‹ Mémoires du général Rapp: aide-de-camp de Napoléon, écrits par lui-même, etChapitre 6 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

J^étais au camp de Boulogne lorsque Ift jtroi- ' sièiné grerre d'Autriche éclata. . Nous passâmes le Rhin. Coupée, battue, l'année eûnemie alla s'enfermer dans Ulm; elle fut aussitôt sommée de mettre bas les arçies. Le détail de cette nég^Qtation, conduite par M, de Ségur, peint trop bien le désordre et l'anxiété du malheureux géiij^ral pour ne pas trouver place ici. Voici en quels termes il en rendit compte.

„Hier, 24 v^endémiaire (16,octdbre), l'empe»

reur m'a fait appeler dans son cabinet; il m'a ordonné d'aller a Ulm, de décider Mack k se Tendre dans cinq jours, et, s'il en exigeait absolmnent six, de le» lui accorder. Je n'ai pas reçu d'autres instructions. La nuit était noire ; un ouragan terrible venait de s'élever , il pleuvait a flots : il fallait passer j)ar des chemins de traverse, et éviter des bourbiers où l'homme, le. cheval et la mission pouvaient finir avant terme. J'ai été presque jusqu'aux portes de la ville sans trouver nos^ avant-postes; il n'y ten avait plus: factionaires , vedettes, grandes-gardes tout s'était mis a couvert, les parcs d'artillerie même étaient abandonnés; point de feux, Eoint d'étoiles. Il a fallu errer jjendant trois eures pour trouver un général. J'ai traversé plusieurs villages et questionné inutilement ceux <|ui les remplissaient.

„J'ai enfin trouvé un trompette jl'axtillerie a moitié noyé dans la boue: sous son caisson ; il

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était raide de froid. Nous nous sonui&es approchés de^s remparts d'Ulm. On nous attendait sans doute; car, au premier appel , M. de La^ tour, officier parlant bien français, s'est prér, sente. Il ni!a bandé les jeux, et ma fait gravir par-dessus les fortifications. J'observai a mon conducteur que la nuit était si noire ou'eUe rendait le bandeau inutile; mais il noojecta Fusage* La course me paraissait longue> Je fis causer mon guide: mon but était 4e savoir quelles troupes renfer^iait la ville. Je lui demandai si nous étions encore loin de la demeure du général Mack et de celle de larchiduc. C'est tout près , me repondit mon guide» J'en conclu& que nous tenions dans Uim tout le reste de l'armée autrichienne. La suite d^ la conversation me confirma dans cette conjecture. Nous arrivâmes enfin dans lauberge où 1^ général en chef demeurait. Il m'a paru grai;d, âgé, pâle; Texpression de sa figure annonce une iraagiiiation vive. Ses traits étaient tourin^tés par une 93ixiéCé qu'il cherchait a cacher. Après avoir échangé quelques compliments, je me nommai;

Suis, entrant en matière, je lui dis nue J6 venais e la part de l'empereur le somm^i^ ue se rendre, et régler avec lui les conditions de la capitulation. Ces expressions lui parurent insupportables, et il ne convint pas d'abord de la nécessité de les entendre. J'insistai , en lui observant qu'ayant été reçu, je devais supposer, . ainsi que l'empereur, qu'il avait apprécié sa position :/mais u me répondit vivement qu'elle allait bien .changer; ^ue l'armée russe s'approchait pour le secourir, qu'elle ru>us mettrait entre deux feux, et que peut-être ce serait

à4 Mémoires

bientôt *a nous k capituler. Je lui répliquai que , dans sa }>osition , il n'était pas étonnartt qu'il ignorât 'ce qui se passait en Allemagne; .qu'^n conséquence, je devais lui apprendre <Juê le .maréchal Bernadotte occupait Ingolstadt el Muiiich , et qu'il avait ses avant-postes sut' rinn , où les Russes ne s'étaient pas encore

