‹ Mémoires du maréchal de GrouchyChapitre 17 sur 26 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

« La plus auguste cérémonie vient de consacrer nos institutions : l'Empereur a reçu des mandataires du peuple et des députations de tous les corps de l'armée l'expression des vœux de la nation entière sur l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire, qui a été envoyé à son acceptation. C'est un nouveau serment qui unit la France et l'Empereur : ainsi les destinées s'accomplissent et tous les efforts d'une ligue impie ne pourront plus séparer les intérêts d'un grand peuple du héros que les plus brillants triomphes ont fait admirer de l'univers.

« C'est au moment où la volonté nationale se manifeste avec autant d'énergie que des cris de guerre se font entendre, c'est au moment où la France est en paix avec toute l'Europe que des armées étrangères avancent sur nos frontières : quel est l'espoir de cette nouvelle coalition? Veut-elle ôter la France du rang des nations? Veut-elle plonger dans la servitude vingt-huit millions de Français? a-t-elle oublié que la première ligue qui fut formée contre notre indépendance servit à notre agrandissement et à notre gloire? Cent victoires

éclatantes, que des revers momentanés et des ol^eonstances malheureuses n'ont pu effacer, rappellent qu'une nation libre conduite par un grand homme est invincible. Tout est soldat en France quand il s'agit de l'hon* neur national et de la liberté. Un intérêt commun unit aujourd'hui tous les Français. Les engagements que la violence nous avait arrachés sont détraits par la fuite des Bourbons du territoire français, par l'appel qu'ils ont fait aux armées étrangères pour remonter sur le trône qu'ils ont abandonné et par le vœu unanime de la nation qui, en reprenant la libre exercice de ses droits, a solennellement désavoué tout ce qui a été fait sans sa participation. Les Français ne peuvent recevoir des lois de Tétranger ; ceux mêmes qui sont allés y mendier un secours parricide ne tarderont pas à reconnaître et à éprouver, ainsi que l'ont fait leurs prédécesseurs, que le mépris et l'infamie suivent leurs pas, et qu'ils ne peuvent laver l'opprobre dont ils se couvrent qu'en rentrant dans nos rangs.

«Mais une nouvelle carrière de gloire s'ouvre devant

Tarmée. L'histoire conservera le souvenir des faits mi*

litaires qui auront illustré les défenseurs de la patrie et

de l'honneur national. Les ennemis sont nombreux,

dit-on : que nous importe ? il sera plus glorieux de les

vaincre et leur défaite aura d'autant plus d'éclat. La

lutte qui va s'engager n'est pas au-dessus du génie de

Napoléon, ni au-dessus de nos forces ; ne voit-on pas

tous les départements, rivalisant d'enthousiasme et de

dévouement, former, comme par enchantement, cinq

cents superbes bataillons de gardes nationales, qui

déjà s«Dt venus doubler nos rangs^ défendre nos places et s'associer à la gloire de Tarmée ? C'est l'élan d'un peuple généreux qu'aucune puissance n'a pu vaincre, et que la postérité admirera. Aux armes ! bientôt le signal sera donné, que chacun soit à son devoir. Du nombre de nos ennemis^ nos phalanges victorieuses vont tirer un nouvel éclat. Soldats 1 Napoléon guide nos pas, nous combattons pour l'indépendance de notre belle patrie ; nous serons invincibles. »

On comprend que les discussions avec Gérard devenu ministre de la guerre, la déclaration d'Hartwell en 1803, celle de 1816 du duc d'Orléans^ n'étaient pas de nature à mettre le maréchal de Grouchy en faveur dans les hautes sphères gouvernementales. Aussi opposa-t-on à ses justes demandes toutes les fins de nonrecevoir qu'il fut possible d*imaginer.

Tant que le comte Gérard resta ministre de la guerre, il ne fut rien fait pour M. de Grouchy. Le 17 novembre 1830, le duc de Dalmatie prit le portefeuille. On pouvait dire que le maréchal tombait de Charybde en Scylla. Néanmoins il crut devoir renouveler ses démarches au moins pour être relevé de la retraite et ré* tabli sur le cadre d'activité. Il fit donc une réclamation nouvelle dans ce sens. Le 5 févriei^ 1831, le directeur de l'infanterie, Saint-Cyr-Nugues, lui répondit :

0 Monsieur le comte, au reçu de votre lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, j'ai fait rechercher en vertu de quelle disposition les inspecteurs généraux d'armes avaient été supprimés.

« Je vois qu'une réclamation du titre de premier ins-

pect6ur général des cuirassiers faite par M. le lieute* nantrgénéral comte Belliard a été soumise, le 17 juin 1830, à Texamen de la section du conseil d'État, formant le comité de la guerre, qui a jugé qu'elle ne pouvait être accueillie par les considérations suivantes :

« 1^ Que l'emploi militaire de premier inspecteur général ( substitué à celui de colonel) a cessé d'exister par le licenciement général de l'armée en 1815 ;

<k2^ Que cet emploi n'a pas été recréé, lorsque, après le licenciement et lors de la réorganisation de l'armée, une ordonnance du 10 janvier 1816 a fait revivre le titre de colonel général en faveur des princes du sang ; 3* Que ce titre, ou emploi, n'existe pas dans Tordre hiérarchique des grades de l'armée^ consacré par Tar* ticle 2 de l'ordonnance du 2 août 1818.

I Tels sont les documents authentiques qui existent à ce sujet et que je m'empresse de vous transmettre, par ordre du ministre. •

M. de Grouchy demanda alors nettement la dignité de maréchal de France, à laquelle l'empereur lavait élevé; M. Soult le savait mieux que personne, et dans quelles conditions. Le nouveau ministre de la guerre hd répondit le 8 mars 1831 :

Paris, le 8 mars 1821.

« Général, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honbeur de m'écrire pour réclamer la dignité de maréchal de France.

« Le ministre de la guerre ne peut suivre d'autres

règles que celles qui sont tracées par les lois et les ordoDDances existantes. Le roi ne vous ayant point donnét reconnu ou confirmé la dignité de maréchal de France, je ne puis vous la reconnaître ni permettre que vous en preniez le titre. En droit, vous vous exposeriez à des poursuites en la prenant illégalement, et vous exposeriez également les intendants et les payeurs qui vous bu feraient acquitter le traitement ou qui recevraient vos quittances signées avec ce titre.

0 Vous devez sentir que comme ministre j'ai à remplir des obligations devant lesquelles doivent se taire mes désirs particuliers ou mes souvenirs. Ce que je vous réponds est conforme aux principes de tous les temps et de toutes les époques, et n'a rien de personnel, tandis que vous, général, en parlant des odieuses classifications de 1 8 1 5, en me citant par mon nom, vous semblez au contraire faire de ce qui vous touche une affaire de personnes. Je dois vous déclarer que je ne crois point trahir la patrie et le prince en me conformant à ce qui est de règle et conséquemment de devoir : je ne puis donc que repousser votre imputation et vous laisser le soin delà qualifier. »

Un mois plus tard, la révolution de Pologne éclate. Le maréchal de Grouchy, le cœur ulcéré des injustices dont il était l'objet, de l'espèce de persécution que tous les gouvernements, à tour de rôle, semblaient prendre à tâche d'exercer contre lui, caressa le projet d'oflfnr son bras et son épée aux insultés polonais. Il fit des ouvertures dans ce sens aux chefs de l'insurrection ; mais lacceptation de ses propositions fut indéfiniment

retardée^ soit par suite d'un malentendu, d'un retard dans l'expédition des lettres, soit plutôt d'un motif politique qui engagea le gouvernement à s'opposer en dessous aux projets du maréchal. Ses propositions n'eurent d'autres conséquences que de provoquer la gratitude du gouvernement polonais, ainsi qu'on le verra par les deux lettres suivantes adressées à Grouchy. L'une est écrite par le prince Czartoryski ; l'autre est signée des représentants à Paris, du gouvernement insurrectionnel de la Pologne :

Varsovie, ce 17 mai !88i.

