SUR LES
Les Mémoires de Jacques de Fiiz-James , duc de Berwick , maréchal de France, comprennent l'histoire complète de Ba vie : il les a rédigés lui-même, depuis l'époque de sa naissance jtucpi'ea 1716; Tabbé Hooke les a continués jus» qu'à la mort du maréchal, d'après les pièces qui lui ont été communiquées par la famille. Lord Bolingbrocke et Montesquieu , tons deux amis du duc de Berwick , nous ont laissé, l'un son Portrait , Vautre son Eloge : ces deux moi> ceaux ont été imprimés avec les Mémoires. Montesquieu n'avoit pas mis la dernière main à son travail , qui n'est, pour ainsi dire , qu'une ébauche; mais le caractère de Berwick y est peint à grands traits , et le premier jet d'un écri- ' Tain illustre n'est pas moins curieux que les écrits qu'il a revus avec le plus grand soin.
Les faits, tels qu% sont pr^entés dans les Mémoires du maréchal de Berwick, dans son Portrait par Bolingbrocke , et dans son Eloge par Montesquieu , n'ayant pas été contestés , et ne laissant à peu près rien à désirer sur tout ce qui concerne le maréchal , une Notice sur sa vie n'ofTriroit que des répétitions inutiles. Nous nous bornerons donc à un très-petit nombre d'observations.
Le maréchal , fils naturel de Jacques n, avoit été élevé en France ; il y étoit revenu en 1691 k Fâge de vingt ans , y avoit pris du service , et s'étoit fait naturaliser, après en avoir obtenu la permission du roi Jacques , lorsque ce
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prince eat perdu tout espoir de recouvrer 'la couronne d'Angleterre. La France peut donc être considérée comme la véritable patrie du duc de Berwick : il la servit pendant plus de quarante ans, périt en combattant pour elle, et mérita d'être mis au rang de ses meilleurs généraux.
Ses Alémoires sont plutôt militaires que politiques : cependant on y trouve des docnmens précieux sur les prinp cipaux événemens de l'époque. Les premières parties sont consacrées au récit de ses campa nés en Hongrie , où il fit dès Tâge de quatorze ans Vapprèntissage de la guerre ; viennent ensuite ses campagnes en Angleterre et en Irlande contre les troupes du prince d'Orange; et on le voit à l'âge de vipgt ans chargé seul de la conduite des affaires du roi Jacques , qui s'étoit retiré eu France iqptès la bataille de la Boyne. Entré au service de Louis xiv, il nconte les di£féventes batailles où il s*est trouvé ju^u'an traité de Riswick ^ [septembre 1697] , et ses voyages jusqu'à la guerre de la succession [1701]. Â dater de 170a, sa relation acquiert un nouveau degré d'intérêt , non-seulement par l'importance des événemens , mais parce que c'est alors qu'il a commencé à écrire régulièrement chaque jour tout ce qui se passoit : jusque là il n'avoit point conservé de notes. Appelé au commandement des armées françaises , chargé trois fois de diriger celles du roi d'Espagne y il fait toutes les campagnes jusqu'à la fin 4e 1714* Daus le tableau qu'il en trace , il a le double avantage de présenter toujours les faits avec nette^^té , et d'éviter les détails fastidieux qui surchargent trop souvent les Mémoires des (jens de guerre. Tant qu'il est sous les ordres d'autres généraux , il s'exprime franchement sur leurs opérations ; quand il commande en chef y il explique ses plans » les difficultés^qu'il a à vaincre, les ressources dont il peut disposer, et les moyens qu'il emploie pour arriver à son but. Partout 4>n remarque la justesse de son coup d'œil , la sagesse de ses combinaisons. La bataille d'Ahuauza, qu'il gagna eu £s*
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pagae (0 , et par laquelle il alFeniilt la couronne fur la tête de Pliîlippe y , est sans contredit un des beaux foits d'armes de cette époque; mais sa campa^^ne de Piémont en 1709, lorsqu'il fut chargé de couvrir la frontière de France avec des forces très-inférieures à celles de Tennemi , n'a pu être conçue et exécutée que pair le général le plus consommé. Les gens de Fart aiment à la comparer avec celle de Gatinat en 1692, et celle de YiUars en 1708.
Le maréchal de Bermck étoit, suivant l'expression de la reine d'Espagne (a) , un grand diable Anglais qui aUoit toujours tout droit son chemin. Etranger A toute espèce d'intrigues, ne connoissant que ses devoirs, il traite sans ménagement dans ses Mémoires les officiers et les généraux qui se laissent guider par des vues d'intérêt personnel^ ou qui ne font pas tout ce que les circonstances leur permet* tent de £ûre. On trouTeca peut-être trop de sérérité dans les jugemens qu'il porte du duc de Vendôme et de qnd» ques autres capitaines distingués de sbn temps : mais si ses jugemens sont sév^s , ils sont toujours ceux d'un homme de bien. Lors même qu'on ne les approuve pas en entier, on ne peut s'empêcher de rendre justice A la loyauté du maréchal ; on reconnoit qu'il ne blâme que ce qui lui pareil véritablement répréhensible , et qu'il ne cherche ni à rabaisser ses rivaux » ni à se faire valoir à leurs dépens.
