche toutes les ressources qii'elle» nous offrait. Cinq cents bétes a cornes , quatre cents têtes de menu bétail, dousse cents quintaux de foin , huit cents de paille et deux mille trois cents décalitres d'avoine, furent le résultat de cette expédition. L'ennemi essay^a d'en intercepter les convois; mais le sang-froid , l'habileté du lieutenant Iloékinski et du commissaire des guerres Belisal triomphèrent de tous les obstacles. Les agressions des Russes tournèrent même a notre avantage et nous valurent encore une centaine de bce^ufs que Tintrépide Brélinski leur enleva après les avoir défaits. L'armée de siège ne chercha pas a nous troubler. Immobile dans ses lignes, elle ne paraissait occupée que des démonstrations que faisaient nos troupes du côté de Langfuhr et du Neuschottland. Son inquiétude était si vive , que le bruit d une grosse pluie lui donna le change; elle se crût attaquée, mit le feu a ses signaux de gauche, et jeta l'alarme jusqu a Pitakendorf.
Nous avions ravitaillé nos hôpitaux ; car pour nous-mêm<^, notre situation n'était pas changée. Deux onces de cheval, une onze de bœuf salé , voila quelle était toujours la ration jonrhalière. A mesure que je sortais d'un embar-
ras, je tombais dans un autre» Je m'étais procuré quelques subsistances, mais la caisse était épuisée; elle n'avait pu faire face giu montant des comestibles que nous avions enlevés. J a- ' vais été obligé d'émettre des bons payables au déblocus. Cependant il fallait assurer la solde, couvrir les dépenses de l'artillerie , du génie, * sans quoi la place tombait d^elle-même. A quel expédient, qiiel mojen avoir recours dans cette extrémité? 11 n'y en avait qu'un. Je répugnais a le prendre; mais tout plie devant la nécessité: je demandai un emprunt de trois millions ' aux habitants.
Les Pantzicois étaient révoltés. Ils se plaignaient, ils murmuraient, ils menaçaient de se porter a quelque émette. I/ennemi devenait pW jiressant. La flotte, les troupes de terre, tout prenait une attitude plus hostile. Ce fut dans ces circonstances qu'un baron Servien, condamné a mprt pour embauchage, accusa le sénateur Piegelau d'être a la tête d'une cqnspiratioii tramée dans Tintérêt de la Russie. La réputation de ce magistrat était intacte, mais les charges étaient si détaillées, si précises, et les conséquences d une imprudente sécurité si graves^ que j'ordonnai son arrestation. Son innocence fut oientôt reconnue: j'avais un instant compromis la loyauté de cet homme respectable; c'était a moi a lui rendre hommage. Je ie fis de la manière qui me parut la plus propre [|palmer l'impression de cette cruelle aventure. Les bourgeois étaient restés paisibles , et les fréquentes escarmouches qui m'avient.paru si suspectes étaient dues au surcroît des Uoupes qui sç succédaient devant la place. Le duc de
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Wiirteinberg venait d'en prendre le comman" dément. Plus entreprenant f plus inquiet que le général Lévis , il ne laissait pas respirer mes avant-postes; échouait-il sur un point, il en assaillait un autre. Repoussé a Langfuhr, mis en fuite a Zigangenberg, il se jette sur Ohra. Aussi mal reçu dans cette j)ôsition que dans les. premières, il n'en revient pas moins a la charge; il attaque à la fois Stolzenberg, Schidlitz et le poste de la barrière : culbuté sur tous ces points , il reparaît de nouveau ; de nouveau, ils est défait. Aucun échec ne le rebute , il tente un dernier effort; il fond avec la nuit sur mes troupes , qui se remettaient de leurs fatigues, et surj>rend quelques maisons qu'il livre aux flammes. Mais a la vue des deux bataillons aui courent aux armes , il se trouble et se disperse.
Les patrouilles , les vedettes , étaient continuellement aux prises. Ces oombats, où le courage individuel est plus sensible , étaient tout a notre avantage. Les Cosaques n'y brillaient >as. Trois d'entre eux se réunissent pour accabler un dragon du 1£«, nommé Drumès; ce >rave les attend de pied ferme. Renversé d'un coup de lance, il sç relève, se cramponne au fer, tire a lui son adversaire et l'étend mort sur la place. Héquet , autre dragon du même régiment, fait tête a quatre de ces barbares. Quoique blessé , il en renverse un , en abat un autre, et met le reste en fuite. Je pourrais citer mille traits de ce genre.
