LIVRE VINGT-DEUXIEME
Oe 1930 À 1849.
La polémique sur i8i5 est reprise en 1886 à la mite d*aiie notice publiée par MM. GermaîD Sarrnt et Saint-Edme. — Réclamation da maréchal Gérard (1889). ~ Intervention du général Alphonse de Groucby dans cette polémique irritante. — Accusation maladroite portée par le général Berthezène contre le maréchal de Grouchy et le général Lesenécai. ^ Développement de cette affaire. •— Documents qui 8*y rapportent. — Rétractation honorable du général Berthezène. — Lettre au duc de Dalmatie(31 février 1841).— Correspondance avec le général Jomini. » Lettre du maréchal au rédacteur en chef du journal Les ScUnces tnarUmss.
Malheureusement pour la tranquillité du maréchal, le dernier mot n'était pas encore dit dans Taffaire relative à la polémique sur 1815. Cette question brûlante^ pareille à un vaste brasier, ne cessait de jeter des étincelles et de se raviver. C'est ce qui arriva une fois encore dans les derniers jours de 1 839.
En 1836, deux éditeurs, MM. Germain Sarrut et Saint-Edme, avaient fait paraître, dans un ouvrage intitulé : Biographie des Hommes du jour^ une longue notice sur le marquis de Grouchy. Les matériaux de cette notice avaient été fournis aux éditeurs par le maréchal lui-même, en sorte que^ dans le passage relatif aux affaires de Ligny, de Wavres et de Waterloo, certains reproches déjà énoncés dans les brochures publiées par M. de Grouchy étaient repris à nouveau.
Le général, devenu maréchal Gérard, se trouvant offusqué de cette publication, demanda et obtint facilement de MM. Germain Sarut et Saint*Edme la pubU-
cation de la pièce ci-dessous, que les éditeurs, ainsi qu'on le verra, firent suivre de notes importantes :
a Messieurs, quoique la publication du tome premier, deuxième partie, de la Biographie des Hommes du jour, remonte par sa date à 1836, ce n'est que tout récemment que j'ai lu la notice que vous m'y aTez consacrée, avec les détails contenus dans celle de M. le maréchal Grouchy, sur la bataille de Waterloo et sur les opérations de l'aile droite, dont faisait partie le quatrième corps placé sous mon commandement.
« Il y a dans chacun de ces deux articles des faits complètement inexacts, qu'il m'importe de rectifier en ce qui me concerne.
« L'éditeur a provoqué lui-même les observations que j'aurais à faire, et sa démarche, qui m'a conduit à prendre connaissance d'un livre qui m'était jusquelà resté inconnu, me donne l'espoir que, du moment oii vous serez mieux éclairé^ vous n'hésiterez point à satisfaire à l'intérêt de la justice et de la vérité histo^ rique (a).
• Je commence par ce qui regarde ma biographie.
« Je n'ai, messieurs, qu'à me féliciter de la manière dont a été traitée la première partie de ma vie militaire : dans une revue rapide des campagnes et des actions auxquelles j'ai pris part, vous avez été, sinon complètement (6), du moins très-exactement rensei* gnés jusqu'eù 1814 ; mais l'intention bienveillante (d) dont le début de l'article semble porter l'empreinte, devient pour moi un motif de plus de désirer que les faits que tous racontez ensuite soient rétablis sous leur
vrai jour : car votre relation fait revivre une question contradictoirement débattue et définitivement jugée (d) ; et si elle n'est pas de nature à changer, sur les causes du désastre de Waterloo^ l'avis des hommes spéciaux, elle peut tendre du moins à égarer l'opinion publique sur une circonstance de ma carrière militaire à laquelle j'attache beaucoup d'importance.
a Après avoir parlé de la bataille de Ligny, livrée le 16 juin, et de la conduite des troupes sous mes ordres, qui, dites-vous, s'immortalisèrent dans l'attaque de ce village y vous ajoutez : Le 18, /e général se trouvait dans la direction de Wavres à la tête du quatrihne corps ^ composé de dix mille cent trente hommes et de six cents hommes d'artillerie. Là, peut-être^ s'il eût déployé toutes les ressources de son indomptable courage^ de son intrépide spontanéité^ les destinées de la France pouvaient changer.
