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« C'est avec surprise que j*ai appris, dans mon département, qu'à la simple annonce de la réfutation d'une Dote annexée au dernier poëme de MM. Méry et Barthélémy, et sans savoir celles des assertions qu'elle renferme je me proposais de démentir, M. le comte Gérard n'ait pas perdu un instant à faire paraître des documents sur la bataille de Waterloo. Cet empressement me portait à croire qu'étant parvenu à recueillir dea renseignements importants et inédits, il allait éclairer d'un jour nouveau le plus grand de nos désastres militaires^ et celui auquel les intérêts particuliers, la position sociale et les antécédents des écrivains qui Font retracé ont fait assigner des causes plus diverses. Les talents et les faits d'armes de M. le comte Gérard, que l'Empereur regardait comme une des espérances de la France (1), lui assignant une place parmi les notabilités du jour, je me persuadais qu'il réfuterait d'une manière puissante et lumineuse les opinions que, dans mes Observations sur la relation de la campagne de 1815, par M. le général Gourgaud, j'ai émises relativement à des mouvements stratégiques et à des dispositions militaires sur lesquels l'opinion flotte incertaine encore du jugement qu'elle doit en porter.
• En lisant, à mon retour à Paris, la brochure de M. le comte Gérard, mon attente a été trompée 1... Qu'apprend-elle au public qu'il ne sût déjà^ ou qui se rattache essentiellement aux causes réelles de la perte de la bataille de Waterloo ?
(1) Voyez les Documents publiés par M. le comte Gérard.
« Est-ce l'erreur commise il y a dix ans, pendant mon séjour aux États-Unis, quant au lieu et à l'heure où M. le comte Gérard me donna le eonseil de me porter au bruit du canon qui se tirait à plus de six lieues du point où fêtais (1) ? Peu de mois après, je l'ai réparée dans un ouvrage publié à Phidadelphie en 1820, et ayant pour titre : Doutes sur F authenticité des Mémoires attribués à Napoléon. Mon fils en a fait de même dans les journaux français de cette époque (2).
• Jugera-t-on attentatoire à l'honneur de tout un corps la remarque de quelqtie mollesse dans Vattaque infructueuse d^un poste par une faible portion des troupes de ce corps ? Et le général en chef qui se précipite à bas de son cheval pour diriger lui-même de nouvelles troupes contre ce poste, n'a-t-il pas à l'instant donné la mesure de son intime conviction qu'il était possible d'agir avec plus de vigueur et de succès?
• Enfin, de quel intérêt majeur peut-il être pour le public qu'à tort ou non je me sois plaint de lenteur dans les mouvements de quelques troupes^ d'irrégularités dans leur marche et de négligence dans des détails de service ?
(1) Voyez la carte de Ferrari. A vol d^oiseau, ii y a doiixe mille trois cent cinquante toises de Sarth-à-Valin à Mont- Saint- Jean.
(9) Il y a, ce me semble , plus que de la partialité à relever avec autant de soin une erreur de peu d'importance, et ne pas remarquer que si elle est réelle, quant à la personne de M. le comte Gérard, elle n*a point été commise relativement à l*heure où les premières troupes de son corps m*ont rejoint devant Wavres. J'ajouterai que mes ordres, le contact où je me trouvais avec Tennemi, et la distance qui me séparait de l'empereur ne me permettant pas d'attacher une grande valeur à un conseil que je ne pouvais pas suivre, il n'y a rien de bien étonnant que je me sois trompé, quatre ans après, quant au lieu et à l'heure où il me fut donné.
f Sans doute que si j'eusse placé de tels faits au nombre des principaux mobiles de nos désastres, et qu'elle eût pu approcher de moi la pensée de flétrir les lauriers qu'aux champs de Fleurus le 4* corps avait si abondamment cueillis, j'applaudirais aux motifs qui ont mis la plume à la main de M. le comte Gérard. Je reconnaîtrais mon impéritie, et qu'elle a été exagérée l'expression du blâme qui a donné lieu à de telles inductions. Cet aveu ne pourrait me coûter, puisqu'il me donnerait des titres à l'estime générale. Mais^ loin d'avoir à le faire, il me semble permis de croire que les documents publiés par M. le comte Gérard ne sont propres qu'à établir une polémique oiseuse, quant au fond de la question, et à répandre de douteuses lumières sur des faits d'un intérêt minime, auxquels on cherche à attacher quelque éclat en faisant intervenir dans leur discussion^ comme partie lésée^ un corps d'armée et des officiers généraux auxquels une longue confraternité d'armes et mes sentiments particuliers ne peuvent permettre d'imaginer que, dans l'intérêt d'une défense personnelle, bien faible si elle ne reposait que sur de si coupables bases, j'aie cherché à ternir l'éclat de leurs glorieux services Et comment en croiraient-ils capable celui qui, dans l'ouvrage qu'on incrimine aujourd'hui, a, le premier, relevé ces phrases
accusatrices du général Gourgaud Plusieurs gêné-
rauoo n^ étaient plus les mêmes hommes : ils avaient perdu cette énergie et ce génie entreprenant qui les distinguait autrefois j ils étaient devenus timides et circonspects dans toutes leurs opérations ; leur bravoure personnelle leur
restait^ mais le grand objet était pour eux de se compromettre le moins possible.
« J'ajouterai à ces observalions une investigation spéciale de celles des opinions et inculpations éparses dans la brochure de M. le comte Gérard qui doivent être réfutées. En m'y livrant, je consulterai moins Tordre paginai que le degré d'importance qu'elles peuvent avoir. Les détails dans lesquels j'aurai à entrer^ et quelques répétitions inévitables, sont propres, je le sais, à fatiguer la patience ; mais les événements auxquels ma défense se rattache, et le sentiment d'intérêt qu'on accorde généralement à ceux placés dans la pénible nécessité de repousser les traits acérés d'une critique plus que sévère^ détermineront sans doute à parcourir la totalité de cet écrit.
f M. le comte Gérard essaie de disculper son corps du reproche de lenteur dans ses mouvements, en publiant les rapports de son chef d'état-major, du général commandant son avant-garde, et en invoquant les témoignages de ses subordonnés. Les dénégations et inculpations d'inférieurs suffisent-elles pour invalider les assertions d'un supérieur?... Ma conviction est si négative à cet égard, que, quelque différentes qu'aient été nos positions respectives, je n'opposerai à M. le comte Gérard ni les déclarations que le général chef de mon état-major m'a envoyées aux États-Unis, lorsqu'il me vit attaquer en France, ni les témoignages de nombre d'officiers sous mes ordres, infirmatifs de ceux qu'il produit (1). Il me fournit d'ailleurs lui-
(i) Une lettre de Tan d*eax, et c'est la seule, f!ût partie des docomeDU
même les moyens de me défendre avec avantage. Les faits rapportés par ses propres officiers suffisent pour me disculper du reproche d'avoir été injuste envers son corps.
« A la page 41 de ses documents, je lis : Le 4* corps reçut vers midi et demi, le 17, l'ordre de se mettre en mouvemetit dans la direction de Gemhloux. Même page, et quelques lignes plus bas : Ce n'est qtie vers trois heures quil a commencé à marcher. A la page 9 : Le 17, les troupes du 4" corps ne sont entrées dans leurs bivouacs qu'à dix heures du soir. Ainsi le 4* corps a mis deux heures et demie à prendre les armes, et il a été depuis trois heures jusqu'à dix pour se rendre de Ligny à Gembioux, qui en est à 9370 toises (2). Il lui a donc fallu dix heures et demie pour se mettre en mouvement, et parcourir un peu plus de quatre lieues et demie.
« Croit-on expliquer ce peu de célérité en disant : Le général Hulot fut obligé d'attendre^ pour se mettre en marche, que la gauche du général Vandamme eûtdé' blayé? Mais les Z^ et 4* corps partaient de points différents, et assez éloignés, dans les plaines de Fleurus (3). Ils ne pouvaient donc se retarder en rien, jusqu'à leur arrivée à l'embranchement des routes de Namuret de Gembloux. Au delà de cet embranchement^ si je me fusse trouvé avec le 4* corps, je l'aurais fait doubler à
annexés à cet écrit. Il était nécessaire de le rapporter, pour faire connaître le temps qu*il a mis pour se rendre de Sarth-à-Valin prés de rfimpereur.
(1) Consultes la carte de Ferrari, réimprimée par Capitaine.
()) Ligny et Saint-Amand.
côté de celui du général YaQdatnme ; jusqu'à hauteur du défilé au-dessus de Gembloux, le pays n'était ni assez coupé, ni assez difficile pour l'empêcher; l'artillerie^ si elle encombrait le chemin, ne devait point arrêter, son arrivée en totalité n'étant nullement urgente : il ne s'agissait pas le 17 de se battre, mais de regagner les heures perdues pendant la matinée de ce jour.
« La longueur du temps employé à traverser Gembloux ne se justifie point par la présence dans cette ville de quelqeus détachements que le général Vandamme y aurait laissés pour aller aux distributions^ ou par l'encombrement résultant des équipages du 3* corps. Quand on doit marcher rapidement, on cherche les moyens de vaincre de tels obstacles : ils étaient faciles à trouver, plusieurs chemins tournant la ville.
