‹ Mémoires du maréchal de Berwick. Ebauche de l'Eloge historique du maréchal de BerwickChapitre 2 sur 14 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

DU

MARÉCHAL DE BERWICR,

PAR MILORD BOLIRGBROCKE;

Tiré d'âne feoille extraordinaire da Crafuman » du 3o inin

(viem style) 1734.

Les lettres de Paris nous apprennent que le marëchal de Berwicka été tué d'un coup de canon le matia da la juin (nouveau style) , étant à la trancbëe devant I^iilisbourg , qù son intrépidité peu commune et sa vigilance ordinaire ne le portoient que trop souvent. Il ëtoit fils du feu roi Jacques u, et de demoiselle Aralielle Churchill ( qui a été depm madame Godfirey sœur du feu duc de Marlboirough.

Sa patrie le perdit bientôt , n'ayant que dix-sept ans (») lors de la dernière révolution; et la France, qui devint dès- lors son refuge, ne tardera pas sans doule il s'apercevoir que Tannée qu'il commandoît, et le royaume entier, le perdent trop tôt aujourd'hui. C'est véritablement une perte pour l'humanité, à laquelle on peut bien dire qu'il &i$oii honneur, comme on Ta dit du grand Turenne.

Il a eu tant de part aux afiaires de son temps , qu'il tiendra une grande place dans l'histoire de ce si^cle \ et sans doute que quelque bonne plume célébrera particulièrement une vie digne du meilleur écrivain,

(i) JHxsepi ont : U en avoit dix.*hnit. • T. 65. * 19

ago PORTRAIT

L*ëtendiie de cette feuille ne me permet que de marquer quelques-uns des principaux traits d'un si excellent tableau.

Il se montra de bonne heure dans la profession qu'il a illustrée depuis. A Tâge de quatorze ans .0 il se trouva au siège de Bude, etût deux campagnes en Honrgrie , où il fut ëleTë au grade de gënërad teàjor. Depuis ce temps, l lrlande, la Flandre, TEspagne, la Savoie, TAUemagne, ont été successivement le théâtre de ses grands talens pour Ta guerre. U se signala dans les commandemens inférieurs durant la guerre de i6S8) et lorsqu'il parvint à avoir le commandement en^ef des armées (ce qui fut, si je ne me trompe, en ijo^x % de dix-rhttit (3; campagnes qui! a £utes jdepuis, il a> en a pas une qui n*ait été marquée pàrdesdmeèseï^ traordinaires-, et cela dans des temps 611 la forliuie «embloit avoir abandonné le parti dans lequel il étoîl engagé) comme si la victoire, n'ayant que de Vindif^ ftrence pour les nalkiiis ipiâ se faisment la gutmi eût l ëservé ses &wirs pour les répandit uèîqaeMrènt sur deux hommes dans les veines desquels couloit le même sang, les ducs de Marlborougfa et de Ber^ Vick. U «voit un talent partieidiet pour les sièges , et pour ce qu-on appelle le détail d*une armée; mais le» champs d'Almanza attestent que, si les occasions •^en étoient aussi souvent présentées , il n'auroit pas montré moins de capacité pour les batailles , sur lesquelles h commun des hommes^ peniHétre injustement^ làe^ sure la gloire des généraux , quoique le suceès nleft soit souvent du qu'à des é vénemens imprévus , «t que

(1.) Quatorze ans : 11 en avoil quinze. — (a) En i ^oa / Ccimt en 1704^ — (3) De dix'kuU : De qoîiiM.

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ce ne soient que les grandes suites d*uae victam qm frappent les imaginations des hommes, et enfèrent leur adnnra^oa. d ^it particnlièrement attentif à tq,ënager la vie du soldat, soit en pourvoyant avec le plas grand soin à sa subsistance , soit en ne Texposant qu'à des dangers inévitables, qu'on lui y<rfott afiron- 1er le premier : il ^oit avec cela tr^s^evact à mainteiMr la discipline. En un mot, il fut gc^ncralement regardé comme Fëgal des plus grands généraux de son temps 5 et dans un paysde guerriets il vécutaesez pour ae TOT recoimu le premier 4e tous. Sestalens ne se Kornoient pas à cet unique genre degrandeur; il étoit également grand dans le gouvernement civil et dans le cabinet. L'honneur qu'il eut d'être admis m\ plus importam conseils par Louis xrv et parle r^ent de France, les deux {dus sages et les deux plus grands princes de leur temps, le prouve suffisamment, aus^ bien que l'estime et Ta ffection générale .que lui porte, une grande province , la Guieune, dont îl eut duiunt plusieurs années le commandement. Tout te monde sait que IV>n doit à ses soins, et aux sages mesures qu'il prit, que la peste qui menaçoit toute l'Europe ait été contenue dans le lieu où elle avoit pris naissance.

Il connoissoit très-bien les cours ; mais il ne-se serteît de cette connoîssance qne pour éviter de se laisser entraîner par les factieux, et pour se garantir des artifices et des trahisons de ce pays.

Pour en ventt aux qualités de Thomme privé, le maréchal de Berwiclc étoit au-dessus de l'argent -, et' «on désintéressement, déjà bien connu par nombre de traits, éclatera davantage quand le public sera instruit de plusieurs fà\U que sa modestie lui atoit

AQl PORTRAIT

£Ût celer. Il étoit exact observateur de la justice, et si fidèle afni de ]a vérité, qu'il avoit coutume de garder un profond silence sor les affaires dont Hniportance demandoit le secret; et aucun motif d'intérêt ou auU e ne pouvoit Tenga^^er à violer la loi qu'il s'ëtoit prescrite à lui-même. Personne n'avoit plus d'humanité que lui : il étoit naturellement affable; et s*il . ne le paroissoit pas au premier abord, cela ne provenoil que de la réserve que l'élévation de son rang lui avoit imposée , et de ce qu'il craignoit de se trop 117 ymr à la £uniliarité d'une nation sonyent portée à en abuser. Quand il ne traitoit point d'affaires , et qu*i] se trouvoit parmi ses amis, il étoit familier, et parfaitement à son aise. On a toujours remarqué en lui Thumeur la plus égaler ce qui sembloit être une qualité " acquise, car il étoit naturellement vif, et porté k la colère. Il fut dès sa jeunesse exempt des vices qui ne sont guère regardés comme des taches à cet âge , et dans les personnes de sa profession. Son penchant pour la vertu le porta bientôt à la religion, et la religion k la piété, dans laquelle il persévéra inviolablement. Elle fut en lui si douce, qu'elle n imposa jamais la moindre contrainte à ceux qui vivoient avec lui.

. On s^attend peut-être que, pour rendre tout ce que je viens de dire plus croyable, je ferai mention de ses défauts; mais dans le vrai ils étoient si légers et si passagers, qu'on avoit peine à les apercevoir. Je suis **sâr d'avoir omis plusieurs de ses vertus, et que 'tes plus grands ennemis, si tant est qu'il en eut, ne sauroient lui imputer aucun vice.

Pour reprendre eu peu de mots son caractère, on

peut dire de lui , avec quelques additions , ce qui a ëtë dit de son grand'père le roi Charles i, qu'il ëtoit le fils le plus soumis , le meilleur père, le mari le plus tenére, Tami le plus sincère, le maître le plus compatissant et le sujet le plus fidèle qui ait paru de son temps ; et sa mémoire sera chère à iqm ceux qui ont eu le bonheur de le bien coiâioitre, comme du meilleur grand homme qui ait jamais existé.

Multis ille bonis flebUîs neeidity IfuiUjiebUior ifuàm mihï*

ÉBAUGUË

Il naquil le ai d'août 1670; il ëtoitfibde Jacques, duc d'Yorck, depuis roi d'Angleterre, et de la demoiselle Arahella Churchill : et telle fut Tétoiie de cette maisoa de Gharchili, qu'il en sortit deax hommes, dont Tnn dans le même temps fat destiné à ébranler, et Taiitre à soutenir, lesUeux plus grandes monarchies de r£urope.

Dès Fâge de sept ans il fut envoyé en Fnmoe, pour y faire ses études et ses exercices. »Le duc dTorck étant parvenu à la couronne le 6 février i685, il l'envoya lannëe suivante en Hongrie; il se trouva au siège de Bude.

II alla passer l'hiver en Angleterre, et le Roi le créa duc de Berwick. Il retonma au printemps en Hongrie, où l'Empereur lui donna une commission 'de colonel, pour commander le régiment de cuirassiers de Taaff. Il fit la campagne de 1687, où le duc de Lorraine remporta la victoire de Mohatz; et à son retour à Vienne lEmpereur le fit sergent général de bataille*

iLOGB VÛ MABÉOHAL DB BBEWICK. agS

Ainsi c est sous le grand duc de Lorraine que le duc de Bdrwick commença à se former^ et depui» sa fut en quelque &çod toute militaire.

Il veirînt en Ang^terre^ et le Roi lui donna le gon* vernement de Portsraouth et de la province de Southampton. U a^^oit déjà un régiment d'infanterie : on lui donna encore le régiment des gardes à cheval da comte d^Oxfopd. Ainsi à Vàge de dix*sept<ans il sè trou^ dans cette situation, si flatteuse pour un homme qui a Tame élevée , de voir le chemin de la gloire tout ouvert, et ia possibilité de £iire de grandes oboses.

En i689, b révolution d^Aogleterre arriva -, et ,

dans ce cercle de malheurs qui environnèrent le Roi tout à coup , le duc de Berwick fut chargé des affaires qui denandoient la plus grande confiance. Le Roi ayant jeté les yeux sur lui pour rassembler Tarmée, ce fut une des trahisons des ministres de lui envoyer ces ordres trop tard , afin qu'un autre pût emmener Tarinée au prince d'Orange. Le hasard lui fit rencon^ trer quatre régimens qu'on avoit touIu mener au prince d*Orange , et qu'il ramena à son poste. Il n'y eut point de mouvemens qu'il ne se donnât pour sauver Portsmouth, bloqué par mer et par terre, sans auti« provision que ce que les enaernis fournissoîent chaque jour, et que le Roi lui ordonna de rendre. Le Roi ayant pris le parti de se sauver en France, il fut du nombre des cinq personnes à qui il se confia , et qui le suivitent^ et dès que le Roi fut débarqué, il l'envoya à Versailles pour demander un asyle. H avoit à peine dix-huit ans.

Presque toute l'Irlande ayant resté ûdèle au roi

ftg6 KLOGE

Jacques, ce prince y passa au mois de mars 1689; et l'on vit une malheureuse guerre où ia valeur ne manqua jamais , et la conduite toujours. On peut dire de cette guerre dlrlande qu*on la regarda à Londres comme reeurre du jour, et comme raffaire capitale de TAngleterre; et en France, comme une guerre d'affection particulière et de bienséance. Les Anglab, qui ne Youloient point avoir de guerre civile ches eux, assommèrent llrlande; il parott même que les officiers français qu'on y envoya pensèrent comme ceux qui les y envoyoient : ils neurent que trois choses dans la téte, d'arriver , de se battre, et de s'en retourner. Le temps a fait voir que les Anglais avoient mieux pensë que nous.