c Que signifie cette vague accusation (e) cachée sous des formes laudatives? Par quelle étrange confusion, que j'aurais lieu de croire volontaire de la part de ceux qui vous ont fourni des renseignements, songe-t-on à m'associer (/) à la responsabilité d'une catastrophe qui pèse tout entière sur un autre? Quand, après une série de fautes commises par le commandant de l'ailé droite, fautes que je déplorais, mais que j'offrais lé moyen de réparer enËore> j'ai, à Sarth-àrVailiny ouvert l'avis de marcher sur le canon de l'Empereur ) quand n'ayant pu> nialgré mes vives instances^ décider M. de Grouchy à y conduire Taile droite, j'ai
demandé avec prière rautorisation de marcher seul avec le quatrième corps et la division Yallin, c'est moi, moi que Ton accuse d'avoir manqué de spontanéité et de courage !
a Dans ma douleur de ne pouvoir prendre part à la grande bataille qui se livrait tout à côté, lorsque, par suite des retards de sa marche, M. le marquis de Grouchy ignorait ce qu'étaient devenus les Prussiens, j*ai, comme vous le ditesy mis Tépée à la main et chargé moi-même à l'attaque du moulin de Bielge : ce n'était peut-être pas TafTaire d'un général; mais j'étais entraîné par un sentiment facile à comprendre, et si j'ai encouru un reproche, ce n'est pas celui d'avoir manqué d'intrépidité.
a J'ai fait plus que mon devoir.
« Je ne viens pas réclamer des éloges ; mais je proteste avec énergie contre un jugement qui, démentant votre devise, n'est ni vrai^ nijuste^ni tmparticU (g).
<c Au reste, messieurs, vous avez pris soin vousmême de rétracter^ dans l'article biographique de M. le maréchal Grouchy, les paroles que, je ne sais sous quelles inspirations, vous aviez dirigées contre moi (A). Là, vous reconnaissez (t) que le conseil de marcher sur le canon de l'Empereur, nié si longtemps par M. de Grouchy (;), a été donné par moi : c'était bien une preuve de spontanéité ; mais, entrant dans le détail des instructions et des faits, vous discutez ce con * seil après l'avoir repoussé comme contraire aux ordres donnés au commandant de l'aile droite ; vous contestez
l'influence que son exécution devait avoir sur le sort de la bataille.
« Le point sur lequel vous rappelez l'attention est définitivement acquis à l'histoire {k). Provoqué par M. le marquis de Grouchy, j'ai publié, sur la question stratégique, des documents qui ont fixé l'opinion des militaires. Par ménagement pour M. de Grouchy, alors proscrit, je n avais pas, dans l'origine, voulu entrer dans le débat ; je n'aurais pas même songé à réclamer l'honneur d'un conseil, qui, s'il avait été suivi, tout le monde Ta reconnu, aurait changé le sort de nos armes et les destinées de la France. Mais quand une imprudente provocation m'ayant contraint à rompre le silence, j'ai, la carte à la mairij précisé les lieux> les distances, les heures (/), et justifié Tavis par moi ouvert de jonction avec TEmpereur, avis qui m'était inspiré par le caractère imposant de la canonnade qui se faisait entendre et par le but qui était assigné au commandant de l'aile droite ; les preuves que j'ai produites ont été si manifestes, la lumière qui a jailli de mes documents a paru si éclatante, que non-seulement toute la presse a été unanime^ mais que M. le marquis de Grouchy lui-même^ qui avait annoncé la publication prochaine de sa réponse, a renoncé à la faire paraître.
« Aucun genre de clarté n'a manqué au débat engagé entre nous. Les rapports des généraux étrangers sont venus compléter la conviction. Si vous avez pris la peine de lire les relations publiées par des officiers prussiens, il ne doit rester dans votre esprit aucun doute sur le résultat décisif, dans toutes les hypo-
thèses, da mouvement sur le canon de TEmpereur, ai ce mouvement avait été exécuté avec promptitude et accompli avec énergie (m) .
« J'arrive maintenant, messieurs, aux développements contenus dans la notice biographique de M. de Grouchy, dans lesquels il est souvent parlé de moi et du 4* corps.