Ces agressions continuelles fatiguaient mes soldats ; je ne devais pas souffrir qu'ils fussent
insultés par des Cosaques. Nous prîmes les armes: le génénul Granjean commandait la droite, le général Devilliers était au centre, et la gauche obéissait au comte Heudelet. L'apparition inopinée, de nos colonnes glaça Tennemi d'ef&oi. Ses chevaux paissaient librement dans* la plaine; son infanterie était paisible dans ses camps. Il ne s'attendait j>as a cette attaque. Au moment oix nous -commencions k nous, ébranler je reçois la nouvelle authenti-
Sue des immortelles victoires de Lutzen et de autzen; je la communique, je Tannonce , je là répands. La joie, Tivresse, Tenthousiasme, sont au comble; tous les sentiments s'échappent a la fois ; il tarde de combattre ; on brûle de vaincre. De la gauche a la droite le cri den «tpa/if retentit partout. Le signal est donné. Aussitôt l'artillerie se démasque ; on se mêl^, on se confond; la terre est jonchée de morts. Le capitaine V Preutin foudroie l'ennemi et Toblige d'évacuer Schœnfeld. L'artillerie a cheval polonaise accourt au galop, se place a demiportée et renverse tout ce qiii se trouve devant elle. Le major Bellancout, le chef de bataillon Duprat, poussent, accablent les fuyards, ils les dispersent a mesure qu'ils se rallient. Culbuté au centre, l'ennemi se jette sur la gauche et menace Ohra. Le major Schneider lui oppose une résistance opiniâtre. Cet excellent offfcier se défend sur un,^ point, attaque sur un autre, et ,comj)ense par son courage la faiblesse des moyens dont il dispose. Le général Bressau, le général Husson, volent a ison secours. Les Russes écrasés ne peuvent faire tête à l'orage ;
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Us fuient et ne s'arrêtent cjue sur les hauteurs en arrière deWonneberg. Bientôt ils se ravisent et fondent sur notre aile droite ; elle les reçoit avec une admirable résolution. Le colonel d'EngloiFsffein, le major Horadam, le lieutenant^ colonel Hope, combattent a l'envi l'un de l'autre* Le sergent Vigneux , le sergent Auger, donnent aussi l'exemple du courage. J'accours au milieu de cette lutte sanglante ; je fais avancer le 1C« polonais avec cinq pièces d'artillerie uui étaient en réserve. La mêlée s'échauiFe et devient de plus en plus terrible. Les Russes cèdent enfin et s'échappent en désordre du camp de Pitzkendorf . Je ne jugeai ]>as a propos de les «uivre: a chaque jour suffit sa peine. Ils avaient environ dix huit cents hommes hors* de combat. Je fis cesser le feu. De notre côtç nous comptions quatre cents morts ou blessés.
Les allies vaincus^ dans deux batailles consécutives, avaient sollicité un armistice. La guerre avait été reportée sur l'Oder, Nous étions de nouveau les arbitres de la* fortune. Notre gloire était- d'autant plus pure qu'elle était duic tout entière à ce courage impétueux qui supplée a l'expérience et ne recule devant aucun obstacle. JJes recrues avaient triomphé des forces combinées delà Prusse et de la Russie. Lé capitaine Planât nous en apportait la nouvelle au jîioment où les assiégeants culbutés cherchaient leur salut dans la fuite. Napoléon avait joint a ses dépêches des preuves de sa munificence. Il daignait m'accorder le grand cordon de l'ordre de la Réunion. Il m'auto* risait a faire des promotions ^ a conférer des
grades , et k' désigner les officiers supérieurs que je jugeais susceptibles d'avancement. Ses victoires avaient exalté tous les'cpurage§, on jurait de nouveau par son génie , on le voyait déjà triomphant sur les bords de la Vistule.
Sa dépêche était ainsi conçue :
^^Monsiewr le comte Rapp^
„Le major -général vous fait, connaître la »,situation des aft'aires. J espère que la paix ,^sera conclue dans le courant de Tannée; mais „si mes vœux étaient déçus , je viendrais vous ^débloquer. Nos armées n ont jamais été plus y^nombreuses ni plus belles. Vous verrea pat „l)es journaux toutes' les mesures que j ai pri- „ses , et qui ont réalisé douae cent mille hora- ^messous les armés et cent mille chevaux. Mes „relations sont fort amicales avec le Danemark^ „oti le baron Alquier est toujours mon mi- „nistre. Je n'ai ])as besoin de vous recomman- „der d'être sourd a toutes les insinuations , et ,ydans tout événement de tenir la place im- ^portante que je vous ai confiée. Faites -moi ,,coilnâître par le retour de l'officier ceux des y^militaires qui se sont le plus distingués. L'a- „vancement et les décorations que vous ju- '„gerez qu'ils auront mérités, et que vous de- „mandere2 pour eux , vous pouvea les considé- 5,rer comme accordés et en faire porter les 9, marques jusqu'à la concurrence de dix croix „d'officiers et de cent croix de chevaliers. Ghoi- „sissea des hommes qui aient rendu des serri- „ces importants, et envoyea-en la liste par le
re-
Digitiied by VjOOQ IC
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^retour de Tofficier, afin que le chancdier de y,la légion d'honneur soit instruit de ces nomi-^ ,,nations. Vous pouvez également remplacer y,dans vos cadres toutes les places vacantes, ,,jusqu au grade de capitaine inclusivement.
y^Ënvojez aussi l'état de toutes ces promotions. ^ySur ce )e prie Dieu , etc.
^ewaric, k & jua, i8>2.«