Le duc de Berwick se distingua dans quelques occasions particulières, et fut fait lieutenïsint général. • ■ . Milord Tirconel ayant passé en France en 1690, laissa le commandement général du royaume au duc de Berwick. 11 n'avoit que vingt ans, et sa conduite . ût voir qu'il étoit Thomme de son siècle à qui le Ciel avoit accordé de meilleure heure la prudence. La perte de la bataille de la Boy ne avoit abattu les forces irlandaises; le roi Guillaume avoit levé le siège de Limerick, et étoit retourné en Angleterre*, mais on n*en étoit guère mieux. Milord Churchill (0 débarqua tout il coup en Irlande avec huit mille hommes. Il falloit en même temps rendre ses progrès moins rapides, rétablir l'armée, dissiper les factions, réunir les esprits des Irlandais. Le duc de Berwick ût tout cela.

En if>9i, le duc de Tirconel étant revenu en Ir-

(1) Churchill : Depuis duc de Marlboroiigli.

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DU MARÉCHAL X>£ «ERWICK. 397

lande, le dac de Berwick repasta en France, et sni-

vit Louis XIV, comme volontaire, au siège de Mons. Il fit daui» la même qualité la campagne de 1693 sous M. le maréçhal de Luxembourg, et se trouira à la bataille de Steinkerqne. U fat fait llenlenant général en France l'année suivante, et il acquit beaucoup d'honneur à la bataille de Nerwinde, où il fut pris. Les choses qui se dirent dans le monde à Toccasion de sa prise n'ont pu avoir ëtë imaginées que par des gens qui avoient la plus hante opinion de sa femieté et de son courage. Il continua de servir en Flandre sous M. de Luxembourg^ et ensuite sous M. le maréchal de Villeroy.

En 1696 , il ftit envoyé secrètement en Angleterre pour conférer avec des seigneurs anglais qui avoient ' résolu dci rétablir le Roi. Il avoit une assez mauvaise commission, qui étoit de déterminer ces seigneurs ii agir contre le bon sens. H ne réussit pas : il bâta son retour, parce qu'il apprit qu'il y avoit une conjuration formée contre la personne du roi Guillaume , et il ne vouloit point être mêlé dans cette entreprise* Je me souviens de lui avoir ouï dire qu'un homme l'avoit reconnu sur un certain air de famille, et surtout par la longueur de ses doigts ; que par bonheur cet homme étoit jacobite, etlui avoit dit : « Dieu vous «t bénisse dans foutes vos entreprises! » ce qui Tavoit remis de son embarras.

Le duc de Berwick perdit sa première femme au mois de juin 1698 : il l'avoit épousée eu 1695* Elle étoit fille du comte, de Gknricard. U en eut un fils, qui naquît le ai d'octobre i6ffi.

En 1699 il fit un voyage en Italie , et à son retour

il ëpcmaa ■ademoisdle de Balkeley, fille de raadafmr

de Bulkeley, dame d'honneur de la reine d'Angleterre^ et de M. de Bulkeley, jfirère de milord BuW

Après la mort de dhevkfr u, roi d^spagne, le nri

Jacques envoya à Rome le duc de Berwick pour corapiinenter le Pape sur son ëlection , et lai offrir sa peresnae poar coflmMudér rarmée que k France le presioh de kfer pour maiiiteiiir la neutralité en Italie ; et \fL cour de Saint-Germain otfroit d'eivvoyer des troupes irlandaises. Le Pape jugea la besogne un peu trop forte pour loi , et le duc de Berwick s*en revint.* En 1701 il perdit le Roi son père, et en 170» 3 servit en Flandre sons ke doc de Bourgogne et le maréchal de BoufBers; en 1703, au retour de la campagne, il se fit naturaliser Français, du^ consentement de ht cour de Smt^Gennai».

En i7o4r k Roi Tenvoya en Espagne svee drv-kvk isataillons et dii-nenf escadrons, quil devoit commander v et à son arrivée le roi d'Espagne le d^cl^^ capiilaine général de ses armées, et le fil couvrir;

La cont d'Espagne étoit infestée par llotrigae. Le gouvernement alloit très-mal, parce que tout le monde voidoil gouverner f tout dëgënëroii en tracasseries, el m des principaux articles die sa mission étoit de les édaimiff.. TQuS'Iea pattis woloient le- gagner : il n*entra dans aucun; et, s'attacbant rniiipiement aa succès des alTaires, il ne regarda les intérêts particuliers que comme des intérêts particuliers. Il ne pensa m k madame des HmînSy ni à Oivjr, ni àl^abbé d'Es* trées, ni an goût de la Reine 9 ni au penchant dvRoi; il ne pensa qu'à la monarchie.

DU MABtetfclr OB BBBWICK. «99

Le dnc de Berwick eut ordre de travailler au renvoi de madame des Ursins. Le Roi lui écrivit : c Dites « ans Roi mm pétit^fib ^'il ne doil cette complu- « nnce. Serre^oos de toiilcs les^ raisoiis que fmm « pourrez imaginer pour le persuader ^ mais ne lui « dites pas que je rabandonnerai, car il ne le croiroit c jtnoisw wLefoi d^Espogne cntmaentit aa reiifoi*

Cette année 1704, le duc de BerwidL sanva l'Espagne : il empêcha Farraée portugaise d'aller k Madrid. Son armée ëtoit plus foible des deux tiers-, Ica ocdres- de la cour veiwient coup sur coup de se r&tiier, etde ne nen hasarder. Le 4oe de Berwick, qm inl nSspagne perdue s^l obéissoit, hasanh sans ccm, et disputa tout. L'armée portugaise se retira; M. le doc: de Berwkk en fit de même. A b ûb de la cain»*pagne, )e duc de Berwick leçul ordre de fetoqmer es FraPMe. C'était une intrigue de eeuv; et il éprowv» ce que tant d'autres a voient éprouvé avant lui, que déplaire à la cour est le plus grand service que Teu; pus0e;rtiidre à k cour: sans quoi tontes ita convies» - peur me setvir du langage de» Aéologiena:, on sont que des œuvres mortes.

En 1705, le duc de lierwick fut envoyé eom mander en Languedoc : cette même année il fit le siège de Nice, et ]a prit.

En F706, il Ait fait nnffcM de France , et Int cmvoyé en Espagne pour commander l'armée contre le Portugal. Le roi d'Espagne avoit levé le siège de Barcdonc > et amit été obligé de repasser par la Franœ, etde rentrer en Espagne par la Nrarre.

J*ai dit qu'avant de quitter l'Espagne la preimère feis qu'il y servit, il Ta^oit sauvée : il h sauva cneprei

Zoo ÉLOGE

cette fois-ci. Je passe rapidement sur les choses que Thistoire est chargée de raconter : je dirai seulement que tout étoit perdu an commencement de la campagne, et que tont ëtoit sauvé à la fin. On peut vmr, dans les lettres de madame de Maintenon à la princesse des Ursins, ce que l'on pensoit pour Jors dans les deux cours : on formoit des souhaits, et on n avoit pas même d'espérances. M, le maréchal de Berwîck Yotdoît que la Reine se retirât à son armée : des con-^ seils timides Ten avoient empêchée. On vouloil qu'elle se retirât à Pampeiune : M. le maréchal de Berwickût Toir que si l'on prenoit ce parti tout étoit perdn, parce que les Castillans se croiroient abandonnés. La Reine se retira donc à Burgos avec les conseils, et le Roi arriva h. la petite armée. Les Portugais vont à Madrid; et le maréchal, par sa sagesse, sans finer une seule litttft^e^ fit vider la Castille aux ennemis, et rencogna leur armée dans le royaume de Valence etTArragon: il les y conduisit marche par marche , comme un pasteur conduit des troupeaux. On peut dire que cette campagne fut plus glorieuse pour lui qu'aucune de celles qu'il a faites, parce que les avantages n'ayant point dépendu d'une bataille , sa capacité y parut tous les jours. Il fit plus de dix mille prisonniers ; et par cette campagne il prépara la seconde , plus célèbre encore par la bataille d'Âlmanù, la conquête du royaume de Valence, de TArragon, et la prise de Lërida.

. Ce fut eu cette année 1707 que le roi d'Espagne donna au maréclial.de Berwick les villes de Jjiria et de Xerica, avec la grandesse de la première classe;

ce. qui lui procura un établissement plus grand encore

DU MARÉCHAL DE BERW'ICK. 6ot

pour son fils du premier lit, par le mariage avec doua Catharina de Portagri, héritière de la maison de Ve-

raguas. M. le maréchal lui céda tout ce qu'il avoit eu Espagne.

• Dans le même temps, Loub ziy lui donna le gon- ▼ernement du Limosin, de son propre et pur mouTement, sans qu*il le lui eût demandé.

Il faut que je parle de M. le duc d'Orléans ; et je le ferai avec d'autant plus de plaisir , que ce que je dirai ne peut servir qu'à combler de gloire Tun et . Tautre.

• M. le duc d'Orléans vint pour commander l'armée. Sa mauvaise destinée lui fit croire qu'il auroit le temps de passer par Madrid. M. le maréchal de Berwick lui envoya courrier sur courrier, pour lui dire qn il seroit bientôt forcé à livrer la bataille : M. le duc d'Orléans se mit en chemin, vola, et n arriva pas. Il y eut assez de courtisans qui voulurent persuader à ce prince que le maréchal de Berwick avoit été ravi de donner la bataille sans lui, et de lui en ravir la gloire ; mais M. le duc d'Orléans connoissoit qu'il avoit une justice à rendre , et c'est une chose qu'il sa voit très-bien faire. Il ne se plaignit que de son malheur.

M. le duc d'Orléans, désespéré , désolé de retourner sans avoir rien fait, propose le siège de Lérida. M. le maréchal de Berwrick, qui n'en étoit point du tout d'avis, exposa à Ai. le duc d'Orléans. ses raisons avec force; il proposa même de consulter la cour. Le siège de Lérida fut résolu. Dès ce moment M. le duc de Berwick ne vit plus d'obstacles : il savoit que si la prudence est la première de toutes les vertus avant que d'entreprendre, elle n^esi que la seconde après

cp» l'on a euirepris. Peut-être que s'il avoit lui-mén» ifliàginë ce siëge, il aoroit moiiis craint de fe lever. M, le chic d*Orlëaiis finit la campagne avec gloire; et ce qui auroît infailliblement brouillé deux hommes communs ne fit qu unir ces deux-ci ^ et je me souviens d'avoir entendu difie au maréclial que Torigine de k feveur qa*il avoit eue acqprèa de M. le duc d'Orléans étoit la campagne de 1707.