<c Le 18 juin, des lenteurs dans les mouvements, du décousu dans la marche et quelques négligences dans le service me frappèrent. Etait-ce à tort ? On va encore en juger par les pièces que produit le comte Gérard.
a A la page 12 de ses documents et dans le rap« port du colonel Simon Lorière, on lit : Le 4* corps quitta sa position à sept heures du matin^ et à la page 58, dans le rapport au général Hullot : Le 18, vers sept heures du matiriy je reçus V ordre du général en chef ( I) qui prescrivait à toutes les troupes du V corps de se
(1) H. le comte Gérard.
mettre en marche à huit heures du matin. Auquel des deux rapports, du chef d'état-major ou du générai commandant l'avant-garde, faut-il s'en rapporter? peu importe, sans doute. Mais mes ordres étant que le 4* corps fût en marche de très-grand matin, et qu'il eût quitté Gembloux à six heures, s*il n'en partait qu'à sept ou huit heures^ il était en retard.
a Quelques lignes plus bas, on voit dans le rapport du colonel Simon Lorière : Le 4* corps fut obligé de faire halte en avant de Gembloux^ pour laisser le temps au 3* corps de s'écouler. Il n'en eût pas été ainsi, s'il eût pris un autre des chemins qui conduisent de Gembloux à Sarth-à-Valin, lieu de rendez-vous indiqué. Il s'en trouve plusieurs : car j'y suis arrivé par une route différente de celle suivie par le général Yandamme. Probablement on a négligé de s'informer s'il en existait. Quant à moi, il ne m'appartenait^ ni comme maréchal, ni avec des officiers généraux tels que les généraux Gérard et Yandamme^ d'entrer dans tous les détails du mode d'exécution des marches ou des attaques que j'avais à faire faire. Croyant d'ailleurs m'apercevoir qu'il leur était pénible de servir sous mes ordres, je mettais une recherche particulière à leur laisser toute la latitude possible, et à leur montrer une déférence que légitimaient leurs talents et leur expérience.
«Dans le même rapport du colonel Simon Lorière, on lit : A onxe heures, le 3' corps (1) était entièrement
(1) Le colonel Simon Lorière a probablement voulu dire le quatriém}Ê.
réuni à Valin, Si on admet Texactitude de cette assertion, et qu'on sache qu'à cinq heures et dénie une partie de ce eorps n'était point encore rendue à la Baraque, à deux lieues de Sarth-à-Valin, tandis que le reste était depuis longtemps devant Wavres (1), on a droit d'en inférer non-seulement que ses divisions avaient marché d'une manière décousue, et à des distances autres que celles voulues entre les fractions d'un même corps d'armée, mais encore que l'une d'elles était fort en retard.
« Lorsqu'à ce même petit village de la Baraque, Tordre a été laissé à la division en arrière de se porter, en toute hâte, vers Saint-Lambert, et que cet ordre n'a pu être exécuté, faute de guide, et par l'impossibilité alléguée de s'en procurer, peut-être était-il permis de croire à quelque imprévoyance ou à quelque négligence de la part des officiers d'état-major, dont l'un des devoirs est d'être toujours en mesure d'exécuter les dispositions diverses qui peuvent être ordonnées. Attribuer cette imprévoyance à l'influence désorganisatrice produite par la désertion de quelques chefs, loin d'autoriser à me supposer des intentions hostiles, offre au contraire la preuve de mon désir de rejeter, autant que possible, sur des causes étrangères aux individus le mécontentement que j'éprouvais.
« Les paragraphes qui précèdent font voir que les mouvements et la marche des troupes, les 17 et 18, n'avaient pu me satisfaire. Il était difficile que je le dis-
(1) Il y a qaalre lieues un quart, et 375 toises en sus, de Sarth«4-Valiii à Wavres.
simulasse doDs un narré dont un des objets était d'expliquer des retards dont on me rendait responsable. « Le prix qu'on attache à établir Tauthenticité et l'importance du conseil que M. le comte Gérard me donna à Sarth-à-Valin, le 11 juin à onze heures et demie, de me porter au bruit du canon qui se tirait alors à plus de six lieues sur notre gauche (1), prix constaté par la publication de lettres et rapports qui lui assignent des développements ayant pour moi tout le mérite de la nouveauté, et l'erreur dans laquelle on serait, en croyant que les chances de la bataille de Waterloo eussent tourné en notre faveur, si cet avis, si vanté depuis, eût été suivi, rendent nécessaire de le faire apprécier à sa juste valeur. Je l'établirai, en faisant connaître Tintempestivilé du mouvement proposé, à raison de l'heure où il eût été exécuté, et de la distance à parcourir pour arriver jusques à l'Empereur ; en indiquant les inconvénients qu'il eût pu avoir, soit que je marchasse avec la totalité de mon corps, soit avec une de ses fractions ; et en rappelant le respect dû au principe d'obéissance passive, justement regardé comme un des plus sûrs gages de succès, et qui ne permet pas au commandant d'un corps détaché^ por. teur d'ordres spéciaux, de courir au bruit d'une canonnade^ dont la cause probable lui a été assignée par son général en chef, au moment où il lui a donné une mission qui l'éloigné de lui.
(i) Consultez la carte de la Belgique , de Ferrari, réimprimée par Capitaine, et. tous verrez qu'il y a, à vol d'oiseau» 19,852 toises, de Sarthit-Valin à Mont-Saint-Jean.
« A la page 8 de ses documents, M. le comte Gérard s'exprime en ces termes : Je n'ai point la présomption défaire que^ dans le moment (lorsqu'il ouvrit l'avis de marcher au bruit du canon de Waterloo), je calculai les immenses résultats qu'auraient produits cette ma* nœuvrey se, comme V événement Va prouvé^ elle eût été exécutée.
« L'événement a seulement prouvé que les corps prussiens qui agirent sur le flanc de l'armée de l'empereur, lui ont arraché la victoire. Le calcul des immenses résultats de la manœuvre proposée est hypothétique, rien ne constatant que la marche de mon corps d'ar* mée de Sarth-à-Valin vers Waterloo eût assuré le gain de la bataille.
« Avait-elle lieu à temps utile ? Pouvait-elle empêcher l'attaque des corps prussiens, en vue de Tarmée française, sur les hauteurs de Saint-Lambert à une heure? Le nombre de mes troupes était-il suffisant pour occuper la totalité de l'armée prussienne ? Je ne le pense pas.
fl A midi toute ma cavalerie avait dépassé de beaucoup Sarth-à-Valin ; le corps du général Vandamne était aussi au delà. Ainsi le corps du général Gérard, eût fait tête de colonne^ et les autres troupes auraient eu une contre-marche ou une marche de flanc à faire pour le rejoindre.
fl A quelle heure les troupes se seraient*elles ébranlées de Sarth-à-Yalin? En admettant que ce pût être vers midi, combien fallait-il de temps pour joindre l'empereur?
« L'officierqueje lui envoyai de Sarth-à-Valin fut, au trot et au galop de son cheval, et en se dirigeant à travers champs par la ligne la plus direete, deux grandes heures et demie à se rendre près de lui (1). Un corps d'armée d'infanterie eût certainement mis trois fois autant de temps à y arriver. A vol d'oiseau, il y a^ de Sarth-à-Valin à Mont-Saint-Jean, 12,350 toises; en y joignant un quart en sus^ à raison des sinuosités des chemins de traverse que les troupes eussent été obligées de suivre, la distance à parcourir par elles était de 15^437 toises, ou plus de sept lieues et demie de poste. Ainsi il était impossible qu'elles fussent rendues à Mont-Saint-Jean avant huit heures du soir, époque à laquelle l'attaque de Bliicher, sur le flanc droit de l'armée française, avait eu lieu, et le sort de la bataille décidé.
« On sera d'autant plus convaincu de l'inévitable lenteur de la marche de Sarth-à-Valin à Mont-Saint- Jean, que la nature du terrain et l'état des chemins les faisaient regarder comme très-difficiles pour l'artillerie, au général Baltus^ commandant celle du général Gérard (2), et que les corps prussiens^ partis à la pointe du jour de Wavres, n'étaient arrivés qu'à une heure après midi à hauteur de Saint-Lambert, qui n'est cependant qu'à deux lieues trois quarts de Wavres^ distance qu'ils avaient mis plus de neuf heures à parcourir, quoique marchant sur deux colonnes.
(1) Voyez la lettre de cet officier, annexée à li fin de cet écrit.
(2) Voyez, page 19 des documents de M. le comte Gérard, Tassertion de y. rintendant militaire Dennié.
« Ainsi rinutilité du conseil de M. le général Gérard est démontrée par l'examen des distances, et du temps nécessaire pour les franchir.
« Attiré vers Napoléon par la canonnade que j'entendais, je ne me fusse point dirigé vers Saint-Lambert. Si cependant, par l'effet de quelque inspiration^ ou de renseignements positifs quant à la marche de Bluche^ je m'étais porté sur ce point culminant, éloigné de six lieues de Sarth-à-Valin (1), je n'y eusse certainement plus trouvé les deux corps prussiens qui y arrivaient dès une heure, et qui avaient constamment marché depuis. Si le troisième corps y eût été encore, un engagement aurait eu lieu, mais sans paralyser le mouvement de Blucher^ qui n'eût pas plus fait suspendre le canon tiré à Saint-Lambert que celui tiré à Wavres. D'ailleurs le 4* corps prussien, en position sur les hauteurs qui dominent cette ville, n'y serait pas demeuré oisif; voyant rétrograder ma cavalerie et le corps du général Yandamme, il eût repassé la Dyle à leur suite, et les eût harcelés dans leur marche. Ou s'il se fût porté, par la rive ^uche de la Dyle, au secours du corps attaqué à Saint-Lambert, j'eusse alors eu à combattre des forces presque doubles des miennes, et des succès eussent été disputés trop longtemps^ pour qu'ils pussent avoir de l'influence sur l'issue des événements qui se passaient à Waterloo.
A la page 50 de ses documents, M. le comte Gérard
(1) De Sarth-à-Valin à Saint-Lambert, à \o1 <3*oiseau, il y a 9,400 toises, t a^ec le quart en sus, pour les sinuosités des chemins, 1Î,000 toises, oa ix lieues de poste.
dit quVn émettant Vavis de passer la Dyle^ sur le pont de Moutiers, pour marcher vers le canon de V Empereur, ce mouvement lui paraissait offrir le double but de lier nos opérations avec le corps de gauche^ et de prendre à revers les positions de Wavres et de Bielge^ ce qui nous aurait épargné le désagrément de les attaquer de front et sans succhs. Il ajoute un peu plus bas que ce mouvement était conforme aux principes de la stratégie et à des dispositions contenues dans la lettre du major-généraly citée (par moi) pour prouver le contraire.