« Monsieur le maréchal, le gouvernement national a reçu avec une vraie satisfaction la lettre qui lui a été communiquée par la mission de Paris, et dans laquelle vous offrez à la nation polonaise le secours de votre bras, de votre expérience et de l'illustration de votre nom. Cette offre, qui est une nouvelle manifestation éclatante de la sympathie que notre cause a excitée dans tous les cœurs français^ a été acceptée avec reconnaissance par le gouvernement national, qui se serait empressé depuis longtemps de vous en prévenir, s'il n'eût point appris que, votre projet étant ébruité, vous auriez rencontré sur votre chemin de nombreuses dif* ficultés.

n Aujourd'hui que vos pas seront peut-être moins attentivement observés^je remplis un devoir, je satisfais au vœu général de mes compatriotes en vousfaisant parvenir, monsieur le maréchal^ au nom du comman*-

dant en cbef, au nom du gouvernement national, Texpression de notre reconnaissance et notre désir bien vif de vous voir bientôt parmi nous.

« Veuillez croire, monsieur le maréchal, que nous serons fiers de pouvoir inscrire votre nom sur la plus belle page de notre histoire. Ce nom retrace aujourd'hui des souvenirs glorieux de la France ; nous espérons qu'il va s'associer à ceux de la Pologne.

<c Le général en chef se flatte, monsieur le maréchal, que vous ne retarderez pas votre arrivée, et nous vous assurons que la reconnaissance nationale sera le prix d'un dévouement si généreux. »

Paris, ce 18 août 4831.

fl Monsieur le maréchal, nous avons eu l'honneur de recevoir hier votre lettre de Dieppe du 8 du courant, avec la copie d'une lettre que le prince Czartoryski vous a adressée en date du 17 mai. Nous sommes tout aussi étonnés que vous et bien vivement affligés du retard incroyable de cette lettre de Varsovie, et nous nous empressons de vous communiquer tout ce que nous en savons.

et La nol]|le et généreuse déclaration que vous nous avez faite, d'abord verbalement et puis le 1 1 mars par écrit, d'aller partager les périls et guider les efforts de nos braves, a été expédiée par nous à Varsovie le 18 mars. Nous la confiâmes à un de nos compatriotes, M. Czapotki. Nous avons été longtemps sans nouvelles de notre messager. Ce n'est que les dernier^

jours du mois d'avril que nous apprîmes que M' Cza« potki était arrivé à Varsovie le 1 8 du même mois.

« Depuis ce temps nous n'avons eu aucune communication de notre gouvernement relative au dépôt confié à M. Czapotki. Nous avons donc supposé que le gouvernement n'avait pas cru devoir donner suite à la négociation et qu'il vous en informait.

tCet état de choses a subsisté jusqu'au 31 juillet. Ce jour il nous arriva un jeune homme de Dresde^ Stowactki, qui nous apporta des dépèches de Varsovie et un paquet de lettres parmi lesquelles il s'en trouvait une pour vous, monsieur le maréchal , et une pour le général Lamarque.

« Cinq mois s'étant écoulés depuis l'envoi de H. Czapotki : nous ne pouvions pressentir le contenu de la lettre pour vous que dans les dépèches à nous adressées; le ministre n'en faisait aucune mention. Dans l'incertitude où cet envoi nous plaçait^ nous nous sommes bornés à vous expédier la lettre^ comme nous fîmes avec celle du général Lamarque.

fl Quelques jours plus tard^ le général Lamarque a fait imprimer la sienne : nous nous étonnions de sa date, elle était du 17 juin ; mais quelle fut notre douloureuse surprise^ à la réception de votre dernière de Dieppe, quand nous vîmes que celle du prince Czartoryski pour vous était du 17 mai. Nous ne savons pas à quoi attribuer ce retard. Elles sont grandes, les entraves que les États voisins de la Pologne mettent à nos communications; nous en avons eu récemment une preuve^ par une dépèche du gouvernement du

4 juin qui nou8 est parvenue le 6 août. Mais tout cela ne suffit pas pour expliquer le retard, pour mettre au jour la cause de notre malheur. Nous en avons écrit au gouvernement, en lui communiquant la lettre que vous avez bien voulu nous écrire. La perte de temps est irréparable. Plût au ciel que nous puissions encore profiter de l'offre généreuse que vous faites aujourd'hui ! Envoyez-nous le plus tôt possible la lettre que vous vous proposez d'écrire au prince Gzartoryski. Tentons fortune encore. Peut^tre nous accordera* t-elle un dernier et tardif sourire.

« Voilà, monsieur le maréchal^ tout ce que pouvons TOUS dire en vous faisant connaître tout ce que nous sa- Yons, et Toilà ce qui vous expliquera pourquoi nous ne nous sommes plus présentés à Totre porte. M. Wolictki est parti au mois de mars pour Gonstantinople, où il se trouve encore. »

Cependant le sort contraire qui poursuivait M. de Grouchy de ses rigueurs, parut se calmer. Le roi, sollicité par le duc d'Orléans, son fils, jeune' prince qui appréciait beaucoup le maréchal^ se décida à lui rendre ce titre; mais comme s'il était décidé que justice pleine et entière ne pouvait être rendue à l'ancien proscrit de 1815, on lui accorda seulement le titre de maréchal honoraire.

Voici l'ordonnance du roi, que le duc de Dalmatie euYoya le 21 novembre au marquis de Grouchy :

a Ministère de la guerre.

« Louis-Philippe, roi des Français, à tous présents et à venir, salut.

« Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État au département de la guerre,

« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

« Le lieutenant général marquis de Grouchy est élevé à la dignité de maréchal de France honoraire.

« Notre ministre secrétaire d'État au département de la guerre est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.

c Fait au palais des Tuileries, le 19 novembre 1831 . Signé : Louis-Philippe. »

Cette ordonnance était une anomalie et une illégalité. Premièrement on ne rendait pas au maréchal la dignité qui, de faity était son droit, puisque le roi le nommait, pour ainsi dire, proprio motu^ tandis que les grades et dignités donnés par l'Empereur en 1815 avaient été formellement reconnus par le gouvernement de Juillet. Secondement, on lui donnait un titre, celui d'honoraire^ qui dispensait^ il est vrai, de lui payer les émoluments attachés à la dignité du maréchalat; mais ce titre, imaginé par la Restauration, avait été aboli par la révolution de 1 830.

On fit de cette question une question financière du genre de celles qui primaient tout à cette époque. On promit à M. de Grouchy qu'il remplacerait le premier maréchal décédé, et qu'il serait alors porté sur les

cadres comme maréchal effectif avec traitement^ etc. Chose singulière, on lui objectait pour ne pas le payer le complet du cadre des maréchaux, lui dont la promotion datait de 1815, et on élevait au maréchalat en 1830 et 1831 les généraux Gérard, Clausel et de Lobau, pour le traitement desquels on trouvait des fonds au budget de la guerre.

Néanmoins, et malgré toutes ces anomalies plus bizarres, les unes que les autres^ le marquis deGrouchy crut devoir cesser toute réclamation jusqu'au jour du décès de Tun des maréchaux titulaires.

A la fin de 1833, le maréchal Jourdan étant mort, M. de Grouchy écrivit au roi, le 29 novembre :

I Paris, le S9 noTembre 1833.

« La mort du maréchal Jourdan rendant incomplet le cadre des maréchaux, je réclame de votre justice la place que je me crois autorisé à y occuper.

« Organe du gouvernement de Votre Majesté, le président du conseil a fait connaître au corps législatif, le 31 mars 1832, ma position militaire et mes droits. Il s'est exprimé en ces termes : « Par le fait que le nombre de douze maréchaux, déterminé par Tordonnance de 1818, se trouve rempli, et par suite du vœu manifesté par les chambres, le lieutenant général nommé maréchal de l'Empire pendant les Cent jours a été élevé à la dignité de maréchal honoraire par ordonnance du roi : il est là pour prendre la première place qui sera vacante par mort ; il ne peut pas y en avoir d'autre.

Ainsi, sous ce rapport, nous sommes dans la légalité. » s%

i Une déclaration aussi explicite de ma situ ation dans Tannée, l'engagement solennel contracté à la face de la France de m'investir de la première place de maréchal titulaire qui viendrait à vaquer, ne me permettaient pas de croire que la chose pût être mise en question. C'est donc avec un douloureux étonnement que j^ai appris que le ministre de la guerre, s'appuyant d'une loi de finances, qui statue qu'aucune nouvelle nomination de maréchal ou de généraux n'aura lieu avant trois extinctions, émet l'opinion que ma demande ne peut être accueillie.