« En prenant connaissance de cette notice, j'ai été étrangement surpris d'y retrouver, contre les troupes du 4* corps, les assertions fausses et les reproches injustes qui figuraient déjà dans les premières publications de M. de Grouchy. Cette circonstance ne me permet pas de douter que son article n'ait été exclusivement rédigé sur les documents qu'il a lui-même produits (n).
< Ces accusations, dénuées de tout fondement, ont été démenties si solennellement et d'une manière si éclatante, que j'étais loin de m'atlendre à les voir jamais reproduire. Le témoignage écrit et unanime {o) des généraux et officiers supérieurs qui ont été témoins et acteurs dans cette journée, en ont fait complètement justice. Plusieurs d'entre eux ont porté, sur ce procédé de la part de M. de Grouchy, un jugement de réprobation si sévère et exprimé en des termes tellement énergiques, que je ne pourrais pas les répéter ici, sans manquer au sentiment de modération que je me suis imposé depuis le commencement de ce débat (f ) ! Vous avez pu en juger vous-même, puisque je vous ai communiqué quelques-unes de ces lettresi
< 11 est bien vrai qu'après mes secondes observations^
publiées au commencement de 1830, M. de Grouchy s'adressa à quelques journaux pour annoncer qu^il ne laisserait pas mon dernier écrit sans réponse. Je m'attendais donc à le voir rentrer en lice, et alors essayer de contester la manière dont j'avais présenté les faits, ainsi que les conséquences que j'en avais tirées. J'étais tout disposé à lui répliquer ; mais il n'en fit rien, et c'est après une silence de six ans qu'il est venu (q) faire revivre des insinuations (r) qui manquent de toute vérité, et qui ont été repoussées comme elles méritent de l'être.
« Il existe dans l'article consacré à M. de Grouchy une foule d'autres erreurs touchant les opérations de l'aile droite. Il n'entre pas dans ma pensée de les relever toutes (s) ; mais il en est une qui se rattache tellement aux mouvements des troupes sous mes ordres, qu'il m'est impossible de ne pas la signaler. Je lis, p. 259, t. II, première partie, que Jll. de Grouchy est parti de Gemblouœ le IS juin , avant le jour j c'est-à-dire, dans cette saison, à trois heures du matin : cette assertion est complètement fausse ; et ce qui en premier lieu le prouve d'une manière irrésistible, c'est que M. de Grouchy n'a donné Tordre du mouvement qu'après sept heures, ainsi que l'attestent, par lettres^ les généraux Yandamme, Excelmans, Berthezène {t) ; de plus, tous les officiers de mon état-major ont été témoios que le même ordre ne m*est parvenu qu'après sept heures. Mais voici l'extrait d'une lettre qui m'est écrite de Lyon, par M. Tintendant militaire Denniée, s^ la date du 14 décembre 1819; son contenu fera
cesser toute incertitude, et portera la conviction dans les esprits les plus incrédules :
« Je ne m'étonne nullement que tous ayez renoncé, « et plutôt différé de répondre à la publication interne « pestive de M. de Grouchy : un jour, il reviendra en « France ; car, comme disait l'Empereur, il n'y a que a les morts qui ne reviennent pas. Eh bien^ alors en « effet vous répondrez à cette étrange brochure. Mon « Dieu 1 comment M. de Grouchy est-il si mal inspiré^ « quand il dit qu'il était trop tard pour marcher au « canon, quand vous lui en avez donné, avec tant d'é- « nergie, Tavis dans le jardin du bourgmestre de « Sarth-à-Yallin? Je dis si mal inspiré, car si cette « assertion est exacte, n'est-ce pas encore sur lui que « le blâme retomberait tout entier? Et vous, et tous « ceux de votre corps d'armée, et particulièrement « ceux de votre état-major, ne sont-ils pas là pour at- « tester avec quelle impatience vous attendiez le maa tin du 18, chez le potier où vous avez logé, que le a maréchal Grouchy vous envoyât l'ordre du mouve- • ment ; et ne se souvient-il plus que je me rendis « chez lui entre sept et huit heures du matin (car « dans votre mécontentement vous me disiez : Je ne « puis pas provoquer les ordres du maréchal, je ne le « veux pas : mais nous perdons un temps précieux ; a vous, qui le connaissez^ qui êtes inspecteur aux « revues, allez-y pour le voir, et tâchez de savoir ce « qu'il va faire). J'arrivai donc chez le maréchal ; je « vois encore une grande table assez élevée sur la- « quelle la carte était déployée ; là, M. de Grouchy
« me fit rhonneur de me faire voir la direction que « l'Empereur avait prise, et celle que les troupes sous < son commandement à lui, maréchal, prenaient.