En 1708, M. le maréchal de Berwick, d'abord destinë à commander Tarmée du Dauphioë, fut envoyé iur le. Rhin ppur commander sons Tëlectenr de fia* viire. n avait fiât tomber nn projet de M. de Cfaamillard, dont l'incapacité consistoit surtout à ne point oonnoltre son incapacité. Le prince £ugène ayant quitté TAUemagne pour aUer en Flaadre , M. le maréchal de Berwick l'y suivit. Aprfes k perte de la liafaâle d'Oo*> denarde, les ennemis firent lersiége de Lille, et pour lors M. le maréchal de Berwick joignit son aroM» à ceUe de M. de YendAme» li kllot des miracles «ans nombre po«r nons fiûre perdre LiUe. M* Je diat de Vendôme ëtoit irrité contre if . le maréchal de Berwick , qui avoit iait difficulté de servir sous lui. Depuis ce temps, juamm avis de M. le maréchal de Berwick ne fut accepté par M. le dnc de Yendôme^ et son ame, si grande d'ailleurs, ne eonserva phisqu un ressentiment vif de l'espèce d'affront qu'il croyoit «voir reçu, M. le duc de Bourgogne et le Roi, toUr jours partagés entre des propositions contradtdokes, «e savoient pveadre d'antie pard que de défiérer aa sentiment de M. de Vendôme. Il fallut que le Roi envoyât i l'armée , pour concilier les généraux « un mi- HMlre qui n'avoit point d'jeux ; il fallut qne cette ma-

DU MARÉCHAL DE BEKWICK. 3oi

ladw de la nature hamaine, d» m fomoir soufinr fe bien loraqa'il est £ût par des gtm que Ton n*aime pas, infestât pendant tmte cette campagne le cœur et Tesprit de M. le duc de Vendôme ; il fallut qu'un lieutenant général eût assez de laveur à la cour pour poavoir faire à Tarmée deux sottises Tune après Tautre qitisereiitfliénimUesdâMtoiisIestettips, sadëfitite et sa capitulation-, il fallut que le siège de Bruxelles eût été rejeté d abord, et qu iieût été entrepris depuis) ipe Vtm résolût de garder en même temps rfiscaot et leeanal , c*est4Hlire de ne garder rien« Enfin h procès entre ces deux grands hommes existe j les lettres écrites par le Roi , par M. le duc de Bourgogne , par M. le duc de YendûmCy pr M. le duc de^Berwick, par bL de ChamiUard, existent ausri. On verra qui des deaz manqua de sang froid , et j'oserois peut-être même dire de raison. A Dieu ne plaise que je veuille mettre en cpiestion les qualités ëminentesde M. Je duc de Yen* dômel si M. le maréchal de Benvidi revendit an monde, en serait fôché : mais je dirai dans cette occasion ce qu'Homèçe dit de Glaucus : Jupiter ôta la pmdençe à Glaucus, et il changea un bouclier d'or contre un èÊmcUet ^airain. Ce iioncUer d'or, M. de . Tend^hne avant cette campagne Tavoit toujours con*^ servé, et il le retrouva depuis.

£n 1709, M. le maréchal de Berwick fut envoyé pour couvrir les frontières de la Provence et du Dannphinë; et quoique Mé de Chamilbfd, qui affamoic tout, eût été déplacé, il n'y avoit ni argent, ni pro* visions de guerre et de bouche ; il fit si bien qu il ei» eronva. Je me souviens de lui avoir onï dire que dan» sa dëtneese il enteva «ne voiture d^rgent qiai alloic

3o4 ÉLOGE .

de Ljon au iré&or royal ^ et il diâoii à M. d'Angef» villier», qai ëtoît son mtendant dans ce teoips, cpw dans la règle ils anmeiit méiité tons dem qn^oii leor

Tit leur procès. M. Desmarets cria : il répondit qu'il ialloit iaire subsister une armée qui aYoit Je royaume k aaoTer.

• M. lemaréc^deBerwkkhBagiiiaïuipIande^

fense tel , qu'il ëtoit impossible de pénétrer en France de quelque côté que ce fût, parce qu'il faisoit la corde, et que le duc de SaTcne étoit obligé de faire Tarc^ Je ne souviens qu'étant en Piémont, les officiers qni avoient servi dans ce temps-là donnoicnt cette raison comme les ayant toujours empêchés de pénétrer eu France ) ils iaisoient Téloge du maréchal de Berwick» et je ne le saTois pas.

' M. le maréchal de Berwick , par ce plan dé défense , se trouva en état de n'avoir besoin que d'une petite armée; et d'envoyer au Roi vingt bataillons : c'étoit un grand présent dans ce tempM^.

Il y anroit bien de la sottise à moi de juger de sa capacité pour la guerre , c'est-à-dire pour une chose que je ne puis entendre. Cependant, s'il m'étoit pei^ mis de me hasarder, je dirois que comme chaque grand homme, outre sa capacité générale, a encore un talent particulier dans lequel il excelle , et qui fait sa vertu distinctive, je dirois que le talent particulier de M. le maréchal de Berwick étoit de faire une guerre défensive) de relever des choses désespérées, et de bien connoitre toutes les ressources que Ton peut avoir dans les malheurs. Il falloil bien qu'il >;9e|itit ses forces k cet égard : je lui ai souvent entendu dire, que la chose qu'il avoit toute sa vie le plus sou-

DU MAHÂOUL DE BSRWICK. do5

haitëe , c*^toit d aTOÎr iane boime place à défendre.

La paix fut signëe à Utrecht eu 171 3. Le Roi mourut le premier «eptembre 17 15 : M. le duc d'Orléans (ai rë^nt du royaume. M. le maréchal de Berwick fut envoyé commander en Guienne. Me permettrat-on de dire que ce fut un grand bonheur pour moi, puisque c'est là où je Tai connu ?

Les tracasseries du cardinal Alberoni firent naître la guerre que M. le maréchal de Berwick fit sur les frontières d'Espagne. Le ministère ayant changé par Ja mort de M. le duc d'Orléans, on lui ota le commandement de Guienne. Il partagea son temps entre la coiur, Paris, et sa màison de Fhz-James. Cela me <lonnera lieu de parler de Thomme privé , et de donner, le plus courtement que je pourrai , son caractère.

U n'a guère obtenu de grâces sur lesquelles il n'ait été prévenu : quànd il s'agissoit de ses intérêts, il fal-

loit tout lui dire Son air froid, un peu sec, et

même quelquefois un peu sévère , faisoit que quelquefois il auroit semblé un peu déplacé dans notre nation, si les grandes aines et le mérite personnel avment un pays.

Il ne savoit jamais dire de ces choses qu'on appelle de jolies dioses. Il étoit ' surtout exempt de ces fautes sans nombre que commettent continuellement ceux

qui s'aiment trop eux-mêmes Il prenoit presque

toujours son parti de lui-même : s'il n^ivoit pas trop bonne opinion de lui , il n avoit pas non plus de méfiance ^ il se regardoit et se connoissoit avec le même bon sens qu'il voyoit toutes les autres choses Jamais personne n'a mieux su éviter les excès ou ( sr j'ose me servir de ce terme) les pièges des vertus ; T. 65. %o

3o6 ÉLOGE

par exemple il aimoit les ecclésiastiques, il s*accom-

modoit assez de la modestie de leur état-, il ne pouvoit souffrir d'en être gouverné , surtout s'ils passoient dans la moindre chose la ligne de leurs devoirs ; il

exigeoit plus d*eux qu'ils n*auroient exigé de lui

Il ëtoit impossible de le voir et de ne pas aimer la vertu, tant on voyoit de tranquillité et de félicité dans son ame, surtout quand on la comparoit aux passions

qui agitoient ses semblables J'ai vu de loin, dans

les livres de Plularque , ce qu*ëtoient les grands hommes : j'ai vu en lui de plus près ce qu'ils sont. Je ne connois que sa vie privée \ je n'ai point vu le héros,

mais rhomme dont le héros est parti Il aimoit ses

amis : sa manière ëtoit de rendre des services sans vous rien dire ; c'étoit une main invisible qui vous

servoit Il avoit un grand fonds de religion. Jamais

homme n*a mieux suivi ces lois de l'Evangile qui coûtent le plus aux gens du monde : enfin jamais homme n'a tant pratiqué la religion, et n'en a si peu

parlé Il ne disoit jamais de mal de personne :

aussi ne louoit-il jamais les gens qu'il ne croyoit pas

dignes d'être loués U haissoit ces disputes qui,

sous prétexte de la gloire de Dieu, ne sont que des disputes personnelles. Les malheurs du Roi s6n père lui avoient appris qu'on s'expose à faire de grandes &utes lorsqu'on a trop de crédulité pour les gens

même dont le caractère est le plus respectable

Lorsqu'il fut nommé commandant en Guienne, la réputation de son sérieux nous effraya^ mais à peine y fut-il arrivé qu'il y fut aimé de tout le monde, et qu'il n'y a pas de lieu où ses grandes qualités aiest été plus admirées

DU HARKCBAX DE BBRWICK. 3o7

Personne n*a donné on pins grand exemple du mépris que l'on doit faire de Targent Il avoit une modestie dans toutes ses dépenses qui auroit dû ie rendre très à son aise, car il ne dëpensoit en aucune chose frivofe : cependant il étoit tonjonrs arriéré, parce que , malgré sa frugalité naturelle , il dépensoit beaucoup. Dans ses commandemens, toutes les familles anglaises ou irlandaises pauvres qui avoient quelque relation avec quelqu'un de sa maison avoient une espèce de droit de s'introduire cbez lui; et il est singulier que cet homme, qui savoit mettre un si grand ordre dans son armée, qui avoit tant de justesse dans ses projets, per<Ut tout cela quand il s'agissoit de ses intérêts particuliers

Il n'étoit point du nombre de ceux qui tantôt se plaignent des auteurs d'une disgrâce, tantôt cherchent à les flatter : il alloit à celui dont il avoit «ujet de se plaindre, lui disoit les sentimens de son cœur ^ après quoi il ne disoit rien

Jamais rien n'a mieux représenté cet état où l'on sait que se trouva la France à la mort de M. de Turenne. Je me souviens du moment où cette nouvelle arriva : la consternation fut générale. Tous deux ils avoient laissé des desseins interrompus, tous les deux une armée en péril) tous les deux finirent d'une mort qui intéresse plus que les morts communes \ tous les deux avoient ce mérite modeste pour lequel on aime à s'attendrir, et que l'on aime à regretter

U laissa une femme tendre qui a passé le reste de sa vie dans les regrets, et des enfans qui, par leur vertu, font mieux que moi Téloge de leur père.

M. le maréchal de Berwick a écrit ses Mémoires \

3o8 ÉLOGE

et à cet égard ce que j'ai dit dans l*Esprit des Lois sur la relation d'Hannon , je puis le dire ici : Oest un beau morceau de L'antiquité que la relation d'Hannon : le même homme qûi a exécuté a écrite il ne met aucune ostentation dans ses récits. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils ont dit.