9 Sans doute, si elle avait pour objet d'être nommé maréchal, elle devrait être repoussée par cette loi. Mais depuis 1831 une ordonnance de Votre Majesté m'a remis en possession de ce grade, qui m'avait été conféré en 1815. Je jouis des honneurs^ avantages et prérogatives qui y sont attachés ; j'en porte les insignes; ainsi, que le maréchalat soit une dignité ou qu'on le considère comme un grade ; je n'ai point à demander une nouvelle nomination. On nest pas nommé deux fois au même grade ; on n'est pas investi deux fois de la même dignité par le même gouvernement : ce serait une véritable anomalie.

« Le traitement qui est attaché au maréchalat, et le classement à mon rang parmi les maréchaux titulaires, sont donc les seules choses que j'aie à réclamer et que je réclame^ la loi qu'on voudrait m'opposer m'étant doublement inapplicable : |

« 1"* Parce qu'elle ne peut avoir d'effet rétroactif ; que

ma nomination au maréchalat est antérieure à cette loi et que toute loi, soit qu'elle défende, soit qu'elle ordonne, ne frappe que dans l'avenir ;

« 2"* Parce que l'application qu on en ferait pour me refuser mon traitement serait également fausse, car elle n*a pas statué pour l'espèce. Elle est préventive de promotions à de nouveaux grades, mais n'a aucun rapport au payement de ceux existants. Elle appartient donc à une catégorie dififérente, et on Ten arrache avec effort pour la transplanter dans une autre qui ne l'admet pas.

« Cette loi de finances est donc réellement muette quant à moi, sire, et elle laisse à Votre Majesté toute liberté d'être juste.

« J'ajouterai encore qu'il y a engagement formelde la part du président du conseil, que le rang parmi les maréchaux titulaires et le traitement de maréchal, dans le cas de la mort de l'un d'eux^ me soient alloués ; ce cas est arrivé : ma demande, basée sur une convention publique, et d'autant plus sacrée qu'elle a été contractée par l'organe du gouvernement de Votre Majesté, est évidemment fondée en droit. Elle n'a besoin de l'appui d'aucune loi nouvelle, elle ne peut être annulée par une loi postérieure.

« Enfin, sire, la qualification d'honoraire étant frappée d'une improbation légale et ne devant plus subsister dans l'armée, peut-être quelque surprise seraitelle conçue en la voyant perpétuer, alors que le moment est arrivé où elle peut et doit disparaître.

■ Qu'il me soit permis en finissant de vous prier de

croire, sire, que, quelque fondée que paraisse à celui qui la forme la demande de complément de son traitement, elle est pour lui, quelle que soit la réduction de sa fortune, un objet tout à fait secondaire. C'est avec un désintéressement connu qu*il sert sa patrie depuis cinquante-trois ans : il lui fera volontiers ce nouveau sacrifice, tandis que son classement dans le cadre des maréchaux est, à ses yeux, de la plus haute importance. Il est pour lui une aCTaire d'honneur : car si sa réclamation à cet égard était repoussée, il serait possible qu'on en inférât que^ par sa conduite, il a démérité d*une manière quelconque, et Sa Majesté ne peut pas plus vouloir qu*ii ait à souffrir qu'un doute injurieux flétrisse les dernières années de sa vie militaire. »

Le ministère de la guerre, depuis Tavénement du duc d'Orléans au trône, avait toujours été occupé par le comte Gérard, nommé maréchal de France le 17 août 1830, ou parle maréchal Soult. On comprend que ni l'un ni l'autre de ces deux hommes n'éprou* valent le désir d'être utiles ou agréables à M. de Grouchy ; aussi toutes les réclamations^ si fondées, si justes qu'elles fussent, du maréchal, restèrent-elles sans réponse !

Fatigué de ce déni de justice, au mois de mars 1834, Grouchy voulut mettre le président du conseil, alors maréchal Soult, au pied du mur et en face de ses propres déclarations. Il fit imprimer la réclamation qu'on va lire, sur la première page de laquelle il crut devoir l'appeler les termes dans lesquels avaient eu

lieu par l'empereur Napoléon et par le roi Louis- Philippe la DominatioD au maréchalat des généraux de Grouchy, Glausel et Lobau.

Le président du conseil, pressé de s'expliquer sur la position de quelques-uns des maréchaux, disait, le H mars 1832, à la tribune delà Chambre des députés, en parlant du maréchal de Grouchy :

« Par le fait que le nombre de douze maréchaux^ déterminé par V ordonnance du 2 août 1 8 1 8 , ^à troute rempli ; et par suite du vœu manifesté par les Chambres^ le lieutenant-général nommé maréchal de V empire pendant les Cent'Jours a été élevé^ par ordonnance 'du Roi, à la dignité de maréchal honoraire. Il est là pour prendre la première place qui sera vacante par mort. Il ne peut pas y en avoir d'autre ; sous ce rapport nous sommes dans la légalité. » (Moniteur, 1832, page 752^ n^ 75.)

Ce cas unique, si spécialement défini par le président du conseil, est arrivé ; la mort du maréchal Jourdan a laissé dans le cadre de Tétat-major général une vacance que le ministre avait signalée comme exclusive^ ment dévolue au maréchal Grouchy, et cependant il est encore maréchal honoraire et figure comme tel au budget de 1835.ToutefolS| ses droits doivent-ils être méconnus, et une déclaration faite à la face du pays par l'organe du gouvernement ne serait-elle qu'une mystification aussi étrange que coupable ?

Nous résoudrons négativement l'une et l'autre de ces questions, en constatant la position exceptionnelle où est placé le maréchal Grouchy, en signalant les précédents qui autorisent à la faire cesser, et en relatant les ordon-

nances et les lois qui frapperaient d'illégalité et' d'arbitraire la détermination ministérielle qui la prolongerait.

Nommé maréchal de France par l'Empereur, le 15 avril 1815, la seconde restauration^ en refusant de reconnaître les grades accordés pendant les Gent-Jours, priva le maréchal Grouchy de son titre et de son traitement. La révolution de Juillet eut lieu, et les Chambres se hâtèrent de voter une loi, dont la principale disposition portait :

« Les grades conférés dans Fintervalle du 20 mars au! juillet 1815 sont reconnus. •

La sanction royale fut refusée à cet acte mémorable de réparation nationale ; mais le gouvernement crut devoir effectuer par des ordonnances individuelles la reconnaissance collective qu'il avait repoussée lorsqu'elle résultait d'une loi. Leurs grades et traitements furent rendus aux officiers nommés pendant les Cent- Jours.Une seule exception eut lieu : le maréchal Grouchy en fut l'objet. Napoléon l'avait nommé maréchal de France, on le qualifia de maréchal honoraire.

Quels motifs purent empêcher de lui rendre son titre^ tel qu'il l'avait reçu de l'Empereur, et de le faire jouir de son traitement ? c'est ce que nous ne rechercherons pas en ce moment. Nous constaterons seulement la volonté du gouvernement, proclamée devant la Chambre par le président du conseil, de faire justice eniière au maréchal Grouchy, lors d'une éventualité plus ou moins rapprochée, niais spécifiée de la manière la plus positive ; et nous ajouterons que la manifestation officielle de cette intention le détermina à

subir les conséquences pécuniaires d^une ordonnaoce qui le blessait par sa rédaction et par les indnctionB auxquelles elle pouvait donner lieu ; quant à ses causes et à ses effets.

Dès que le maréchal Jourdan a été descendu dans la tombe, le maréchal Grouchy est venu réclamer la place que le président du conseil avait solennellement annoncé qu'il occuperait dans le cadre des maréchaux titulaires, à la mort de l'un d'eux.

Quel n*a pas été son étonnement, lorsque, pour essayer de se soustraire à l'accomplissement des engagements les plus formels, il lui a entendu alléguer :

1^ Que le cadre des maréchauœ était complet;

2^ Que la loi des finances du 2 1 avril 1 832 défendait de pourvoir aux vatances à mains de trois extinctions ;

3"" ()u6 X(m ne pouvait payer plus de douze maréchaux.

Apprécions la valeur de ces allégations.

Les ordonnances du 2 août 1818 et du 24 mai 1829 ont, il est vrai, fixé à douze le nombre des maréchaux, et on conçoit que le gouvernement s'oblige à i'd)servance des règles qu'il se trace à lai-mème. Mais ces règles s'appliquent-elles à la position particulière du maréchal Grouchy?