ft Au moment où je quittai le maréchal, ses che- « Taux et son escorte étaient à la porte, et déjà vous « TOUS prépariez à partir^ ayant reçu, au moment de « mon départ, Tordre de mouvement. Mais en voilà i trop sur un fait si clair^ si précis et si incontes- « table. »
« Après cette citation, je dois m'arrêter et terminer sur ce point ma lettre, déjà trop longue, par une réflexion qui, à elle seule, résumera toute cette triste affaire. Quand, au début de cette discussion (u), ou voit M. de Grouchy nier avec une assurance inexplicable l'avis que je lui donnai à Sarth-à-Vallin, de marcher sur le canon de l'Empereur, et ajouter que je ne l'ai rejoint que très-tard devant Wavres ; quand on le voit foirmuler témérairement des accusations, et mettre en avant des récriminations contre le 4** corps et son chef, toutes assertions qui ont été successive ment détruites de fond en comble; enfin, quand sur un fait capital, et auquel s'attache la terrible responsa^ bilité des retards de l'aile droite dans la journée du 18 juin, on le voit dénaturer les faits à ce point qu'il assigne avant le jour l'heure de son départ de Gem bloux, qui n'a réellement eu lieu qu'après sept heures, on se demande quel degré de confiance peuvent inspirer des renseignement puisés à une semblable source. Jû laisse, messieurs, à votre conscience le soin de rô pondre à cette question (v), comme aussi de foire ù
ma réclamation l'accueil que j'attends de TOtre impartialité.
• Il ne me reste plus, messieurs^ que quelques mots à ajouter relati?ement à ce que vous dites de ma carrière politique. Je n'aurais point abordé ce SQJet sans l'occasion qui m'est offerte de m'expliquer aTee vous.
< Quoique l'appréciation à laquelle tous tous êtes livrés de mes actes et de mon caractère, doive me paraître injuste, je ne viens pas m'en plaindre : chacun se place à son point de vue politique (a>) ; je me bornerai à relever quelques-uns des faits consignés dans ma notice, et complètement dénués de vérité {y).
« Quelque prix que j'attache au rôle que j'ai été appelé à remplir dans la révolution de 1830, je n'hésite pas à reconnaître que je ne me suis pas mis à la tête du mouvement populaire (z) ; cette gloire n'appartient à personne (aa). La révolution a étéJ'œuvre de tous* Toutefois, sans attacher beaucoup d'importance aux erreurs dans lesquelles vous êtes tombés à l'occasion de ma présence dans les différentes réunions de députés, je dois dire que j'ai assisté à toutes celles qui ont eu lieu chez MM. Laffitte^ Bérard, Audry de Puyraveau et Casimir Perrier (bb) , et la preuve en résulte du choix qui a été fait de moi, d'abord pour commander les troupes» et ensuite pour faire partie de la députation chargée d'aller au Carrousel pour arrêter l'effusion du sang.
• Enfin, vous dites que, malgré la dislocation défi-' nitive de Vannée du. nord, son traitement d^ activité lui
fut réservé à la sollicitation et swr les ordres expris du maréchal Soult.
« Le fait est controuyé ; de plus, il est impossible ; pour ceux qui me connaissent, cette imputation est démentie par ma vie entière ; pour yous^ elle aurait dû l'être par le désintéressement dont vous voulez bien, quelques pages plus haut, reconnaître que j'ai fait preuve en refusant, avec les 25,000 fr. de frais de premier établissement^ mon traitement de maréchal que j*aYais le droit de cumuler avec celui de ministre (ce). Je pourrais encore vous signaler d'autres inexactitudes [dd) ; mais j'ai voulu réduire mes observations au point qui intéresse surtout ma réputation militaire.
a Quant à mon caractère d'homme public, je n'ai pas engagé cette discussion pour le défendre : je savais bien qu'en se dévouant au service de son pays, et surtout en acceptant un rôle dans les révolutions, on s'exposait aux attaques des partis ; mais, loin de récuser le jugement de l'opinion, je l'ai moi-même provoqué : je l'ai fait en 1 830 à ma sortie du pouvoir, en publiant le compte rendu des actes de mon administration ; je serai prêt à le faire encore, car j'ai confiance dans la raison du pays et dans la force de la vérité.