Les grands hommes sont fJus soumis que les antres à un ézamen rigonrenx de lenr conduite : chacun aime à les appeler devant son petit tribunal. Les soldats romains ne faisoient-ils pas de sanglantes railleries autour du char de la victoire? ils croyoient triompher même des triomphateurs. Mais c'est une belle chose pour le mardchal de Berwick que les deux objections qt^^ lui a faites ne soient uniquement fondées que sur son amour pour ses devoirs.

' L^objectton qu^on lui a faite de ce qu'il n'avmt pas ëtë de rexpëdition d'Ecosse en 1715 n'est fondée que sur ce qu'on Teut toujours regarder le maréchal de Berwick comme un homme sans patrie, et qu'on ne Teut pas se inettre dans l'esprit qu'il ëtoit Français. Devenu Français du consentement de ses premiers maîtres, il suivit les ordres de Louis xiv, et ensuite ceux du régent de France. Il fallut faire taire son cceur, et suivre les grands principes : il vit qu'il n'é^ toit plus à lui; il vitqu*il n^ëtoit plus question dé se déterminer sur ce qui ëtoit le bien convenable, mais sur ce qui ëtoit le bien nécessaire : il sut qu'il seroit jugé, il méprisa les jugemens injustes. Ni la £ivenr populaire , ni la manière de penser de ceux qui pen*sent peu, ne le déterminèrent.

DU MARÉeUAL DE BERWIGK.

Les anciens qui ont traité des devoirs ne trouyéht

pas que la grande difficoltë soit de les connoitre, mais lie choisir entre deux devoirs. Il suivit le devoir {e pliu» fort, comme le destin. Ce sont des matières qn*on ne traite jamais que lorsqu'on .est obligé de les traiter, parce qnll n'y a rien dans le monde de plus respectable qu'un prince malheureux. Dépouillons la question : elle consiste à savoir si le prince, même rétabli, auroit été en droit de le rappeler, l'ont ce que l'on pentdife de pins fort, c'est que la patrie n'abandonne jamais : mais cela même n'étoit pas le cas-, il ëtoit proscrit par. sa patrie lorsqu ilse fit naturaliser . Grotius, PuiFendorf , tontes les voix par lesquelles à'Ëurope a parlé, décidoient la question, et lui déclaroient qu'il étoit Français, et soumis aux lois de la France. La France avoit mis pour lors la paix pour fondement de son système politique. Quelle contradiction si un pair du royaume, un maréchal de France, un gouyemeur de prorince, avoit désobéi à la défense de sortir du royaume , c'està-dire avoit désobéi réellement, pour paroi tre aux yeux des Anglais seuls n'avoir pas désobéi I En effet le maréchal de Berwick étoit, par ses dignités mé^ mes, dans des circonstances particulières ; et on ne . pouvoit guère distinguer sa présence en Ecosse d'avec une déclaration de guerre avec l'Angleterré. La France jugeoit qu'il n'étoit point de son intérêt que cette guerre se fit; qu'il en résulteroit une guerre qui embraseroit toute l'Europe : comment pouvoit-il prendre sur lui le poids immense d'une démarche pareille? On peut dire même que s'il n'eût consulté que l'ambition, quelle plus grande ambition pouvoit-il avoir que le rétablissement de la maison de Suiart sur le

3lO ÉLOGS 00 MARÉCHAL DE BERWIGK.'

trône d*Ang)etem ? On saitcombien il aimoit ses enfans : quelles délices pour son cœur s'il avoit pu prévoir un troisième établissement en Angleterre!

S'il avoit été consulté pour Tentreprise même dans les circonstances d'alors, il n*en auroit pas ëtë d*avis ; il croyoit que ces sortes crentreprises étoient de la nature de toutes les autres, qui doivent être réglées par la prudence ; et qu en ce cas nne entreprise manquée a deux sortes de mauvais saccès , le malliear présent, et une plus grande difficulté pour entreprendre de réussir à Tavenir.

DU

[1670] Jb naquis le .a 1 août 1670, et dès l'âge de sept ans je fus envoyé en France pour y être élevé dans la

religion catholique, apostolique et romaine. Le père Gough, prêtre de l'Oratoire, à qui on avoit confié le soin de mon frère, depuis duc d'Albemarle, et de moi, nous mit à Juilly, collège de sa congrégation , où le duc de Monmonth, fils naturel de Charles 11, avoit pareillement étudié. Ce bon homme étant mort, l'on nous ôta de là, et nous fûmes au collège du Plessis jusqu'en Tannée i684> que le duc d'Yorck voulant nous voir, nous passâmes en Angleterre. Le duc nous présenta au Roi son frère , qui nous fit beaucoup de caresses, et oifrit au duc de me donner un titrq^ mais ce prince ne le voulut pas. Ainsi on nous renvoya en France achever nos études, et, parle conseil du père Peters, jésuite, on nous mit à La Flèche.

[i685] Charles 11, roi de la Grande-Bretagne, étant mort le 6 février i685 ( vieux style ) , son frère le duc d*Torck fiit incontinent proclamé roi, sous le nom de Jacques 11. Peu après, le duc de Monmouth débarqua dans l'ouest de l'Angleterre avec environ (juatrevingts personnes j et ayant été joint par uu nombre assez considérable de gens de la populace, il eut la témérité de prendre le titre de roi, sous le faux pré-

3l2 [l685] MÉMOIBES

texte que le roi Charles avoit épousé sa mère* Sa royauté ne fol pas de longue durée ; ear Pannée du

Roi, commandée par le comte de Feversham, le défit à Sedgemore au mois de juiUet : il fut pris , et eut la téte tranchée à Londres. L'on prétend que le prince d'Orange, qui songeoit dès ce temps-ià à s'emparer de la couronne, FaToit encouragé et assisté, sur la promesse qu'il lui fit que s'il venoit à bout du Roi, il . proclameroit le prince et la princesse d'Orange. Dès que ce rebelle eut pris le titre de roi, le prince d'Orange oflBit sa personne et des troupes au Roi son oncle et son beau-père ; mais les soupçons dont on vient de parler empêchèrent qu'on acceptât sa proposition.

Le comte d*Argyle avoit aussi débarqué en Ecosse,

et y avoit ramassé quelque monde; mais il fut bientôt battu et pris par le comte de Dumbarton, puis décapité à Edimbourg. [1686] Les troubles de la . Grande-Bretagne étant pacifiés, le Roi me fit revenir de La Flèche, et m'envoya à Paris pour y faire mes exercices pendant l'hiver. Au printemps je quittai TAcadémie, et m'en allai en Hongrie.

. Le siège de Bude ayant été résolu dans le conseil de Tempereur Lëopold i, et tout ce qui étott nécessaire pour cette entreprise étant prêt, le 18 juin les ducs de Lorraine et de Bavière, généraux de l'armée, investirent la ville des deux côtés du Danube ; savoir, le premier du côté du midi, o& est située Bude, et Tautre du côtr du nord, où est la ville de Pest, sëparëe de Bude par le Danube. L on travailla incontinent aux lignes de oontrevallatioii ; et dès qu*on eut conf trait les deux ponts de communication au-dessus

DU MARÉCHAL DE VERWICK. [1686] 3l3

et aii<^k«ioii8 de b TÎUe, le do^e Lorraine rapprocha son armëe da odtë de la basse ^Ule; et le doc

de Bavière ayant passé le Danube avec la sienne, se posta au-dessous de la ville, du côté du château, près d'une montagne appelée de Saint-Gérale. On avoit à peine commencé à tirer du canon contre la basse

ville, que les Turcs rabandonnèrent, et y mirent le feu.

Vers le commencement de juillel on ouvrit la tianchëe, et Pon ^ablit des batteries. Du côté de Tattaque

du duc de Lorraine, il y avoit une double enceinte, séparée par un fossé très-profond j deux grosses tours joignoteni et flanqument les deux enceintes. Par le. dehors il n'y avoit ni fossé, ni ouTrage, ni diemin couvert. La brèche ayant été faite à la première enceinte, ou y donna Tassant ^ mais comme il y avoit peu de troupes commandées pour oette attaque, et que la brèche étoit assez difficile, on fut bientôt repoussé. L'on y perdit k la vérité peu de soldats, mais nombre de volontaires y furent tués et blessés : le duc de Vejar, grand d'Ëspague , étoit du nombre des premiers. L*on attribua cet échee au feld-maréchal comte de Stàremberg , qui avoit en i6B3 défendu Vienne contre les Turcs : il étoit créature du prince Uermann de Bade, président du conseil de guerre, lequel haïssant mortellement le duc de Lorraine , le tnversoit dans toutes ses entreprises. Par bonheur, peu de jours aprc^^s cette attaque Stàremberg fut blessc« et obligé de se faire transporter à Vienne. Ainsi le duc de Lorraine n*eut plus k l'armée d'ennemis do^ mestiqiies qui pussent le traverser.

On rapprocha les batteries, qu'on augmenta de pl«-

il 4 [iOÔ6J MÉMOIRES

sieurs grosses piècesfnilaîs toutefois les brèches ne se

trouvèrent entièrement praticables que le 27 de juillet. Alors le duc de Lorraine ne voulant point tomber dans les inconyëniens du premier assaut». ordonna dix mille hommes pour Fattaque , et se transporta hiiméme à la téte de la tranchée, afin de tout voir, et d être plus à portée de donner les ordres nécessaires. Les Turcs, de leur côté, qui ne pouvoieut ignorer notre dessein, attendu le. grand nombre de troupes qu*ils voyoient arri^r à la tranchée, firent tous les préparatifs imaginables pour une vigoureuse résistance. L'attaque commença sur le midi» et dura pendant six heures : jamais on ne vit plus de courage qu*il en parut ce jour-là de part et d'autre. Les Chrëtiens, malgré la grêle de balles, de flèches, de grenades, de pots et sacs à poudre, et douze mines ou fougasses» s'elTorçoient de se loger $ màis les Turcs les obligeoient de plier, lorsque le duc de Lorraine sortît de la tranchée Fépée à la main , et ranimant par sa présence le courage des troupes presque rebutées, les ramena à la brèche, dont elles s'emparèrent, et se logèrent sur la première enceinte : on fit aussi un logement sur la partie des deux tours qui joignoit la première enceinte. Les Turcs conservèrent la partie opposée par le moyen d un retranchement considérable de poutres et de palissades qu'ils y avoient fait. L*on compte que les Chrétiens eurent en cette occasion environ quinze cents hommes de tués, et autant de blessés. Le duc de Lorraine y perdit Un aide de camp, sur bquel il s'appuyoit en montant à la brèche.

Le duc de Bavière attaqua en même temps une tour du château : il s y logea ^ mais les Turcs ne laissèrent

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DU MAliéCHAL DB BBMWICK. [i686J 3i5

pas que de se maintenir dans le reste du château pendant tout le siëge, sans que jamais on les en pût chasser.