< On peut, par TefTel d'une combinaison ou d'une attaque, obtenir divers résultats. Mais je ne pense pas que la stratégie la plus habile offre les moyens d'atteindre en même temps, avec un seul corps et par un seul mouvement^ deux buts à plus de quatre lieues l'un de l'autre.
« Si on marchait pour joindre l'Empereur, on renonçait à attaquer les positions de Wavres et de Bielge.
c Si, après avoir passé la Dyle au pont de Moutiers, on se portait sur Bielge et Wavres^ la jonction avec Napoléon n'avait pas lieu, et nos opérations n'étaient pas plus liées qu'elles ne l'ont été, quand j'ai fait attaquer Tennemi par Limale.
c J*ai déjà fait voir que la jonction eût eu lieu trop tard pour être efficace.
c L'enlèvement des positions de Wavres et de Bielge, quelques heures plus tôt qu'elles ne le furent, ne prévenait pas davantage les désastres de Waterloo, et la censure de leur mode d'attaque est peu fondée. Elles ont été tournées par Limale pendant que le général
Yandamme entretenait le combat devant Wavres ; elles l'eussent été plus tôt, si la totalité du corps du général Gérard avait été réunie à une heure moins tardive devant Wavres. (Une des divisions de ce corps n*était pas même arrivée à la Baraque à cinq heures du soir, fait qui infirme en partie l'assertion de M. le comte Gérard, que ses troupes ont été massées sur les plateaux qui dominent la Dyle^ bien longtemps sans recevoir d'ordres.)
« On n'est pas plus complètement en droit de dire que le mouvement qu'il conseillait aurait épargné le désagrément d'attaquer de front^ et sans succès^ les po-siiions de Wavres et de Bielge.
« L'attaque de Wavres et de Bielge après avoir enlevé la partie de la ville sur la droite de la Dyle, devait être tentée. Quand sa difficulté a été reconnue insurmontable, et que tout le 4® corps a été réuni, la position a été tourné par Limale^ la division Teste s'est emparée du village de Bielge^ et les Prussiens ont été forcés de se retirer vers Bruxelles.
<x Le succès a donc couronné les opérations ordonnées.
. « Quant aux conséquences tirées par M. le comte Gérard de la lettre du major-général, datée de la ferme du Caillou le 18 juin à dix heures du matiui il suffit de la lire avec quelque attention pour s'apercevoir de leur peu de justesse.
« Le major^général m'écrit :
{Voir cette lettre t. IV, page 79.)
« Qu'y a-t-ii de plus impératif que ces passages ?
Dirigez vos mouvements sur Wavres^ afin de vous rapprocher de notiSj vous mettre en rapport d'opérations et lier les communications ^ poussant les corps prussiens qui ont prù cette direction, ou qui auraient pu s'arrêter à WavreSy cài vous devez arriver le plus tôt possible.
f Le sens de telles expressions ne peut être méconnu. L'objet principal, l'objet que l'Empereur a le plus à cœur, est que mes mouvements soient dirigés sur Wavres^ et que je me rapproche de lui. . . que je pousse les colonnes prussiennes qut ont pris la direction de Wavres^ que je sois rendu le plus tôt possible à Wavres.
■ L'objet secondaire est que je me mette en rapport dopérationSy et que je lie les communications.
« Quel moyen ai-je à prendre pour remplir l'objet principal ?
« On ne m'en laisse pas le cboix, on me l'indique inipérativement : marchez sur Wavres^ et arrivez-y le plus tôt possible. En effet, à Wavres je ne me trouvais qu'à quatre lieues et demie de l'Empereur, tandis qu'à Sarth-à-Yalin j'en étais à sept lieues et demie.
■ Ainsi, l'ordre de me rapprocher a été exécuté, et son mode d'exécution, fidèlement suivi (1).
« En lisant, pages 13 et 25, les développemeits donnés aux conseils de M. le comte Gérard, on aura probablement remarqué qu'on lui fait ouvrir l'avis de marcher avec son seul corps» et la cavalerie du général Vifl/tn, au bruit du canon de l'Empereur. Ce mouvement
Cl) L*objet secondaire a été rempli, par renvoi de la cavalerie légère do général Pajol, par Limelte, vers Saint-Lambert.
eût oCTert encore moins de chances favorables, que s'il eût été exécuté avec la totalité de mes troupes. Il compromettait celles demeurées à la poursuite des Prus* siens, car s'ils tenaient dans quelque bonne position, ainsi qu'ils le firent à Wavres^ ou daps toute autre qui eût pu se rencontrer, elles étaient obligées de se déployer. Connaissant alors leur force, et ayant pour eux les chances de succès résultant d'une grande supériorité numérique, ils n'eussent pas manqué de les attaquer. On peut d'autant moins en douter^ que le 19, à la pointedu jour^ époque àlaquelle ils ignoraient encore l'issue de la bataille de Waterloo, ils prirent roffensive, quoique je n'eusse point fait de détachement et que tout mon corps fût réuni.
« La colonne conduite par le général Gérard eût pu aussi être dans une position difficile^ si elle se fût trouvée en contact avec les corps prussiens en marche vers Mont-Saint-Jean depuis le lever du soleil.
« Les règles de cette stratégie qu'on invoque s'opposaient donc à ce que je me divisasse en deux colonnes.
f A la page 10, on assigne comme caractéristique de mes observations sur la campagne de 1815, parle général Gourgaud : une confusion complète des lieux^ des époques et des distances. C*est quatre ans après les événements, et à dix-huit cents lieues de ma patrie, que j'ai réfuté le général Gourgaud; j'étais alors dé* pourvu de cartes spéciales, de mes livres d'ordres et de correspondance, de tous les documents propres à rappeler à ma mémoire des détails et une conversation qui me frappèrent d'autant moins, que rien ne pouvait
me faire présumerqu'ils serviraient un jour de base à des recherches accusatrices. N'en ayant conservé qu'un fugitif souvenir, j'ai pu commettre quelques erreurs. Elles disparaîtront de la nouvelle édition de ma Réfutation de l'ouvrage du gduéral Gourgaud. Quant aux distances, j'étais autorisé à les croire exactes, puisqu'elles me furent indiquées à Ne^-York par le général Bernard, aide-de-camp de Napoléon en 1815^ et depuis lors général-major au service des États Unis. Au reste, il m'importe essentiellement qu'elles soient scrupuleusement vérifiées par ceux qui parcourront ces lignes^ car les plus grossières erreurs à leur égard se rencontrent dans la plupart des publi« cations relatives à la campagne de 1815 (1).
Aux pages 7 et 12, on cherche à établir que ma pensée dominante a été de faire croire que j'ai été instruit très-tard que l'empereur se battait à ma gauche. On en donne pour preuve que j'ai écrit que je m'étais porté, de ma personne, à l'extrémité du bois de Limelette, versune heure, et que je ne doutais plus alors que le canon que Ton tirait ne fût celui de l'attaque de l'armée française. Rien de plus vrai que ce fait^ et de moins juste que l'induction qu'on en tire. J'ai entendu, étant à Sarth-à-Valin, une canonnade : elle a d'abord été sourde^ et je l'ai prise pour celle d'un engagement d'avant-garde ; elle a continué, et s'est renforcée ; afin de la mieux juger, j'ai galopé jusques à l'extrémité du bois de Limelette, où j'en étais plus près qu'à Sarth*
(I) Elles se troaveot, en toises et lieues de poste de France, au tableau annexé p. 296.
à-Valin. C'est alors seulement que j*ai été convaincu qu'elle était celle d'une bataille rangée. Je l'aurais crue telle, dès midi, que je n'en aurais pas moins marché sur Wavres, où l'intention de l'empereur, au moment où il allait livrer bataille, était que je me rendisse le plus promptement possible .
■ Il n'y eût eu que la complète certitude que Bliicher en fût parti pour opérer sa jonction a^ec Wellington qui m'eût fait balancer dans ce que j'avais à faire. Mais à Sarth-à-Valin, à midi, j'ignorais que trois des corps de l'armée prussienne eussent marché vers Ohain et Sainte-Lambert, et que le 4"" corps seul fût resté à Wavres. L'assertion de M. le colonel Simon Lorière (page 13), que, dès le point du jour on était informé de la marche de trois des corps prussiens, et quil n^y avait que le quatrihne qui couirrit la retraite, est inexacte : car à moins d'avoir été mis dans le secret de son plan, par BlUcher, il était impossible qu'on eût connaissance au point du jour, à Gembloux, des mouvements qu'il faisait faire à Wavres, qui en est à six lieues.
« Dans différents endroits de la brochure de M. le comte Gérard, et notamment à la page 47, on avance que mes troupes ont marché sur une seule colonne forte de trente ou trente-cinq mille hommes; on blâme cette dis^ position, et on appuie sur la gravité des inconvénients qu'on prétend en être résultés. Les faits démentent cette inculpation; et l'ordre dans lequel ont marché les troupes est légitimé par les motifs qui l'on fait adopter*
« On ne peut dire que trente ou trente -cinq mille
hommes aient formé une seule colonne, quand la cavalerie légère du général Pajol de mille cent cinquante hommes, et la division d*infanterie du général Teste de quatre mille cent soixante, suivirent^ le 17 et le 18, d'autres -directions que les 3® et 4* corps, et lorsque les deux mille trois cent quatre-vingt-dix dragons du général Exelmans ont toujours été à plusieurs lieues en avant de Tiofanterie. Ils n'en ont donc pas retardé les mouvements. Eux-mêmes n'ont point formé une colonne, six de leurs escadrons ayant été dirigés, le 17, sur Sarth-à-Yalin, et trois vers Perwesse. Les 3® et 4'' corps d'infanterie^ dont la force ne s'élevait qu'à environ vingt mille hommes (1), ont marché massés ; mais leur réunion était indiquée par la nature de l'opération dont j'étais chargé. Détaché à la poursuite des Prussiens pour les attaquer dès que je les aurais joints, et devant présumer opérée leur jonction avec celui de leurs corps qui n'avait pas pris part à la bataille du 16, je devais être toujours à même d'aborder l'ennemi avec tous mes moyens. Je pouvais d'autant moins me départir d'une telle disposition^ que Napoléon avait^ en ma présence, fortement improuvé le maréchal Ney pour ne l'avoir pas adoptée (2). Le 17 au matin, il lui faisait écrire par le major-général : V empereur a vu avec peine qu'hier vous n'étiez pas réunis; les divisions ont agi isolément. Ainsi vous avez éprouvé des pertes. Si les corps des généraux d'Erlon et Reille avaient été ensemble^ etc., etc.
