‹ Mémoires du maréchal de GrouchyChapitre 11 sur 26 · AU REDACTEUR DU CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

AU REDACTEUR DU CONSTITUTIONNEL

t L'impartialité de votre journal, monsieur, me fait espérer que vous voudrez bien recevoir ma réclamation sur Textrait d'une broehure intitulée : Mémoires pour servir d F histoire de France en 1815, inséré dans votre feuille d'hier.

t Cette nouvelle compilation est remplie de trop d'erreurs de faits et d'assertions trop hasardées pour qu'elle puisse appartenir au grand capitaine qu'un dévouement honorable, mais indiscret, sert mal dans cette circonstance. Déjà, au nom de mon père, j'ai répondu par des observations préliminaires et des pièces officielles à l'ouvrage du général Gourgaud ; j'ai fait voir que, dans l'exagération de son zèle, il avait fondé ses raisonnements sur un plan de campagne trop évi* demment fait après coup. Aujourd'hui, de nouvelles attaques anonymes me forcent, en attendant la publication des Mémoires que mon père fera paraître aussitôt son retour en France, de démentir ce qu'elles pourraient avoir d'attentatoire à son honneur et à sa réputation militaire.

■ Je déclare en son nom que les discours et leurs variantes attribués aux généraux Gérard et Exelmans, sont inventés et de toute fausseté. Le général Exel* inans n'a point vu mon père pendant toute la journée du 18 et il n'a communiqué avec lui que par l'intermédiaire de scsoides-de-camp. TCe général a eu la loyauté

lÛ

de me Taffirmer encore aujourd'hui.) Le général Gérard n'a joint le commandant en chef qu'à près de trois heures du soir, et alors il était trop tard pour que ses conseils pussent avoir quelque influence sur le sort de la bataille de Waterloo, livrée à cinq lieues de là et décidée à sept heures. Ces deux généraux ont trop de gloire acquise sur les champs de bataille pour que les inspirations et les phrases emphatiques qu'on leur prête puissent ajouter à leur réputation.

a Quant à l'assertion que mon père n'a été ni à Wavres ni à Waterloo, elle est la conséquence fausse de faits controuvés ; il n'a jamais eu l'ordre de marcher sur Waterloo, et pour le combat de Wavres, c'est aux trente-cinq mille hommes qui ont combattu sous ses ordres que j'en appelle, pour savoir s*il fut, ou non, sur le champ de bataille.

« Les bornes d'un article de journal ne me permettent pas de relever en détail toutes les inexactitude et erreurs de faits contenus dans cette brochure ; je me contente de leur donner en masse un démenti formel. ■ Le général Gérard ne se trouvait pas à Paris lorsque cet article parut. En ayant eu connaissance, il écrivit la lettre ci-dessous^ envoyant également celte lettre au tnème journal, le Constitutionnel ^ pourqu'elle reçût une publicité identique :

Villers Saint-Paul (Oise), le 14 janvier 1820.

• Jusqu'à présent, monsieur le colonel, j'ai été complètement étranger à la publication de tout ce qui a été

écrit sur les événements militaires de 1815, même pour les faits qui me sont le plus personnels. A Tépoque où parut l'ouvrage de M. le comte de Grouchy, plusieurs généraux et officiers supérieurs qui étaient sous mes ordres dans cette campagne, m'engagèrent à rele- "ver quelques erreurs graves qu'il contient, touchant les opérations militaires de mon corps d'armée. Je m'y refusai obstinément; je fis plus : un officier témoin de tout ce qui s'était passé voulait écrire ; j'obtins qu'il ne le fit pas. Les motifs qui réglèrent ma conduite dans cette circonstance étaient tous pris dans la position de M. le comte de Grouchy ; le respect dû au malheur de Tun des plus anciens généraux français, absent de «on pays, séparé de sa famille et accablé sous le poids d'une rigoureuse proscription, mes liaisons d'amitié avec Tua de ses proches, l'estime enfin que m'avait inspirée votre conduite noble et touchante, furent autant de considérations qui m'imposèrent silence. Il s'agissait d'un léger sacrifice d'amour-propre ; je n'hésitai pas. Aujourd'hui une partie de ces considérations ont disparu, et d'ailUeurs votre lettre que je viens de lire dans le Constitutionnel ne me laisse pas le choix ; elle fait à ma loyauté un appel auquel je répondrai par le récit exact des faits.

« Ce n'est pas à trois heures après midi que j*ai rejoint le commandant en chef de l'aile droite, mais bien vers onze heures du matin ; il était à Sarth-à- Valin, chez M. HoUaert, notaire, où il déjeunait. Après une demi-heure d'entretien qu'il est inutile de reproduire ici, Mi le colonel Simon-Lorière, qui faisait près

de moi les fonctions de chef d'état-major en Tabsence du général Saint-Remy^ blessé à la bataille de Ligny, Tint nous annoncer qu'on tirait le canon ; nous allâmes sur-le-cbamp dans le jardin, afin de bien connaître la direction dans laquelle la canonnade se faisait entendre. Le propriétaire fut appelé pour donner des renseignements ; il nous assura que c'était du côté de la forêt de Soignes ; c*est alors que j'ouvris l'opinion de faire marcher des troupes sur le canon; j'offris dy conduire mon corps d'armée. Le commandant en chef ne partagea point mon avis, du moins pour le moment : je dis pour le moment, car plus tard il songea sérieusenient à faire un mouvement par sa gauche, mais ce mouvement n'eut pas lieu.

« Yoilà^ monsieur le colonel, le fait comme il s'est passé ; je l'ai dégagé de beaucoup de particularités et de détails, parce qu'ayant le désir de rendre ma ré« ponse publique par la voie des journaux, j'ai voulu l'abréger autant qu'il m'a été possible.

« Toute cette entrevue avec M. le comte de Grouchy a eu lieu en présence de beaucoup d'officiers d'état-major. J'ai entre les mains le témoignage par écrit et irrécusable de quelques-uns de ces mêmes officiers : je souhaite avoir l'occasion de vous en donner connaissance, il ne vous laissera aucun doute sur la scrupu* leuse exactitude de mon récit.

« Soyez assuré, monsieur le colonel, que c'est avec une certaine répugnance que j'entre dans une explication qui peut rappeler des souvenirs pénibles. Je n'aurais jamais rompu le silence que je m'étais prescrit à

cet égard, si le contenu de votre dernière lettre ne m'avait fait un devoir d'honneur de rétablir le fait qui me concerne dans toute son intégrité.

« Vous annoncez que M. le comte de Grouchy, à son arrivée en France, doit faire paraître des Mémoires plus détaillés : s'il persiste à y faire figurer les asserlions erronées qu'il a publiées dans son premier ouvrage sur le quatrième corps et son chef^ malgré le peu de goût que j'ai pour entretenir le public de moi, je prends dès à présent l'engagement solennel de les détruire sans réplique. Je n'entrerai pas en lice, comme M. le comte de Grouchy, armé de phrases accusatrices; j'y viendrai, comme dans cette occasion, pour une légitime défense et les preuves en main. »

Trois jours après le général Gérard reçut de M • Alphonse de Grouchy la lettre ci-dessous :

Paris, le 16 Janvier 1820.

« Mon général Je m'empresse de VOUS accuser réception de votre lettre d'avant-hier ; je la regarde comme une preuve de bienveillance particulière pour moi ; elle est à cet égard une consolation de la position fausse et délicate où me place la nécessité de défendre mon père absent contre des attaques anonymes, aussi injustes qu'inconvenantes.

« J'ai vivement regretté que votre absence de Paris ne me permit pas de me présenter chez vous, comme je le fis chez le général Exelmans, avant de répondre à l'article plus que désobligeant du Constitutionnel ; }e

TOUS eus probablement évité, en m'expliquant ayec vous«mème^ la répugnance de contestations par écrit, qui pour beaucoup de personnes ne sont qu'un scandale public désiré; ma lettre n'eût pas été interprétée et peut-être même mes intentions. Mais du moins permettez-moi, mon général^ de rétablir les faits ; je n'ai point nié que vous eussiez ouvert l'avis de marcher sur Waterloo, j'ai seulement répété ce que mon père a imprimé il y a un an dans ses Observations sur la bataille de Waterloo (page 81), qu'il n'avait été joint par vous que vers les trois heures.

« Ici, mon général^ ma responsabilité personnelle commence. Le fait avancé par mon père n'avait point été contesté, il ne pouvait nuire en rien à votre réputation militaire ; j'ai cru pouvoir le répéter. Aujourd'hui vous combattez cette assertion et les détails que vous me donnez me paraissent suffisants pour me faire croire que la mémoire de mon père a été inexacte ; moi seul^ dans cette circonstance, j*ai eu un tort involontaire et je crois ne pouvoir mieux vous prouver ma franchise qu'en vous offrant de le rectifier... Si cette démarche peut vous satisfaire, alors, mon général, le sacrifice d'amour-propre que vous avez bien voulu faire jusqu'à ce jour, pourrait rester le même et par les mêmes considérations de délicatesse de votre part, jusqu'au retour de mon père ; car je ne doute point qu'aussitôt qu'il vous aura vu, une explication franche et loyale, devenue nécessaire, détruira tout ce que, de part et d*autre, des tiers et le malheur pourraient avoir créé d'amertume et de prévention .

« Ponr dernière preuve du désir de voir cesser toutes contestations entre généraux faits pour B*estimer et se soutenir au besoin, je prends sur moi la responsabilité de suspendre la seconde édition des Observations que mon père m'avait chargé de publier, jusqu*à ce que vous m'ayez indiqué les inexactitudes et les phrases dont vous croyez avoir à vous plaindre ; je m'empresserai alors de les rectifier. C'est à l'avance vous assurer que les Mémoires qu'il fera paraître à son retour^ ne contiendront rien qui ne soit appuyé de preuves et de documents officiels. ■

Le général^ touché de la conduite en cette circonstance du colonel de Grouchy et des dispositions qu'il montrait pour arrêter cette polémique, consentit à ne pas faire paraître sa lettre dans les journaux. 11 la retira donc, quoique déjà elle fût donnée à la composition du Constitutionnel, et écrivit à M. de Grouchy :

Villers Saint-Paul, le 17 janvier 1820. 1

« J*accepte volontiers, monsieur le colonel, la proposition franche et loyale que vous me faites ; je vous laisse avec plaisir le soin de rectifier vous-même le fait qui me concerne et de le rétablir dans toute son exac« titude. J'ai écrit sur-le-champ au colonel Simon, auquel j'avais adressé ma réponse pour la faire paraître dans les journaux, et je l'ai prié d'en suspendre indéfiniment la publication, s'il en est encore temps; je lui ai envoyé un domestique à cheval, afin qu'il reçoive plus promp-

tement ma lettre, qui par la poste ne pouvait lui arriver que demain très-tard.