Le Gouvernement, en conférant de nouveau aux offi- . ciers nommés en 1 8 1 5 les grades qu'ils réclamaient» a reconnu un fait préexistant. Cette assertion est si vraie que, quoique les ordonnances précitées eussent déterminé le chiffre du egdre des généraux aussi bien que celui des maréchaux, et que le cadre des généraux fût de beaucoup au-dessus du complet, cela ne l'a pas

empêché d'y faire entreries généraux des Cent- Jours. On De pouvait en efiet opposer à ces officiers, dont le» titres réels remontaient à 1816, des règles établies en 1818 et 1829. C'est en vertu de titres et de droits sem* blables que Ton a restitué au maréchal Groucby le grade dont l'avait dépouillé la Restauration. Comment se pourrait-il que ce que Ton trouvait juste ei possible de faire pour des officiers dans la même position que lui, cesse de paraître juste et possible à son égard? Dira-t-on que le gouvernement ne Ta reconnu que maréchal honoraire ? Mais quoil y a-t-il dans cette reconnaissance une exclusion des droits qui résultent de la reconnaissance elle-même, et parce que quelquesuns de ses efTets ont été indûment suspendus, s'ensuit-il qu'ils doivent l'être à jamais? Non, sans doute: il suffit pour 8*en convaincre de rappeler avec quelle netteté le président du conseil a expliqué le sens dans lequel devait être entendue la quahfication de maréchal honoraire et a précisé le moment oii devait cesser la position exceptionnelle du maréchal Groucby : // est

W, disait-il^ pour prendre la première place qui sera va-

conte par mort.

Les ordonnances de 1)^18 et 1829 existaient le

14 mars 1832, quand cette déchiration fut faite. On ne

les regardait pas alors comme un obstacle à Tadm^ssion

du maréchal Groucby dans le cadre des maréchaux.

Elles ne sauraient l'être devenues après que cette évenlalité a eu lieu.

Prétextera-tron que, même en reconnaissant l'identité

des droits du maréchal Groucby avec ceux des généraux

nommés ea 1815, la gouvernement ne peut pfts faire pour le cadre des maréchaux ce que Ton a fait pour celui des oflBiciers généraux? Les faits démentent cette assertion. Lorsque, le 30 juillet 1831, les généraux Glausel et Lobau ont été nommés maréchaux, les ordomiances que Ton oppose au maréchal Grouchy avaient alors la même force qu'aujourd'hui : le cadre des maréchaux était plus que complet, et ces considérations n'ont point arrêté le ministère ; il a simplement inséré dans l'ordonnance qui les nomme : dérogeant pour cette fois auœ ordonnances du 2 août 1818 et du 24 mai 1829. Est-il plus difficile d'y déroger pour le maréchal de 1815 qu'il ne l'a été pour des généraux qui, comme lui, n'avaient point été élevés à la dignité de maréchal par le plus irrécusable appréciateur des titres qui pouvaient rendre digne d'en être revêtu?

« Les propres paroles du président du conseil constatent d'ailleurs la possibilité de cette dérogation: • Par P effet de la révolution de juillet^ a-t-il dit à la Chambre, deuœ maréchaux se sont trouvés absents et n*ont été portés au budget que pour mémoire j cela a fait considérer que leur emploi était vacant^ et le roi a jugé à propos de récompenser deuoo illustrations militaires^ en wnnmant deua> lieutenants générauœ marécham. -h C'est en mars 1 832 qu'il s'exprimait en ces termes, et en mars 1834, quoique de ces deux maréchaux l'un ne figure plus ni au budget ni dans le cadre^ et que l'autre reste seul dans la même position (][u'ën 1 St32^ il prétendrait pouvoir tirer de cet état de choses une conséquence opposée à celle qu'il en a déduite en 1832. Il ne

saurait en être ainsi : un gouyernement de bonne foi ne pèse point ses actes et ne règle pas ses détermi* nations avec des mesures différentes.

« 2* On oppose au maréchal Grouchy la loi de finances du 21 avril 1 832^ portant qu'aucune nomination de mare* chaïux) n'aura lieu avant trois extinctions. Mais les prohibitions qu'elle renferme ne lui sont point applicables, puisqu'elle est postérieure à sa nomination, qui date de 1831'; et qu'il est de principe qu'aucune loi ne peut avoir d'effet rétroactif et ne dispose que pour l'avenir. d Vainement essayerait-on de faire croire que le maréchal Grouchy a besoin d'une nomination nouvelle pour prendre rang dans le cadre des maréchaux titulaires. Elle ne saurait être nécessaire à celui que l'Empereur a élevé à cette dignité, que les Chambres ont reconnu, que le roi des Français a nommé marechai, qui jouit des honneurs et prérogatives inhérents à ce grade, qui en porte les insignes et qui, près du trône comme dans la salle des maréchaux, occupe la place assignée à ceux qui en sont revêtus ? Il serait dérisoire de prétendre qu'un grade peut à la fois exister et ne pas exister pour le même oCBcier, et jamais on ne vit un gouvernement remettre ses actes en question et élever deux fois à la même dignité le mime individu. Le ministère a cru pouvoir suspendre jusqu'à une vacance par mort quelques-ucs des effets résultant de la nomination nouvelle du maréchal Grouchy. Mais cette vacance ayant lieu, ce qui n'était que suspendu s*exécute de plein droit et sans qu'il soit besoin de nomination ou d'investiture nouvelle : car tout est consommé à cet

égard par Tordonnance du 19 novembre 183 1 et parla déclaration du 14 mars 1832, qui en est le commentaire ofBciel.

a 3* On ne saurait j dit-on, payer plus de douze marechauœ. Nul doute à cet égard ; mais si depuis la mort du maréchal Jourdan, douze maréchaux figurent au budget, onze seulement doivent en toucher le traitement, puisque le maréchal Marmont n'en reçoit aucun. Celui dont jouissait le maréchal Jourdan est donc disponible. Les lois en vigueur prohibent dans l'armée Texistence d'un maréchal honoraire. Le gouvernement a proclamé l'intention de le faire entrer dans le cadre des maréchaux titulaires immédiatement après le décès de l'un d'eux. 11 y aurait donc oubli d'engagements formels et malveillance à lui refuser le traitement qu'avait le maréchal Jourdan, et à lui opposer Téven* tualité de la rentrée du maréchal Marmont, éventualité qui^ depuis la révolution de juillet, n'a privé de leurs appointements aucun des douze maréchaux résidant en France.

« On a cherché aussi à assimiler la position du maréchal Grouchy à celle qu'avaient, sous l'Empire, les maréchaux Kellermann, Lefèvre, Serrurier et Pérignon. Mais on reconnaîtra qu'elles n'ont rien d'identique, en jetant les yeux sur le sénatus-consulte du 28 floréal an XII. 11 porte à l'article relatif aux maréchaux d*empire: Leur nombre n' excède pas seize : ne font point partie de ce nombre les maréchaux qui sont sénateurs.

« Ainsi la quaUfication d'honoraire ne leur était pas donnée ; leur position militaire et leur titre ne diffé-

raient en rien de ceux des autres maréchaux. Le traitement qu'ils touchaient comme sénateurs était, à la vérité, de 4,000 francs moindre que celui de leurs collègues ; mais ils avaient des sénatoreries d'un revenu considérable.

« Le traitement que touche maintenant le maréchal Grouchy est de 16,000 francs, tandis que celui des autres maréchaux est de 30^000 francs.