L'on fit des batteries sur les deux tours et sur la courtine pour faire brèche à )a seconde enceinte, et

mîher les retranchemens des Turcs ; et lorsqu'on crut que rartillerie avoit fait son effet, Ton donna successiyeinent deux assauts, où Ton fut toujours repoussé aTec perte. L*on tenta, avec aussi peu de succès, de mettre le feu aux poutres et palissades dont ëtoit composé le retranchement des tours : à mesure que Je bois commençoit à être consommé» les Turcs en remettoient d'antre. Enfin, ne sachant comment ^ nir à bout d'entrer dans la place, on fît une nouvelle batterie sur la courtine, à la droite de lattaque du duc de Lorraine. Le mur ëtoit foible de ce côté-là, et Ton n^ trouva qu'une seule enceinte. Ainsi en trèspeu de jours la brèche fut faite et , pour ne pas donner le temps aux TurcâiÉde faire de nouveaux retranchemens, on résolut al donner Tassant général j ce qui fut exécuté le a du mois de septembre. La rési^ tance fot très-foible, et la brèche emportée presque aussitôt qu'attaquée : le visir et le pacha furent tués sur la bi*ècbe , et tout ce qui se trouva dans la ville fut passé au fil de Tépée, excepté environ mille personnes de tout sexe. L*aga des janissaires, qui s*étoit sauvé au château, dont le duc de Bavière ne put jamais s emparer, s'y rendit à discrétion avec cinq cents janissaires, le reste de douze mille qu'ils étoient au commencement du siège.

Pour ne pas interrompre la relation de ce qui regarde les différentes attaques, je n ai point fait men-

3i6 [i686j MÉMoiass

Uon de ce qm se pusoH eo campagiie : le voici en deux mots. Le grand virir s^avança avec quatre-yingt

mille hommes pour tâcher de secourir la place, et vint camper sur une hauteur Yi^-vis de notre camp ; il fit plusieurs tentatiyes par de petite dëtaehemens ; mais rentré d'un petit nombre de Tares dans la place n ëtoit pas suffisante : ainsi il résolut de faire un effort considérable. Pour cet efifet il descendit un jour, avec toute son armée, dans une grande plaine ^tre les denx camps , comme s*il vouloit donner bataille. Notre armée sortit aussitôt des lignes, pour le mieux recevoir^ mais tout dun coup, à la faveur de quelques fonds qui se trouvoient sur la gauche , il fit couler six nulle janissaires et quatre raille spahis, lesquels, avec une diligence extrême , gagnèrent le haut d*une montagne fort près de nos lignes. Le duc de Lorraine • n'eut que le temps d'envoyer le général Dunewald avec Irente-eWau escadrons, pour s'opposer auxTmes ; car no9 lignes ëtoient alors ^ armes* IHmewald ar^ riva juste en même temps les Infidèles, qui le chargèrent d'abord avec leur cavalerie : elle fut bat^ tne 'j après quoi il chargea rin&ntene , qu'il dispersa; et en tua deux mille sur la place. Pendant cette aor tion les deux armées ëtoient en halte, comme pour attendre l'événement de ce qui se passoit à la montagne. Dès que le doc de Lorraine eut appris le suc* cès, il fit ébranler toute l'armée , pour marcher à celle des Turcs; mais ceux-ci voyant leur projet échoué, ne jugèrent pas à propos de hasarder la bataille ; ainsi ik firent demi-tour à droite , et se retirèrent au petit pas sur la montagnto de leur ancien camp; ce qae yoyantle duc de Lorraine , il fit halte, et rentra aussi

DU MABÉGHAL DE BERWICK. [1686J 3l7

dans ses lignes *, car cpand une fois les Tiircs se retirent, ilseroil non-seulement inutile mais très-dangereux de les suivre, vu qu'on ne peut se flatter de les atteindre, et que, pour peu que Ton dérange ses rangs, ils reviennent avec une telle précipitation et une telle furie , que les meilleures troupes courent risque den être culbutées.

Les Turcs voyant que la place étoit prise, se retirèrent du o^ë d*E8seck, et le duc de Lorraine envoya un détachement qui se rendit maître de Segedin, par où finit la campagne. «

Pendant le siège il arriva une chose remarquable : le magasin à poudre , qui étoit près du château, sauta en l'air, ruina partie du château, et fit une brèche très-considérable dans le rempart ; mais nous n'en pûmes profiter, attendu qu'elle se trouva du côté de la rivière, et qu ainsi nous ne pouvions y arriver. Le bruit fut épouvantable: toutes les vitres k une lieue à la ronde furent cassées, et il y eut des pans de muraille d une grosseur énorme jetés de l'autre côté du Danube. Je ne peux dire combien il y avoit de poudre; mais la quantité en devoii étire très-grande, car c*étoit le magasin de toute la Hongrie. Je n'ai jamais pu savoir comment le feu s'y étoit mis : il y en a qui pré* tendent que ce fut par le moyen d*un incendiaire què les Chrétiens y avoient envoyé ; d*autres croient que ce fut un pur effet du hasard : au moins est-il certain que personne ne parut depuis pour eu solliciter la ré^ compense.

Le général Mercy, neveu de ce fameux général du

même nom qui fut tué à Nordlingen, reçut durant lé

siège un coup de sabre à la téte, dont il mourut au

3l8 [^^^7] MÉMOIRES

bout de trois semaines, généralement regretté de tout

le monde , et surtout du duc de Lorraine, qui connoissoit sa valeur et ses talens pour la guerre. La campagne finie , je retournai en Angleterre.

[16B7] Après avoir passé ïhvret k la cour de Londres, je fus créé duc de Berwick; auparavant je ne m'appelois que M. Fitz-James. Je retournai au printemps en Hongrie. L'Empereur me donna une commission de colonel, pour commander le régiment de cuirassiers de Taaff : celui-ci étoit alors lieutenant général de cavalerie, homme de beaucoup d'esprit, et le favori du duc de Lorraine. Il étoit Irlandais de naissance^ et frère du comte de Carlingibrd (0 ^ il avoit été page de l*Empereur, et par son mérite avoit trouvé le moyen de se faire un établissement considérable à la cour de Vienne. Après la mort du duc de Lorraine, il est toujours resté auprès des enfans de ce prince , en qualité de leur gouverneur $ et quand par la paix de Riswick le roi Très-Cbrétien rendit la Lorraine , il y vint avec le jeune duc, qui le fit son grand-mailre et son premier ministre : il étoit de plus feld-maréchal de l*£mpereur, et chevalier de la Toison d*or, G'étoit un des seigneurs de l'Europe des plus agréables; il possédoit parfaitement les belles-lettres, et étoit grand homme de cabinet, mais peu estimé à la guerre. J'ai cru devoir parler de ce général Taaff, d autant que le roi d'Angleterre m'avoit adressé à lui, et qu'il avoit la bonté de prendre soin de moi.

L'armée étant assemblée, nous marchâmes sur la

(i) Carlingford s U dèrint comte de Carlingford après la mon de ton fîère, tai k la bauille de la Boyiie.

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DU MARÉCHAL Ofi BERWXGK. [1687] Sfg.

Draye , que la cour de Vienne aydit oidonnë qn'on

passât pour aller combattre les troupes campëes sous Esseck. Le duc de Lorraine avoit inutilement reprt^sentë le ridicule de ce projet, et le danger où rqn exposerait Tannée. Les ordres ëtoient si précis, qu*il y fallut obéir; et il y a lieu de croire que Jes ennemis de ce prince avoient principalement en vue de le perdre. Quoiqu'il en soit, nous passâmes la Drave, après beaucoup de temps qu*il nous fallut employer tant pour faire les passages au travers d'une lieue de marais , que pour construire notre pont de bateaux. Nous marchâmes ensuite à Tarmée turque, retranchée sous Esseck; mais après avoir bien visité la situation et la force de leur camp^ et après avoir perdu beaucoup de monde par le feu de leur artillerie, que nous essuyâmes pendant un jour et demi, nous jugeâmes qu'il n'étoit pas possible de les attaquer avec espérance de succès : ainsi nous repassâmes la Drave, et vînmes camper sur le Danube, à Aiohatz. De là nous résolûmes de marcher vers Cinq- Eglises , afin d'y trouver des vivres qui nous manquoient Dès que les Turcs, qui avoient aussi repassé la Drave, nous virent en marche, ils nous attaquèrent. La bataille ne dura pas plus de deux heures : la cavalerie des Infidèles plia la première, et ensuite on attaqua leur infanterie, qui d*abord fit assez de réâstance; mais enfin on lès enfonça. On poursuivit les Turcs jusqu'au pont d'Esseck; on leur tua dix mille hommes, sans compter ce qui se noya dans la Drave. L'on fit environ dix mille prisonniers; toute leur artillerie et tout leur bagage furent pris. Notre perte ne fat pas considérable ^ je

3aO [l^^7J MBMOiiUSS

ne crois pas qtt*dle moatât à deux mille hommes , lai^

Inès que blessés. Le due de Mantoue (0 , qui ëtoit volontaire , ne courut pas grand risque j car dès qu'il vit les Turcs s'avancer pour nous attaquer, il se retira sur la montagne de Harsan, où nous avions placé notre bagage : à la vérité il y eut quelques morne ns de peur, car un corps de Tartares qui s'étoit coulé par notre droite venoit à toutes jambes pour tomber sur les bar gages : mais, heureusement pour le sërénissime duc, le général Taaff prit quelques escadrons de la seconde ligne , qu'il mit en potence pour les couvrir. Ainsi les Tartares s'en retournèrent.

Cette bataille fut donnée près de Mohala., dans le même terrain où fut autrefois défait par les Turcs Louis , roi de Hongrie , qui y périt avec toute son armée.

Après cette victmre, Tannée .passa le Danube, et se rendit maîtresse de tout le {dat pays de Vautre e6té

de ce fleuve , jusqu'en Transylvanie : après quoi finit la campagne, car le duc de Lorraine n'avoit aucuns préparatife quelconques pour faire des sièges; de manière que le profit de cette débite se termina à peu

de chose. L'Empereur, à mon retour à Vienne, me

(i) Le duc de Manume t Fecdinand-Chailes , filt de Charles in » dnc de Mentooe, et dIsabelle-Glaire, fille de f archidne léopold. U a ëte' le dernier de «a face , e| après sa mort rEmpereor a^est ëmpartf da duché de Mantoue. 11 se rendit la faUede Pannée. On lit dans la Vie daprînçe Cogènc: « Pendant qne ces choses se passoient (les premièrea escar- «c monches) » le duc de Mantoue demanda an général Caprara qnel étoit « Fcndroit où Ton poui roit le plus commodémeni voir le combat. Ca- « prara lui monira le monl llarsan. Le duc s'y rendit au plus vite, et ne « le ({uiua qu'après que la baiaille fut finie. On en fit de» railleries, et « les soldats donnèrent à ce nioni le nom de Miroir de la x>aleur maa- « touanCt nom qu'il a con&ervc jusques aujonurimi. »

DU MABÉCHAL DE BKEWICK. [1687] 3a 1 •

fit sergent général de bataille, c'cflft^diro mtpéchal

de camp.