« Toute ma conduite a dû vous convaincre que personne ne craint plus que moi d'élever des débats pablicst toujours fâcheux et doublement affligeants lorsqu'ils ont lieu entre deux hommes qui s'estiment mutuellement et qui ont combattu vingt-cinq ans soas les mêmes bannières. Je vous répète ici que je n'ai eu aucune part directe, ni indirecte, à tout ce qui a été publié sur les événements militaires de 1815 ; et lorsque M. le comte de Grouchy, dans sa réfutation, a dirigé contre moi des attaques personnelles, peut-être aurais-je dû les repousser. Mais il m'était impossible de justifier le quatrième corps des imputations de lenteur et de désorganisation, sans donner plus de poids, par le récit exact des faits, aux insinuations malveillantes dirigées contre un ancien chef proscrit et trop éloigné du lieu des débats pour que ses réponses pussent être aussi promptes que les miennes. Je pris le parti de la modération^ autant par les considérations que je vous ai exprimées dans ma première lettre, que par mon excessive répugnance à occuper le public de moj^. J'aurais désiré, monsieur le colonel, pouvoir vous faire connaître à cette époque tous les détails que vous avez sus depuis ; je vous aurais donné avec plaisir tous les renseignements appuyés de preuves qui ne vous auraient laissé aucun doute, et, si vous aviez recherché des éclaircissements sur cette affaire, vous auriez apprécié tous les motifs qui me firent garder le silence. Votre dernière lettre a pu seule me forcer à le

rompre ; en parlant de la loyauté du général Exelmans, vous m'avez placé dans raltcrnative de faire douter de la mienne ou de m'expliquer franchement; j'ai dû le faire^ mais croyez, monsieur le colonel, que ce n'est qu'à regret. Il est bien loin de ma pensée de vous faire un grief de la conduite que vous avez tenue dans cette circonstance, les motifs qui vous ont fait agir sont trop louables pour que je ne les apprécie pas dans toute leur étendue, et j'ai déploré bien sincèrement la nécessité où vous m'avez mis^ par quelques mots légèrement échappés à votre plume, de vous causer une contrariété qui prend sa source dans des sentiments trop honorables pour ne pas intéresser vivement.

« Je vous sais bon gré^ monsieur le colonel, de la disposition que vous me manifestez de faire disparaître des nouveaux Mémoires de M. le comte de Grouchy les passages que je vous indiquerai et dont j'avais à me plaindre encore plus pour mes troupes que pour moi. Lorsque j'irai à Paris, je vous remettrai quelques notes à cet égard ; mais en attendant, si vous voulez prendre la peine de voir le colonel Simon, il pourra vous les indiquer; il connaît parfaitement toutes les opérations et les mouvement de mon corps d'armée, il en était chef d'état-major. Je le charge aussi de vous donner connaissance de deux lettres que j'ai écrites dans le temps ; elles vous montreront la mesure des dispositions où j'ai été, dès le commencement de cette affaire.

• P. S. — En relisant ce que je viens d'écrire, je m'aperçois que j'ai totalement oublié de répondre à

votre lettre, où voas me dites que yous n'ayez pa^ nié que j'eusse ouvert l'avis de marcher sur le canon de Waterloo ; il est bien vrai gue dans votre réclamation insérée dans le Constitutionnel y il n'y a pas de dénégation formelle ; mais la manière dont le fait est rapporté n'en est que plus désagréable pour moi, puisque vous me faites dire une chose qui n'a point de sens, » Le colonel répondit :

Paris, ce 19 janvier 1890.

« Mon général, aussitôt la réception de votre lettre du llj je me suis empressé de rédiger quelques lignes de rétractation pour qu'elles fussent insérées dans le Constitutionnel ; j'ai pensé que c'était la manière la plus positive de vous prouver combien j'étais reconnaissant de la concession que vous voulez bien me faire. Je les ai portées au colonel Simon, qui en a approuvé le contenu et la rédaction et a pris sur lui la responsabilité de leur impression dans le journal de demain.

a J'aurais désiré, mon général, vous envoyer le projet de ma lettre^ vous en soumettre la correction, quant aux faits et même au style, mais le colonel Simon a trouvé que cette marche, que je croyais plus convenable serait trop longue.

Je regretterai toute ma vie, mon général, d'avoir, par une précipitation pardonnable à un fils, été cause que vous vous êtes cru obligé de rompre le silence. De ce tort qui m'est personnel, il sera au moins résulté par votre loyale obligeance à mon égard, qu'aucune

contestation publique n'aura lieu, etqueje contribuerai à rapprocher deux généraux qui s'estiment et que des tiers, par des propos inventés, avaient disposés à de la prévention.

• M. le colonel Simon m*a communiqué plusieurs lettres qui ont porté chez moi la conviction que je re« grette bien de n'avoir pas eue plus tôt, je vous l'avoue, que vous fussiez étranger à tout ce qui a été écrit sur les événements militaires de 1815. Recevez^ mongé* néral, toutes mes excuses de ce soupçon que des étrangers avaient accrédité auprès de mon père. Je serai heureux de pouvoir m'entendre avec vous et profiter des notes que vous voudrez bien me donner, pour rectifier les inexactitudes qui peuvent se trouver dans la première publication de mon père et faire entièrement disparaître tout ce qui pourrait avoir l'apparence d'accusation personnelle.

* « Quelque délicates et difficiles qu'aient été les circonstances qui ont fait commencer mes rapports avec vous, mon général, permettez-moi néanmoins de m'en féliciter par l'espoir que vous apprécierez le vif désir que j'ai eu de concilier mes devoirs de défenseur de mon père avec la profonde estime que m'inspirent votre conduite et votre loyauté à son égard.

« Le colonel Simon m'assure que vous recevrez ces lignes plus promptement par la diligence de Creil; j'essaie de cette voie. »

En même temps qu'il écrivait cette lettre au général Gérard, M. de Grouchy (Alphonse) envoyait la sui^- ^ante au ConstitiUionnel :

a Monsieur, ma lettre que vous avez bien voulu insérer dans votre feuille du 12 de ce mois^ a donné lieu à une réclanaalion à laquelle je crois devoir faire droit dans Tinlérèt de la vérité.

« Le général comte Gérard n'étant pas à Paris, je n'ai pu vérifier auprès de lui, comme je le fis auprès du général Exelmans les faits qui lui étaient personnels ; il résulte de ce que m'affirme aujourd'hui par écrit M. le comte Gérard, que cet officier-général ayant pris les devants de son corps d'armée, joignit mon père vers midi à Sarth-à-Walin, où, ayant entendu la canonnade de Waterloo, il ouvrit Tavis de marcher dans cette direction.

a Cette inspiration Justifiée parles événements, appartient donc tout entière au comte Gérard. Mon père ne crut pas pouvoir en prendre sur lui la responsabilité, et s'en tint à la lettre de ses instructions, pensant sans doute, d'après les événements du 16 et les principes reconnus de stratégie militaire, que la guerre d'inspiration appartient exclusivement au généralissime et que ses lieutenants doivent se borner à l'exécution,

a Cette manière de voir était d'ailleurs conforme aux ordres que lui transmettait à peu près à la même heure, et au même moment, des dispositions de la bataille de Waterloo, le major général de l'armée. »

Suit la lettre du major-général de l'armée au maréchal de Groucby, en date du 18 juin 1815, à dix heures du matin .

Nous croyons inutile de la reproduire, elle est au quatrième volume (page 79).

Cet article parut au Constitutionnel du 21 janvier 1820. Le géDéral Gérard accepta la rétractation du colonel de Grouchy et lui écrivit :

Ville» SaintrPaal, «S janvier 1830.

« L*article dont vous m'aves communiqué la copie et qui vient d'être inséré dans le ConstitiUionnel^ me satisFait pleinement, monsieur le colonel; il remplit le but que je m'étais proposé et de la manière qui pouvait m'être la plus agréable, puisqu'elle m'épargne le chagrin de continuer une contestation qui m'était aussi pénible qu'à vous-même. Je n'aurais jamais eu la pensée de revendiquer le mérite qui pouvait résulter du conseil que j'avais donné de marcher sur le canon de Waterloo, si la dénégation de ce fait dans l'ouvrage de M. le comte de Grouchy n'avait été accompagnée d'attaques injustes et personnelles et si je n'avais reconnu qu'en tout une malveillance prononcée s'était attachée à ne présenter que sous le jour le plus défavorable et presque partout inexact, tous les rapports qui ont eu lieu entre le commandant en chef et moi.

Ne pensez pas que je veuille faire des récriminalions; mais cette persévérance à me chercher des torts me paraissait inexplicable, et c est avec une véritable satisfaction 'que j'accueille l'assurance que vous me donnez, dans votre dernière lettre, que des propos inventés avaient seuls fait naître ces dispositions d'amertume qui m'afffigeaient, je vous l'avoue, mais que je n'ai jamais partagées. Je concevais trop bien à

quel point le malheur et les persécutions peuvent aigrir souvent les esprits les plus sages, pour ne pas être certain que ces impressions ne seraient que passagères, et j'attendais avec impatience qu'un jour plus heureux me permît d'avoir avec monsieur votre père une explication que votre lettre n'a fait que devancer.

• Le devoir que remplit un fils en défendant son père absent, a quelque chose de si imposant et de si sacré, qu'on ne peut pas même être tenté d'en blâmer les écarts; aussi le zèle et la chaleur que vous avez, montrés dans toute cette affaire, bien loin de vous nuire à mes yeux^vous ont placé très-avant dans mon estime, et ces mêmes sentiments que j'ai eonçus pour vous ont puissamment contribué à aplanir tous les obstacles pour un rapprochement qui, de mon côté, a déjà dès à présent tout son effet.

t P. S. — J attends encore quelques renseignements pour terminer les notes que je dois vous remettre ; je vous les adresserai par la poste, si mes affaires ne m'appellent pas à Paris d*ici là. »

Le colonel Simon-Lorière, qui avait communiqué son rapport au colonel de Grouchy, voulut alors le donner à l'impression. Le général Gérard le pria de n^en rien faire et obtint de lui que les choses en restassent là.

Dans les derniers jours de février, et selon sa promesse, le général Gérard manda au colonel de Grouchy :

Viilers Saint-Paul, le 23 février 1820.