Lorsqu'il alla s'établir à Bordeaux en 17 16 comme gouverneur de la Guienne, il y connut Montescpiieu. Il étoit alors âgé de quarante-six ans; Montesquieu n'en avoit que vingt-sept. Le maréchal , par sa réputation militaire , par son rang , par ses dignités , étoit l'un des personnages le
(i) On a remarque qu'à cette bataille les deux armées eioient commandées, Tune par le maréchal de Berwick , ne Anglais et naturalisé Français, cl Taulrc par le marquis de Ruvigny , né Français, qui s'etoit fait naturaliser Anglais, et qui e'toit alors connu sous le nom de lord OtUoway. (9) Bbrie-touiae de Savoie, femme de Philippe v, morte CD 1914*
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plus cooûdérable du royaume (i). Montesc^uieu , depuis deux ansjconseiller au parlement de Bordeaux, venoit d'y être reçu président à mortier, en remplacement d'un de ses oncles qui loi avoit cédé sa charf^ ; il étoît connu dans le monde comme homme d'esprit , mais il n'aroit encore publié aucun ouvrage («). Malgré la différence d'âge et de position , il leur suffit de se voir pour s'apprécier réciproquement : à Testime qu'ils s'inspirèrent se joignit bientôt Tawitié la plus tendre , dont la mort seule rompit les ncNids.
Les Mémoires du maréchal restèrent long<4emps ignorés du public : Ters l'année 17549 la famille en communiqua le manuscrit à Montesquieu , qui , après l'avoir examiné , jugea qu'il falloit l'imprimer tel qu'il étoit, sans y faire aucun changement, et qui se chargea même de la publication. 11 paroît que l'Eloge du maréchal , dont nous n'avons que Tébaucbe , étoit destiné à être placé en tête des Mémoires. Montesquieu- mourut avant de l'avoir terminé. En parlant des Mémoires du maréchal, il s'exprime ainsi s « M. le maréchal de Berwick a écrit ses Mémoires; et à « cet éffoà ce que j'ai dit dans l'Esprit des Lois sur la re- « lation d'Hannon , je puis le dire ici : Cest un beau moP' « ceau de ^antiquité que la relation d* Hannon : le même « homme qui a exécuté a écrit. Il ne met aucune ostenta» «I Uon dans ses récits : Us grands hommes écnvent leurs ac' « tioru avec simplicité, parce qu'ils sont plus ghrieux de « ce qu'ils ont fait que de ce qt^ils ont dit* «
On a doublement à regretter que Montesquieu n'ait pas
(1) Il «Toit eimmmtâi %m inBtfet de Jacquet ti «n Angleterre et en Irlande, et ccllet d*Esptga« avee le litre de gtfnënlieMnie; il iunt maréchel de France, et gouTemenr de province, fhitippe v Vtn<n% ùit gren^ d^Eepegne de première cUeie} il 4iott pair de France, etc. — (n) « En « entrant dane le monde, on m*knnança comme bomme d*eeprit, et je « leçnt nn accneil aaaea fiivoralilo des gens en place. » (Extrait des FeneéeedivenetdeMonteKpien, impeiméee avec ece OEnnce potUnumei)
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|m donner l'édition des Mémoire! : non^senlement il auroit terminé l'Eloge du maréchal, dans leqnd on remarque beaucoup de lacunes, et même des fràgmens qui n'ont aucune liaison entre eux , mais il y auroit probablement joint une Notice sur les dix-huit dernières années de la vie de son ami.
Après la mort de Montesquieu, on ne donna pas suite au projet de publier les Mémoires du mairécbal, qui ne lurent imprimés que Tingt-trois ans plus tard. Le fils de ^ Montesquieu ayoit trouvé parmi les papiers de son père l'ébauche d'Eloge dont nous avons parlé , et avoit offert le manuscrit à la famille. En 1777 , le duc de Fitz-James, petit-fils du maréchal de Bervvick, remit cette pièce à Tabbé Hooke, avec les Mémoires; il lui confia toute la correspondance et toutes les notes du maréchal, et le chargea de Té* dition. C'est à Taide de ces matériaux que Tabbé Hooke a continué les Mémoires depuis 17 16 jusqu'en 1734. Son travail a le mérite de l'exactitude , mab l'auteur n'a pas l'art de présenter les faits d'une manière intéressante t sa nar^ ration, dépourvue de toute espèce d'agrément, est traînante et pénible; autant le style du maréchal est simple et naturel , autant le sien est lâche , prétentieux et guindé. Ce morceau, qui est d'ailleurs fort court, renfermant à peu près tout ce qu'il peut éti-e utile de connoltre sur les dernières années de la vie du maréchal, nous n'avons pas dû hésiter à Finsérer, conune formant en quelque sorte le complément nécessaire des Mémoires.
L'abbé Hoole a joint au texte des notes et des pièces justificatives. Nous avons conservé les notes qui nous ont paru utiles; nous en avons ajouté de nouvelles, qui ont principalement pour objet de préciser les dates que l'auteUr a négligées, et de faire connoitre quelques-uns desperson-> nages dont il est fait mention dans les Mémoires; mais nous avons dd supprimer toutes les pièces justificatives. Les unes concernent le roi Jacques et Guillaume m, et se mt-
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tachent plutôt à Thittoire d'Ângletem qu'à l'histoire de France; les antres sont relative! à la campagne de 1708 1 c'est un extrait de la conreipondanct da maréchal « qni forme double em^oi avec aêa Mémoiiesy et qui jette peu de lumières sur les discusâons qjsà s'élerèrent à cette tfpa> que entre le duc de Vendôme , Chamillard et lui.
Les Mémoires du maréchal de Berwick ont paru en 1778(0. Au jugement de Voltaire, ils présentent desaneo* dotes curieuses, et des détails instructifs sur ses campagnes* Ils n'ont pas été réimprimés.
En 1737) Tabbé de Margon avoit publié de prétendus Mémoires du maréchal de Berwick (») , qu'il ne £iiut pas confondre avec ceux qui ont été écrits par le maréchal lui-même , et donnés par l'abbé Hooke.
(1) Pkurii , 9 vol. in- 19. — (9) La Haye , 1737 , 9 voL iii-i9.