a Puisque les circonstances dans lesquelles je me suis trouvé ont jeté ma carrière militaire et politique danale domaine de la biographie, je vous dois, messieurs, cette déclaration : si cette double carrière était encore pour moi à parcourir, placé dans les mêmes
situations, je ne ferais pas autre chose que ce que j*ai fait. ^
Notes des éditeurs MM. Germain SarrtU et B. Saint'Edme.
(a) Plusieurs officiers généraux nous ayant adressé des observations sur notre article relatif à M. le maréchal Grouchy \t. II, !'• part.), en ce qui a rapport à la désastreuse campagne de 1815, nous avons cru devoir engager notre éditeur, M. Krabbe, à réclamer de M. le maréchal Gérard lui-même une explication positive, tout comme, en 1836, nous l'avions engagé à solliciter communication officieuse de ses cartons. M. le maréchal Gérard répond à ce deuxième appel ; nous nous en félicitons : car la venté historique^ seul but de tous nos travaux^ ressortira de cette sorte de concession à une nécessité personnelle. Disons-le avec amertume, mais sans aigreur : Ton doit déplorer que les hommes les plus loyaux et les plus honorables ne comprennent pas toujours la noble indépendance de la presse, et aient besoin de l'aiguillon de l'attaque pour descendre dans l'arène.
(6) A qui s'adresse le reproche d'avoir été incomplètement renseigné ? à nous I A nous qui avons réclamé de M. le maréchal Gérard une communication officieuse I
(c) Dans nos travaux, il n'y a jamais ni bienveillance ni malveillance; nous éprouvons pour M. le maréchal Gérard de patriotiques sympathies; mais
ces sympathies cessent' du moment où le débat d'une grave question historique nous domine.
(d) M. le maréchal Gérard se trompe, la question n'est pas définitivement jugée. Nous avons vu ses amis et ses antagonistes, ils sont loin d'être unanimes ; et, nous le répétons avec conviction, tous les matériaux publiés jusqu'à nous laissaient encore la question à juger.
{e) Si M. le maréchal Gérard eût lu ce passage de sa notice avec moins de préoccupation, il eût remarqué qu'il était immédiatement suivi de cette note : Nous entrerons dans de longs détails sur cette journée dans la notice du maréchal Grouchy. C'est donc à ces détails qu'il doit s'en référer, et sans doute il aura trouvé qu'ils légitiment notre observation^ qui ne porte que sur la lenteur du quatrième coprs. Sont-ils exacts, montre en main ? notre observation reste dans toute sa force. Sont-il faux? nous en renvoyons la responsabilité matérielle et morale à M. le maréchal Grouchy et à son chef d'état-major, le général le Sénécal : car c'est dans leurs rapports officiels que nous avons puisé la concordance des heures ; et M. Gérard doit le reconnaître, toute la question, débattue depuis vingt-cinq ans, et non encore définitivement jugée, est dans cette concordance des heures.
Pour prononcer catégoriquement, la possibilité de vérification manque à l'historien ; nous devons croire que M> de Grouchy rentrera dans la lice, et qu'aux preuves nombreuses apportées par M. le maréchal Gérard à l'appui de son assertion, il opposera des af-
firmations positives^ et en quelque sorte matérielles. S'il en était autrement, nous serions les premiers à reconnaître le tort qu'il eut^ il y a vingt ans, de soulever des questions aussi délicates, et nous comprendrions rhonorable susceptibilité qui a dicté la réda* mation de M. le maréchal Gérard.