« Je vous adresse, monsieur le colonel, quelques notes pour vous mettre à même de remplir l'engagement que vous avez pris de faire disparaître des nou* velles éditions de l'ouvrage de monsieur votre père les difiPérents passages que je vous indiquerais ; je n'ai pas donné à mes observations tout le développement que j'avais d'abord projeté : il aurait fallu pour cela que je misse à contribution grand nombre de documents qui m'ont été transmis par des militaires acteurs et témoins des événements, ce qui aurait augmenté beaucoup ce travail ; j'ai préféré l'abréger et, pour y suppléer^ je prends le parti de vous faire donner connaissance du rapport de M. le général Hulot, qui répond à tout. Ce rapport contient une réfutation aussi victorieuse que complète de toutes les imputations injustes publiées dans l'ouvrage de M. le comte de Grouchy contre les troupes du 4"^ corps et contre son général ; je charge le colonel Simon de vous le communiquer. »

Cette lettre adressée au colonel de Grouchy était accompagnée de notes qui ne devaient pas être livrées à la publicité, et que le général Gérard envoyait au fils du maréchal pour qu'il rectifiât dans ce sens les observations faites par son père dans sa brochure : Réfuta* tions du livre Gourgaud.

Nous allons donner ces notes et nous les ferons suivre nous-même d'observations.

Page 14 de sa brochure, le maréchal de Grouchj écrit :

t Ainsi que je l'avais présumé, beaucoup de temps s'était écoulé avant que les S"" et 4"^ corps, et surtout ce dernier, se fussent mis en mouvement. Impatient de leurs lenteurs, je pris le devant de la colonne et me rendis à Gembloux. »

Le générai Gérard oppose à ce dire du maréchal ce qui suit :

• Le 4" corps reçut vers midi et demi, le 17, Tordre de se mettre en mouvement sur Gembloux, en suivant les troupes du 3® corps; le général Hulot qui formait tète de colonne, après avoir réuni sa division, fut obligé d'attendre que la gauche du général Vandamme eût déblayé, pour pouvoir se mettre en route. Ce n'est que vers trois heures qu'il a commencé à marcher ; il a constamment serré sur le 3"" corps, ainsi qu'on le verra par son rapport. »

A cette réponse faite par le chef d^état-major du général Gérard à Tobservation du maréchal de Grouchy, il est permis de répondre par ce que dit dans sa première déclaration le chef d'état-major du maréchal de Grouchy (t. IV, p. 124 et 126). Et qu^on le remarque bien, l'observation du maréchal de Grouchy^ celle du général Gérard ou de son chef d'état-major le colonel Simon-Lorière, celle du général Le Sénécal, chef d'état* major du maréchal, constatent toutes ce fait que le mouvement du 4" corps, pour une cause ou pour une autre, fut lent et que les troupes du 4" corps arrivèrent fort tard au bivouac.

Là est, selon nous, la question dominante; ajoutons qu'au su de toute l'armée de cette époque, les généraux Gérard et Vandamme, qui se croyaient autant de droits que Grouchy au bâton de maréchal, le jalousaient et lui obéissaient de mauvaise grâce. Aussi, nous le répétons^ fut-ce, selon nous, une faute de Tempereur de mettre ces deux généraux sous les ordres du maréchal.

Page 17 d« livre Grouchy :

• L'attaque du moulin de Bielge faite très-mollement n'ayant pas réussi, je faisais de nouvelles dispositions pour la renouveler, lorsque, etc »

Réponse du général Gérard :

• La première attaque faite sur le moulin de Bielge Fa été par les troupes du 3* corps ; ce n'est que vers quatre heures et demie ou cinq heures que M. le comte de Grouchy me donna l'ordre de faire remplacer par un de mes bataillons les troupes que le général Vandamme avait au moulin de Bielge ; je lui fis observer que ce mouvement allait entraîner beaucoup de lenteur et que pour abréger le te^ps je lui offrais d'envoyer de suite au général Yandamme, pour être à sa dispo* sition, le nombre de troupes dont il pourrait avoir besoin pour forcer le passage de Wavres. Le commandant en chef insista pour l'exécution de son ordre ; c'est alors que je chargeai le général Hulot, officier aussi intelligent que brave, d'aller avec un bataillon du 9* léger renouveler une attaque déjà tentée sans succès parles troupes du 3* corps. Cette nouvelle attaque et une autre qui se fît en présence du comte de Grouchy ne réussirent pas davantage que la première ; on

ne peut en attribuer la faute aux troupes ; elles montrèrent beaucoup de courage et. cela à plusieurs rO' prises ; mais la nature du terrain offrait des difficultés insurmontables; du pied des hauteurs qui dominent la vallée, il y a juste pne bonne portée de fusil jusqa*à la Dyle ; les prés marécageux qui forment cet espace sont coupés, en lignes parallèles à la rivière, de fossés très-profonds et trop larges pour être franchis; ils étaient remplis de quatre, cinq et six- pieds d'eau. Ces saignées régnent dans toute cette partie depuis Limale jusqu'à Wavres. Les bords de la Dyle sont boisés : outre que rinfanterie prussienne était embusquée dans le moulin même, elle garnissait la rive gauche de cette rivière^ ainsi que le versant des collines qui viennent y aboutir. Les feux d'une artillerie nombreuse, joints à ceux du moulin et de la rive gauche^ se prolongeaient dans cette prairie qu'il fallait traverser pour arriver au pont et s'en emparer. Ces obstacles seuls ont fait échouer toutes les tentatives faites sur ce point ; je le répète encore, on ne peut pas sans la plus grande injustice en rejeter la faute sur les troupes, et surtout pas plus sur celles du 4* corps que sur celles du 3*. Au reste toutes ces attaques de front, toujours très-meurtrières, n'auraient pas eu lieu si on avait fait porter ces troupes sur la rive gauche de la Dyle par le pont de Moustier. » Le maréchal n'accuse pas de mollesse le 4* corps, mais plutôt le 3% Quant à porter les troupes sur la rive gauche de la Dyle par le pont de Moustier, ce mouvement qu'indique le général Gérard était impossible, attendu qu'il aurait fallu faire rétrograder d'une grande

lieue le 3* corps fortement engagé dans Wavres et que le pont de Moustier était occupé d'ailleurs par l'ennemi. Force fut donc au maréchal de tenter une attaque de front^ tandis que Pajol et Teste opéraient sur Limale et sur Limelette.

Pag. 1 9 du livre Grouchy :

• Mais environ la moitié de ce 4' corps était encore en arrière^ et des points où ces troupes pouvaient se trouver sur la toute de Gembloux à Wavres, elles étaient plus près de Saint-Lambert i|ue celles réunies sous Wavres; accompagné du général Gérard, je me portai à la rencontre de cette portion de son corps^ en arrière, jusqu'à une maisonnette appelée la Baraque^ à dessein de la diriger par Limale sur Saint-Lambert.. Les marches forcées, la désorganisation partielle, jointe à différentes causes, et Timpression qu'avait faite sur les troupes du 4* corps la désertion du général Bourmont, d'un colonel et de quelques autres officierSy rendaient les mouvements de ce corps lents et sans précision ; la veille il avait été un temps énorme à s*ébranler de Fleurus; ce jour-là, il était parti beaucoup trop tard de Gembloux; Tarrivée de ces troupes en arrière, les seules réellement disponibles et que je pusse porter immédiatement et rapidement sur Saint- Lambert, se fit longtemps attendre. Elles se montrèrent enfin. »

Réponse du général Gérard :

« Les imputations contenues dans ce paragraphe contre le 4^ corps blessent la vérité dans tout leur contenu ; il n'est pas vrai qu'il se soit manifesté dans

les troupes que je commandais le plus Jéger signe de désorganisation partielle ; il n'est pas plus exact que la désertion du général Bourmont et de quelques officiers de son état-major ait eu une influence fâcheuse sur l'esprit des troupes; au contraire^ elles n'en ont montré que plus d'ardeur. Les faits parlent plus haut que toutes ces accusations.

« La conduite du 4"^ corps, à la bataille de Ligny, répond 'victorieusement. Ce corps d'armée^ qui n'a* vait pas treize mille hommes d'infanterie, a soutenu toutes les attaques des Prussiens aux villages de Sombref, Tongrine et Ligny : d'après le rapport même de l'ennemi^ c'est dans ce dernier village que ses plus grands efforts ont été dirigés, c'est là aussi qu'il a fait la perte la plus considérable. L'empereur, qui a été témoin du courage^ de l'énergie et de l'opipiniâtreté qu'ont déployés mes troupes dans cette affaire, dont le succès a été si vivement disputé, m'a dit le lendemain les choses les plus flatteuses sur la manière dont elles se sont comportées. Je crois même que c'était en présence de M. le comte de Grouchy. Je suis honteux vraiment d'être obligé de relever de semblables assertions ; aussi je veux abréger autant que je le puis tout ce que j'aurais encore à dire sur ce sujet; je veux me borner à un simple calcul de chiffres.

« Â l'ouverture de la campagne^ l'infanterie du 4* corps ne s'élevait pas à treize mille hommes. A l'affaire de Ligny trois mille six cent quatre-vingt-six hommes, officiers et soldats^ ont été mis hors de combat, ainsi qu'il est constaté par tes états de perte

que j'ai entre les mains et qui m'ont été remis le lendemain à Gembloux, par MM. les généraux commandant les divisions ; dans les différents combats sur la Dyle et dans toute la retraite sur Paris, ce corps d'armée n'a perdu que douze ou treize cents hommes ; il restait encore avant le mouvement pour se rendre sur la Loire sept mille neuf cent quatre-vingt-dix combattants présents sous les armes, non compris toute Tartillerie qui était dans le meilleur état possible. Qu'on juge d'après cela si ces troupes étaient désorganisées.

f Quant aux lenteurs gratuitement attribuées au 4' corps, soit dans la marche du 17, soit dans celle du 18^ on peut voir, par le rapport du général Hulot qui marchait en tète, que je lui avais donné l'ordre à plusieurs reprises de serrer constamment sur le 3* corps^ ce qu'il a exécuté ponctuellement. 11 n'y a eu dans les divisions qui le suivaient que les distances physiquement indispensables dans une marche d'une colonne de trente à trente-cinq mille hommes sur une seule direction, et surtout pour les troupes qui se trouvaient à l'extrême gauche. Si l'on a eu à déplorer des retards, ils ne peuvent être justement imputés qu'à celui qui a mis un corps aussi considérable, avec une artillerie nombreuse, sur un chemin de terre déjà dégradé par les pluies abondantes de la veille et par le passage des colonnes prussiennes. »

Le maréchal de Grouchy n'accuse pas le 4*" corps, et soQ chef nous parait montrer ici une susceptibilité hors de propos. Le commandant en chef de Taile

droite a cru s'apercevoir de quelque hésitation ; il attribue cela à différentes causes qui lui paraissent rationnelles.