• Toutefois avant l'argent^ l'honneur, et c'est à son irrésistible impulsion qu'il obéit en réclamant si instamment la place qu'il doit occuper dans le cadre des maréchaux titulaires, et la radiation de l'épithète d'honoraire, qui, dans son acception ordinaire, indique la cessation d'aptitude à des fonctions actives, semble frapper de stérilité son avenir et flétrir, en quelque sorte, une dignité à laquelle, jusques à ce jour, elle n'avait jamais été annexée. »

Aux observations qui précèdent, le maréchal Grouchy ajoutera encore celle-ci :

« Le président du conseil proclame le désir de ne point s'écarter de la légalité^ et se fonde sur son respect pour elle^ pour repousser les réclamations du maréchal Grouchy; ce respect, il le partage, et p'est au nom de cette même légalité qu*il revendique la jouissance de ses droits, tandis que le ministère, en les méconnaissant, perpétue une illégalité flagrante. En effet, l'ordonnance du 16 novembre 1830 et la loi sur l'avancement, du 4 avril 1832, portent l'une et l'autre : a Une pourra^ dans aucun cas et sous aucun prétexte que ce soit^ être accordé de grades honoraires. » Et c'est en

présence de cette disposition si précise, si formelle, qu'il croit pouvoir perpétuer la dénomination de rnaré* chai honoraire, qui n'a [pas d'analogie dans l'armée, qui n'a été conférée^ qui n'a puètre acceptée que tran* sitoirement, et qu'il a annoncé devoir cesser quand l'ordre de choses qui l'avait indûment fait regarder comme nécessaire aurait changé. Il faut donc en rêve-* nir à ce qui seul est raisonnable, à ce qui eût dû, dès l'origine, être la pensée du ministère, et tenir pour constant qu'il ne s'agit pas d'une reconnaissance de nouveaux droits, mais du plein exercice de ces droits, tels qu'ils devraient être compris et entendus au mo-» ment où le maréchal Grouchy a été remis en possession de sa dignité. On rentrera dans la légalité, en faisant cesser une disposition insolite et forcée ; tandis que si on la maintenait, il y aurait violation de lois et de promesses, qui pour tous les gouvernements doivent être aussi sacrées que les lois elles-mêmes.

« Enfin, comme dernier argument, auquel il n'a rien à répondre, nous rappellerons au gouvernement qu'il a reconnu lui-même, dans un cas absolument identique, la vérité des principes qui viennent d'être énoncés. Il avait nommé dans l'armée de mer, au même moment où le maréchal Grouchy f ut déclaré maréchal honoraire, un amiral honoraire. Dès qu'il a réclamé contre cette dénomination et ses effets, le ministre de la marine n'a pas balancé à se conformer aux dispositions del'ordonnancedu 15 novembre 1830 et de la loi du 14 avril 1832 et depuis plus d'un an l'amiral Truguet a pris place parmi les titulaires et en reçoit le traitement.

« L'armée de terre serait-elle donc seule exceptée de ces règles, et la Chambre sanctionnerait-elle, en allouant un traitement à un maréchal honoraire, un ordre de choses frappé d'illégalité par elle, et qui constitue une graye atteinte à des droits acquis et solennellement reconnus? i

Voyant que sa réclamation n'était pas écoutée, le marquis de Grouchy voulut faire une nouvelle tentative. Le 7 juin 1834, il écrivit de nouveau au président du conseil, maréchal Soult :

Vichy, le 7 {ain i884.

« Monsieur le maréchal, vous déclarâtes d'une manière trop positive, le 14 mars 1832, à la tribune législative, que la première place qui viendrait à vaquer dans le cadre des maréchaux m'appartenait de droit et me serait dévolue, pour que ces paroles et l'engagement qu'elles renfermaient ne fussent pas regardés comme officiels, et rappelés à la chambre lorsqu'elle s'occuperait du chapitre du budget relatif à l'état-major général de l'armée. C'est ce qui est arrivé le 19 avril dernier, et la discussion qui a eu lieu à mon occasion a fait modifier en ma faveur vos propositions quant au traitement des maréchaux. Le budget adopté par la chambre des pairs, sanctionné par le roi, et devenu loi de l'État, a tranché, ainsi que j'avais toujours pensé qu'elles finiraient par l'être, les difficultés soulevées par la malveillance pour déguiser l'arbitraire, et perpétuer les effets de l'ordonnance qui, en adjoignant à mon

titre l'insolite qualification d'honoraire^ m'a frustré du traitement dont j'avais joui en 1815^ tandis que toutes celles relatives aux officiers promus pendant les Cent- Jours leur ont rendu d'une manière intégrale le titre et les appointements du grade qui, à cette époque, leur avait été conféré par TEmpereur.

« Frappée de l'illégalité d'une ordonnance exceptionnelle en contravention manifeste avec celle du 30 sep* tembre 1830^ et avec la loi qui prohibe l'existence de grades honoraires dans Tarmée^ la chambre a voulu faire cesser la position fausse dans laquelle elle me plaçait^ et a employé pour y parvenir le seul moyen constitutionnel qu'elle eût, celui de refuser rallocation de 16,000 francs que vous demandiez pour un maréchal honoraire, et de voter un traitement de 30,000 fr. pour le douzième résidant en France, pou]r lequel vous n'en demandiez pas. Ainsi se trouve reconnu, et consacré par une loi, mon droit à la place vacante dans le cadre des maréchaux par la mort du maréchal Jourdan et au traitement de 30,000 francs dont il jouissait. Il m'en a coûté, monsieur le maréchal^ de vous rappeler la discussion parlementaire qui a fait ressortir, d'une manière trop ostensible pour ne pas vous être pénible, le peu de valeur des argumentations employées pour éluder l'effet des promesses dont l'exécution n'aurait pas dû être différée d'un instant, quand la condition éventuelle assignée par vous-même à leur accomplissement se trouvait remplie. Mais si je puis vous convaincre de l'impossibilité de servir plus longtemps des intérêts auxquels les chambres et l'opinion ont

assez fait voir qu'elles refusaient leur appui, j'éloignerai de vous le blâme que vous n'échapperiez pas, si, influencé par des considérations de personnes, vous essayiez de prolonger encore l'injuste spoliation que vous me faites subir depuis trois ans.

• Lorsque, après la mort du maréchal Jourdan, je vous demandai d'y mettre un terme, vous prétendîtes que la loi de finances de 1832, prescrivant de ne pourvoir aux vacances de Tétat-major général qu'après trois extinctions, vous liait les mains et vous empêchait de faire droit à ma réclamation. Vainement combattis-je linduction que vous tiriez, quant à moi, de cette loi, en vous faisant remarquer que, nommé maréchal en 1815 et remis en possession de cette dignité en 1831, les prohibitions d'une disposition législative adoptée en 1832 ne pouvaient m'atteindre. Vous alléguâtes alors qu'une nomination nouvelle m'était nécessaire pour que je pusse être mis en jouissance de la plénitude des avantages inhérents à ma dignité ; mais je ne pus parvenir à vous en dépersuader, même en vous rappelant qu'une simple décision royale avait suffi pour faire prendre rang parmi les amiraux titulaires, et en recevoir le traitement, à l'amiral Truguet, nommé honoraire en même temps que moi^ et aux réclamations duquel on n'opposa point, comme fin de non-recevoir^ la nécessité d'être nommé une seconde fois amiral .

« Aujourd'hui, monsieur le maréchal, la loi de finances pour 183 6 invalide toutes vos argumentations, fait disparaître les obstacles que vous prétendiez m'op-

poser, et repousse l'assertion : qu'un officier général élevé au maréchalat en 1 8 1 5^ reconnu par les chambres en 1831, et investi de nouveau de cette dignité par Louis-Philippe, ait besoin d'une troisième nomination pour jouir des avantages attachés à la dignité

dont il est revêtu depuis si longtemps, et à tant de titres,

« Le traitement de 30,000 francs voté par les chambres l'a été pour moi, monsieur le maréchal, sinon nominativement, du moins aussi clairement qu'il appartenait à la puissance législative de le faire ; et la discussion qui a eu lieu dans la chambre des députés en offre l'irréfragable preuve : car l'indication du motif de l'allocation en détermine l'emploi d'une manière non moins impérative que le ferait l'insertion dans la loi du nom de celui pour lequel elle a lieu. Ce traitement de 30,000 francs, en faveur du douzième maréchal de France, a été ajouté à un budget par lequel on ne réclamait le traitement que de onze maréchaux. Je suis ce douzième maréchal^ indûment rémunéré depuis 1831 comme honoraire, mais que la loi actuelle défend qu'il le soit à ce titre^ et qu'elle met en possession dumème traitement que ses onze autres collègues. Fort de ces considérations, et de l'irrécusable autorité qu*elles reçoivent de la loi de finances pour 1835, je demande à occuper dans le cadre des maréchaux la place qu'y occupait le maréchal Jourdan, et à jouir du traitement de 30,000 francs voté en ma faveur par les chambres, à partir du jour du décès du maréchal Jourdan, attendu que par les budgets de 1833 et 1834,

voug ayez été nanti des fonds nécessaires pour solder des appointements pendant l'une et l'autre de ces années. Il y aura toutefois à déduire du montant du rappel que je réclame, celui des traitements que j'ai reçus en décembre 1833 Janvier^ février et mars 1834,

• J'aime à croire que, vous félicitant de pouvoir enfin remplir, sans craindre de vous compromettre^ des engagements qui eussent toujours dû vous être chers et sacrés, vous ne me mettrez pas dans la nécessité, pé* nible sans doute, mais devant laquelle je ne reculerai jamais, de recourir de nouveau à la publicité et aux chambres, si les justes et réparatrices dispositions de la loi que j 'invoque , ne vous paraissant pas aussi explicites et aussi impératives qu'elles le sont, vous en retardiez pour moi les effets. »

Quelques jours plus tard, le 27 juin, le duc deDalmatie répondit par la lettre suivante, véritable fin de non-recevoir, faisant valoir les plus étranges considérations pour ne pas faire droit à la juste réclamation du maréchal.

