CHAPITRE V
Napoléon, quoi qu'en disent ses détracteurs, n était ni avantageux ni tenace dans ses opinions. Il provoquait les lumières ; îl recherchait les avis de tous ceux a qui il est permis d'en avoir. L'envie de lui plaire dominait quelque-^ foi» au conseil: quand il s'en apercevait, il ramenait aussitôt la discussion à sa sévérité naturelle. ^Messieurs disait-il a ses lieutengnts, „ce n'est pas pour être de mon avis , mais pour „avoir le vôtre, que je vous ai appelés. Expo- „sea;-moi vos vues: je verai si ce que vous pro- ,,posez vaut mieux que ce que je pense."
Pendant que nous* étions a Boulogne, il donna une leçon de cette espèce au ministre de la mariné. Il lui avait proposé quelques
Sudstions auxquelles M. Decrès répondit par es batteries. ^Monsieur Decrèâ," lui écrivit ,, Napoléon, \e vous prie de m'envoyer dçns ta ^jjournée de demain un mémoire sur cette „question: Dans la situation des choses -^ si y^T admirai Villeneuve reste à Cadix , que faut^U ^yfaire? Elevea-vous a la hauteur des circon- „stances et de la situation où se trouvent la „France et l'Angleterre. Ne m'écrivez plus de ., lettres comme celle que vous m'avea écrite; ^,ceta ne signifie rien. Je n'ai qu'un besoin , „celui de réussir.
du général Rapp. , ' 19
,.Sur ce, j^ prie Dieu, etc."
La surveille de la hataille d'Austerlitx ^ yine partie de.rarraée était placée dans une position désavantageuse ,s et le général qui l'occupait en exagérait encore les inconvénients. Cependant lorsmie le conseil fut assemblé, il soutint
3u'elle était tenable, et promettait de la défeiire. v?6^'cst-ce ci? ditle grand - duc de Berç. • „Que sont devenues, monsieur le mapéchal, les in<j[uiétudes que vous manifestiess tout k rheure ? — Pourquoi flatter quand on délibère ? dit a son tour le maréchal Lannes. Nous „devons exposer les choses telles qu'elles noua ^ .
,,pa]?aissent a l'empereur , sauf a lui de faire „ce que bon lui semble. — C'est juste, reprit „Napoléon; pour me faire plaisir il ne faut pas „qu on me trompe.**
Mais autant il recherchait les conseils de ceux qui peuvent en donner, autant il accueillait mial les observations des gens peu capables, Fesch voulut un jour lui en faire au sujet de la guerre d'Espagne. Il n'avait pas dit deux
1)aroles que iVapoléon , le conduisant vers ^ entbrasure d'une fenêtre: „Vo^ex-vôus cette „étoile^?" C'était en plein midi. — „l>fon, „repondit l'archéyéque. — ^ Eh bien, tant que „je serai le seul qui l'aperçoive, j'irai mori train „et ne souffrirai pas d observations."
Au retour de la campagne dé Russie , il déploràit, avec une vive émotion, la moirt de tant de braves , moissonnés, non par le fer des Cosaques, mais par le froid et la faim. Un courtisan voulut placer soti mot, et dit d'un ton de pénitent: „Nou8 fi^vons fait une bien grande
, „perte ? — Oui , repartit Napoléon , madame ,,Bai:illi *) est morte.*'
^ * Il mystifiait Tindiscrétion , mais il jie repoussait ni la plaisanterie ni la franchise.
Madame Bacciochi amena un jour aux Tuileries M- d'A. .. , un de ses parents. Elle se retira a.près l'avoir introduit au salon de service, et le laissa seul avec moi. Cet homme avait, comme beaucoup de ses. compatriotes, une mauvaise figure; je me défiais de lui. Je prévins néanmoins Napoléon, qui le fit entrer. Il avait sans doute des choses importantes a lui communiquer. Un mouvement de tête m'aver* tit de rentrer au salon. Je feignis de ne m'en être pas. a^perçu , et restai : je craignais pour sa personne. Il vint à moi, et me dit qu'ils désiraient être seuls. Je sortis, mais je laissai la porte entr'ouverte.
Quand Napoléon eut congédié M* d'A. . . . , il me demanda pourquoi je voulais absolument rester. — r,^,Vous savea, luj répondis-je, que je „ne suis pas indiscret;- mais, je vous l'avoue „franchement , je n'aime pas vos Corses.** U raconta lui-même cette anecdote , qui déplut bea\icoup k sa famille; quant a lui, il prit très bien la chose. Je suis pçrsuadé cependant qu'il eût mieux aimé ne pas m'entendre ainsi parler de ses compatriotes.
Un soir, après la bataille de Wagràm, nous étions à jouet au vingt-et-un^ Napoléon aimait beaucoup ce jeu: il s'amusait à y tromper, et riait de ses supercheries. Il avait devant lui
*) CtVthré «f matrice ,dtt tli«ètre Italiem
du général Rapp. 21
une grande quantité d'or, qu'il étalait sur la table. — „N est-ce pas, Rapp, me dit-il, que les „ Allemands aiment bien ces petits napoléons? „ — Oui, Sire, bien plus que le grand. — Voi- „Ia, répliqua-t-il, ce quon peut appeler de la „franchise germanique.*'
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