Quant à la conduite du 4*" corps à Ligny, sur laquelle le général Gérard appuie avec tant de force, elle n'est pas en question. M. de Groucby rend toute justice à ce corps et à son chef ; mais il ne s'en suit pas que, parce que ces troupes avaient été vigoureuses la veille en un jour de victoire, elles le soient également le lendemain, à la suite d'une marche pénible par des temps affreux.

Page 42 du livre Grouchy :

« Cependant la bataille de Ligny n'a commencé qu'à trois heures ; on peut prétexter que le 4" corps n'est arrivé en ligne que vers une heure ; mais puisqu'il était la veille au Châteiet^ il pouvait être rendu sur le champ de bataille quatre à cinq heures plus tôt. »

Réponse du général Gérard :

« Le 4* corps n'est arrivé en ligne le 16 qu'à une heure, parce qu'il n'a pas reçu l'ordre d'y être avant ; ce n'est qu^à neuf heures et demie que Tordre de mouvement m'est parvenu; je suis allé sur-le-champ mettre moi-même mes troupes en marche; ainsi il n'y a pas eu une minute perdue. A cette occasion, je me rappelle que, dans cette matinée du 16, le général Exelmans vint me voir au Châtelet; il avait ses troupes campées près des miennes; l'un et Tautre nous avions été prévenus de nous tenir prêts à marcher à deux heures du matin. Je lui témoignai com-

bien j'étais contrarié de ne point encore avoir mon ordre de mouvement. J'ajoutai que j'augurais mal de ces retards ; que^ d'après ma manière de voir^ ce n'était que par des mouvements rapides qui nous amène* raient au milieu des cantonnements ennemis presque à leur insu, que nous pouvions espérer de grands résultats, attendu qu'il était constant que les alliés sur ce point étaient beaucoup plus nombreux que nous. )»

Selon nous, le maréchal de Grouchy a touché là malheureusement à un point en quelque sorte étranger à sa défense et inutile à aborder, puisque Gérard n'était pas encore sous ses ordres. Le commandant du 4* corps répond très-bien à cette observation.

Page 81 du livre Grouchy :

• Quant aux avis qu'on met dans la bouche du général Gérard, était-il à même de les donner, lui qui se trouvait alors (vers midi) à plus de deux lieues en ar^^ rière, qui ne m'a joint que devant Wavres, longtemps après? »

Réponse du général Gérard :

• Dans la première lettre que j'ai écrite à M. le colonel de Grouchy, je me suis borné à rappeler le fait principal dégagé de tous les détails qui n'étaient pas indispensables; je dois y ajouter maintenant qu'en émettant l'avis de passer la Dyle sur le pont de Moustier pour marcher vers le canon de Tempereur, ce mouvement me paraissait offrir le double but de lier nos opérations avec les troupes de gauche et de prendre à revers les positions de Wavres et de Belge,

ce qui nous aurait épargné le désagrément de les attaquer de front et sans succès. *

« Cette explication prouvera que l'opinion où j'étais n'était point une inspiration, mais bien le résultat du raisonnement le plus simple et d'un calcul rigoureusement géométrique ; cette opinion était d^ailleurs tout à fait conforme aux principes de stratégie, elle l'était même à des dispositions contenues dans la lettre qui a été citée pour prouver le contraire. •

Là est le grand et vrai reproche que le général pouvait adresser au maréchal. Ce dernier a eu une absence de mémoire très-fâcheuse. Son fils le colonel Alphonse a été le premier à l'avouer et à le rectifier ; mais les adversaires du maréchal n'ont pas laissé une si bonne occasion de le contrebattre, et ils étaient dans ^ leur droit.

Nous l'avons dit, cette polémique irritante qui s'établit entre deux hommes de mérite^ deux officiers généraux d'une grande bravoure, n'aurait probablement pas eu lieu si, plus patient, le maréchal de Grouchy avait consenti à attendre son retour en France avant de réfuter le hvre Gourgaud, et s'il avait fait alors cette réfutation en s' entourant^ comme son fils et lui firent par la suite, de tous les documents, de tous les témoignages nécessaires à réunir. La circonstance la plus fatale à la défense du maréchal a été^ sans contredit, les dénégations que nous avons signalées et qui ont permis de jeter dans Torigine une certaine suspicion sur la véracité de la réfutation du livre venu de Sainte-Hélène.

Toutefois ces notes envoyées par Gérard au colonel de Grouchy ne virent pas d'abord le jour. Écrites en 1820, elle ne parurent qu'en 1829, nous dirons à la suite de quel incident nouveau.

Cependant, Tannée 1820 ramena le maréchal en France. Son caraclère^ facilement irritable et aigri par les malheurs d'un long exil, le poussa à ne pas abandonner la polémique historique et militaire sur 1815, déjà commencée entre lui et les généraux Gérard et Yandamme.

Son premier soin en arrivant chez lui fut de rechercher les pièces et les documents qu'il y avait laissés^ dans le but de les livrer à la publicité. Il ne put d'abord les retrouver tous et pensa que beaucoup avaient été brûlés lors de l'incendie de son château en 1824, ou qu'on les avait détruits à l'époque de son procès.

Il se décida alors à reconstituer l'histoire de la campagne de 1815 en faisant appel au souvenir de ses compagnons d'armes^ en évoquant leur témoignage an moyen de déclarations formelles qu'il fit plus tard imprimer.

a Mes détracteurs, disait-il, voyant que je ne faisais paraître aucune des pièces justificatives dont j'avais annoncé la publication^ prétendirent qu'elles n'avaient jamais existé, et m'attaquèrent de nouveau, avec d'autant plus de virulence qu'ils étaient exaspérés de ce que les nécessités d'une juste défense m'eussent forcé à faire connaître les sujets de mécontentement que m'avaient donnés les généraux Yandamme et Gérard,

refusant d'obéir à mes ordres, et faisant preuve, en plus d'une occasion^ d'un inexplicable mauvais vouloir.

« Quelques officiers de l'ancienne armée se rangèrent aussi au nombre de mes détracteurs^ mais j'en fus peu étonné : quand on est malheureux, on est rarement juste. Abreuvés d'amertume et de dégoût par le gouvernement royal, en proie à des besoins qu'ils ne pouvaient plus satisfaire, n'ayant ni état ni avenir, ils n'étaient que trop disposés à trouver des torts à ceux qui avaient joué un rôle important dans le sanglant drame de 1815. Aussi m'accusèrent-ils d'avoir méconnu les ordres de l'Empereur, d'avoir montré une inexplicable incapacité militaire; et ils osèrent même avancer que^ dans l'espoir de faire la paix avec les Bourbons, j'avais trahi la patrie et mon ancien chef.

• J'eus, en outre, la douleur de voir au nombre de mes antagonistes des hommes honorables, que leur dévouement à l'Empereur avait portés à le suivre dans son lointain exil ; mais qui, admirateurs aveugles, ne me pardonnaient point d'avoir improuvé quelques* unes de ses dispositions militaires, et qui ont oublié qu'injustement attaqué^ je me devais de faire connaître les causes de nos désastres en 1815.

« Je fus péniblement affecté de Tinjustice de quelques-uns de mes concitoyens ; mais dès que leurs calomnieuses attaques furent connues en Angleterre, en Allemagne et en Belgique^ j^eus la consolation de les voir repousser par nombre d'officiers généraux et

particuliers^ et par le duc de Wellington lui-même. (Yojez à l'appui de ces assertions les déclarations du généralissime anglais et les ouvrages suivants.)

« V L'extrait de la Campagne de 1815 par r armée prussienne ; par Auguste Wagner^ major au corps royal d'état-major de l'armée prussienne, ouvrage publié avec approbation du gouvernement prussien ;

« 2* Le Précis historique des événements militaires de 18 15, par un officier anglais ;

a 3^ Les Observations sur la bataille de Waterloo, extraites des documents militaires laissés par le major ZsLch, employé à Tétat-major badois ; ouvrage traduit de l'allemand, par M. M.-P. Eerisly ;

« 4^ V Histoire de la campagne de 1815, pour faire suite à Y Histoire des guerres des temps modernes^ par le major-général Damitz, d'après les documents du général GroUman, quartier-maître de l'armée prussienne ;

a 5"* Les Observations militaires et critiques duprécis des batailles de Fleuras et de Waterloo, par M. Y.-E. Fellug de Gourlary, lieutenant-colonel au service de S. M. le roi des Pays-Bas, ouvrage qui critique d'une manière sévère la Relation de la Campagne de 1815 par le général Gourgaud^ et les assertions du Manuscrit de Sainte-Hélhne qui y ont trait.

0 Les auteurs de ces écrits^ indignés qu'on accusât de faiblesse sur le champ de bataille et d'inaptitude au commandement celui des lieutenants de Napoléon qui avait maintes fois conduit les troupes françaises à la victoire^ et qui, toujours plein d'humanité pour les vaincus^ s'était donné de nombreux droits à leur es-

time ; révoltés surtout qu'on osât avancer qu'il avait,

en 1815, failli à rhonneur, trahi la France, la dynastie napoléonienne, et méconnu ses serments ; ces officiers dis-je, ont pris à tâche de démentir ces odieuses incriminations, et, désireux de fournir au pinceau de Thistoire de véridiques couleurs, il n'est aucunes investigations auxquelles ils ne se soient livrés, afin d'éclairer d'un jour vrai les événements de 1815 et leurs causes. Enfin, ils ont eu la magnanimité d'accorder quelques éloges à la retraite qui me mit à même de ramener sans pertes, sous les murs de Paris, le corps sous mes ordres, et les débris de l'armée qui avait combattu à Waterloo, et de déjouer les espérances du maréchal Blticher, qui se persuadait qu'entouré par des forces triples des miennes, je serais forcé de mettre bas les armes* Eux-mêmes aussi ont déclaré que les résultats de l'invasion eussent été en partie atténués, si les di* visions des partis qui s'agitaient dans Paris, et la perfidie des hommes auxquels étaient remises les rênes du gouvernement n'eussent laissé inertes les soianmle et quelques mille hommes que je ramenais, et qui, aidés de la garde nationale et de la population de la capitale, eussent pu paralyser, momentanément du moins, les efforts des armées anglo-prussiennes, et ils ont eux-mêmes fait connaître le chiffre des pertes qu'ils avaient faites aux combats de Gilly^ de Wavres, de Limale et de Namur (1). »

L'attention du maréchal fut détournée quelques

(1) Chiffre qui 8*e8t élevé à trois milia quatre cent 8oixaote«seis hommes, dont quarante officiers tués ou blessés.

années de celte lutte^ par le soin qu'il dut prendre de 8es affaires d'intérêt, et aussi par la réclamation qu'il crut devoir adresser au ministre pour revendiquer ses droits à n'être pas mis à la retraite à cause de son titre de premier inspecteur général. On se souvient qu'en 1814, cette position lui avait été donnée en remplacement de celle de colonel général attribuée à l'un des princes de la famille royale.