(/) Nous avons voulu, autant que possible^ éviter la confusion {cuique suum). Aussi, comme M. Gérard le reconnaît plus tard^ avoDS-nous parlé de sa discussion avec M. de Grouchy pour marcher sur le canon; mais il y a divergence sur les heures; là est tout le débat. Procédant graduellement, il faut vider la question de la marche lente^ retardataire du 4* corps ; ce point vidé, nous sommes parfaitement d*accord : car nous V avons dit^ t. II, p. 160 : i4u bruit du canon, le général Gérard émit V opinion qu'il fallait marcher du côté de la canonnade.... Et plus loin : Le général du génie Vaiasé^ du corps du général Gérard^ prétendait bien qu'avec ses sapeurs il ouvrirait un passage, et arrangerait les chemins de manihre d rendre la marche prompte et facile ; et puis, après avoir établi ces faits^ nous combattons cette doctrine stratégique par l'opinion émise par M. le maréchal de Grouchy et lé général Baltus, commandant de l'artillerie. — Mais nous ne concluons pas^ nous apportons des matériaux à rhistoire ; nous ne nous faisons pas juges en dernier ressort.
{g) Nous sommes loin d'accepter ce reproche, car nous avons rendu pleine justice au courage déployé par M. Gérard au moulin de Bielge ; mais nous avons
admis le fait de la lenteur du 4' corps, et ce fait admis nous ayons dft logiquement lui attribuer une grande part des malheurs de cette journée.
(h) M. le maréchal Gérard se trompe, nous n'avons rien rétracté ; nous avons expliqué^ ainsi que nous rayions annoncé, et que nous venons de le faire remar* quer^ note e.
(t) Nous ne l'avons jamais contesté.
(j) Les dénégations personnelles de M. de Grouchy ne nous ont influencés en rien. — Nous avons fait de rhistoire sur pièces et non sur dires ; voilà pourquoi nous sommes d*accord tantôt avec l'une tantôt avec l'autre des parties.
{k) Telle est l'opinion de M. de Grouchy, mais en sens inverse ; nous pensons contradictoirement, nous l'avons dit plus haut, que le débat n'est point terminé.
(/) Là est toute la question, et nous l'avouons, nous blâmons le silence qu'a gardé M. de Grouchy; mais nous sommes convaincus qu'il ne le prolongera pas plus longtemps.
(m) Cette discussion stratégique ne peut être établie par nous, car nous ne sommes point d'accord sur le point de départ : si le nôtre est vrai, nos conséquences sont logiques, donc nous n'avons rien à rétracter; s'il est faux, et nous ne saurions être juges entre MM. Gérard et Grouchy, si les concordances des heures et des mouvements des troupes sont erronées, faussées dans les rapports de M. le maréchal Grouchy, M. Gérard devient logique à son tour, et sa proposition est justifiée.
(n) Nous reconnaUsons avoir puisé quelques-uns des documents dont nous avons fait usage dans les brochures publiées par M. de Grouchy ; mais nous devons dire que nous avons consulté consciencieusement tous les écrits publiés sur cette grave question^ soit en France^ soit à Tétranger^ surtout les rapports officiels déposés au ministère de la guerre, enfin un travail grave fait par le général de Sénécal, et dont nous regrettons que la publication n'ait pas eu lieu.
(o) Unanime? non, car, nous avons reçu des affirmations contraires à celles que M. le maréchal Gérard nous a communiquées.
(p) M. le maréchal Gérard nous a communiqué ces lettres, dont le contenu a produit sur nous quelque impression ; mais nous répéterons ici ce que nous avons dit à M. le maréchal Gérard : Ces lettres, renfermées dans un carton, sont sans valeur; on ne fait pas de r histoire à huis-clos.
(q) M. Gérard se trompe en supposant l'article consacré à M. de Grouchy écrit sous son inspiration ; noos recevons les communications bienveillantes de pièces officielles , mais nul n'a le droit de supposer que nous avons à subir l'influence de volontés ou de désirs étrangers à nos convictions.
(r) Le mot insinitation nous parait impropre ; nous avons donné des assertions qui nous ont paru vraies ^ appuyées qu'elles étaient d'autorités respectables et de preuves suffisantes pour l'historien, telles que rapports^ livres d'ordres et de correspondance, etc. — M. le maréchal Gérard attaque la vérité de ces docu-^
ments ; nous nous plaisons à penser que M. le maréchal Grouchy se fera un devoir d'honneur de répUquer à une aussi grave interpellation.
(s) Nous regrettons que M. le maréchal Gérard ne BOUS soit pas venu en aide en relevant toutes nos erreurs : il aurait ainsi facilitéle travail auquel nous nous livrons pour une grande et prochaine édition, et aurait satisfait à un désir extrême d'arriver à la vérité historique.