(1) Les états de situation de ces corps après la bataille le prouvent.
(2) Lettre du m^or-géaéral au maréchal Ney, datée du 17.
Et plus bas : JJ empereur espère et désire que vos sept dimsiom d'infanterie soient bien réunies et formées^ et qu ensemble elles n occupent pas une lieue de terrain, pour les avoir bien dans votre main, et les employer au besoin (1). La manière de voir de Tempereur devait être respectée par son lieutenant.
« La position du maréchal Ney difTérait peut-être de celle où je me trouvais^ en ce qu'elle était plus immé diatement offensive. Mais la mienne était destinée à le devenir. D'ailleurs la supériorité numérique des Prussiens (2) les mettait à même de m'attendre dans quelque position forte, et étudiée àVavance, ou de se reporter, par Charleroy, sur la ligne d'opérations de l'armée française. Il fallait donc que j'eusse mes troupes réunies de manière à être en mesure d'agir en toute espèce de circonstances. Les ordres de l'empereur et le rôle qu'il m'avait assigné dans le sanglant drame au dénoùment duquel ses dispositions rendaient impossible que je prisse part, m'en faisaient un devoir.
c Je ferai en outre observer combien il était difficile de découvrir, à l'instant même oji j*étais envoyé à leur poursuite, la direction de retraite prise par les Prussiens. Les reconnaissances de la cavalerie n'apprenaient rien qui précisât leurs mouvements. Réduit à interroger les habitants du pays quand on en pouvait ren-
(1) Eq citant ces lignes, je suis si loin de vouloir incriminer les opérations du maréchal Ney, que je me propose au contraire de le disculper plus tard de la plupart des lorts qu*on lui impute, en publiant les ordres qu'il avait reçus et dont je possède les minutes. lU diffèrent presque en tout de ceux que rapportent les écrits émanés de Sainte-Bélène.
(t) Leur armée s'élevait encore, après la bataille de Fleurus, à plus de cent mille hommes.
contrer, à envoyer des officiers prendre des renseignements dans tous les villages, et n'ayant aucunes données propres à fixer mes idées, quelque tâtonnement eût été excusable. Et cependant y en a-t-il eu? Quand je quittai l'empereur le 17 à uueheure^ il était incertain si ce serait vers Bruxelles ou sur la Meuse que j'aurais à me porter. Dans le doute, j'ai assigné pour point de réunion à mon infanterie l'embranchement de la route de Namur et du chemin de Gembloux. Dès que j'ai su que celles des troupes ennemies qui s'étaient d'abord dirigées vers Namur, avaient quitté la grande route qui y conduit, et marchaient du côté de Perwèse, c'était à Gembloux qu'il convenait que je me portasse. Y ayant appris que quelques colonnes prussiennes avaient passé dans les environs de Sarth-à-Yalin, ce village devenait mon point de direction. Lorsque, d'après divers renseignements, une partie de l'armée de Blûcher devait s'être réunie à Wavres, et quoique d'autres rapports annonçassent qu'elle paraissait se concentrer dans les environs de Louvain, il n'y avait point à balancer^ et c'était sur Wavres que j'avais à marcher, d'autant que, si l'hypothèse de la concentration de l'ennemi dans les plaines de Louvain se vérifiait^ par un changement de front à droite j'étais sur son flanc. L'intention de l'empereur, au moment où il attaquait les Anglais, étant que je me rendisse aussi rapidement que possible à Wavres, je devais prendre le chemin le plus court pour y arriver. C'est celui que j'ai suivi : il était le seul que je dusse suivre, ma cavalerie et le troisième corps s'y trouvant embarqués^ et
ayant dépassé depuis longtemps Sarth-à-Valin. Les rappeler, quand l'ennemi que j'avais ordre de combattre était en vue, et me porter vers Wavres, en passant la Dyle au pont de Moutiers, était une manœuvre fausse et contre-indiquée, les chemins de Sarth-à-Valin à Wavres par la rive gauche de la Dyle étant presque impraticables^ et beaucoup plus longs^ puisqu'ils décrivent l'arc d'un cercle dont la route que j'ai suivie est la corde (1).
« Faire prendre la direction de Wavres par le pont de Moustiers au 4* corps au moment où le 3* joignait Tarrière-garde ennemie et l'attaquait, pouvait avoir de graves inconvénients. Dans de telles circonstances, on ne sépare pas par une rivière deux corps d'armée qui doivent se soutenir au besoin. Enfin ce mouvement était intempestif, car on ne manœuvre point pour tourner une position, quand on ignore si l'ennemi la défendra; et rien n'annonçait à Sarth-à-Valin, à midi^ que les Prussiens eussent l'intention de tenir à Wavres.
 la page 55, M. le comte Gérard s'étonne que j'aie revendiqué Vhonneur d^avoir eu ses troupes sous mes ordres le jour de la bataille de Fleuras, quoiqu'il soit constant que je ne leur ai prescrit aucunes dispositions.
« Je n'ai rien revendiqué qui ne m'appartint : les ordres de l'Empereur rapportés h la fin de cet écrit plaçaient sous mon commandement non-seulement M. le comte Gérard et son corps, mais toute la droite
(1) Jetez les yeux sur la carte de Ferrari, et vous verrez qu*en ligne droite, et à vol d^oiseau, il y a trois lieues et demie de Sarth«à-Valio à Wavres, par le chemin que j'ai suivi, tandis qu'en s'y rendant par le pont de Moustiers et la rive gauche de la Dyle, il y en a cinq.
de Tarmée. Il est très-vrai, je le sais^ que le jour de la bataille de Fleurus je n'ai prescrit aucunes dispositions au 4* corps. Occupé à diriger toutes les attaques contre Taile gauche de l'armée prussienne (1), et à rejeter au loin celles des troupes ennemies qui arrivaient par la route de Namur, je ne pouvais m' occuper en même temps de ce qui se passait au village de Ligny. Je ne le devais d'ailleurs point : si M. le comte Gérard veut relire les ordres qu'il avait reçus du major-général (2)^ il y verra ces lignes : f Je vous I préviens que Tiotention de S. M. est que vous pre- « niez les ordres de M. le maréchal Grouchy, comme
f commandant d'aile » et plus bas : ce Vous ne re-
I cevrez des ordres directs de l'Empereur que quand • S. M. sera présente. » — L'empereur était présent : il a donné directement ses ordres. — Ce n'était donc point à moi à le faire.
« A la page 10 de ses documents, M. le comte Gérard essaie de faire croire que, le 18 juin, j'étais peu pressé d'agir.
f Et quels pouvaient donc être les motifs de ce peu d'empressement? Le poste élevé que j'occupais^ les intérêts de ma gloire, ma position personnelle et la nature des gages que j'avais donnés à la cause que je servais, ne me commandaient-ils donc plus de tout faire pour en assui*er le triomphe ? Ah ! qu'on blâme mes dispositions^ qu'on m'accuse d'avoir mal inter«
(1) Voyez le rapport officiel de U bataille de Fleuras, inséré aa Mmi^ reur do 1815.
(t) Ces ordres se trouvent au nombre des PUcn Juiti/icalivéi,
prêté mes ordres, qu'on me taxe d'impéritie, je répondrai avec calme; mais à de telles insinuations mon cœur ne peut que se soulever d'indignation. L'opinion publique saura les apprécier ; les antécédents de toute ma vie lui en donnent la mesure.
f Je n'étendrai pas davantage cette réfutation des assertions et opinions de M. le comte Gérard, me proposant de la rendre plus complète dans une publica* tion dont je m'occupe. Il m'est pénible sans doute de me trouver en dissentiment avec un officier général aussi distingué ; mais je me félicite cependant qu*en me forçant à faire connaître sur quelles bases ont re« posé mes déterminations, le 17 et le 18 juin, il ait mis le public à même de remarquer combien, après les événements et lorsque les développements des plans de nos ennemis ont révélé les mouvements stratégiques qui en ont assuré le succès, il est aisé de tracer, la carte à la main, les dispositions qui eussent pu paralyser leurs projets et prévenir leur fatales conséquences. Il est non moins facile, à des écrivains malveillants ou intéressés, d'en faire peser la responsabilité sur celui qu'elle doit le moins atteindre^ en supposant des ordres qui ne lui ont point été donnés, ou en assi* gnant une interprétation forcée à ceux qu'il a reçus ; en altérant le chiffre des troupes, et en ne tenant compte ni des distances^ ni de l'état des chemins, ni des difficultés morales et physiques à vaincre. Une investigation scrupuleuse dissiperait le prestige trom* peur d'illusions propres à égarer l'opinion ; mais peu de personnes ont la volonté ou le loisir de s'y livrer,
et beaucoup sont portées à adopter de confiance tout ce qu'on croit émané d'une souree longtemps révérée, et qui, dans son cours heureux, renversant tous les obstacles opposés à son immense développement, semblait devoir n'en jamais rencontrer d'insurmontables. Plus tard, sans doute, la main du temps eût fait tomber les voiles dont on couvre la vérité. Mais comment ne pas les déchirer quand d'injustes inculpations, si souvent répétées sans avoir été démenties, font planer sur les lieutenants de l'Empereur in blâme immérité ? il ne repose que sur des assertions inexactes, des documents peu fidèles et des ordres imaginaires. La publication des ordres réels, le rapprochement de leurs époques et du temps que les distances à parcourir rendaient nécessaire à leur exécution, en offrent l'irréfragable preuve. Le calme, la mesure^ Tabsence de toutes personnalités, et le respect r^û au malheur, formeront les caractères distinctifs d'une défense qui repoussera victorieusement des attaques empreintes d'une déplorable partialité. Elles on'ont fait plus d'une fois désirer que les derniers actes de ma vie militaire devinssent l'objet d'un examen scrupuleux : il mettra à même de juger s'ils ont terni le peu de lustre acquis à une longue et honorable car' rière. »
Extraits du Censeur européen et de V Indépendant (août 1819).