Le 10 décembre 1824 et le 17 janvier 1825, il fit parvenir au ministre de la guerre deux longues réclamations que nous croyons inutile de donner ici, mais parfaitement fondées.

11 ne fut pas fait droit à ces justes réclamations. Le 9 mai 1825, le ministre de la guerre alors, général marquis de Glermont-Tonnerre^ écrivit au maréchal :

« Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous informer que, par une ordonnance en date du 27 de ce mois dernier, Sa Majesté vous a accordé une pension de douze mille francs.

'a Cette pension sera inscrite au Trésor royal et vous tiendra lieu du demi-traitement de 6000 fr. affecté à votre titre de premier inspecteur général des chasseurs à cheval, et de la pension militaire de pareille somme à laquelle vos services et votre grade de lieutenant-général vous donnent droit aux termes de l'ordonnance du 27 août 1814. Elle court du 1" janvier de la présente année, et le titre vous en sera remis par les soins de Son Excellence le ministre des finances, qui est chargé de l'inscription au Trésor et du paiement des pensions.

M. de Grouchy vécut paisiblement dans ses terres

jusqu'en 1827. La maréchale étant morte, il épousa une fille d^un ayocat général (Mlle Hua) à la cour de cassation. La seconde maréchale, aujourd'hui dans sa soixante-douzième année, vit à Pau, où elle est connue pour sa bienfaisance, aimée et estimée de toute la population.

Le 25 janvier 1825, le général du génie Rognât écrivit au maréchal r

a Monsieur le comte, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt les observations que vous m'avez envoyées sur les opérations dans la campagne de 1815.; j'y vois que vous avez suivi vos ordres, et que^ s'il y a eu un peu do retard dans les mouvements de votre colonne, il ne peut vous être attribué ; j 'avais eu la précaution de ne nommer personne, en sorte que le blâme pouvait très-bien s'attribuer à la non-exécution de vos ordres ; cependant j'ai eu tort, puisque je vous ai blessé quoique involontairement, et j'en ai eu d'autant plus de regret que j'ai personnellement beaucoup à me louer devons. Aussi je compte dans une autre édition supprimer ou modifier le passage qui vous a blessé.

« Déjà dans un autre ouvrage : Réponse aux notes critiques de Napoléon^ J'avais fort adouci ma critique* Je vous envoie cet ouvrage^ où j'ai eu occasion de parler de vous, page 275; j'y ai fait voir que votre diversion ne pouvait pas être décisive dans aucun cas, parce que les Prussiens, couverts par la Dyle, étaient en position de vous arrêter avec une partie de leurs troupes> tandis que l'autre serait libre d'aller prendre part à la bataille principale ; maintenant que je suis mieux instruit^ j'es*^

père pouvoir vons rendre plus de justice encore par la fluite. »

A la fin de 1828, le général Lamarque fit paraître dans 1% Spectateur militaire^ un article sur le général Desselles^ article à propos duquel il fait l'éloge de plusieurs des hommes de guerre du premier empire, sans prononcer le nom de Grouchy.

Le maréchal, à ce sujets lui écrivit les deux lettres ci-dessous :

À la Ferrière, )e 5 décembre 18V8.

f Mon cher général, c'est avec un intérêt d'autant plus vif que je viens de lire la lettre relative au général • DessoUes^ que vous avez fait insérer dans le Courrier du 23 novembre, qu'elle jette un nouveau lustre, en la faisant plus complètement connaître^ sur la carrière politique et militaire d'un des hommes auxquels j'ai été le plus attaché. J'ai donc applaudi avec bonheur aux éloges si justement mérités dont vous offrez le tribut aux mânes de notre ami commun, et j'ai regretté que vous m'ayez prévenu dans cette honorable tâche^ que je me proposais de remplir. Toutefois, un sentiment pénible est venu se mêler aux émotions satisfaisantes que votre lettre m'a fait éprouver. Je me suis dit que la plume éloquente qui se plaît à retracer les hauts faits de Tancienne armée devrait être également juste envers ceux qui en ont fait partie ; cependant, en j^r* courant les morceaux que vous avez publiés, soit dans les journaux, soit dans le Spectateur militaire^ on pourrait se demander s'il n'avait point appartenu à cette

valeureuse armée^ celui qui commandait dix-huit mille hommes à Holenlinden, toute la cavalerie à Friedland, UD corps d'armée et Tescadron sacré durant la campagne de Russie, et qui à Novi, à la Moskowa^ à Çraone et à tant d'autres affaires, arrosa de son sang le sol où les lauriers de la victoire ne purent être cueillis. Peutêtre ne doit*il pas ainsi être déshérité de toute sa faible part de famosité; l'un des vétérans de l'armée que Napoléon, appréciateur plus sévère que bienveillant des lieutenants de Hoche et de Moreau, décora aux champs d'honneur du grand-aigle de la Légion et du titre de colonel général, salua maréchal dans les plaines de la Champagne, et n'accusa pas des revers de Waterloo à l'époque où il était le plus intéressé à en rejeter les causes sur les fautes de ses généraux. Que le gouverneoient, en le frappant d'une mort militaire prématurée, Tait dépouillé de la plus précieuse de ses prérogatives, celle de consacrer ses facultés et le reste de son existence au service de son pays, et qu'il cherche ainsi à le vouer à l'obscurité, il s'en afflige sans s'en étonner. Mais que la main de l'un de ses camarades semble prendre à tâche de n'inscrire jamais son nom aux fastes de mémoire à côté de ceux de ses frères d'armes, c'est le frapper d'une dernière blessui:^, d'autant plus douloureuse que sa seule ambition a été de mériter une place dansTopinion et dans le souvenir de ses concitoyens, en consacrant des pensées et sa vie tout entière à la défense de sa patrie, à l'accroissement de sa grandeur et à l'établissement du gouvernement libéral et constitutionnel, seul propre à lui assurer

de hautes et prospères destinées. Soyez persuadé, mon eber général, qi^e si quelque amertume se trouve mêlée à l'espèce de plainte que j*âi cru devoir vous porter à vous-même, mon attachement n'en est ni moins sincère, ni moins inaltérable. »

L9 16 décembre 1828.

« Votre lettre m'a soulagé d'un grand poids, mon cher général ; elle m'offre une nouvelle preuve de la loyauté de votre caractère, de rexcellence de votre cœur et de vos sentiments affectueux envers moi... C'est vous dire qu'à bien des titres elle m'est précieuse I... Si je n'avais autant à me plaindre, mon cher général^ des biographes du jour, dont les uns me déchirent à belles dents, tandis que d'autres ne daignent pas même m'accorder une mention honorable Je me refuserais à l'insertion au Spectateur de la lettre que vous m'avez écrite. Mais, résolu comme je le suis à repousser à l'avenir tous reproches immérités et à ne plus me laisser dépouiller de la faible part que j'ai pu avoir aux glorieux faits d'armes auxquels j'ai coopéré, il me sera doux de voir l'amitié m'aider à accomplir une tâche mie je me devais peut-être à moi-même de remplir plus tôt.. J'accepte donc votre honorable proposition, et je vous remercierai bientôt de vive voix à Paris, où j'espère que vous serez appelé à venir défendre nos libertés. Je le désire depuis longtemps, et vous vous rappellerez que j'en ai formé le vœu avant que vous y songeassiez vous-même. »

Il y avait tout lieu de croire que la polémique sur les événetneuts de 1815 entre le général Gérard et le maréchal de Grouchy en resterait là ; malheureusement pour la tranquillité de ces deux hommes de guerre et heureusement peut-être pour l'histoire^ le feu couvait sous la cendre, et il ne fallut qu'une étincelle pour le raviver. Cette étincelle fut le poème que MM. Barthélémy et Méry firent paraître en 1829, poëme fort beau, intitulé Waterloo; on y lit les trois vers suivants :

Que fais-tu donc si loin, Grouchy? qui te retarde ? Exelmans, autrefois toujours à l'avant-garde ? Et Gérard, toujours prêt à marcher au canon ?

Ce passage choqua le maréchal de Grouchy, d'autant plus que ces vers étaient suivis d'une note disant que, vers onze heures, le général Gérard ayant entendu à Sarth-à-Valin la canonnade de Waterloo, distante de trois lieues, ouvrit l'avis d'envoyer un corps d'armée dans cette direction.

Furieux, le maréchal de Grouchy fit insérer dans un des journaux de Paris, le 4 novembre 1829, qu'il comptait sous peu prouver que les assertions contenues dans cette note étaient aussi erronées qu'injurieuses pour sa réputation militaire.

Le général Gourgaud, auteur de la note, se hâta de répondre qu'il n'avait rien avancé que sur témoignages et pièces irrécusables.

Avant que les explications annoncées fussent publiées, le général Gérard, sortant du rôle modéré dans

lequel jusqu'alors il avait paru vouloir se tenir, prit fait et cause dans la discussion, et fit imprimer une bro« chure contenant les rapports de son chef d'état-major^ ceux du général JSuUin, commandant la division d'avant-garde du 4'' corps en 1815^ enfin les observations que nous avons fait connaître et qu'il avait envoyées dans le principe au colonel Alphonse de Grouchy.

Aussitôt le maréchal se décida à écrire et à faire pa** raître à l'imprimerie Firmin Didot une brochure intitulée : « Fragments historiques relatifs à la campagne de iSiSelà la campagne de Waterloo. — Lettre à MM. Méry et Barthélémy. » Voici cet opuscule :

À la Perrière (Calvados), le SO décembre 1829.

« Pendant le court séjour que je viens de faire à Paris, vous avez fait remettre chez moi^ messieurs, le poëme de Waterloo. Cette attention, que je me plais à croire bienveillante de votre part, vous donne d'autant plus de droits à ma gratitude, que vos patriotiques vers ont excité en moi un vif intérêt, et m'ont fait sentir la nécessité de repousser, de nouveau, des asser*» tiens qui tendent à accréditer l'opinion erronée qu'en^ Toyé le 17 juin, à une heure après midi, à la poursuite d'une armée en retraite depuis la veille à neuf heures du soir, et sans qu'on sût dans quelle direction s'étaient "^epliées ses principales masses, j'étais à même, avec le nombre des troupes qui me furent confiées et des ordres tels que ceux que je reçus, de déjouer le plan d'opérations arrêté entre Wellington et BlQcher (plan dont

Napoléon lui-même n'avait point deviné le secret), do paralyser -la totalité des forces de l'armée prussienne, et de Tempécher de porter sur le flanc de Tarmée française ceux de ses corps qui décidèrent du sort de la bataille de Waterloo.