U ne sera pas hors de propos de parler ici» du carsc-' 1ère da duo de Lomîne , d*aotant qu'il n'en aera plus question dam le reste de cea Mémoires, et qo^iî ne

* seroit pas raisonnable d'omettre ce qui regarde un si grand homme. C'étoit un prince ëminent par sa prudence, sa piété et sa valeur; anssi habile qn'espéri* menté dans le commandement des années ; également incapable d'être enflé par la prospérité, comme d'être abattu par l'adversité ; toujours juste , toujours généfeus, toujours affable. A la vérité, il avoit quelque^ fois des monvémens vifis de colère ; mais dans Tinstant la raison prenoitle dessus, et il en faisoit ses excuses. Sa droiture et sa probité ont paru lorsque , sans considérer ce qui poqvoit lui être personnellement avan** tagenx, il s'opposa en i69% à la guerre que l'Empereur méditoît contre la France, quoique ce fut Tunique moyen pour être rétabli dans ses Etats. Il représenta fortement qu'il falloit préférer le bien général de la chrétienté à des inimitié» particulières, et que si. l'on vouloit employer toutes ses forces en Hongrie, il oseroi t presque répondre de chasser les Turcs de l'Europe dans peu de campagnes. Son avis ne fut pas suivi, Hun» il n'en est pas moins Jouable. U aveit épousé la veuve de Michel , roi de Pologne , et sœur de Tempe^ reur Lëopold, dont il a eu une nombreuse lignée. Il mourut au commencement de Tannée 1690^').

(1) Ce prince mounit k Weh, près de Lints, -le 17 avrîl ifigo, âgé d^environ quarante-huit ans. Il ecrivitcen mo'araol, à l*einp«re^<*tJi»opold son beau-frère, la lettre MÛTanUt:

«c Sacrée Majesté, «aÎTant voe ordres, je suis parti d*Inspmek pour c me rendre h Vienne; maia je tnis arrêté ici par un plot grand mâture :

. 3«2 [ï^^?] MÉMOlREiî

Quand je retournai de Yietiine en Angtèterre, je pa»» sai par la IF'landre espagnole , dont le marquis de Castanaga étoit gouverneur, homme de très-bonne mine, d'une conversation agréable, et qui vivoit avec plua de magnificence que plusieurs rois de l'Ëurope. Il me reçut avec tous les égards et toute la politesse imaginable-, et pendant quinze jours qu'il me retint à Bruxelles, ce ne furent que fêtes et divertissemens de toutes sortes. A mon retour, le Roi me donna le gonvemement de Porlsmouth et de k ptrovince de Southampton , quil venoit d'ôter au lord Ganesborough. L'on m avoit pendant l'été conféré le régiment d'infanterie du lord Ferrers, et l'hiver j'eus aussi le régiment des gardes à cheyal du comte d*Oiford.

[1688] Je restai cette année en Angleterre pendant l'été. Le Roi fit un camp sur la bruyère de Hounslow, à dix milles de Londres. Nous y avions environ quatre mill€t hommes.

La Reine accoucha le ao juin , dans le palais Saint- James, d'un prince qui fut dans l'instant, selon les usages du royaume , créé prince de Galles. La Reine douairière, le chancelier, et tout ce qu*il 7 avoit de personnes considérables à la cour et à la ville, se trou- . vèrent dans la chambre de la Reine lors de sa naissance, le Roi ayant eu soin d'ordonner qu'on les avertit. La princesse de Danemarck , ûlle du Roi, étoit ab-i sente ; et Ton croit qu'elle alla exprès aux eaux de Bath 9 afin de ne (mis être à faccoudiementb

a je vais lui rendre compte d?nne vie que je vont vm* consacrée toat « entière. Sonvenet-vons que fe quitte nne épouse qui voat loocbe, dea - « enfans à qui je ne laisse qne non ëp^, ft des sojeu qnl sont dans « Poppression. »

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DU MànÊCHAL DE BKRWIGK. [168B] 3a3

Le prince d'Orange envoya le comte de Quilestein fkire au Roi ses complimens en forme : mais en même temps, très-ilàchë de se voir éloigné de la couronne par la naissance dn prince, it employa partout des émissaires pour insinuer que cet enfant n'étoit pas në de la Reine, et que les catholiques l'avoient supposé, afiii de donner au trône un héritier de leur religion. H ny eut sortes de mensonges, d'impostures, d'artifices , dont on ne se servît pour tâcher de rendre cette calomnie probable; et le silence de la princesse de Danemarck sur cette matière étoit une augmentation de soupçons. Elle avoit d'autant plus de tort, qu'elle saToit mieux que personne h vérité de la grossesse de la Reine, ayant plusieurs fois mis la main sur le ventre nu de la Reine , et senti lenfant remuer. U est vrai que, depuis la révolution., elle a écrit au Roi son père pour demander pardon de tout ce qu*elle avoit commis contre lui \ mais ce sont de vaines paroles , qui n'ont point réparé les malheurs de sa famille.

Les motifs que je viens de marquer déterminèrent le prince d'Orange ii envahir l'Angleterre; mais il prit pour prétexte les prières de toute la nation , qui Tavoit, disoit-il, fait solliciter de venir sauver les lois, la religion et la liberté, du danger évident où elles étoient.

Sur les bruits de Tarmement qui se faisoit en Hollande, le roi de France, persuadé que cela regardoit TAngleterre, ût offrir au Roi et troupes et flottes : mais ce prince, trompé par le comte de Sunderland son premier ministre, répondit toujours que cet armement ne le regardoit pas, et quen tout cas il n'avoit besoin que de ses sujets pour se défendre. Le

marquis d'ilbeyiUe, envoyé d*Aiigleterre en Hollande, ëcrivoit continuellement au comte de Sunderlaud pour informer le Roi des préparatifs que £sdsoit k prince d'Orange, et pour Tassurer que c^étoit ponr une descente en Angletom« Le eonte, pour tonte réponse, le traitok de wionnaire(0. Enfin Albeyîlle, lassé d'écrire en vain, et pénétré de zèle, passa luimême la mer pour répéter an Roi» de booclie, tout ce qu'il avoit déjà mandé parl^tret« Le ccntelefit réprimander par le Roi d^étre Tenu su» pemissîon, et il eut ordre de s'en retourner incontinent. A la vérité, il eut la satisiactioa de rendre coio^te au Roi de tout ce qu'il sçiToit; mais ook n'y fit pas tonte fattenlioD conTehaUe, quoique Ton ne pût plus diteoBrenir qœ le prince d'Orange n'eût dessein sur l'Angleterre.

Skelton, envoyé d'Angleterre en France, convaincu du danger où étoit b Roison maître, amiit ^pgagéle rôi Très-Chrétien k déclarer nm Etats-généraux que s'ils faisoient aucun acte d'hostilité envers le roi de la Grande-Bretagae, il le regarderoit comme une déclaration de guerre contre lui i m qnoi, comme Sketton avoit agi en cela sans ordro, Ssoderkuid le fit non-seulement rappeler, mais à son retour mettre à la tour de Londres.

Le pape Innocent xi, l'Empereur et le roi d'Espagne, étoient d'intettigence me le. priinee d*Oraiige sur rinvasion prémé£t^ : eeU àaam b vue d'obliger

(1) a On croit, dit Hume, Sundcrland même, le miniiitre fiivMBl

n de Jacques» entra dans une correspondance repk'e avec le prince ( d'O- « range), et qu'aux dépens de son propre honneur, et de l'intérêt da (i Roi son maître, il cmbra&sa secrètement une cause dont il prevoyoîc a ç[uc le sactès ne pouvoir être «loîgm. »

DU MAEÀCaOàL DE BBRtnCK» [1688] 3^5

le roi d'Angleterre à renoncer à lalliance qu'il avoil aYec la France, et à se joindre à la ligue nouvellement fiiite à Àiiibmirg contre cette nation. Lenr intention ne fut jamais pourtant de dëtrdner le roi d*Ângleterre; et, pour preuve, don Pedro Ronquillo, ambassadeur d'Espagne à Londres, dans une audience particulière qu'il demanda exprès , fit entrevdir clairement au Roi que Forage ie ttenaçoit , mais en même temps l'assura, au nom de la maison d'Autriche, que s'il vouloit entrer dans la ligue il n'y auroit plus rien . à craindre pour lui, et que tout l'efTort se toumeroit contre la France. La réponse du Roi, quoique peu conforme à ce que la politique auroit peut-être pu exiger de lui dans les circonstances présentes, fut selon la droiture de son cœur et de sa conscience. Il assura Tambassadeur qu*il avoit intention de vivre bien avec tout le monde, et de ne se départir jamais des règles de l'ëquitë et de la justice; que, par ces mêmes règles, il ne pouvoit rompre avec un prince son parent et son allié, de qui il n'avoit jamais reçu que des amitiés. Ronquillo le pressant fortement, et lui faisant envisager les malheurs où il alloit être exposé s'il persistoit dans cette résolution, le Roi lui répondit qu'il perdroit plutôt sa couronne, que de jamais commettre une action injuste.

Le roi Très-Chrétien , informé de la ligne faite contre lui, et des desseins qu'avoit formés le prince d'Orange, crut qu'il devoit prendre des mesures d'avance contre ses ennemis , et surtout se garantir contre les entreprises des Allemands. Pour cet effet le Dauphin, au mois de novembre, assiégea Philishourg, dont il se rendit maitic, et par là couvrit en-

3!ft6 [x686j MÉMOIRES

tièrement VAlsace. Ce n'ëtoit pourtant pas ce qu'il y avoit de mieux à faire; car si le Dauphin, an lieu d'aller sur le Rhin, eût attaqué Maëstricht, les Hollandfôs, alarmés de Yoir la gnerrè portée dans leur pays, n'auroient jamais permis au prince d*Orange de passer en Angleterre avec leurs troupes, en ayant besoin pour la défense de leurs propres frontières.

Au mois d'octobre, le prince d*Orange ayant fiiit voile des côtes de Hollande, passa ^ee sa flotte à la vue de celle du Roi, mouillée au Boy-du-Nore, àTembouchure de la Tamise iK. Plusieurs personnes ont cm que c'étoit par mauvaise volonté que milord Dartmouth, amiral de la flotte » ne suivit pas celle du prince d'Orange ; mais j'ai su du chevalier Strickland, vice-amiral de Dartmouth, et très-honnête homme aussi bien que très-habile marin, que les vents ne pennettoient pas à la flotte de poijvoir sortir d où elle étoit, à cause de certains bancs de sable. Ce même Dartmouth a fait voir depuis qu'il ëtoit fidèle sujet, étant mort dans la tour de Londres, où le prince d'Orange, devenu roi, Tavoit enfermé, le soupçonnant avec raison d'être attaché à son véritable souvetain. En effet, le Roi Favoit comblé de faveurs : il Vavoit fait grand ëcuyer d'Angleterre, et grand-maître de l'artillerie. U avoit aussi été &it lord par Je roi Charles, à sa recommandation.