Les pièces justificatives jointes à cette brochure sont :
V La lettre du lieutenant- colonel Delafresnaies^ qui
86 trouve déjà au quatrième volume, p . 1 35 et suivantes ;
2^ Les dépêches du major général au maréchal de Grouchy et au général Gérard, datées Tune et l'autre du 16 juin et qui se trouvent au quatrième volume (Registre du major général) ;
3^ Les notes suivantes :
« Quelques journalistes, en parlant des documents historiques de M. le comte Gérard, ont émis des opinions et porté des jugements qu'on a dû regarder comme prénCiaturés, une des parties intéressées n'ayant pas été entendue. Pour être à même de les apprécier, il suffira de les mettre en regard avec ceux que portèrent de ma réfutation du général Gourgaud les journaux les plus acrédités de l'époque où elle parut. Leurs rédacteurs étaient MM. Benjamin Constant, Jouy, Châtelain, Comte, et autres écrivains de cette trempe. Traduit au tribunal de l'opinion publique, je ne saurais y avoir de meilleurs défenseurs que ceux qui s'en sont si souvent montrés les fidèles organes. •
Extrait de la Renommée^ août 1819.
k Aucun événement n'a eu de plus grands résultats que le désastre de Waterloo ; les conséquences politiques de cette bataille ont été telles pour la France et l'Europe entière, que ce jour est devenu une des époques les plus remarquables de l'histoire. Après le naufrage de cette terrible journée, où tout fut perdu pour l'armée française, fors l' honneur ^ chacun s'efforça de sauver au moins sa responsabilité : Napoléon
lui-même, qui perdit alors son sceptre et son épée, Youlut^ en abandonoant ses compagnons d'armes, rejeter sur des causes secondaires la perte de cette bataille. C'est du moins dans ce sens qu'est écrit Touvrage du général Gourgaud ; toutes les relations qui ont paru sur ces événements ont été rédigées, avec plus ou moins de vraisemblance, dans le même esprit. Par des raisonnements plus spécieux dans la forme que dans le fond^ puisqu'ils ne sont appuyés d'aucunes pièces officielles^ et par des plans de campagne faits et raisonnes après les événements, on a cherché à faire tomber particulièrement le blâme sur les deux lieutenants de Napoléon.
« Il nous semble que peu d'écrivains ont fait remarquer l'énorme disproportion qu'il y avait entre l'armée française et l'armée alliée : l'une forte à peine de 110,000 hommes, tandis que Blûcher et Wellington comptaient 222,000 combattants sous leurs' ordres. Une telle supériorité numérique ne doit-elle pas entrer pour beaucoup dans la balance des chances hasardeuses de cette campagne ?
« M. le comte Grouchy, après quatre ans d'exil, de résignation et de silence, vient de publier ses observations sur l'ouvrage du général Gourgaud, le seul auquel il accorde une certaine authenticité. Il réfute en même temps quelques-unes des assertions conte^ nues dans d'autres écrits. Attaqué et critiqué au moins avec inconvenance, il répond quelquefois avec une amertume excusable dans sa position ; mais il répond par des faits et par des pièces officielles ^
0 Essayons de donner en peu de mots l'analyse de cet ouvrage. Le comte de Grouchy attribue la perte de la bataille de Waterloo à Tinaction où l'armée fran* çaise fut laissée le 17, le lendemain de la bataille de Fleurus. Ce ne fut qu'à midi et demi que Napoléon donna Tordre de poursuivre l'armée prussienne, qui était en retraite depuis la veille^ dix heures du soir. La bataille de Fieurus, g^gi^ée par l'armée française, n amena pas de grands résultats, et dès le lendemain matin (le 17), les Prussiens furent renforcés par 30,000 hommes de troupes fraîches (le corps du général Bulow) . Les instructions verbales données au comte de Grouchy, par Napoléon lui-même, étaient de suivre les Prussiens, de les attaquer, et de ne les point perdre de vue; lorsqu'il quitta Napoléon, il croyait l'armée prussienne dans la direction de Namur: bientôt il apprit qu'elle s'était retirée vers GenMoux : il marcha sur cette ville, où les troupes du 4' corps n'arrivèrent qu'à onze heures du soir. Ce ne fut que le lendemain 18, à dix heures du matin^ que le corps de droite^ fort seulement de 32,000 hommes et poursuivant l'armée prussienne de 95,000 qui avait dix-huit heures de marche d^avance, atteignit l'arrière-garde prussienne : elle fut successivement attaquée et repoussée jusqu'à Wavres. Cependant le 1 7 au soir, dans la nuit et la matinée du 18, le comte de Grouchy avait envoyé plusieurs officiers à Napoléon, pour lui rendre compte de sa position et de ses mouvements; ils parvinrent tous au quartier général. Le 18, vers midi, la canonnade de Waterloo fut entendue à l'aile droite; le comte
de Grouchy put s'étonner de n'avoir pas reçu de nouvelles instructions ; mais il avait l'ordre positif d'attaquer les Prussiens^ et crut devoir continuer ses mouvements, sans s'occuper d'une canonnade à six lieues sur sa gauche, qui pouvait n'être, d'après sa direction dont il s'assura lui-même, que TefiFet d'un engagement partiel à l'entrée de la forêt de Soignes. D'ailleurs pouvait-il sitôt avoir oublié qu'il avait été témoin la veille des reproches que Napoléon avait faits au maréchal Ney, pour s'être arrêté et avoir envoyé des troupes à Frasnesj au bruit de la canonnade de Fleurus, au lieu de marcher sur les Qualre-BraSy comme le portaient ses instructions? Cet exemple et son devoir lui prescrivaient de s'en tenir à la stricte exécution des ordres qu'il avait reçus.
« 11 est vrai que le 18, vers les cinq heures du soir, le comte de Grouchy reçut une dépêche du major-général, datée du champ de bataille, à une heure. Cette lettre approuve tous les mouvements de l'aile droite ; elle annonce même la bataille gagnée sur la ligne de Waterloo; et, seulement dans un postscriptum, elle enjoint au comte de Grouchy de manœuvrer sur Saint- Lambert^ où se montre la tête de la colonne du général Bulow. Le comte de Grouchy fait toutes ses dispositions pour se conformer à cet ordre important, mais qui était arrivé beaucoup trop tard pour qu'il pût être exécuté de manière à avoir quelque influence sur le sort de la bataille de Waterloo^ situé à quatre lieues en ligne directe du Mont-Saint- Jean. L'ennemi était maître de la communication sur la rive gauche de la
Dyle, dont il défendait vivement le passage* Ce ne fut qu'à la nuit que nos troupes Teffectuèrent ; et en snp* posant même qu'on ne leur eût pas opposé de résistance, elles ne pouvaient arrivera Waterloo qu'à onze HEURES du soir^ et dès lors le sort de la bataille était décidé depuis longtemps.
« Non content de prouver qu'il a exécuté littéralement ses ordres, le comte de Grouchy démontre ensuite que le général Gourgaud a été induit en erreur en avançant que le 17 au soir, et dans la nuit du 18, des ordres lui avaient été envoyés de marcher sur Saint-Lambert. Il regarde comme impossible que, le 17, Napoléon, qui ignorait et les mouvements des Prussiens et ceux des Anglais, pût prévoir qu'il leur livrerait bataille à Waterloo.
« Nous partageons entièrement l'opinion de M. le comte de Grouchy, lorsqu'il déclare qu'il ne croit pas qu'un général doive se porter vers une canonnade qu'il entend sur son flanc, lorsqu'il a des instructions spéciales du général en chef. L'obéissance passive et littérale aux ordres donnés nous paraît le premier devoir d'un militaire et le gage le plus certain de la victoire. Des exemples cités après les événements ne prouvent rien contre un principe à l'appui duquel on pourrait citer cent exemples contre un seul qu'on y peut opposer.
« Tous les militaires liront avec un grand intérêt cette brochure ; elle donne des détails qui manquaient entièrement sur la campagne del81ô(l): elle servira
(1) On nons suggère qne la brochure contient cependant quelques
d'avant-propos aux mémoires du comte de Grouchy qui devront jeter un grand jour sur les événements con temporains, et cependant peu connus jusqu'à ce jour. « Joignons-nous aux vœux de sa famille^ dont il est séparé depuis quatre ans, et espérons que bientôt il pourra se retrouver au milieu des siens, et couronner par le repos une vie dont les faiblesses de l'ambition et les désordres de la guerre ne souillèrent jamais un seul acte, et dont la gloire finira par être d'autant moins contestée, qu'aucun genre de péril et de souffrance n'aura manqué d'éprouver son courage. »
Extraits du Courrier ministériel (août 1819).