« Quelque sommaire que puisse être le narré des événements (1) dans une simple lettre, il suffira pour réfuter celles des assertions de votre ouvrage contre lesquelles je me crois obligé de réclamer, en reconnaissant toutefois, à la mesure de vos expressions et au ton modéré qui y règne, que votre pensée n'a point été d*attenter à la réputation de l'un des vétérans de cette vieille armée à laquelle tous consacrez d'élo» quentes pages.

tt Le lendemain de la bataille de Fleurus, Napoléon crut, pendant les premières heures de la matinée, que les Anglais se retiraient, et ne recevraient pas la bataille de ce côté-ci de la forêt de Soignes. Entre midi et une heure^ informé de la présence d'une partie de leurs forçai en face du maréchal Ney, il prit la détermination de se porter vers les Quatre-Bras, avec une portion des troupes qui avaient combattu le 16, et de me détacher à la poursuite des Prussiens avec le reste. La colonne dont il me donna le commandement ne s'élevait point à quarante mille hommes, mais seulement à

(1) On les trouvera complètement détaillées dans une nouvelle èditioii de mes Observaiiom sur la Relation de la campagne de Waterloo, par M. le général Gourgaud, qui paraîtra incessamment, et où seront recti fiées quelques inexactitudes qu*il était difficile que j'évitasse dans ud« publication faite à dix- huit cents lieues de ma pairie, alors que j'étais dépourvu de cartes spéciales, et de tous les documents qui m*étaieiit o6-> cessaires.

environ trente et un mille. Le général Gourgkud, dans sa Relation de la campagne de 1815^ la porte à trentecinq mille deux cent quatre-vingt-seize ; mais il y comprend la division du général Gérard, de trois mille deux cent dix hommes, qui eut ordre de demeurer à Fleurus (1); la division de grosse cavalerie, de mille trois cent quatre-vingts hommes, emmenée par TEm* pereur aux Quatre-Bras ; et il évalue les pertes essuyées par le troisième et le quatrième corps, à la bataille de Fleurus, beaucoup au-dessous de ce qu'elles ont' été réellement (2). L'armée prussienne était, en entrant en campagne, de cent vingt mille hommes (3) ; et d'après le Bulletin officiel y inséré ^n Moniteur en 1815, elle perdit quinze mille hommes à Fleurus. Ainsi, avec un corps d'environ trente et un mille hommes, j'avais & opérer contre une armée de plus de cent mille, et qui, en nous abandonnant le champ de bataille, le 16, était si peu démoralisée, qu'elle ne put être entamée ni retardée dans sa marche rétrograde, par les charges de cavalerie dirigées contre elle.

a Les ordres de Napoléon furent : Mettez-votu à la poursuite des Prussiens^ complétez leur défaite^ en les atta^piant dès que vous les aurez joints^ et ne les perdez jamais de vue ; je vais réunir au corps du maréchal Ney les troupes que f emmène^ marcher aux Anglais j et les combattre^ soutiennent de ce c6té<i de la forêt de Soignes;

(1) Le général Gourgand le rapporte lai^même dans son ouvrage. \%) Les états de ces pertes, que j'ai en mains, le constatent. (!) Le rapport du maréchal Blucher, et roavrage du général Gourgaud , ccAncidiDt à cet égard.

vous correspondrez avec moi par la route pavée qui conduit auoo Quatre-Bras (1).

« J'atteste sur mon honneur que ce furent ses propres expressions, que je ne reçus aucune autre instruction, que l'injonction de déborder la droite de rarmée prussienne ne me fut pas donnée, et que je ne reçus que le lendemain Tordre de me porter sur Wavres (2).

« Avant de quitter l'Empereur, je me permis de lui faire observer que les troupes, ne s'attendant plus à marcher ce jour-là, avaient démonté leurs fusils pour les nettoyer, que plusieurs régiments de cavalerie avaient dessellé leurs chevaux; que bien du temps s'écoulerait avant que les corps qu'il me laissait pussent s'ébranler; que les Prussiens, ayant commencé leur mouvement rétrograde la veille à neuf heures, auraient seize à dix-huit heures d'avance sur moi ; qu'ainsi je ne serais plus en mesure pour les inquiéter dans leur retraite, et empêcher l'exécution des dispositions qu'ils avaient pu arrêter, en quittant le champ de bataille... Enfin je le conjurai de m'autoriser à la suivre. Ce vœu et mes observations n'étant point accueillis^ j'ordonnai aux généraux Yandamme et 6é«

(1) Napoléon précisa lui-même la direction qae devait prendre notre correspondance, en me montrant da doigt cette route qa*OD apercevait du point où nous étions.

(S) Il fut donné le 18 juin, à dix heures du matin. Voyes la lettre du major-général rapportée plus bas, et datée de la ferme du Caillou. Cette lettre, et celle datée du champ de bataille de Waterloo, à une heurei sont les seules que j'aie reçues, et qui m'aient été écrites le 17 et le 18. Le livre d*ordre et de correspondance du major-général, que je possède, en fait foi. Il rapporte les heures auxquelles ont été donnés les ordres, les noms des officiers qui les ont portés, et ses détails ne permettent pas plus de soupçonner une omission qu*une inexactitude,

rard de faire prendre les armes à leurs corps^ et de se porter d'abord à rembranchement des routes de Namur et de Gembloux. Les dragons du général Exelmans étaient près de cette v41Ie, et la cavalerie légère du général Pajol dans la direction de Namur. De ma personne je me rendis au quartier-général du général Gérard ; mais, affligé que ses troupes ne se missent point en mouvement aussi promptement que je croyais possible qu'elles le fissent, je rejoignis le corps du général Yandamme, et, prenant les devants de sa colonne , je me portai au delà de Gembloux pour me rapprocher de ma cavalerie, et recevoir plutôt les rapports des partis envoyés dans diverses directions : ils ne m'annoncèrent rien de positif, sinon que les fragments de corps et d'artillerie prussienne qui avaient d'abord suivi la route de Namur, l'avaient quittée pour marcher parallèlement au chemin de Fleuras à Gembloux. Les principaux habitants de cette ville s'accordaimt à dire que, pendant la nuit du 16^ plusieurs colonnes ennemies l'avaient traversée, sans pouvoir préciser les directions ultérieures qu'elles avaient prises. Les dragons du général Exelmans n'avaient devant eux que quelques piquets de cavalerie prussienne. De telles données étaient insuffisantes pour m' apprendre où se trouvaient les masses principales de l'armée de Bliicher. t La nuit était arrivée, un violent orage et des torrents de pluie la rendaient très-obscure : les troupes du général Gérard ne paraissaient pasi (1). En portant plus

(1) Elles 06 furent rendues en totalité à Gembloux que vers onze heures an soir.

loin l'infanterie du général Yandamme, je courais la chance de l'embarquer dans de fausses directions : je lui fis donc prendre position en avant de Gembloux, prescrivant qu'elle se mît en marche avant le jour et suivît le général Exelmans, auquel j'envoyai Tordre de pousser six escadrons sur Sarth-à^Yalin et trois sur Perwrisse.

a Vers dix heures, j'écrivis à l'Empereur pour lui donner connaissance de ma position, et l'informer que des renseignements qui venaient de me parvenir, annonçaient la marche de deux colonnes prussiennes vers Wavres et Perwisse ; j'ajoutais que l'infanterie qui était à Gembloux, et en avant, en partirait à la pointe du jour, et serait dirigée sur Sarth-à-Valin.

« Au lever du soleil, les troupes du général Vandam me étaient en mouvement. Le général Gérard avait ordre de se mettre en marche de grand matin^ d*êtffe parti de Gembloux à six heures, et de se porter aussi sur Sarth-à-Valin, où je me rendis en hâte. Divers rapports me confirmèrent que quelques colonnes prussiennes avaient passé, la veille, dans les environs : un militaire, décoré de la Légion, chez lequel je m'étais arrêté, à dessein d'éerire à l'Empereur, pensait que l'ennemi se concentrait dans les plaines de Louvain ; suivant d'autres rapports, une partie de l'armée de Bliicher était réunie à Wavres ; depuis le matin, ma cavalerie poussait devant elle des piquets de troupes légères prussiennes. J'instruisis l'Empereur de ce que j'apprenais, et de la hauteur où étaient mes troupes^ j*expédiai ma dépèche par un de ses anciens pages, le

major La Prenais (1), officier aussi actif que distingué, auquel je recommandai de me rapporter, en toute hâte, des ordres, s'il lui en était donné pour moi. Le général Gérard m'avait rejoint de sa personne, pendant que j'étais à Sarth-à-Yalin. Vers les onze heures et demie, une canonnade s'y fit entendre du côté de la forêt de Soignes^ et il me conseilla de m'y porter. J'avais ordre de poursuivre les Prussiens, de les attaquer, de ne les jamais perdre de vue. Je venais d'être prévenu qu'on était en présence d'une arrière-garde d'infanterie ennemie. J'étais sans données suffisantes pour savoir si Blûcher m'attendait à Wavres, s'il continuerait sa retraite vers Bruxelles, ou si, manœuvrant pour faire sa jonction avec Wellington, il l'opérerait en avant ou en arrière de la forêt de Soignes. Le canon qu'on entendait ne me surprenait pas, sachant l'Empereur en marche pour combattre les Anglais partout où il les trouverait, et ne pouvant me faire méconnaître mes instructifs. Je ne crus pas devoir suivre l'avis du général Gérard, et je fis attaquer les Prussiens. Effectuer le mouvement proposé, avec la totalité de mes forces, était agir contrairement à mes ordres; n*en détacher qu'une partie, vers la forêt de Soignes, séparait par la Dyle, qu'avaient grossie les pluies et dont les bords sont fan*, geux, les deux corps de mon armée, qui eussent pu se trouver dans l'impossibilité de se soutenir, si les circonstances le rendaient nécessaire : une guerre d'ins-

(1) Le major La Prenais fut deux grandes heures et demie à arriver Josqnes aaprès de Napoléon, quoiqaMl ait consUmment trotté et galopé* «Q fl^y rendant. Il resta derrière lai plas de quatre heures à attendre de ordres, sans qu'il lui en lût donné.

piration n'appartient qu'au général en chef, et ses lieutenants doivent se borner à celle d'exécution. Ainsi, en me portant sur Wavres^ j'ai agi conformément aux règles du métier et aux intentions deTËmpereur, dont je ne tardai pas à recevoir une nouvelle manifestation. La lettre ci-annexée, écrite au moment où il arrêtait les dispositions de la bataille, en o£Fre la preuve.