Paris, le 27 juia 1834.

i Monsieur le maréchal^ par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 de ce mois, vous réclamez le traitement de maréchal de France avec rappel à dater du décès de M. le comte Jourdan, en vous fondant sur la loi de finances de 1835, d'après laquelle le traitement de 16,000 francs, qui vous avait été attribué, comme ancien premier inspecteur général des

chasseurs, aurait été rejeté tandis qu'une somme de 30,000 francs aurait été votée pour vous comme douzième maréchal résidant en France.

« Si le vote de la Chambre eût été ainsi formulé, nol doute que je serais autorisé suffisamment à proposer au roi de vous allouer le traitement de maréchal titulaire. Mais^ en vous reportant à la discussion du 28 avril dernier, vous vous convaincrez, monsieur le maréchal, qu'iln'en est point ainsi. En effets la Chambre des députés ayant reconnu que la proposition de modifier votre position et devons reconnaître directement un droit acquis au traitement de maréchal titulaire eût porté atteinte à la «prérogative royale, s'est bornée à accorder au gouvernement le crédit nécessaire pour solder douze maréchaux,sans rien préjuger sur ce que le roi jugerait convenable de faire à votre égard. C'est ce que M. le président a constaté formellement à plusieurs reprises, en faisant remarquer à la Chambre qu^elle n'avait voté que des chiffres^ et qu^en allouant au ministre de la guerre une somme équivalente au traitement d'un douzième maréchal, elle ne Vavait ntUlemeni affranchi de V obligation de se conformer à la loi de 1832. (Voir le Moniteur du 19 avril dernier, page 958, 3" colonne.)

« Or, il résulte de cet état de choses que la position de maréchal honoraire^ dans laquelle l'ordonnance royale du 19 novembre 1831 vous a placé, n'est nullement changée par le vote que vous invoquez. Dès lors le décès de M. le maréchal Jourdan n'a pu vous donner, comme vous le supposez, un droit qui ne peut dériver

que de l'institutioD royale. D'un autre côté, l'article 13 de la loi du 21 avril 1832 \ous ayant trouvé dans la position de maréchal honoraire et pe permettant la création ou^cequi est la même chose^la reconnaissance d'un maréchal titulaire qu'après trois extinctions, je ne pourrais évidemment proposer votre titularisation sans enfreindre formellement cette loi.

« Au surplus, monsieur le maréchal, quand bien même le vote par lequel les Chambres ont accordé le traitement d'un douzième maréchal et retranché celui dont vous jouissez comme ancien premier inspecteur général des chasseurs, serait considéré comme autorisant implicitement le ministre à proposer votre titularisation, exceptionnellement à la loi précitée, ce vote , étant spécial à 1835^ s'opposerait toujours à ce que votre position fût changée avant l'ouverture de cet exercice. 11 ne pourrait donc^ dans aucun cas, provoquer actuellement la modification du traitement de 16,000 francs, dont la loi de finances de 1834 vous a maintenu la jouissance pour la présente année^ ni, par conséquent, proposer de faire remonter cette modification à l'époque du décès de M. le maréchal Jourdan. »

Le maréchal de Grouchy avait le caractère entier et peu commode. 11 était dans son droit, il ne voulut pas abandonner sa propre cause^ persuadé de sa bonté. Le 10 décembre 1834^ il écrivit au maréchal Mortier^ duc de Trévise, qui avait succédé au maréchal Soult et au général Bernard au portefeuille de la guerre, depuis le 10 novembre 1834:

Paris, le 10 décembre 18S4.

« Monsieur le maréchal, le budget de 1835 ayant affecté les fonds nécessaires à la solde de douze maréchaux à raison de 30,000 francs, je vous prie de donner des ordres pour que je sois soldé sur ce taux. G*est avec d'autant plus d'instance que je le demande, que les prétendues difficultés soulevées parle maréchal Soult pour essayer de retarder encore cet acte de justice, s'évanouissent devant un examen impartial et ra« tionnel^ et qu il a solennellement déclaré à la tribune législative que la première place qui viendrait à vaquer dans le cadre des maréchaux, m'appartenait de droit. En effet, lorsque^ oubliant ses propres paroles, il a depuis la mort du maréchal Jourdan demandé une allocation de 16,000 francs pour un maréchal honoraire, la Chambre^ conséquente avec elle-même, et ne voulant point enfreindre la loi qui abroge tous grades de cette espèce dans l'armée, a repoussé Tallocation de 16,000 francs dont j'étais l'objet, et a immédiatement alloué 360,000 francs pour les douze maréchaux résidant en France, montrant par le vote de ce chiffre, aussi explicitement qu^elle pouvait constitutionnellement le faire, qu'aucun des maréchaux, quelle que fût la qua-» lification insolite accolée à son titre, ne devait être rémunéré différemment de ses collègues. Il n'appartiendrait donc qu'à une inexplicable malveillance d'allégiier maintenant la nécessité d'une nouvelle titularisation pour me rendre apte à toucher le même traitement que les autres maréchaux.

« La légalité, la ju&tice, les convenances, repoussent une telle assertion.

i Tous les officiers promus pendant les CentJours entêté remis en jouissance, par des ordonnances individuelles, de leurs grades, titres et traitements. Je suis le seul auquel on n'ait rendu que son titre et qu'on ait privé de son traitement. Quelle est la cause d'une telle exception? Quelle est la loi qui en légitime la durée? « Serait-ce celle de 1832, qui défend toute nomination à un grade avant trois extinctions ? Mais seize ans avant qu'elle fût rendue, j'étais en possession du grade de maréchal. Un décret impérial me l'avait conféré ; et ce fait, incontestable, accompli, avait été corroboré par une ordonnance royale en novembre 1831. Il ne serait donc pas juste de prétendre qu'une troisième nomi* nation doive avoir lieu en faveur de celai que deux gou« vemements différents ont successivement élevé au ma* réchalat, et ont investi des prérogatives, honneurs et constante aptitude au commandement des armées, et qui enfin était placé à leur tête il y a tant d'années. 11 existe d'ailleurs, dans l'armée de mer, un précédent qui met à même d'apprécier le peu de valeur d'une telle prétention, si elle était élevée. Nommé honoraire en 1831^ l'amiral Truguet, ayant réclamé contre cette illégale qualification^ l'a vu disparaître, et touche son traitement en vertu d'une simple décision royale, et sans qu'une nouvelle ordonnance de nomination soit intervenue. S'il était objecté qu'il n'y a point parité entre sa position et la mienne, attendu que le cadre des amiraux n'était point complet, je répondraisque, quoi-

que celui des maréchaux le fût en 1 83 1 , les maréchaux Clausel et Lobau n'en ont pas moins été élevés à cette dignité, n'en ont pas moins touché les appointements, et j'ajouterais que quand l'amiral Truguet fut nommé honoraire, il y avait seize ans que j'avais été nommé maréchal titulaire par l'Empereur. Je le répète donc, monsieur le maréchal : il ne s'agit point pour moi d'une nomination ou d'une titularisation nouvelle : elles seraient une véritable anomalie, que je me reprocherais de solliciter du gouvernement. Je n'ai à demander et ne demande que le traitement auquel la mort du maréchal Jourdan me donne droit, et dont le chiffre du budget relatif aux maréchaux vous donne la possibilité de me faire enfin jouir. »

Non content d'émettre par écrit ses droits à la juste réclamation qu'il adressait au ministre, M. de Groachy eut avec le duc de Trévise une conversation dans laquelle Mortier souleva quelques objections. Le lendemain 31 décembre, le maréchal lui écrivit ;

Paris, le 81 décembre 1884.