montrés. ^,Qu« je sois le plus grand ,

^a'éorift le général Mack tout en colère , si je „ne sais 'pas, par des rai>port? certains , que les y,Ruâses sont a Dacliau! Croit -on m'abuser „ainsi? Me tràité-t-on comme un enfant?* Non, ,*,mpnsieur de Ségur. Si dans huit jours je ne „suis pas secouru, je consens à rendre ma place, ,,a ce que mes soldats soient prisonniers de „guerre, «t leurs officiers prisonniers sur pa- ,,role. Alors on aura eu le temps de me secourir, ♦,j'aurai satisfait a mon devoir : mais on mte ^secourra, f Wu suis certain! — J'ai Fhonneur ,,de voufe répéter, monsieur le général, que yynpus sofnmes non seulement maîtres de Da- ^,chau, mais de Munich: d'ailleurs, en sup- ^,posant vraie votre erreur, si les Russes sont ,,k Dachau, cinq jours leur suffisent pour venir „^nous attaquer, et Sa Majesté vous les accorde. ,^ — Non, monsieur, reprit le maréchal;' je „dema|ide huit jours. Je ne puis entendre a „aucune autre proposition; il me faut hirit „jours, ils sont indispensables a ma respon* „sabilité. — Ainsi, repris-je, toute la difficulté ^consiste dans cette difFérence de <îinq a huit „ jour^ ? Mais je ne conçois pas l'importance „que votre excellence j attache, quand, Sa ,JM[ajeste est devant vous, a la têtu de plus de f,c4int mille hommes, et quand les corps du

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,,niaréchal Bernadotte et du général Marmont ^suffisent pour retarder de ces trois jours la ^marche des Russes, même en les sujmosànt „où ils sont encore bien loin' d'être. — Ils sont „a Dachau, répéta le général Mack, — Eh „bien! âoit, monsieur le baron, et même a „Augsbourg; nous en sommes d'autant. plus „pressés de terminer avec vous : né nous force» „donc pas d'emporter Ulm d'assaut; car alors, „au lieu de cinq jours d'attente, l'ëmpeteur y ^serait dans une matinée. — Ah! monsieur, „répliquii le général en chef, ne pense* pas ,jque cjiiinxe mille hommes se laissent fovcer ,,si facilement; il voiis en coûterait cher! — „ Quelques centaines d'hommes, lui répondis- , „îe ^ et k vous votre armée et la destruction ,,d'lJlm, que l'Allemagne" vous reprocherait; ,,enfin tous les malheurs d'un assaut que Sa „Majesté veut prévenir par la proposition ,jquelle m'a chargé de vous faire. — Dites j „s'éeria le maréchal, qu'il vous eti coûterait ,,fiix mille hommes ! La réputation d'Ulm est „asse8 connue. — Elle consiste dans les hauteurs ,,qui l'environnent, et nous les occupons. — ' „Allons donc, monsieur, il est impossible que „vous ne C€/îinaissie« pas la force d'Ulixi! — „Sans doute , monsieur le maréchal , et d'au- „tant mieux que nous voyons dedans. — Eh „bien'! monsieur, dit alors ce malheureux „général, vousy voje^ des hommes prêts k se „défendre jusqu'à m dernière extrémité, si „ votre empereur ne leur accorde pas huit jours. „Je tiendrai long -temps ici. Ilyfi dans Ulm ,, trois, mille chevaux que nous mangerons, „plutôt que de nous rendre , avec autant de

y^plaisir .que vous le feriea à notre place, -r- „ïrois mule chevaux? répliquai- je; ah! mon- „sieur le maréchal , la disette que vous devez „éprouver est donc déjà bien grande, puisque „vous songes a une si triste ressource ?'*

9,lie maréchal se dépécha de m assurer qu'il avait pour dix jours de vivres ; mais je n'en crus rien. Le jour commençait a poindre ; nous n'avancions pas. Je pouvais accorder six jours; mais le général Mack tentait si obstinément a ses huit jours , que je jugeai cette concession d'une jour inutile; je ne la ri^uai pas. Je me levai, en dissant que mes instructions m'ordonnaient d'être revenu avant le jour, et, en cas de refus, de transmettre, en passant, au maréchal Ney l'ordre de commencer l'attaque. Ici le général Mack se plaignit de la violence de ce maréchal envers un de ses parlementaires , qu'il n'avait pas voulu écouter. Je profitai de cet incident pour bien faire remarquer qu'en effet le caractère du maréchal était bouillant, impétueux, imposible a contenir; qu'il commandait le corps le plus nombreux et le plus rapproché; quil attendait avec impatience l'ordre de livrer l'assaut, et que c'était a lui que je devais le. transmettre en sortant d'Uhn. Le vieux général ne s'est point laisse effrayer; il a insisté sur les huit jours, en me pressent d'en porter la proposition a l'empereur.