« On a déjà beaucoup écrit sur la campagne de 1 8 1 5, ou plutôt sur la journée de Waterloo qui la renferme tout entière. Les grands événements qui influent sur le sort des nations, deviennent presque toujours^ après le résultat, des procès historiques sur lesquels les parties intéressées raisonnent à perte de vue. Longtemps encore on cherchera comment Buonaparte pouvait ne pas perdre une dernière bataille, après en avoir gagné tant d'autres ; et quelques personnes croiront de bonne
inexactitudes qa*ii peut être important de signaler. Par exemple, M. le comte Grouchy foit honneur au général Vandamme de la belle défense de Namur, qui contint si longtemps l'ennemi, et assura la retraite de l'armée française. Ce beau fait d'armes appartient en entier au lieutenantgénéral Teste, qui était, il est vrai, sous les ordres du général Vandamme, mais qui resta seul à Namur avec sa division^ forte tout au plus de deux mille hommes, sans canons, et qui, après avoir causé au 8" corps prussien une perte de plus de trois mille hommes, ne se retira qu'à six heures du soir, lorsque tout fût évacué, et que Tennemi eut perdu tout espoir d*inqniéter la marche rétrograde de nos troupes.
foi que le succès n'a dépendu que d'une chance^ d'un hasard, tandis que le dénoûment qui a eu lieu était amené tôt ou tard*par Textrême péril de l'Europe, et par cette nécessité qui est le fatalisme de la politique. L'honneur de la France n*est pas engagé dans cette discussion. Elle ne fut pas vaincue à Waterloo, puisque sa volonté n'y était pas ; elle doit àm regrets et des larmes aux braves Français qui périrent dans le duel de Buonaparte contre l'Europe ; elle doit porter leur deuil et plaindre leur mort. Quant à Buonaparte, il est naturel que, du fond de l'exil, il ne veuille pas laisser sa renommée en Europe sous le poids d'une défaite. Aux jours même de sa puissance, c'était sa politique d'imputer à ses généraux les revers passagers qu*il éprouvait ; et plus d'une fois il a flétri le courage et le dévouement par d'ingrates et odieuses injures^ afin de mettre à couvert son infaillibilité personnelle. Aujourd'hui qu'il ne lui reste que le souvenir de ses batailles, et qu'il n'a plus de revanche à prendre, il est d'autant plus intéressé à justifier sa gloire dans le passé, et à conserver cette grande réputation militaire à laquelle il a eu le malheur de borner son ambition ; mais il n'a pu le faire sans rejeter le tort et le reproche sur des hommes devenus malheureux et privés de leur patrie. Peut-on imaginer une position plus pénible que celle de ces hommes attaqués dans leur réputation militaire par celui pour lequel ils sont bannis^ et forcés par l'honneur de prouver qu'ils ont en effet servi une cause dont ils sont les victimes? Ces idées se présentent d'abord à l'esprit, en lisant les réponses que le
comte-de Grouchy oppose à la relation publiée par le général Gourgaud. Cette réponse prouve, par des raisonnements et des pièces officielles, que les fautes militaires, s'il y en a eu, sont sur le compte de Buona** parte; que le général Grouchy n'a point omis d^ordre, n'a point fait de faux mouvements, et qu'enfin il n'est point la cause de k perte de la bataille. Nous n'examinerons pas les détails de stratégie qu'il donne à ce sujet. Nous ne discuterons pas les fautes qu'il attribue à Buonaparte. Il y aurait quelque ridicule à chicaner, dans les feuilles d'un journal, le génie d'un conquérant vaincu. C'est aux hommes de guerre à lire cette relation nouvelle» et à chercher si Buonaparte commit en effet une faute décisive, en restant oisif sur le champ de bataille de Ligny pendant la matinée du 17, ou si (comme le dit d'un autre côté le comte de Grouchy), il ne fut vaincu que par un excès de génie, parce qu'il avait supposé à ses adversaires des plans trop vastes et une tactique trop hardie. La mesure plus ou moins étendue des talents de Napoléon, l'infaillibilité plus ou moins grande de son coup d'œil guerrier, est une question indifférente. 11 n'aurait jamais pris une fausse mesure^ ni fait une erreur de tactique, qu'il n'en serait pas plus regrettable.
« L'écrit du comte de Grouchy est remarquable par un ton de franchise et de noblesse, par une sincérité sans amertume, qui ménage encore la gloire du célèbre chef dont il est obligé de repousser les reproches et d'accuser les fautes. »
M. Grouchy, pendant qu'il avait la plume à la main.
86 décida à attaquer un autre de ses détracteurs, mais celui-là tout à fait de mauvaise foi, et qui avait voulu se venger du mépris que, dans certaines circonstances, le maréchal lui avait montré.
Le duc de Rovigo, en 1828, avait fait paraître huit volumes de Mémoires. Dans les deux derniers il attaque avec violence le maréchal, avec lequdi on se souvient qu^il avait eu de violentes discussions à Madrid, en
M. de Grouchy répondit par Topuscule ci-dessous^ qui est une lettre adressée directement à Savary^ dont la haute fortune^ comme on sait, était due, en majeure partie, à l'arrestation de l'infortuné duc d'Enghien.
Paris, 15 mars 1829.
0 Persuadé à l'avance, monsieur le duc, que tout ce qui émanerait de votre plume porterait l'empreinte du caractère moral et politique qui vous a acquis une si déplorable célébrité, je n'avais eu nul désir de lire vos Mémoires ; et ce n'est que lorsqu'un de mes amis, le général Lamarque^ m'apprit il y a quelques jours que vous y aviez essayé de ternir ma vie militaire et privée, que je me les suis procurés.
« De quelque poids que puisse être la manière de voir d'un officier général, assez habile appréciateur de la vérité et des convenances pour avancer que des calculs d'intérêt et de sûreté personnelle (1) ont servi
(1) Tome Vni, pages 114, 116 et 117.
de règle à ma conduite, et motivé les mouvements que j*ai fait faire aux troupes sous mes ordres, je ne réfuterai point aujourd'hui ses argumentations stratégiques : l'opinion publique ne sanctionne les jugements que lorsqu'ils s'appuient sur des données exactes et des faits vrais ; et ce n*est point à des sources impures ou empoisonnées que l'impartiale histoire va puiser des documents. Je me bornerai donc en ce moment, monsieur le duc, à démentir celles de vos inculpations qui ont trait aux premières années de ma vie, trop peu intéressante pour que je me fusse jamais permis d'appeler sur les détails que vous me mettez dans le cas de donner, l'attention de qui que ce soit, si je ne regardais comme du devoir de l'honnête homme de signaler la calomnie^ lorsqu'elle se montre avec autant d'assurance.
« Lieutenant d'artillerie en 1779, capitaine de cavalerie en 1784, et officier supérieur dans les gardes dtt corps en 1787, j'en sortis en 1791 pour rentrer dans la ligne, repoussant toute idée d'émigration et déterminé à défendre le sol et l'indépendance de la France^ que tout annonçait devoir bientôt être menacés. Je n'étais donc plus, à l'époque de la révolution, ce jeune homme imberbe dont le rapide avancement eut quelque chose d'étonnant^ et put être attribué à des causes peu honorables (1). Je commençai la guerre à la tète de mon régiment, qui faisait partie de l'armée du Centre ; et ayant été nommé maréchal de camp
(1) Tome VUI, page 118.
non à l'ancienneté (1), mais après les affaires de Philippeville et de GrisoUelle, je fus envoyé à Tarmée du Midi, pour y commander la cavalerie. En 1793^ je reçus ordre de me rendre dans la Vendée. Douloureusement affecté d'avoir à faire cette cruelle guerre, je ne redoutai cependant point de paraître sur un théâtre d'où tant de généraux ne descendaient que pour monter sur l'échafaud. En des temps d'exaltation politique, le sacrifice de la vie coûte peu à qui regarde comme sacrée la cause à laquelle il s'est voué. Les Marceau, les Kléber, les Beaupuy, les Sainte-Suzanne, combattaient dans les mêmes rangs que moi ; et si des lauriers teints du sang français se transformaient pour nous en tristes cyprès^ quoi que vous en puissiez dire, monsieur le duc (2), ils n'étaient pas cueillis sans péril et sans gloire.
« Élevé au grade de général de division à la même époque que Moreau, Saint*Gyr, Masséna, Soult, et quelques autres grandes notabilités militaires^ je fus peu après éloigné de l'armée comme noble. Des blessures et de constants succès (les attestations des représentants du peuple près l'armée, que j'ai entre les mains, en font foi) me valurent de passer tranquillement dans mes foyers la plus sanglante époque de la terreur. Renvoyé dans l'Ouest après la chute de Ho-berspierre, j'y rencontrai Hoche, qui^ à sa sortie des cachots où l'avait plongé le comité de salut public, venait d'être nommé général en chef de l'armée des
(1) Tome VIII, page 1)4.
(2) Tome VIII, page 1«6.
côtes de Cherbourg. Des liens d'estime et d'amitié ne tardèrent pas à nous unir : il ne fallait pour cela ni dextérité, ni flexibilité de caractère, ni un républicanisme ou une exagération de principes que je n'eus jamais (1). II suffisait que nous fussions animés des mêmes sentiments, l'amour de la patrie, la haine de la tyrannie populaire, et l'appréhension que le despotisme d'un des chefs de l'armée ne vînt peser un jour sur la France.
« Lorsqu'en 1795 Caudaux, qui commandait l'armée de l'Ouest, dont j'étais chef d'état-major, affaibli par Tâge, dut se retirer, je fus nommé générai en chef de l'armée des côtes de Brest. Une juste défiance de mes forces, et ma manière de voir sur le mode le plus propre à terminer la guerre civile, me portèrent à refuser ce commandement : je crus à la fois remplir un devoir envers l'amitié et mieux servir mon pays, en conseillant de confier aux mains de Hoche la masse réunie des trois armées qui jusqu'alors avaient agi séparément dans l'Ouest. Les événeme its ne tardèrent pas à justifier mes prévisions^ et c'est à tort, monsieur le duc, que vous assignez des motifs (2) peu nobles à mon refus du poste élevé où, si jeune encore, je me voyais appelé. Le régime de la terreur n'existait plus ; le Directoire destituait les généraux, mais ne faisait point tomber leurs tètes : et il faut être bien étranger aux mobiles qui m'ont fait agir, pour les dénaturer ainsi que vous le faites.
(i) Tome VIIT, page 1)5.
(%) Tome VIII» page 115.
« Je n'ai poiot à regretter d'avoir coopéré à la sanglante catastrophe de Quiberon : j'étais alors employé sur un autre point de la Bretagne.