« Monsieur le ministre^ lorsque nous avons causé ensemble hier de mes réclamations pour être enfin payé de mon traitement de maréchal, vous m'avez objecté qu'il n'y avait pas de fonds disponibles, parce que le duc de Raguse complétait le nombre des douze maréchaux de France soldés sur les fonds du budget, qui ainsi se trouvaient épuisés. Je vous avais répondu que je croyais être certain que vous étiez dans l'erreur. Et depuis

j'ai acquis de nouveau la certitude que M. le duc de Raguse n'a reçu aucune espèce de traitement en qualité de maréchal de France, depuis qu'il a quitté le pays en 1830. Ce fait est facile à vérifier au ministère de la guerre ; mais la simple réflexion démontre qu'il n'a pu en être autrement, puisque, dans tous les budgets YOtés après 1830, on trouve, au détail des sommes demandées pour la solde des maréchaux de France, cette constante annotation : t un maréchal à l'étranger sans traitement. » Sur quels fonds aurait-on pu le payer, puisqu'il n'y en avait pas de faits?

i Vous remarquerez d'ailleurs que cette objection pécherait encore par sa base^ quand bien même elle serait vraie. Est-ce que, jusqu'à la mort du maréchal Jourdan^ il n'y a pas eu douze maréchaux payés en France, quoique la position du maréchal Marmont fût la même alors qu à présent?

« La question n'est donc pas là. Elle n'est pas davan* tage dans l'opinion qu'il me faudrait une nouvelle nomination qui me fît prendre rang parmi les maréchaux titulaires, pour être apte à recevoir le traitement de ce grade. Je ne crois point que, pour être admis dans le cadre effectif des maréchaux, il me faille cette troisième nomination, et je vous demande la permission de mettre ci-joint un exemplaire d'une lettre (à laquelle je n'ai point donné de publicité, bien qu'elle soit imprimée), que j'ai adressée au maréchal Soultetoù je traite ce point. Vous ne vous étonnerez pas que les expressions de cet écrit soient aussi vives que le senti-

ment qu'a dû faire naître en moi le manque, de foi constant d'un ancien collègue; mais^ je vous le répète, la question n'est pas là.

• La chambre a voté pour moi un traitement de 30,000 fr. comme maréchal de France. La discussion qui s'est élevée à cet égard ne peut laisser aucun doute. Je le réclame : si on me le refuse, comment serais-je traité? Car enfin on n imagine probablement pas que ce titre de maréchal honoraire ne doive me conduire qu'à la privation absolue de toute rémunération pour des services assez longs, et qui, je puis le dire, n'ont pas été sans quelque éclat. Je recevais des appointements spéciaux de 16,000 fr. comme ancien colonel général. Le ministère pouvait regarder cela comme un moyen terme adapté à une position insolite dans l'armée, tandis que, moi, je n'y voyais qu'une nécessité à subir, en attendant le moment d'une {ustice complète et Taccomplissement des engagements formels du président du conseil. Mais, quoi qu'il en soit, les chambres ont supprimé cette allocation dans le budget de 1835. Je ne puis plus recevoir cette solde. Voici donc deux traitements, l'un de maréchal que le ministère me re« fuserait, quoiqu'il ait été voté pour moi par les chambres; l'autre, d'ancien colonel général que je ne puis plus recevoir, puisque les chambres l'ont sup« primé. Quelle sera donc la solde que je recevrai ? Celle de lieutenant- général? Mais, à part que je ne saurais penser qu'on voulût me faire l'injure de me placera un rang inférieur à celui auquel je suis monté depuis si longtemps, soit comme général en chef, soit comme

maréchal, il me semble que le budget même n'offre pas les moyens de me faire payer sur ce pied, puisqu'il n'y a de fonds faits que pour un cadre spécial et déterminé de lieutenants généraux. Ansi, il faut que, lég<plement, on me paye comme maréchal ou qu'on m'enlève tout traitement.

« Vous voyez, monsieur le ministre, dans quels embarras et quelles difficultés inextricables on se jetterait, en s'obstinant à me refuser une justice que j'aurais pu espérer moins lente et moins contestée. Si l'on fait procéder de nouvelles difficultés de ce titre d'honoraire, formellement aboli par une loi, je ne saurais m'empêcher de faire remarquer que ce n'est pas de moi qu'il a dépendu qu'il en fût autrement.

« En outre, le 10 décembre 1834, le marquis de Grouchy avait remis au roi la note ci-dessous, accompagnée d'une notica étendue que nous croyons inutile de reproduire ici.

Note remise au roi le 10 jmvier 1835.

« Le maréchal Grouchy est le seul de tous les officiers auxquels le roi, en leur conférant de nouveau en 1831 les grades obtenus par eux pendant les Cent- Jours, n'ait pas rendu le traitement attaché au sien. On chercherait vainement à légitimer cette disposition exceptionnelle, en alléguant que le cadre des maréchaux était alors complet : car celui des lieutenants généraux et des maréchaux de camp l'était également, ce qui n'a pas empêché qu'ils ne fussent mis en possession du traitement des grades qu'on leur rendait. On doit en

outre ajouter que, lorsque les généraux Ciauzel et Lobau furent élevés au maréchalat, le cadre des maréchaux était aussi au delà du complet et qu'ils furent néanmoins rétribués comme leurs collègues. Il est d'autant plus loisible aujourd'hui de traiter de la même manière le maréchal Grouchy, qu'une allocation de 360,000 fr. nécessaires pour la solde de douze maréchaux est portée au budget de 1835, et qu'il n^y a que ce nombre à payer, le treizième maréchal étant hors de France et ne pouvant par conséquent recevoir de traitement.

« Le maréchal Grouchy désire et serait heureux sans doute de faire partie du cadre des titulaires ; mais il ne saurait croire qu'après avoir été élevé une première fois à la dignité de maréchal en 1815; après avoir été nommé une seconde fois maréchal en 1831 et mis en jouissance des honneurs, avantages et prérogatives inhérents au maréchalat, il ait besoin d'une troisième nomination pour toucher les mêmes appointements que ses collègues, alors surtout que les maréchaux Ciauzel et Lobau les ont reçus tout le temps qu'ils ont été comme lui hors du cadre.

« Enfin, Tallocation d'un traitement de 1 6,000 fr. en faveur d'un maréchal honoraire, dont l'existence dans Tarmée a été regardée par les chambres comme une véritable anomalie, a été repoussée du budget de 1835; ainsi le maréchal Grouchy ne peut ni ne doit la recevoir : tandis qu'une allocation de 30^000 fr. ayant été introduite dans ce même budget de 1835 en faveur du douzième maréchal résidant en France, le roi estévi-

demment à même d'en faire jouir le maréchal Grouchy, qui est ce douzième maréchal. II ose espérer que Sa Majesté ne se refusera point à cet acte de justice, encore que la loi de 1 833 sur l'avancement et le nombre des maréchaux ne permette pas son entrée immédiate dans le cadre des titulaires. »

Enfin, décidé à ne rien négliger pour frapper un grand coup, un coup décisif, le maréchal adressa plusieurs pétitions à la chambre des députés.

Ces efforts ne furent couronnés de succès qu'au commencement de Tannée suivante, et encore pour ce qui avait rapport à la solde seulement. Il resta hors du cadre avec le titre de maréchal honoraire.

Le duc de Trévise lui manda le 28 février :

Paris, le «8 lévrier 1835.

<c Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous annoncer qu'ayant mis votre réclamation sous les yeux du roi, Sa Majesté a décidé, le 1 8 de ce mois, que vous seriez payé de votre traitement, à compter du 1*"' janvier de l'année suivante.

« J'adresse des ordres à M. Tintendant mihtaire de la V* division pour l'exécution de cette mesure. »

La position de M. de Grouchy comme maréchal titu^ laire avec solde ne fut régularisée qu'à la fin de 1835, après lamortdu ducde Trévise. Le marquis Maison, ministre de la guerre de Louis-Philippe, lui fit connaître cette décision par la lettre suivante du 19 novembre :

Paris, 19 noYembre 1835.