Le Roi ayant eu avis que le -prince d'Orange étoit débarqué à Torbay , dans l'ouest dei' Angleterre, ré-

(0 Le prince d^Orange mil h la voile le 3o octobre; mais sa flotte fut dispersée parles vent», el il fui oblige' de rentrer dans les ports de Hollande. IJ s'emberqua de nouveau le lo novembre, et arriva k Torbay le

^ovenjbre.

DU MARÉCHAL DB BERWIGK. [1688J Zv}

solut de marcher k lui ponv le combattre -, et pour cet efiet il ordonna que le rendez-vous général de l'armée seroit à Salisbury.

rëtois alors à Portsmouth, mon gonvemement, et j'y reçus ordre d^aller à Salisbury prendre le commandement des troupes qui s'y assembloient. Cependant milord Cornbury, ûls aîné du comte de Clac«ndon, et par conséquent cousin germain des princesses d*Orange et de Danemarck, y étoit arrivé le premier, et, comme le plus ancien colonel, se trouva, par mon absence , commandant du quartier. Il voulut profiter de l'occasion pour mener au prince d*Orange les quatre régimens de cavalerie ét de dragons qui y iétoient. Le sieur de Blathwayt , secrétaire de la guerre, pour favoriser ce projet, avoit exprès difFérë pendant plusieurs jours de m'eavoyer l'ordre du Roi. Cornbury donc /supposant avoir reçu des ordres de la cour pour s*approcber plus près des ennemis, se mit en- ' , marche -, et craignant que je ne le joignisse, il marcha nuit et jQur , faisant seulement quelquefois de petites haltes pour rafraîchir les chevaux. Le prince d'Orange , à qui il avoit donné avis* de sa marche , envoya au devant de lui un gros détachement de cavalerie ^ et dès que Cornbury l'eut aperçu, il l'alla Joindre avec quelques officiers à qui il avoit donné le mot : mais le gros des troupes se voyant surpris" et trahi par les chefs, se retira au galop.

J'élois arrivé peu de jours auparavant à Salisbury, d'où ayant trouvé les troupes parties, je les suivis, et arrivai à Warminster (je crois que c'est le nom du bourg) le soir de cette trahison. Vy fus réveillé vers ]/e minuit par un grand bruit que j'entendis dau^ lïi

ro9( €t ayant mis h téte à b fenêtre, je vis paner

beaucoup de gens qui crioient : Les enmmis! Sur quoi je montai proinptement à cheval; et étant sorti da bourg, je ralliai l/ea fuyard», et ramenai à Saliabary lei quatre régimens, qui ne se tronvirent diminu^a que d'environ cinquante cavaliers ou dragons» et d'une douzaine d'officiers.

Il eat à remarquer que, maigrë l'invitation et ies promema de nombre de seigneurs, le prince d*Orange fut pendant plus de quinae jours après être débarqué sans que personne lallât joindre; de manière qu'il commença à craindre pour la réussite de son entreprise, et délibéra même danè sonjconseil s*il ne se rembarqueroit pas. Toutefois s'étânt détenmné d'at* tendre encore quelque temps, il vit avec plaisir arriver milordColchester, lieutenant des gardes du corps du Roi( et peu de temps aprèa l^venture de milord Combury étant survenue, il ne songea plus qu'à profiter des mauvaises dispositkwa où étoit la nation contre le Roi.

Le Aoi étant arrivé à Salisbury, avoit donné ses ordres pour que Ton se .tint prêt à marcher en avant ; mais ayant appris qu'il y avoit nombre de malintentionnés dans l'armée , et qu'il étoit à craindre qu'en s'approchanl de Tennemi il ne se trouvât abandonné de la plupart, il prit le parti de retourner à Londres» Le prince Georges de Daneraarck, les ducs dé Grafton et d'Ormond, milord Churchill , et plusieurs autres, quittèrent le Eoi, et passèrent au prince d'Qmuge.

Le Koi-me donna la compagnie des gardes du

corps, vacante par la désertion du lord Churchill,

DU MARECHAL DB BSRWICaC» [1688] 3^9

mon oncle (>) : le régiment des gardes à cheiral ^ que j'avois, fut donné au comte d'Arran , ûh aîné du duc d'Hâmilton*

(i) Mon oncle t Jean Churchill, frère d'Arabclla Churchill, mi-rc du maréchal de Bcrwick. De simple pape, le roi Jacques n Tavoit e'ierc à la dignité de pair du royaunie. 11 devint un des plus prnnds capitaines de •on siècle; il est cont'u dans Thistoire sons le nom do duc de Marlborough. Nous croyons devoir donner ici son Portrait fait en i^oa, et que Ton attribue au duc de Shrewsbury :

« Jean Churchill , duc de Marlborough , capitaine ({^nërtl des troupes c Angleterre , est fils du cbendter tMsoonet Vînomt Qiaitbill, d^uiw « Inhum fanHIls La passion do doc dTorck pour sa soBiir ( dont il «ut ]• «t ,dae de Berwîck e( d'autres enfans ) l*h>trodaisit h la cour, oh. la beauté « de ta persoBse et ses manières obligeantes gagnèrent tdlement la dnm cbw da CkvflaBd, laalireasa de Chaflatsi, «pVlle Pjr établit aol^ « danaoï. U aceonipagna le duc d^Torck lorsqu'il tut mrpyi «n-Ceosse, « et fut fait lord sons le titre de lord Exmouth j.et InentAt après bâton m d^Angleterre sous le titre de lord Chnicfaill.

m A TaTiSoemeut du roi Jacques & la couronne , il eontinna d'être no « de ses favoris, fut fait membre du conseil, et major ge'n<fral de Tar- « me'e. Mais le progrès rapide du papisme le choqua : son amour pour « sa patrie contrebalança sa reconnoissancc pour les faveurs du roi « Jacques , et le de'lacha de la personne de ce prince pour Tatiacher aux c intérêts de son pays; ce qu^il marqua dans une IcUre au hoi , où il « justifia sa conduite, apportant les mêmes raisons que Brulus avoit an-^ < trefeit employe'es contre César.

« Il cotttriboa plbs que personne I engager les officiers de Tarniife dan» « la eanaa dn prince dX^range; et il fni fait, k Pai^nenentde ce prince « an trône , comte de Marlborongb , et capitaine général de rarmëe, dans « le^d poète 11 servit quelles annëee, avec raHèetion gâierale dea m tnwpeé. A Poeeasion dhm différend sntrenn entre le Roi et loi , qni» a est encore un mystère pour le public ^ il fat dépouillé de tons ses em- « plois : la princesse de Danemarck encourut la disgrâce dn Aoi et de In « Reine sa soeur, pour avoir refnsê de Tabandonner et la comtesse sa « femme. Vers la fin dn règne de Guillaume, il rentra en faveur, fui fait « gouverneur dn duc de (iloccster, un des lords jusUciers, e( piénipo- « tentiaire en Hollande.

a A ravcncmcni de la reine Anne, il fut fait capitaine général de « toutes les forces, duc, et chevalier de Tordre de la Jarretière.

« 11 est gii^nd et bel homme pour son àgej il a beaucoup de politesse»

33o [1688] HÉMOIB»

Le Roi, en partant de Londres, avoit envoyé le prince de Galles à Portsmouth/pour y être plus en, sûreté; et lorsqu'il résolut de retourner de Sidisbuiyà Londres» il enyoya ordre à milord Dover, capitaine des gardes dn corps, qui accompagaoit le prince, de le mener en France \ et pour cet effet signa Tordre pour que milord Dartmouth, qui étoit mouillé avec la flotte à Spith^ad, passât le prince. Dartmouth refiisa de le fiiire , disant qu^il falloit un ordre en forme du conseil pour le disculper envers la nation de hasarder rhéritier présomptif de la couronne hors du nqraume; mais sa yéritable raison étoit qu'il n'avoit plus que le nom d*aniiral, et qu'U craignoit que, si le prince ëtoit embarqué, la flotte, toute dévouée au prince d'Orange , ne le livrât aux ennemis. Ainsi le; prince fut nunené k Londres, où le Roi arriva pareillemént.

Quoique je voulusse cacher les &utes c[u*a commises milord Churchill , je ne puis passer sous silence une circonstance assez remarquable. Le Roi devoit, de Salisbury , aller dans mon carrosse visiter le qoaiH tier que commandoit le major -général Kirck : un prodigieux saignement de nez, qui prit tout d'un coup au Roi, Ten empêcha^ et Ton prétend que la partie étoit fiûte, et les mesures prises par Churchill et Kirck , pour livrer le Roi au prince d*Orange. Maïs cet accident détourna le coup.

c et des manières très- engageantes; d*ane ptëi«nee d'esprit admirable , « an point de n*étre jamaia troublé ; d^une téte nette et d'an jugement

« sûr ; hardi , jamais difcouragë faute de succès ^ en tontes manières caa pable de devenir tin grand homme , si les favcars dont sa souveraine c le comble n^cnflcnt pas son orgueil , et ne lui attirent pas lemu^risde »^ la noblesse y et l'envie do peuple d'Angleterre. » .

DU MARÉCHAL DE BB&WIGK. [l6S8] 33 i

La princesse de Danemarck ayant su que le Roi revenoit de Salisbury, et que son mari ëtoit passë aux ennemis, s'enfuit de Londres à Nottingham, accompagnée de Févéqne de Londres , de madame de Churchill et de madame de Berkiey . Beaucoup de noblesse s'empressèrent de toutes parts à se rendre auprès d'elle, le tout sur le prétexte que TEglise ëtoit en danger, et que le Roi Touloit introduire le papisme et le pouvoir arbitraire. H est- vrai qu'en plusieurs occasions on avoit agi avec peut-être trop peu de circonspection, et que par là on avoit donné lieu à de fausses imaginations; il est certain aussi jqu'indépendamment du aèle - indiscret de quelques catholiques, le comte de Sunderland y aToit plus contribué que personne ; et cela dans la vue de ruiner le Roi, et de préparer les esprits pour les entreprises du prince d*Orange, qui Tavoit gagné depuis long«43emps. Mais, quoi qu'il en soit. Ton peut assurer que, malgré quelques démarches irrégulières qu'on ne peut totalement excuser, beaucoup de ce quon disoit étoit outré, et que la nation n*ayoit jamais été si .florissante que sous ce règne.

Le Roi se voyant trahi et abandonné par ses enfans, et par ceux en qui il avoit le plus de confiance , crut que la Yoie de négociation convenoit mieux que celle des armes ; mais qu'avant tout il £dloit mettre la Reine et le prince en lieu de sûreté. Il les fit donc embarquer secrètement, et conduire en France par messieurs de Lauzun et de Saint-Victor, deux Français, qui se trouvoient pour lors à Londres. Après cette démarche, il députa au prince d'Orange trois seigneurs , savoir , les comtes de Nottingham et de Go-.

33s [i68Sj uÈuoum

àolûn^ aTeolemaniiiisd'HiKfiix, chef deTambusade.