(t) Nous devons déclarer que ces lettres, formellement contradictoires de la version que nous avons admise, nous ont été communiquées par M. le maréchal Gérard à Tappui de sa réclamation : elles jettent quelque doute dans notre esprit; mais de son côté aussi, M. de Grouchy appuie ses dires de l'affirmation de son chef d'état-major, de ses aides de camp et des officiers qui l'accompagnaient 1 ! !
(u) Ce résumé nous est étranger. Nous avons constamment admis (voir page 260, tome II, première partie) le fait du conseil^ nous en avons même discuté l'opportunité. M. Gérard fait confusion entre les écrits de M. Grouchy et le nôtre ; toutefois nous accueillons textuellement sa lettre pour lui donner une preuve convaincante de cette impartialité qu'il invoque en terminant ce passage de sa réclamation.
(f) Nous n'avons point à répondre à M. le maréchal Gérard eu ce qui a rapport à M. le maréchal Grouchy; mais nous lui dirons personnellement que, s'il y a eu erreur dans notre travail, nous en rejetons la responsabilité morale sur lui-même^ maréchal Gérard, puis-
qa'il y a trois ans nous avions fait appel à ses communications officieuses et qu'elles nous firent défaut.
Alors^ nous lui prouyions notre impartialité, nous lui en donnons aujourd'hui un nouveau témoignage.
(œ) Par ces seuls mots : chacun se place à son point de vue politique, M. Gérard rend justice à notre récit des faits ; reste l'appréciation de notre point de tme politiques nous la maintenons, et il faut bien que Tex-ministre de Louis-Philippe la trouve injuste pour ne pas être amené à reconnaître les torts que nous lui reprochons.
(y) L'accusation est formelle ; pour apprécier si elle est juste, nous demandons qu'on la mette en rapport avec ce que nous avons dit pages 219 et 220 du tome V, 2" partie : l'on verra qu'cif seul fait est con* testé, et celui-là^ nous l'avons emprunté aux journaux de l'époque (février 1834): pourquoi M. Gérard ne s'inscrivit-il pas en faux, alors qu*on en faisait un chef d'accusation contre lui?
(z) C'est ce que nous avons dit.
{aa) M« Gérard est parfaitement de notre avis ; cela prouve que les notabilités les plus opposantes attendent toujours que Y émeute soit la plus forte pour la caractériser révolution.
{bb) Nous n^avons rien à changer à notre rédaction } Mi Gérard la confirme^ loin de la contester, puisque, par son silence, il reconnaît n'avoir pas assisté à la réunion Laborde^ qui eut lieu le 26. — Nous maintenons, dans toute son intégrité, cette partie de sa notice.
(ce) Nous l'avons dit plus haut (note y)^ nous n'avons étéj dans cette accusation, que les échos des journaux du temps, dont on ne contesta pas les affirmations que nous avions accueillies avec d'autant plus de regret, que, ainsi que M. Gérard l'a reconnu lui-même dans la première phrase de sa réclamation, notre notice avait été généralement inspirée par un sentiment de bienveillance à son égard. Nous reconnaissons aujourd'hui que les explications qu'il nous a données annihilent cette accusation.
(dd) Nous regrettons que H. Gérard se livre à des insinuations sans preuves, et nous ne craignons pas de le dire, sans prétexte ; surtout qu'il termine en se plaignant des attaques des partis, lui dont la presse a toujours respecté le caractère, et dont nous avons dit, nous, en terminant sa notice (page 220^ tome V\ 2* partie), qu'il était F homme le mains fait pour se mêler auoo tripotages de portefeuilles . Nous maintenons cette assertion, convaincus que ce n*est point là une des inexactitudes que nous reproche H. Gérard.
Au moment où parut cette réclamation, le maréchal de Grouchy était tellement malade d'un anévrisme arrivé à son période le plus grave, que l'on dut le rap^ porter de Normandie à Paris et que le bruit de sa moi^t courut. Le maréchal Gérard put croire qu'eu ôfTet son adversaire avait rendu le dernier soupir.
II n'en était rien. MM. Germain Sarrut et Saint-Edme qui, dans l'intérêt de leur entreprise littéraire, ne demandaient pas mieux que de prolonger et de rendre
intéressante une discussion passablement irritante, se hâtèrent de prévenir de ce qui se passait le maréchal de Grouchy, en lui envoyant le factum du comte Gérard.