0 Mon cher maréchal, je me suis fait rendre compte de votre position dans le cadre légal des maréchaux de France. Elle pourra actuellement être parfaitement régularisée^ ainsi que le prouve l'explication suivante. Jusqu'au décès de notre infortuné collègue, M. le maréchal duc de TrévisOj le cadre était au complet, puisque M. le maréchal duc de Raguse, ayant envoyé son ser* ment au roi, n'a pu cesser d'en faire partie, et qu'il est autorisé à résidera l'étranger; dès lors vous ne pouviez figurer dans le cadre qu'à titre d'honoraire ; mais aujourd'hui la place laissée par M. le duc de Trévise permet de vous considérer comme le douzième ; et, comme votre traitement de maréchal est compris dansles budgets de la guerre, même dans celui en projet pour 1837, il suffira de supprimer sur le cadre le mot honoraire qui suit votre titre^ pour que vous vous trouviez en possession dans toute leur plénitude des droits et prérogatives de la dignité de maréchal de France.

« Je donne des ordres pour que cette rectification soit immédiatement opérée. »

Le maréchal Grouchy avait reçu du roi, en 1832, une légère compensation aux dénis de justice dont il était l'objet. Il avait été nommé pair de France :ce qui lui permit de prendre part à la discussion sur la loi des officiers et d'apporter à la chambre les lumières de son expérience sur une question qu'il possédait mieux que personne.

Dans la séance du jeudi 10 ayril 1834^ le maréchal prononça un discours remarquable qui fit faire un grand pas à cette importante mesure législatiTC. L'armée est en grande partie redevable à M. de Grouchy de cette loi qui fixa la position des of&ciers et les sauva de tout arbitraire.

Nous croyons inutile de reproduire le discours du maréchal. Ce discours fit à la chambre haute une profonde sensation, et détermina en quelque sorte les bases principales de la loi.

 la suite de son discours, le maréchal soumit à la Chambre quelques amendements qui furent adoptés et fixèrent définitivement la position des officiers.

Nous n'avons plus rien à signaler dans l'existence du marquis de Grouchy jusqu'en 1 840, à l'exception de quelques lettres que nous allons faire connaître.

En 1838, le comte de Ségur ayant fait paraître son ouvrage sur la grande armée (1812), le maréchal, toujours à l'affût des livres relatifs aux guerres auxquelles il avait pris une part active, et remarquant dans ces deux volumes de sérieuses inexactitudes, écrivit à l'auteur :

A MONSDBCfi LE GÉNÉRAL DE SÉGCR.

« Parmi quelques inexactitudes que j'ai été étonné de rencontrer, général, dans l'histoire de la grande armée en 1812, il était difficile que je ne remarquasse pas les assertions qu'elle renferme sur la possibiUtéoù j^aurais

été de faire mettre bas les armes à la colonne da général Newerowskoï, lors de la retraite de Krosnoë. Il y a peu de bienveillance, sans doute, à ne pas accorder à un des vétérans de l'armée des vues assez étendues pour sentir l'importance d'occuper le défilé qu'a à franchir Tennemi qu'il poursuit, s'il peut le faire avant qu'il y arrive ; mais^ habitué comme je le suis aux dénigrements les plus ab3urdes de la part des anciens courtisans de Napoléon, je laisse au silence de ce grand capitaine, quant aux fautes qu'on me prête, à donner la mesure du degré de foi que méritent ces romanciers militaires qui croient ajouter à la gloire de leur ancien chef en rejetant sur les lieutenants les insuccès dus à ses propres dispositions. Je pourrai donc me borner à vous faire remarquer, général, que pendant la campagne de Russie^ comme après la bataille de Waterloo, N^tpoléon ne déversa le blâme sur aucune de mes opérations, et que certes il était à la fois de son intérêt, et je dirai presque de son devoir, de signaler Timpéritie de mes mouvements et les torts militaires que j'aurais pu avoir, si effectivement j'eusse mérité quelque reproche. Toutefois, dans cette circonstance particulière, général, je dois à la valeureuse conduite des braves avec lesquels j'attaquai Newerowskoï, de rétablir dans une nouvelle édition de votre ouvrage la vérité des faits qui les concernent.

i Le 3* corps de cavalerie, que je commandais à l'ouverture de la campagne, après avoir culbuté et sabré quelque cavalerie russe depuis Liady jusques à

Erasnoë, se vit forcé d'attendre l'arrivée de rinfanterie de Ney pour attaquer cette ville, qu'occupait Newerowskoï avec six ou sept mille hommes d'infanterie . Dès qu^on en fut maître, je reçus ordre de déboucher par la gauche de Krasnoë, qui se trouvait si encombrée d'artillerie et de troupes qu'il était impossible à ma cavalerie d'y passer. Â la tête de ma cavalerie légère commandée par le général Gautrin et composée des 6^ des hussards et 8°** des chasseurs, dont étaient alors colonels les lieutenants généraux Yallin et duc de Dino^ je traversai, sous le feu de l'ennemi, un marais difficile : pendant ce temps^ Murât disposa inopinément du reste de mon corps, qui était en mouvement pour me suivre, et le dirigea sur la droite de Krasnoë, dans la persuasion que l'ennemi se retirerait sur Jelnia. Cette disposition inattendue ne me laissait qu'environ six cents chevaux pour poursuivre Newerowskoï^ qui se retirait rapidement par la route de Smolensk. Aussitôt que j'eus passé le marais^ je ne balançai point à attaquer les Russes. De nombreuses charges eurent lieu sur leur flanc gauche^ tandis que le colonel Marbœuf avec son régiment de lanciers les inquiétait par la droite , et repoussait quelques escadrons russes qui faisaient partie du corps de Newerowskoï. Nos charges eurent tout le succès qu'on pouvait attendre de la valeur des troupes et de l'intrépidité de leurs chefs. Nous pénétrâmes plusieurs fois (moi-même de ma personne, à la tète de mon escorte) dans les carrés des Russes, leurs caissons furent enlevés ; mais, sans artillerie pour foudroyer et porter an complet désordre dans une masse

d'infanterie, il fut impossible de réussir à lui faire mettre bas les armes.

a Manœuvrant toujours de manière à deyancer la tête de leur colonne, je découvris un ruisseau marécageux que Newerowskoï aurait bientôt à passer, ruisseau à peine indiqué sur les cartes, et dont personne ne m'avait parlé. Je m'y portai en hâte avec le 8'°'' des chasseurs: Tennemi avait à l'avance envoyé occuper le pont établi sur ce ruisseau, et la tète de sa colonne y arrivait en même temps que mes chasseurs. Leur intrépidité et de nouvelles charges étant insuffisantes pour arrêter une masse aussi disproportionnée, nous sabrâmes nombre de Russes, mais ils passèrent le pont ; la nuit était arrivée et nous ne pûmes leur faire essuyer que des pertes insignifiantes.

c Newerowskoï dut son salut à ce que je n'avais point d'artillerie, et à l'insuffisance des forces avec lesquelles je l'attaquai. Elles ne consistaient, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, qu'en six ou sept cents chevaux. Murât ayant donnée à mon insu, une autre direction à mon corps; en second lieu, à la non-coopération du corps de Nansouty aux attaques que je conduisis : il avait ordre de me soutenir, il se borna à montrer quelques escadrons auxquels il défendit de s'engager, et cela malgré les instances récidivées que je lui fis faire par mon aide-de-camp le comte de Gramont, à Asten^ pour qu'il abordât franchement et vigoureusement les Russes.

a Tels sont, général, les détails véridiques d\m combat qui honore les troupes que je conduisis à i*en-

nemi ; ils suffiront, je pense, pour modifier Topinion que des données incomplètes et peu exactes vous en avaient fait concevoir. »

Lorsque Ton crut que la France allait avoir la guerre par suite de la complication des affaires d'Orient, le maréchal de Grouchy sollicita un commandement au cas oh Ton entrerait en campagne. Il s'adressa au duc d'Orléans, qui lui répondit le 7 février 1839 :

« J'ai reçu, mon cher maréchal, la lettre que vous m'avez adressée. J'ai reconnu dans l'empressement que vous avez mis à rechercher l'occasion de rendre de nouveaux services au pays, votre fidélité et votre dé* Touement au roi. Croyez que j'en suis bien touché. Je vous remercie aussi de tout ce que vous voulez bien me témoigner de personnel à ce sujet. Vous savez, je l'espère, que personne mieux que moi n'apprécie la loyauté de votre caractère et que j'ai à cœur de vous donner en tout temps des preuves de mon estime. Si les circonstances réclamaient un jour votre bras, ne doutez pas que je ne sois très-heureux de voir dans les rangs et à la têle de nos armées l'un de ses dignes chefs. »

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