« Vous prétendez, monsieur le duc, que j'eusse dû être traduit devant un conseil de guerre, à l'occasion de l'expédition d'Irlande (1). Si, avant de m'accuser, vous eussiez cherché à vous procurer de véridiques renseignements, vous sauriez que son insuccès fut le résultat de causes qu'il était hors de mon pouvoir de vaincre : les éléments, et l'opiniâtre résistance du général de mer, qui n'était point placé sous mes ordres, à toutes mes réquisitions. Vous sauriez encore que, séparée par le gros temps du reste de la flotte, dès sa sortie de Brest^ et poussée par les vents jusques en vue du banc de Terre-Neuve, la frégate que montait Hoche n'atteignit ni les côtes d'Irlande, ni la baie de Bantry; que je n'y parvins qu'avec une partie de l'armée, le 1" décembre, à la chute du jour ; que, sans compter combien nous étions, je donnai immédiatement Tordre du débarquement, et que tout se préparait pour l'effectuer, lorsque, vers les sept heures du soir, une violente tempête fit chasser sur leurs ancres et périr plusieurs des vaisseaux mouillés à l'entrée de la baie. Dans l'appréhension sans doute d'un pareil sort, le général de mer donna le signal de couper les câbles et de gagner le large « Prières, instances, menaces> rien ne put le déterminer à rester à Bantry et à chercher à rallier sa flotte. Il rentra à Brest, où sa des^
(1) Tome Vllt, page 1S6.
titutioD, incessamment prononcée^ constata à qui appartenait la culpabilité d'une telle résolution. Sans moyens coercitifs pour le forcer à m'obéir, simple passager sur son bord, et n^ayant été investi par le Directoire, qui n'avait point prévu que les généraux en chef de terre ei de mer perdraient la flotte et Tarmée, d'aucune instruction ni d'aucun ordre qui plaçassent la marine sous mon commandement, quels reproches peuvent m'ètre faits ? et ne faut-il pas être tourmenté par le génie du mal et le besoin de nuire, pour avancer que tout autre gouvernement que celui d'alors eût fait tomber ma tête! Plus juste, il accueillit le vœu que j'avais tant de fois exprimé d'aller combattre les ennemis extérieurs. Je fus envoyé sur le Rhin, et plus tard en Italie. J'y négociai, appuyé de quelques bataillons, l'abdication du roi de Sardaigne, qui valut à la France l'occupation du Piémont et de ses forteresses, si importantes pour elle au moment où la seconde coalition rallumait les feux de la guerre. L'|ieureux succès de l'opération dont m'avait chargé Joubert mh fit donner par le Directoire le commandement en chef du pays dont j'avais préparé la réunion à la France, t Après les revers du général Schérer, Moreau, l'ayant remplacé dans le commandement de l'armée d'Italie^ m'appela près de lui. A la tète d'une de ses divisions^ je le secondai dans l'habile retraite qui facilita le retour de Tarmée de Macdonald et préserva nos frontières menacées.
« Couvert de blessures^ et fait prisonnier à Novi, je ne revis la France qu'après Marengo. Moreau, qui
commandait l'armée du Rhin, m'en réservait une des plus belles divisions. J'allai en prendre la direction, et me montrai digne d'elle à Hohenlinden, au passage de rinn, et aux autres affaires de cette glorieuse campagne. (Les ordres du jour et les lettres de félicitalion de Moreau m'autorisent à parler ainsi.)
« Depuis cette époque, monsieur le duc, ma vie militaire se trouve liée à des événements auxquels le génie de Napoléon a assuré tant d'éclat et de tels ré* sultats, que leur notoriété me venge assez de votre malveillant silence ; il ne saurait me déshériter de la faible part que j'ai pu avoir à plusieurs des faits d'armes de ces époques mémorables; mais vos assertions, quant à mes principes politiques et aux causes qui me valurent celles â^e mes récompenses militaires que j'ai duas à Napoléon^ sont trop injurieuses et trop erronées pour que je ne les fasse pas apprécier à leur juste valeur.
« Jamais je ne me suis attaché à la fortune ou au char ie Murât (!)• Loin de là, j'ai refusé. (Set lettres que je conserve le prouvent) toutes les places qu'il m'offrit à la cour ou dans son armée : je ne lui ai dû ni un grade ni une décoration. Friedland et Wagram, où il n'était point, me valurent le grand- aigle de la Légion d'honneur et la charge de colonel général des chasseurs ; mes manœuvres et opérations militaires pendant la campagne de France^ en 1814, le bâton de maréchal. (Mon brevet, délivré en 1815, détaille les titres que
(1) Tome VllI, page ii7.
me reconnaissait Tenipereur à cette dernière récompense^ et n'y comprend ni la déroute des troupes du général Debelle, près Montélimart, que vous prenez apparemment pour un succès, et qui avait eu lieu avant que je fusse envoyé dans le Midi, ni aucune des mesures qu'il m'était ordonné d'y prescrire.)
a Pourquoi essayez- vous (1), monsieur le duc, de faire prendre le change sur le compte de certains hommes dont j'ai dû parler avec amertume dans ma réfutation de l'ouvrage du général Gourgaud? Assurément, je D ai entendu désigner ni le malheureux Murât, dont j'ai autant honoré la brillante valeur et le caractère chevaleresque que déploré la cruelle fin^ ni ceux des lieutenants de Napoléon dont les talents et les importants servîees reçurent toujours de moi le tribut d'élofes et d'estime qui leur est justement dû. Àurîez-vous itraint d'être reconnu au portrait que j'ai tracé de ces courtisans ambitieux et atrabilaires, pour lesquels la patrie ne fut rien, et le chef du pouvoir fut tout ; dont les adroites adulations et les rapports, calculés pour plains et non pour éclairer, empêchèrent trop souvent le jour de la vérité d'environner le grand homme, dont lune des faiblesses fut de ne point assez se soustraire à leur funeste inQuence? Partisans intéressés du pouvoir absolu, durs, et plus d'une fois sanguinaires agents d'un chef qui n'avait ni propension ni avantage à le devenir, vous avez fini par aliéner de lui le cœur des Français, vous avez étendu une teinte dé perfidie sur sa politique,
(1) Tome VIII, page ii7.
et coopéré, en rendant plus pesante roecupation des États conquis par ses armes, à la grande croisade de l'Europe contre ma patrie. Combien je vous sais gré, monsieur le duc, d'avoir, en réimprimant (1) dans votre ouvrage l'expression de mon éloignement et de mon aversion pour des êtres si funestes à la France et à Napoléon, assuré la durée du jugement sévère que je m'honore d'en avoir porté I car, si toute production revêtue du cachet du libellisme et de la passion est bientôt vouée à l'oubli, la vôtre aura le fâcheux honneur d'échapper à ce sort mérité ; et l'indignation excitée par le scandale des outrages que vous prodigoez à tant de nobles caractères, sera non moins durable que le ridicule dont vous vous êtes couvert, et la pitié que vous avez fait naître, en proclamant l'infaillibilité de Napoléon, en taxant de sacrilège l'opinion qu'il a quelquefois erré dans l'arène politique et même sur des champs de bataille, et en laissant percer, dans la plupart des pages de vos volumineux Mémoires, la modeste pensée qu'il eût brillé d'un éclat sans tache, s'il n'eût été servi que par des hommes tels que le bénévole spectateur de Tassassinat du duc d'Ënghien, le valeureux chef de la police de l'empereur, son utile champion dans tant de combats, le seul enfin qui, en ces temps fertiles en hautes illustrations et en grands talents, ait constamment fait preuve d'habileté, d'honneur, d'abnégation de lui-même, de fidélité, de dévouement; et quel dévouement que celui dont, nouveau
(1) Tome VIH, page iW.
séide, vous donniez si bien la mesure, en me disant, dans le palais du prince de la Paix à Madrid, que si l'empereur voulait se défaire de moi, vous n'hésiteriez pas un instant à me plonger un poignard dans le corps, dussiez-vous m'en frapper par derrière, pour être plus sûr de remplir ses intentions.
« Il est aussi difficile que peu désirable, monsieur le duc, de rivaliser avec vous, quant à la trempe du caractère, à la nature et à l'éclat des services. Toutefois l'officier général qui compte vingt-deux campagnes, quinze blessures, et qui a assisté à plus de deux cents combats ou batailles, ne craint point que l'on revise (1) sa vie militaire^ et il a droit d'affirmer que sa carrière politique n'a été flétrie ni par de la servilité, ni par de la souplesse^ ni par aucune déviation des principes qu'il a adoptés en 1789, celui qui s'est prononcé contre le 18 brumaire et le consulat à vie ; qui a quitté l'Espagne, et est rentré dans ses foyers, au risque de perdre son état, plutôt que de demeurer témoin ou acteur dans le développement de combinaisons politiques dont les premières directions, influencées par vos rapports constamment en opposition avec les siens, ne lui avaient que trop fait pressentir les fatales conséquences ; et qui, croyant ne devoir servir que contre l'étranger un gouvernement qui marchait à grands pas vers l'usurpation de tous les pouvoirs, n'a désiré aucune place dans la maison de Napoléon (deux fois il lui en a été offert par le duc de Vicence), et a décliné sa
(1) Tome VIU, page 128.
nomination au sénat, lorsque le grand-duc de Berglui annonça, de la part de Tempereur, son intention de Ty faire entrer.