En avant de la ferme dn Caillou, le 18 juin, à dix heores du matia.

« Monsieur le maréchal, l'Empereur a reçu votre « dernier rapport daté de Gembloux : vous ne parlez « à S. M. que de deux colonnes prussiennes^ qui ont « passé à Sauvenières et Sarth-à-Yalin ; cependant des « rapports disent qu'une troisième colonne^ qui était « asses forte, a passé à Gery et Gentines^ se dirigeant t sur Wavres. L'empereur me charge de vous pré- « vMir qu'en ce moment il va faire attaquer l'armée « anglaise, qui a pris position à Waterloo, près de la « forêt de Soignes. Aiosi S. M. désire que vous diri-

• giez vos mouvements sur Wavres^ afin de vous rapc procher de nous, vous metttre en rapports d'ope- « rations, et lier les communications, poussant devant « vous tous les corps prussiens, qui ont pris cette dia rection, et qui auraient pu s'arrêter à Wavres, où

• vous devez arriver le plus tôt possible. Vous ferez a suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur votre c droite par quelques corps légers, afin d'observer « leurs mouvements et ramasser les traînards. Ins- « truisez-moi immédiatement de vos dispositions^ ainsi

« que des nouyelles que vous aurez aur les ennemis^ « et ne négligez pas de lier vos communications avec « nous. L'Empereur yeut avoir très-souvent de vos • nouvelles. »

« Évidemment, d'après cette lettre, l'Empereur n'attendait aucune coopération immédiate de ma part ; s'il eût cru en avoir besoin^ il m'eût rappelé près de lui par la route la plus courte ; au lieu de cela, et au moment de livrer bataille, il me prescrit de me porter rapidement sur Wavres, à plus de quatre lieues du point où il va combattre ; il me charge même de faire suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur ma droite.

c Dès que j'eus reconnu l'ennemi^ je fis tourner le bois de Limelette par les dragons, et attaquer par l'infanterie l'arrière-garde prussienne : elle ne tint pas, reprit position à l'entrée du bois, et en fut immédiatement chassée par nos troupes, qui la menèrent^ battant, jusques à Wavres, et s'emparèrent de la partie de la ville située sur la rive droite de la Dyle, dont le pont était coupé : la partie de Wavres, sur la rive gauche, était occupée par les Prussiens, ainsi que le village et le moulin de Bielge. Ils couronnaient toutes les hauteurs, en arrière de Wavres, se prolongeant dans la direction de Limale ; une artillerie nombreuse défendait cette forte position, au pied de laquelle coule la Dyle : la nature du pays ne permettait guère d'apprécier d'une manière précise le nombre des ennemis»

• Après avoir étudié pendant quelques instants le terrain, le général Yandamme eut ordre d'attaquer

Wavres; les dragons da général Exelmans furent envoyés au-dessous du Bas-Wavres pour essayer d'y passer la Dyle, et de tourner la ville : s'ils ne pouvaient franchir la rivière, leur apparition de ce côté afifaiblissait l'ennemi en l'obligeant à y porter des troupes. Le général Pajol, qui manœuvrait depuis le matin sur ma droite^ ne trouvant pas de traces des colonnes prussiennes^ eut ordre de se rendre au village de Limelette, de se diriger du côté de la forêt de Soignes^ et de se mettre en communication avec Napoléon. Les efforts du général Yandamme pour emporter Wavres furent infructueux, et une première attaque du moulin de Bielgene réussit pas. Je préparais de nouvelles dispositions lorsque je reçus du major-général la lettre suivante :

Da champ de bataille de Waterloo, le 18, à une heure aprôs-midi.

« Monsieur le maréchal, vous avez écrit ce matin, à deux heures, à l'Empereur, que vous marcheriez sur Sarth-à-Valin ; donc votre projet était de vous porter à Gorbaix ou à Wavres ; ce mouvement est conforme aux dispositions de S. M. qui vous ont été communiquées (1). Cependant l'Empereur m'ordonne de vous dire que vous devez toujours manœuvrer dans notre direction. C'est à vous à voir le point où nous sommes, pour vous régler en conséquence, et pour lier nos communications^ ainsi que pour être tou*

(1 } La lettre écrite de la ferme da Caillou, rapportée plus haut, est le eul docament qui me les eût fait connaître.

joun en mesure pour tomber sur quelques troupes ennemies qui chercheraient à inquiéter notre droite, et les écraser. En ce moment, la bataille est engagée ( 1 ) sur la ligne de Waterloo ; le centre de l'ennemi est à Mont-Saint-Jean : ainsi manœuvres pour joindre notre droite* « P. S. Une lettre qui vient d'être interceptée porte « que le général Bulow doit attaquer notre flanc. Nous

• croyons apercevoir ce corps sur les hauteurs de « Saint-Lambert. Âinsi^ ne perdez pas un instant pour « vous rapprocher de nous^ et pour écraser Bulow,

• que vous prendrez en flagrant délit. »

t Au moinent où me parvenait cette lettre (entre quatre et cinq heures), les troupes du général Van* damme sa trouvaient pour ainsi dire en contact avec l'ennemi : on se fusillait d'une des rives de la Dyle à Tautre, la canonnade était très-vive, et de leur position dominante les Prussiens étaient à même de juger toutes les dispositions que je pouvais faire, et d'en retarder Texécution, en attaquant le corps que j'aurais laissé devant eux, et inquiétant mes derrières. Mais comme une partie des troupes du général Gérard était encore en arrière, accompagné de cet officier-général, je courus à leur rencontre jusqu'à une maisonnette appelée la Baraque, à une lieue de Wavres, pour les diriger de là

(4) Cette lettre était d'une écriture si difficile à déchiffirer, que |e lus, ^si que mon chef d'état-majcr et mon premier aide-de-camp, gagnée, La copie qui me fut envoyée aux États-Unis, et que j*ai encore, porte égaleneot gagné$ : elle est de la main d*nne de mes filles qui viyait ^n, et qui n*eziste plu3.

et le plus promptement possible vers Saint-Lambert : j'étais bien convaincu, toutefois, que Tordre que je venais de recevoir, donné et parvenu si tard, ne préviendrait ni l'attaque des corps prussiens déjà en vue du champ de bataille de Waterloo, ni les fatales consé* quences qu'elle pourrait avoir* Inutilement attendis-je pendant quelque temps, à la Baraque^ les troupes du 4* corps ; désespéré de ne les point voir paraître, je leur laissai l'ordre de marcher sur Saint-Lambert (o;*dre qui ne fut point exécuté, faute de guides, m'at-on dit, et à raison de la difficulté des chemins). Je retournai devant Wavres, les choses étaient dans le même état que quand j'en étais parti : une canonnade sans résultat continuait d'un bord de la Dyle à l'autre* Impatient, je me précipitai à bas de mon cheval pour diriger une nouvelle attaque sur le moulin de Bielge. « Le général Gérard, blessé en ce moment, m'adressa, comme on l'emportait, et avec l'accent de l'intérêt, ces mots : Maréchal^ conservez -vous pour la patrie. Je ne devais guère m'attendre alors qu'on lui prêterait les propos improbateurs qu'on lui a fait si souvent tenir depuis. Les troupes du 4* corps, que j'avais attendues à la Baraque, arrivèrent enfin en arrière de Wavres. Elles eurent ordre de marcher parallèlement à la Djie, jusques à Limale, pour y passer la rivière de vive force ; je les fis suivre à la nuit par le reste du 4« corps; pendant ces mouvements, le général Vandamme entretint le combat devant Wavres. Le pays, sur la rive droite de la Dyle, est coupé de ravins et de ruisseaux, et la roule pratiquée pour aller de Wavres

à Saint^Lambert est sur la rive gauche. Mes ordres ne purent s'effectuer que lentement, et on n'atteignit la lisière du plateau qu'occupaient les Prussiens, audessus de Limale, qu'à la nuit. Pour y parvenir, il faut gravir un senlier étroit, roide et encaissé ; les troupes étaient encombrées dans ce défilé, où arrivaient les balles des Prussiens. Dans une telle position, dont la nuit dérobait en partie la connaissance à l'ennemi^ elles eussent été culbutées, et l'artillerie compromise, s'il nous eût attaqués. Je restai sur le terrain jusqu'à minuit, faisant filer et plaçant moi-même les soldats, à mesure qu'ils arrivaient à la lisière du plateau. Le général Pajol qui avait passé la Dyle à Limelette, était fort au delà dans la direction de Saint-Lambert. Le général Yandamme n'avait pu parvenir à chasser les Prussiens de Wavres ; ils occupaient toujours Bielge^ et se liaient par leur gauche avec les troupes que j'avais devant moi : la ligne de leurs feux l'indiquait. Tel était l'état des choses à minuit. Depuis six heures Je n'avais plus de nouvelles de l'Empereur : le major Lafrenais, queje lui avais expédié de Sarth^à-Valin^ n'était point revenu. Aucun des partis envoyés de son côté n'avait reparu, quoique lun d'eux fût conduit par mon aide de camp Lafontaine, Belge d'origine, et qui connaissait le pays. Mon mouvement vers Saint-Lambert était peu avancé. J'en informai l'Empereur, et, sentant com-^ bien étaient compromises des troupes placées à la lisière d'un plateau occupé par l'ennemi, et qui avaient derrière elles un défilé et une rivière, j'expédiai les ordres nécessaires pour une attaque générale à la pointé

du jour. Les Prussiens prirent rinitîative. Au lever da soleil, ils s'avancèrent sur moi et furent repoussés : Je village de Bielge, vigoureusement attaqué par la division Teste, fut emporté. Forcés alors à évacuer Wavres, les Prussiens étaient en pleine retraite et pmirsuivis sur la route de Bruxelles, lorsqu^un officier, envoyé par le major-général, nous apprit les désastres de Waterloo, sans pouvoir indiquer sur quel point se retirait l'armée. Espérant qu'elle se rallierait derrière la Sambre, j'ordonnai la retraite par Temploux et Namur : un brillant succès obtenu en avant de cette ville, sa belle défense par le général Teste, et l'enlèvement de quelques pièces de canon l'honorèrent. Elle eût eu d'utiles résultats, si, au lieu de quitter l'armée, Napoléon en eût lui-même réuni les débris et les eût ralliés à mon corps.

• Les détails dans lesquels je viens d'entrer vous mettent à même, Messieurs, d'apprécier la valeur des inculpations dont on me rend l'objet.

« Ce n'est point avec quarante mille hommes, mais avec trente et un mille environ, que j'ai été envoyé à la poursuite de Bliicher, dont l'armée comptait encore plus de cent mille combattants.