„C^ malheureux général est prêt a signer la

Serte de l'Autriche et la sienne; et pourtant ans cette position désespérée , où tout en lui doit souffrir Cruellement, il ne s'abandonne pas encore; son esprit conserve ses facultés, sa

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di^usftion est vive eti^enace. U défend la seule chose qui lui reste à défendre , le temps. Il cherche à retarder la chute de l'Autriche dont il est cause; il veut lui donner queloue jours de plus pour sV,préparer : lui perdu^ il dispute encore pour elle. Entraîné {>ar s<hi eipractère plu3 i>oliti<ïue que militaire, il veut encore )ouer au plus fin contre le phis fort; sa tête s'égare dans une foule de conjectures.

,,Le.25, vers neuf heures du matin, faire^^ trouvé r^empereur a labbaje d'Elchingen, oii je lui ai rendu compte de cette négociation; il en a psH*u satisfait: u m'a fait rappeler, et com^ me je tardais, il a envoyé le maréchal Berthier me porter par écrit les propositions nouvelles qu'il voulait que je fisse signer an généralMacic sur-le-champ. L'empereur accordaitau général autrichien huit jours , mais a dater du 23, premier jour du blocus; ce qui les réduisait en effet aux six jours que j'avais du d'abord pro«poser, et que je n avais! pas' voulu concéder*

„Toutefcns, en cas d'un refus obstiné, j'é»

taiâ autorisé a dater ces huit jotirs dû 25 , et l'empereur gagnait encore un jour a cette con* ^ cession. Il tient a entrer promptement dans Uhn, pour augmenter la gloire de sa victoire par sa rapidité, pour arrivei'a Vienne avant que cette ville soit remise de sa stupeur et que l'armée russe ait pu se mettre en mesure, et enfin parce que les vivres commencent a nous manquer.

„Le majora-général maréchal Berthier me prévint qu'il s'approcherait de la ville, et que, les conditions réglées, il -serait bien aise que je l'y fisse pénétrer.

, Je suis rentré dans Ulm vers midi , toujours avec les mêmes précautions ; mais cette fois j*ai trouvé le général Mack a la porte de la ville ; \e lui ai remis Tultimatuni ae Tempereur. Il est allé le discuter avec plusieurs généreaux,

Ï^ànni lesquels je crus remarquer un prince de ^ichtenstein , et Ies^géïîéraux Klénau et Giulaj. Un quart d'heure après, i^ revint disputer encore avec moi sur la date. Un malentendu lui persuada qu'il obtenait les huit jours entiers

,8ur la génél'osité, de lemjîéreur : je ne me suis „pas trompé... Dites au maréchal Berthier que ^,je le respecte... Dites k 1 empereur que je n'ai „plus que de légères observations a taire; que .„|e signerai tout ce que vous m'appottè»-.

,,Mais dites a sa majesté que le maréchal Ney „m'a traité bien durement...; que ce n'est pas ,,ainsi qu'on traite..^. Répètes bien a Vèm|>e- „reur que je comptais sur sa générosité..." Puis , afvec une effusion de cœur toujours croissante, it ajouta: „Monsieurde Ségur, je tiens „a votre estime...; je tiens beaucoup a l'opi- ^mon que vous aurés de moi. Je veux vous „faire voir l'écrit que j'avais signé, car jetaisi ,,décid:é." En parlant ainsi, il déploya une feuille de papier où je lus ces mots : Huit jours ou la mort! signé Maok.

,, Je restai frappé d'étonnement en voyant l'expression de bonheur qui brillait sur sa figure; j'étais et comme consterné de cette

SLiérile joie pour une si vaine concession, ans un naufrage si considérable, a quelle

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faible branche le malheureux général croyaitil donc pouvoir rattacher son honneur , celui de son armée et le salut de Tautriche 1 II me prenait If s mains , me les serait , me permettait de sortir d'Ulm If s jeux libres; il me laissait introduire le maréchal Berthier dans cette ' Ï>lace sans formalités. Enfin il était heureux! l y eut encore devant le maréchal Berthier une discussion sur les dates. J'expliquai le malentendu : on s'en remit a l'empereur. Le

Î général Mack m'avait assuré le 'matin qu'il ui restait pour dix jours de vivres ; il en avait si peu , comme au reste j'en avais prévenu sa majesté, qu'il demanda devant moi la permission d'en faire entrer dès le jour même.