Le prince d'Orange, pour toute réponse, dit qu'il al- Unt s'approcher de Londres, afin d'être plus à portée de traiter^ et en effet il continiia sa marche à la téte de son année. Snr quoi le Roi jugeant de laroanvaise volonté du prince d Orange, et craignant d'être arrêté, prit le parti de se déguiser, et de se sauver en France ; mais en chemin il fat arrêté par la populace anprèa de Feversham; et ayant été obligé de se découvrir pour éviter leurs emportemens (car ils le prenoient pour un prêtre, aussi bien que le chevalier Haies,- qui seol Taccompagnoit), il fut traité ayec respect : enmte il fit Tenir de Londres le comte de Feversham avec nn détachement de gardes dn corps, et y retourna dans ses carrosses. En passant par ja ville pour aller À Whitehall, le peuple s'empressoit en foole pour le yoir, et crioit vive le Rail ayec toutes les démonstrations de la plus grande joie. Le soir, il y eut partout des illuminations.

Ces marques d'amitié des^bourgeois de Londres déplurent au prince d^Orange, et il résolut d'éloigner le Roi, crainte que sa présence ne fût un obstacle à ses vastes desseins. En eilet, le Roi lui ayant, aussitôt après son retour, envoyé un message à Windsor OÙ il étoit arrivé, eut pour réponse que les affaires présentes requérant sa présence à Londres, il ne convenoit pas que le Roi s*y trouvât en même temps ; et qu'ainsi Sa Majesté eût à choisir l'endroit où elle se voudroit retirer. Le Roi choisit la ville de Rocbester. Pendant ce temps, les gardes bleues du prince d'Orange étoient venues prendre poste à Whitehall, et

DU MARÉCHAL DE BERWICK. £i688j 333

les jpdes anglaises eurent ordre de se retirer : à ipioi lé Roi leur ordonna dV>béir.

Le Roi, accompagné d'un détachement des gardes du corps du prince d'Orange , se rendit à Rochester par eau : j'y arrivai deux jours après, a^nt «n peu auparavant, par ordre du Roi, reodu au prince dtXrange la ville de Portsmonth. Il m'auroit ëtë bien difiicile, pour ne pas dire impossible , de défendre cette place} car quoique je fusse assez assuré de ma garnison, consistant en deux mille eûiq cents honmes de pied et cinq cents dragons , je n'avois aucnn magasin de vivres, et je ne pouvois en trouver, à cause que par mer j'ëtois l>loqué par la flotte, qui ne vonloit laisser entrer aucun bâtiment dans le port; ci du côté de terre M. Norton, colonel du temps de Cromwell, ayant assemlDlé les milices du pays, s'ëtoit posté sur les hauteurs de Postdown, et par là barroit Tentrëe et la sortie de la petite île de Portsmonth» f avoia été à bord de milord Iknrtmoutli, pour lui représenter la nécessité où j'ëtois par rapport aux vivres, et l'importance de m'en faire avoir pour conserver la place : il me répondit, les larmes aus yeux, qu'il convenoit de tout ce que je lui diaois, et que de son côté il n*y avoit rien qu^U ne fit pour le serrioe du Roi ^ mais qu'il n étoit pas plus maître de la flotte que moi; qu'il y étoit véritablement prisonnier, quoiqu'on apparence on vint lui rendre lea respects dûs à un amïnd; qm c*étoitle chevalier Berry , soireontro-imiîral, qui étoit le maître ; et qu'ainsi tout ce qu'il pouvoit me conseiller de mieux, c'ëtoit de ne plus revenir à bord, crainte qu'où ne m'arrêtât, le fos donc obligé de eo»-

334 [i68B] MÉMOIRES

veniriiTec Norton que je ne ferois'aiioun acte d*ho8tilitë, pourvu qu il pemît que les paysans vinssent au marché à l'ordinaire ^ car nous ne vivions qu'au jour la journée. Le Koi avoit bien ordonné , en partant de SaUsbargry quW vaisseau chargé de vivres qui étoit k Southampfion v!ntàPortsmouth*, mais le chevalier Berry Tavoit saisi, sous prétexte que la flotte en manquoit.

• fanivai le soir à Rochesier , et le Roi me dit de rester à son coucher. Après qu'il fut dé^abillé et que tout

le monde fut congédié , il reprit ses habits ; et sortant par une porte dérobée qui étoit dans sa chambre , il gagna le bord de l'eau, et s'embarqua dans une grande chaloupe que Travagnon et Macdonnel , deux capitaines de' vaisseau dont les navires ëtoient dans la rivière, lui avoient préparée. Il n'avoit avec lui que ces deux oiEciers, Hidolph, gentilhomme de la chambre, Labadye, valet de chambre, et moi. Nous débarquâmes' la nuit diaprés à Ambleteuse, d'où le Roi se rendit à Saint-Germain : la Reine et le prince de Galles y ëtoient arrivés quelques jours auparavant. ' Le Roi m-avoit dépéché de Boulogne à Versailles, pour donner part au roi Très-Chrétien de son arrivée en France, et lui demander retraite dans son royaume; J'en fus reçu avec toute la politesse et l'amitié imaginable ^ et il étoit aisé de voir par ses discours que son coeur parloit autant que sa langue. •

[1689] Dès que le prince d^Orange apprit le départ du Roi et son arrivée en France, il convoqua une convention , où assistèrent tous les grands du royaume, et les députés des provinces et villes. Après de grands débats, il y fut à la fin conclu, à la plura-

DU MARéCHAL DB BBRWICK. [1689] 335

litë dus Toix, que le Roi avoit abdi<]iié, et qu^ainsi ie tréne ëtoit vacant.

Le Roi écrivit de Saint-Germain une lettro à la

convention, pour lui expliquer les raisons qu*il avoit eues de se retirer en France, et lui défendre en même temps de procéder en rien contre ses intérêts on son antorilié. Mais on ne voulut pas recevoir sa lettre; et peu après on déféra la couronne, ou, pour mieux dire, on élut pour roi et reine d'Angleterre le prince et la princesse d'Orange.

Je ne prétends pas ici faire un long discours pour prouver Tirrégularité de tout ce qui se faisoit en Angleterre^ je dirai seulement quMI n'a jamais été défendu, par aucui^e coutume ou loi, à un prince de sortir d'un de ses royaumes sans la permission de ses sujets, et qu'il est absurde d'avancer que par là il abdique , l'abdication étant une démission volontaire faite ou de bouche ou par écrit, ou du moins par un silence non forcé, après quon a été pressé de s'expliquer. Le Roi n'est tombé dans aucnn de ces cas? il étoit prisonnier, et pour se tirer des mains de ses ennemis s'étoit sauvé où il avoit pu. De plus, il ne lui étoit pas possible d'aller joindre ses fidèles sujets en Ecosse ou en Irlande, que par la France; car toute l'Angleterre étant soulevée , il n'eût pu traverser tout ce royaume qu'avec un grand péril : mais quand même Uauroit été vrai que le Roi eût abdiqué, la cou» ronne se trouvoit, selon les lois fondamentales dn royaume, ipso facto dévolue à l'héritier immédiat, lequel n'étant alors qu'un enfant au berceau , ne poûvoit avoir commis aucun crime , ni abdiqué. Le prince de Galles son fils avoit été reconnu pour tel par toute

336 [<^9] M^vomn

l'Europe y par toute la nation anglaise , et même par le prince d'Orange : ainsi le prince de Galles ëtoit roi, et pour en reconnoltre nn antfe 3 failoit prouver qu'il ëtoit un enfant supposé ; mais c'est ce qu'on n'a jamais osé entreprendre, attendu que nul prince n*ert yem a» moi^e en présence de tant de lémcnsa que cehii-ci, coonne 11 fiit prooTë en plein conseil et assemblée de notables un peu avant la descente du prince d'Orange. J'en pourrois parler sa- Tamment, car j'y ëtois; et, malgré mon respect et MU dénouement pour le Roi, je n'anrois jamais pu donner les mains à une action si détestable que celle de vouloir supposer un enfant, pour ôter la couronne aux Téritables héritiers ^ et après la mort du Roi je n'anrois pas continué à soutenir les intérêts d*nn in»poste ur : l'honneur et la conscience ne me l'auroient pas permis.

J'ajouterai encore cette réflexion : le prince d*0^ range, par sa dédaratioii lomqn'il passa en Angle^ terre , marcptoit qu'il n'y venoit à antre intention que celle d'emp(5cher la ruine de l'Eglise anglicane, et d'examiner la naissance du prince de Galles.

Quant an premier point, il l'a effectué, en détrd^ nant un roi catholique ; msAs en même temps il a renversé un des principaux articles de la religion anglicane, qui jusque là avoit fait gloire de soutenir l'obéissance passive. Quant au second, j'ai d^à dit que le prince d^Orange ne Ta jamms osé mettre sur le tapis, et il n'en avoit plus besoin puisqu'on raroit déclaré roi : ses émissaires ont même souvent voulu avancer qu'il ne tenoit la couronne que par droit de conquête, à Féxemple de Guillaume-le-^onquérant.

DO MABéCHAL DE BERWICK. [16B9] 337

Quoique la défection semblât être générale, il &at pourtant dire , à l'honneur de l'Eglise anglicane, qoe Tarchevéque de Cantorbéry et six autres évéqaes ne Tonlnrent jamais reconnoître d*atftre roi que Jacques 115 et malgré ce que la convention venoit de faire pour le prince d'Orange et la princesse sa femme , ils continuèrent à prier Dieu publiquement pour le Roi. La réponse que Tarehevéque fit faire à la princesse est digne d'être transmise à la postérité : dès qu elle fat arrivée de Hollande à Whitehall , elle lui envoya un gentilhomme pour demander sa bénédiction. Il répondit ; <( Quand elle aura obtenu délie de son père, n je lui donnerai volontiers la mienne. » Le prince d'Orange voyant la fermeté de ces prélats , les fit déposer. Ûs donnèrent un bel exemple de fidélité inyiolable à leur souverain ; car, plutôt que de rien lEaire qui y pût être contraire, ils se laissèrent dépouiller de leurs dignités et revenus, et ne vécurent plus que des aumônes qu'on leur faisoit.

Le comte de Tirconel, vice-roi dlrlande, ayant rejeté les offres avantageuses qui lui avoienl été faites par le prince d'Orange , et ayant par sa fermeté conservé dans l'obéissance toute l'Irlande, à l'exception du nord, qui s*étoit déclaré pour la révolution^ le Roi résolut de TaUer joindre, et de mener avec lui des officiers généraux français. M. de Rosen, lieutenant général , lui fut donné pour commander l'armée, sous Tirconel; M. de Maumont, maréchal de camp, pour servir de lieutenant général; et messieurs de Pusignan et Lery, brigadiers, pour être maréchaux de camp. Boisselot, capitaine aux gardes, fut envoyé pour être majOr général; et L'Ëstrade, enseigne des T. 65.

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