« L'ordre de déborder Vaile droite des Prussiens et de marcher sur Wavres ne m'a point été donné le 17. S*il l'eût été, je m'y serais porté directement, et sans passer par Gembloux et Sarth-à-Valin. 11 n'a pas dû l'être, puisque l'Empereur ignorait, quand il m'a détaché, que l'armée qu'il m'ordonnait de poursuivre eût ma^ ché dans cette direction : il n'a pas pu croire que des

troupes auxquelles l'ordre de se mettre en marche n'était donné qu'à une heure, et qui ne pouvaient s'ébranler immédiatement du champ de bataille de Fleurus, seraient rendîtes dans la soirée à WavreSy qui en est à huit ou neuf lieues.

« Si mon infanterie a pris position le \7 au soir près de Gembloux^ c'est que l'obscurité de la nuit, la pluie qui tombait à torrents, Tinsuffisance de données qui indiquassent d'une manière précise la direction de retraite de l'armée prussienne, et l'heure de l'arrivée à Gembloux d'une grande partie des troupes^ m'y obligeaient : ma cavalerie avait d'ailleurs reçu l'ordre de se porter fort en avant.

« // est faux que je sois parti plus tard de Gemblouœ : les corps qui y avaient pris momentanément position, avaient ordre de se remettre en marche à la pointe du jour ; etl'asserlion répétée si souvent que j'y étais encore à dix heures du matin, y faisant faire la soupe à mes soldats, est aussi absurde qu'erronée, puisque je me trouvais à cette heure à Sarth^à-Valin^ occupé à recueillir des renseignements et à écrire à l'Empereur.

« II est vrai que lorsqu'une canonnade du côté de la forêt de Soignes se fit entendre vers onze heures et demie, le général Gérard^ qui venait de me joindre de sa personne^ meconseilla de meporter dans sa direction. Mais, ainsi qu#je l'ai déjà fait observer, je ne devais point me permettre un mouvement contraire à mes ordres, et cela précisément au moment où je me trouvais à même de les remplir, une arrière-garde prussienne étant en

vue, et des rapports m'annonçant une partie de l'armée de Bliicher réunie à Wavres. D'ailleurs à cette heure la canonnade ne paraissait point celle d'une affaire générale ; et elle eût été telle^ qu'elle n'avait rien qui dût m'inquiéter, sachant l'Empereur dans l'iittention d'attaquer les Aurais, s'ils tenaient de ce côté-ci de la forêt de Soignes.

« L'injonction de me rapprocher de lui et de me porter sur Saint-Lambert, donnée à une heure, ne m'est parvenue qu'entre quatre et cinq ; alors j'étais aux prises avec les Prussiens ; le pays à parcourir pour effectuer le mouvement ordonné est coupé et dif* ficile ; la distance de Wavres à Waterloo, par la rive gauche de la Dyle, est au moins de quatre lieues; ainsi donc^ quand même les Prussiens ne m'eussent pas retardé dans ma marche, il était impossible que j'arrivasse au secours de l'Empereur avant dix ou onze heures, époque à laquelle la bataille était perdue depuis longtemps. — J'ajouterai que^ si mémede Sarth • à-Valin, à onze heures et demie, j'eusse marché sur Saint-Lambert^ ainsi que le général Gérard en ouvrit Favis, les destinées de cette fatale journée n'en eussent point été changées, attendu la supériorité numérique des Prussiens, qui pouvaient toujours m'arrêter^ en m'opposant des forces doubles des miennes, et porter le reste de leurs troupes sur le flanc de l'armée fran* çaise, et aussi à raison de la distance de Sarth-à-Valin à Mont-Saint-Jean, qui ne me permettait pas que j'y arrivasse à temps utile.

« Enfin, le reproche d'avoir laisséignorer à Napoléon

ma position y et négligé de communiquer fréquemment avec luij est injuste, puisque je lui ai écrit quatre fois en moins de vingt-quatre heures, lui ai envoyé plusieurs officiers, et ai détaché le général Pajol pour me lier avec lui.

c Peut-être, messieurs^ devrais-je terminer cette lettre, déjà bien longue, par une simple question. Pourquoi, si le blâme qu'on déverse maintenant sur moi était mérité, Napoléon, qui improuva hautement la conduite de Tun de ses lieutenants (Ney) immédiatement après l'événement, n'a-t-il pas^ à la même époque, accusé Fautre d'avoir désobéi ou mal interprété ses ordres (1) ? Toutefois, je ne saurais me refuser à ajouter quelques observations qui ne seront pas dépourvues de tout intérêt^ puisqu'elles ont moins pour objet de prouver Tinauthenticilé d'un plan de cam* pagne démenti par des pièces officielles (2) et évidemment tracé postérieurement au désastre de Waterloo, à dessein de faire croire que toutes les dispositions propres à le prévenir ont été prescrites^ que de signaler d'une manière plus précise qu'on ne l'a fait, ce me

{{) Poar croire à des méDagements de la part de Napoléon, dans nné circonstance où les intérêts de sa gloire se trouYaient compromis, il faudrait pouvoir oablier le bulletin qai, après la bataille de Leipzlc, traduisait au tribunal de Topinion, en attendant quMl le fClt à une commission militaire, le colonel du génie Montfort, gratuitement accusé de la rupture du pont sur la Saaie, et d*étre une des causes des désastres qui en fuient la suite; et ne pas se rappeler la mise en jagement du général Marescot, à Toccasion des revers des troupes françaises à Baylen, résultant d'ordres et de dispositions qui émanaient d*une autre autorité que la sienne. Quelques autres laits non moins afOigeants s'expliquent quand on sait qu*nn des adages de Tempereur était que le cbef d*un empire ne pouvait iamais avoir tort.

(3) Voyez le livre d*ordres et de mouvement du major-général*

semble, jusqu'à ce jour^ toutes les difScultés de la position où était Napoléon, le 17 juin^ à midi. Jusques à cette heure, il était si persuadé que les Anglais se retiraient^ qu'il avait fait écrire dans la matinée au ministre de la guerre, à Paris : V armée est formée sur la grande rouie de Namur à Bruxelles^ où VEmpereur se rend en ce moment (1). Vers midi et derni^ un premier rapport put lui faire préjuger que Wellington était encore, avec une partie de ses forces, de ce côté-ci de la forêt de Soignes* Il n'ignorait pas qu'un des corps de l'armée prussienne (celui de Bulow) n'avait point pris part à la bataille plus sanglante que décisive de Fleurus, que Blûcher le rallierait à lui, et que cette circonstance favorable le mettrait à même de choisir entre deux partis, l'un et l'autre dangereux pour nous, ou d'opérer sa jonction avec Wellington, ou, par un retour offensif vers Gharleroy , de se porter sur la ligne d'opération de l'armée française, et de la placer entre deux feux. Auquel s'arrèteraitril, et comment deviner à l'instant le secret d'un plan qui n'était alors connu que des généraux ennemis? C'était là le nœud gordien, et l'Empereur était sans données suffisantes pour le trancher. Si le 17, à la pointe du jour, Theureuse étoile qui l'avait guidé tant de fois, se levant pour lui, il eût marché avec toutes ses forces contre Wellington^ et qu'il Teût attaqué le 18 au lever du soleil, sa dé* faite aurait été complète, et il aurait été rejeté de l'autre côté de la forêt de Soignes avant i'appariti(m

(l).Lettrd du duc de Dalmatie au maréchal Dârout.

de BlUcher ; débarrassés des Anglais, nous eussions été à môme d'obtenir de nouveaux succès contre les Prussiens. Mais à une heure après midi, la mesure du temps était si courte que de tels résultats étaient peu probables. Une combinaison différente de celles adoptées par Napoléon eût peut-être atténué le nombre des. chances défavorables de la lutte inégale irers laquelle Tentrainait la fatalité. Au lieu de m'envoyer à la poursuite des Prussiens, en mouvement depuis la veille au soir, et dont aucuns débris ne jalonnaient la direction de retraite, s'il m'eût fait marcher par la rive gauche de la Dyle, à une distance peu éloignée de lui, je me serais trouvé, dans la matinée du 18, à hauteur de Saint-Lambert, et sur le flanc des corps prussiens, partis de Wavres à trois heures du matin (1) pour se porter vers Waterloo ; mon apparition eût retardé leur mouvement, et quand l'agglomération de leurs forces en face de moi m'eût rendu impossible de l'arrêter, j'aurais été à temps utile pour me reployer vers TEmpereur, qui eût combattu avec tous ses moyens réunis, pendant les dernières heures delà journée du 18. il s'est fait illusion, en croyant qu'un corps de trente et un mille hommes contiendrait cent mille Prussiens, s'ils se reportaient en avant, ou les arrêterait dans leur marche le 18, lorqu'ils manœuvraient depuis le 16 au soir pour opérer leur jonction avec Wellington. Mais si ses prévisions manquèrent de justesse, si la perte delà matinée du 17 était une faute

(1) Voyez le rapport éb Biacher.

irréparable, et si Tadoption d'un plan d'opérations dont la rapide conception était un des principaux moyens de succès fut aussi tardive, n'oublions point que ses déterminations ne pouvaient être basées sur des calculs dont les éléments lui manquaient, et qu'i fallait qu'il les dût à d'heureuses inspirations : elles ne surgirent point devant lui, et ses destins s'accomplirent. »

Non content de sa longue lettre à MM. Méry et Barthélémy, le maréchal, le même jour, 20 novembre 1829, livra à la publicité un second opuscule attaquant la brochure du général Gérard et intitulé : De Vinfltience que peuvent avoir sur V opinion les documents publiés par le comte Gérard. — Voici cette brochure :

Avant-Propos.

« M. le comte Gérard, dans une lettre écrite à mon fils, le 14 janvier 1820, à l'occasion de ma réfutation d'un ouvrage du général Gourgaud (1), s'exprime en ces termes : a Vous annoncez que M. le comte de Grouchy à son arrivée en France doit faire paraître des mémoires plus détaillés : s'il persiste à y faire figurer les assertions erronées qu'il a publiées dans son premier ouvrage sur le 4* corps et son chef, malgré le peu de goût que j'ai à entretenir le public de moi, je prends l'engagement de les détruire sans réplique.

(1) Voyez les Documents publiés par M. le comte Gérard.

Avant que j*aie rien publié, sans savoir ce que je publierais, et si^ en repoussant des inculpations immé' rilées^ je me plaindrais du 4'' corps et de son chef, M. le comte Gérard prend Tinitiative d'une discussion à laquelle notre confraternité d'armes me fait éprouver un extrême regret de devoir me livrer.

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