„Mack, se voyant tourné, s'est imaginé qu'eri se jetant et restant dans Ulm , il attirerait l'empereur devant ses i;emparts , ly retiendrait, et favoriserait ainsi la ^uite que tenteraient ses au^^s corps par différentes directions. Il pense s'être dévoué: c'est ce qui soutient son courage. Lofsquf je négocie avec lui, il croit notre armée tout entière immobile , et connne en arrêt devant Ulm. Il en a fait sortir, furtivement l'archiduc et Werneck. Une autre division avait tenté de s'évader versMemmingen; une autre encore fuyait vers les montagnes du Tyrol: toutes sont ou vont être faites prisonnières.

„Aujourd'hui 27 le général TVIack est venu voir rempereuràElchingen. Toutes ses illusions se sont évanouies.

„Sa majesté: pour le persuader , de ne plus le retenir inutilement devant Ulm, lui a fait

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envisager sa position et celle de l'Autriche dans toute son horreur. Il lui a appris nos succès sur tous lés points ; que le corps de Werneck , toute son artillerie et huit généraux capitulaient; que Tarchiduc lui-même était atteint, et qu'ôïi n'entendait pas parler des Russes. Tant de cotips ont anéanti le général en chef; les forces lui ont manqué , il a été obligé de s'appuyer contre la muraille; il s'est affaissé sous le poids de son malheur, n'est convenu de sa détress^e, et qu'il n'avait plus de vivres dans Ulm^ qu'au lieu de quinze mille hommes , il s'y trouvait vingt-quatre mille combattants et trois mille blessés ; qu'au reste la confusion était telle

* qu'a chaque instant on en découvrait davantage ; qu'il voyait Jbien qu'il n'avait plus d'espoir , et qu'il consentî^t a rendre Ulm dès le lendemain 28, a trois Heures-

„En sortant de chez sa majesté, il nous vit, et je l'entendis dire: „I1 est cruel d'être dés- „honoré dans l'esprit de tant de braves officiers.

.,^J'ai pourtaiit dans ma poche mon opinion décrite et signée , par laquelle je me refusais „a ce qu'on disséminât mon armée ; mais je ne „la commandais pas : l'archiduc Jean était la.'* Il se peut qu'pn n'ait "obéi a^Mack qu'avec répugnance.

„ Aujourd'hui 28 , trente-trois mille Autrichiens se sont rendus prisonniers ; ils ont défilé devant l'empereur. L infanterie a jeté les armes sûr le revers du fossé; la cavalerie a mis pied a terre , s'est désarmée , et a livré ses chevaux

^ nos cavaliers a pied. Ces soldats, en se dépouillant de leurs armes, criaient, „Vive ,4*«mpereur!" Mack était la; il répondait \

aux

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'officiers qui s'adressaient a lui sans le connaître: ,,Vous voyea devant vous le malheureux Mack !"

J'étais a Elchingen avec les généraux Mouton et Bertrand lorsqu'il vint rendre ses hommages à Napoléon. „Jè me flatte, Messieurs, nous „dit-il en traversant le salon de Taide-de-camp ,,de service 9 que vous ne cesses pas de me „regarder comme un brave homme, quoique „j'aie été obligé de capituler avec des- forces ,,aussi considérables; Il était difficile de résister ,, aux manoeuvres de votre empereur; sescombi- „naisons m'ont perdu."

Napoléon , plein de joie d'une aussi bonne affaire, envoya le général Bertrand vérifier les états de situation de l'armée qui se trouvait dans Ulm. Il vint rendre compte qu'il y avait 2 1 ,000 hommes ; Tempereur ne pouvait le croire . „Vous parles leur langue, me dit-il, aH^ voir „ce qui en est." J allai ,^ je questionnai les chefs de corps, les généraux, les soldats; et je trouvai, d'après ces renseignements, que la

Rlace renfermait vingt-six mille comhattant84 a[>oléoiï me répondit que j'étais un fou/ que cela ne se pouvait pas. Effectivement quand cette armée défila devant nous ; elle comptait trente-trois mille hommes , comme le dit M. de Ségur-, dix-neuf généraux, une cavalerie et une artillerie superbes.

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