« Loin qu'il y ait manque d'égards, bassesse et ingra* titude(l)à repousser le blâme de fautes militaires qu'il n'a pas commises, à assigner à la perte de la bataille de Waterloo des causes qui lui ont paru ressortir de combinaisons fausses^ et à improuver plusieurs des actes du gouvernement impérial, il y aurait faiblesse et lâcheté de sa part à taire sa manière de voir et ses tilres à une juste appréciation de sa vie par ses concitoyens. En dépit de vos perfides insinuations, ils reconnaîtront qu'il n'a dégradé à aucune époque l'indépendance de ses opinions et de son caractère ; qu'il a loyalement et fidèlement servi de sonépée le chef d'un gouvernement légitimé longtemps par Tassentiment de la majorité des Français et la reconnaissance de l'Eui )pe : et peutêtre penseront-ils qu'il y eut plus de mérite qu'un autre, puisque les récompenses qu'il en obtenait ont pu lui paraître tardives, et qu'il était constamment en proie à de douloureuses anxiétés quant aux destinées que Napoléon préparait à la France^ éloignée alors de prévoir que sur les débris du trône impérial s'élèverait une charte constitutionnelle qui la consolerait d'être descendue du haut rang où elle s'était placée dans TécheUe des puissances européennes. »
Les événements de juillet 1830 suspendirent momentanément les hostilités entre le maréchal de Grouchyet
(1) Tome Vni, pages 117 et 130.
le général Gérard. Ce dernier, pourvu du portefeuille de la guerre dès ravénement du duc d'Orléans au trône, le 1 1 août 1830, avait d'autres occupations et d'autres devoirs qu'à entretenir une polémique personnelle ; le premier songeait à profiter du retour aux principes qu'il avait toujours professés et de la venue au pouvoir des hommesqui avaient les mêmes opinions dites libérales, pour rentrer enfin en possession des grades, prérogatives et honneurs conquis à la pointe de son épée.ll y eut donc entre le nouveau ministre de la guerre et le maréchal comme une sorte de trêve tacite, qui ne devait pas durer éternellement, ainsi qu'on le verra.
Dès le 5 août 1830, le maréchal adressa au duc d'Orléans, encore lieutenant général du royaume^ la lettre ci-dessous :
« Monseigneur, à la nouvelle des événements des derniers jours de juillet^ je me suis hâté de quitter la Suisse, où depuis quelques mois la santé de ma femme avait rendu nécessaire que je la fisse voyager. Arrivé ce matin à Paris^ je ne perds pas un instant à vous offrir l'expression d'un dévouement d'autant plus vif, qu'il se rallie aux intérêts de la patrie. Heureux de voir réalisé le vœu que je formais que ses destinées fussent confiées aux mains de Votre Altesse Royale, il me tarde de lui demander de me rendre à une carrière dont je n'ai été expulsé que par une mesure non moins pénible pour moi qu'injuste à mon égard. Les termes dans lesquels je suis avec le ministre de la guerre m'interdisant de le prendre pour interprète des sentiments qui m'animent , je vous prie , Monsei-
gneur, de m'accorder une audience particulière. ■
Louis-Philippe ayant été salué roi des Français, le maréchal lui fit remettre en mains propres la seconde lettre ci-dessous, le 14 août :
« Sire,dépouillé en 1815 du grade de maréchal de France, que m'avaient mérité vingt-trois campagnes et quatorze blessures, je réclame la possession d'une récompense acquise à des titres que Votre Majesté ne saurait méconnaître. En effet, c'est en combattant pour la patrie^ pour le triomphe des principes que TOUS professez, Sire, et sous des couleurs que vous arborâtes en 1792, que je suis parvenu au sommet de la carrière militaire. Il m'est donc impossible de croire que vous veuiUiez m'en faire descendre ; et, plein d'une confiance d'autant plus entière en votre justice répara* trice que plus d'une fois vous m'avez témoigné de votre propre bouche étonnement et regret que le précédent gouvernement ne me rendît point le bâton de maréchal^ je l'attends des mains de Votre Majesté. »
A cette lettre était jointe la pièce suivante, relatant les services du maréchal de Grouchy, et ses droits à la juste faveur qu'il sollicitait du chef du gouvernement nouveau :
« Général de division en 1795, colonel général des chasseurs en 1809, j'occupais cette place à Tépoque de la première restauration. A peine avait-elle eu lien que Louis XVIII dépouilla les trois colonels -généraux exis* tant alors, de leur titre, de leurs prérogatives, et d'une partie des avantages dont ils jouissaient. Les maréchaux conservèrent les leurs. J'écrivis au roi pour me
plaindre de la spoliation dont nous étions l'objet. On me répondit en m'exilant. Plus heureux que moi, mes deux collègues furent dédommagés par la pairie.
« En 18 15, dès que le drapeau tricolore fut déployé, |e me ralliai aux couleurs nationales. L'empereur, qui déjà m'avait salué maréchal, le soir de la bataille de Vauchamps, ne tarda point à m'en faire expédier le brevet : il ne l'avait pas été en 1814^ une blessure grave m'ayant forcé à quitter l'armée. On y trouye relatés les faits d'armes antérieurs aux Cent jours, qui motivaient ma nomination.
« La seconde restauration a eu lieu. Placé sur la liste de mort du 24 juillet, la perte de mon titre de maréchal, ma mise en jugement et l'obligation de chercher pendant cinq ans asile et sûreté sur une terre étrangère, ont été pour moi les fruits amers du retour des Bourbons; d'autres m'étaient encore réservés. En 1824, je fus expulsé de l'armée, quoique aucun colpnel général n'eut jusqu'alors été mis à la retraite et que deux conseils de guerre convoqués pour me juger se fussent déclarés incompétents, reconnaissant que ma position était difiTérente de celle des lieutenants généraux.
« Un roi-citoyen occupe aujourd'hui le trône ; il respecte les dispositions de la Charte, rappelle les proscrits de toutes les classes, récompense ceux qui ont souffert pour la cause nationale. Duc d'Orléans, il m'a plus d'une fois témoigné son pénible étonnement qu'on ne me rendît pas le bâton de maréchal : je l'ai reçu dos mains du chef militaire le plus à même d'appré-
cier les titres qui pouvaient le faire mériter, et ce chef plus juste, à l'époque même des événements, que mes détracteurs ne Tont été depuis, n'a attribué le désastre de Waterloo ni à la non -exécution de ses ordres ni à des fautes que j'aurais commises. Tai fait vingttrois campagnes, et reçu quatorze blessures en combattant pour le triomphe des principes que professe le roi des Français, et mes longs et honorables services, les persécutions auxquelles j'ai été en butte, le sang que j'ai tant de fois versé pour la patrie, ma pénible proscription, ne constitueraient pas des droits acquis à la récompense que me décerna Napoléon^ il y a quinze ans? je ne le puis croire I
« Vainement allègue-t-on que les nominations des Cent jours sont trop nombreuses pour être reconnues, qu'elles seraient une éharge trop pesante pour le trésor public; de telles considérations anéantissent-elles la dette sacrée de la patrie envers ceux de ses enfants dont les plus belles années ont été consacrées à sa défense? Et si elle ne peut être immédiatement acquittée en totalité, son titre de maréchal doit-il par cela être refusé à celui dont la position est unique dans l'armée, et qui ne réclame ni traitements, ni avantages d'aucun genre, mais seulement l'honneur de le porter^ et de servir encore son pays? Sa réclamation n'est-elle pas d ailleurs appuyée, sinon par la lettre, du moins par l'esprit de lordonnance royale de septembre 1830, qui afiTecte la moitié des emplois qui viendront à vaquer aux officiers en non-activité qui seront susceptibles d'être rappelés à l'activité? Je suis
dans ce cas, et j'ai exprimé le vœu de reprendre du service, dès que Mgr le duc d'Orléans a été déclaré lieutenant général et avant qu'il fût proclamé roi.
« A tort la malveillance se prévaudrait-elle des demandes que j*ai faites depuis mon retour d'Amérique pour que mes enfants et moi fussions réemployés ? Nombre de généraux remis en activité en ont formé de semblables, et plusieurs d'entre eux l'étaient à l'époque des événements de juillet. Quant à moi, nonseulement je ne Tai pas été depuis 1815, mais il y a quatre ans que je n'ai fait de démarches pour l'être, et que j'ai cessé de voir M. le dauphin^ de qui émanaient toutes les nominations militaires. Ce n'est donc en ce moment ni une faveur, ni une grâce que je sollicite^ mais j'ose dire que c'est un acte de justice, sanctionné par le vœu de mes frères d'armes et digne du roi des Français^ qui consacrerait en s'y refusant des mesures arbitraires et lesperséeutions provoquées par un énergique et constant dévouement aux sentiments patriotiques qu'il professe. »
LETTRE DE l'eMPERECR AU COMTE DE GROUGHY.
« Mon cousin, je vous écris pour vous faire connaître ma satisfaction. Les services que vous venez de rendre, rattachement que vous avez montré pour moi et la patrie, joints aux belles manœuvres et au courage que vous avez déployé dans d'autres circonstances, et spécialement à Friedland , à Wagram et dans les plaines
de la Champagne, m'ont porté à vous nommer maréchal de France. »
Malheureusement pour le maréchal et pour le succès de. sa demande, il n'avait pas dans le nouveau miiiîstre de la guerre, le général Gérard^ ainsi qu'on le pense bien, un ami dévoué ni même un indiitéreat, appréciateur impartial des services rendus. En outre^ pendant sa lutte historique, le maréchal avait hit imprimer deux pages curieuses intitulées : Fragments historiqtÂes, pages sanglantes pour le nouveau roi et pour un de ses futurs ministres, le duc de Dalmatie.
Voici cette page d*histoire et de curieuse palinodie :
DÉCLARATION DE LOUIS -PHILIPPE d'oRLÉANS A HARTWEL (1803).
« Nous déclarons qu'étant convaincu que la grande majorité du peuple français partage tous les sentiments qui nous animent, nous faisons, tant au nom de nos loyaux compatriotes qu'en notre propre nom, le serment solennel et sacré que nous avons prêté sur notre épée, à notre roi, « de vivre et de mourir fidèle à m notre honneur et à notre souverain légitime I . . . . ■ Si l'injuste emploi d'une force majeure parvenait (ce qu'à Dieu ne plaise) à placer de fait et jamais de droit sur le trône de France tout autre que notre roi légitime, nous déclarons que nous suivrions avec autant de confiance que de fidélité la voix de Thonneur, qui nous prescrit d'en appeler jusqu'à notre dernier soupir à Dieu, aux Français et à notre épée. »