Le premier mouvement du marquis de Grouchy fut d'envoyer à MM. Sarrut et Saint-Edme une verte réponse à la réclamation de son adversaire. C'était bien ce qu'avaient espéré les éditeurs; mais tel ne fut pas l'avis du général Alphonse de Grouchy qui, sachant son père malade et connaissant l'agitation morale que lui causait cette polémique acerbe, crut devoir, dans l'intérêt de Texistence de son père, intervenir et modifier les résolutions de ce dernier.
Le 23 mars 1840, le maréchal ayant écrit à son fils le billet ci*dessous, le général se hâta de se rendre au* près de lui.
« Alphonse, dès le jour de mon arrivée, j'ai été informé que de nouvelles hostilités allaient commencer entre le maréchal Gérard et moi. Déjà mes réponses à ses attaques^ plus grossières que jamais, sont à l'impression.
fl Je n'en accepte pas moins vos offres et vous en sais gré. Seulement venez ce soir, car demain on me met les sangsues.
P. S. « Depuis sept heures jusqu'à dix, vous ne me gênerez pas. »
Le maréchal se hâta de faire lire à son fils aîné sa réponse à MM. Sarrut et une longue note.
Voici ces documents :
Paris, le 20 mars 1840.
PROJET DE LETTRE ▲ MM. GERMAIN SARRtT ET SAIMT-EDME.
« En arrivant à Paris, messieurs, je reçois Texem* plaire de la réclamation de M. le maréchal Gérard que TOUS avez bien voulu déposer chez moi; je vous remercie de me l'avoir fait connaître^ et je me félicita de trouver, dans les notes que vous y avez annexées^ ime garantie de plus de votre opinion sur mon bon droit, et une nouvelle preuve de la justice que vous me rendez, en pensant que je ne déserterai jamais la défense des assertions (une exceptée) que renferment les publications que m'ont forcé à faire paraître les attaques de détracteurs intéressés à déverser le bl&ne 8ur mes opérations, afin de se soustraw à celui qu'eux seuls ont mérité en les entravant ou en les rendant intempestives.
« Votre demande^ messieurs, d'une réponse immédiate^ si je tiens à ce qu'elle soit insérée dans la nouvelle édition de votre biographie (ce dont vous ne devez pas douter) , ne me permet pas de me livrer en ce moment à une nouvelle discussion de questions qu'il m'importe d'éclairer le plus complètement possible, telles que celles des distancs, des ordres qui m'auraient été donnés, de la non-exécution des miens, de l'influenes
b sur mes opérations de la nature du pays, et de l'état des chemins, enfin de l'assertion que tels ou tels rensei-
, gnements m'auraient été fournis.
«Vous êtes logiques suiyantvotre premier travail, en regardant comme d'un grand poids la concordance des heures; M. le maréchal Gérard Ta si bien compris, qu'il n'a pas cru pouvoir mieux faire que de contester l'exactitude de quelques-unes de mes affirmations qui y sont relatives, et notamment celle de mon départ de Gembloux. Oui, messieurs, je le répète, il a eu lieu peu après que le jour eut commencé à paraître, et avant que le soleil n*éclairât cette ville,
« Au reste, il suffira pour l'instant de laisser parler les déclarations d'officiers honorables, qui^ à raison de ma position à l'époque où ils les firent, ne pouvaient être soupçonnés d'avoir été influencés par des considérations d'avantages personnels^ et qui, fidèles à la devise de leur ancien chef, Fais ce que dois, advienne que pourra, n'ont pas balancé à courir la chance de compromettre leur avenir militaire en rendant un éclatant et public hommage à la vérité.
c Messieurs, une nouvelle polémique est devenue nécessaire : elle aura lieu ; elle ne sera pas empreinte de cette acrimonie q^ autorise à douter de la bonté des meilleures causes, et ne sera pas entachée de ces inconvenantes expressions qui n'ont jamais échappé à ma plume, quelque profonde qu'ait été Tindignation que légitiment de calomnieuses accusations.
ê Dans VOS notes jointes à la publication deM. le maréchal Gérard, vous parlez de lettres qui auraient fixé votre attention et produit sur vous quelque impression; j'aurais désiré que vous m'en eussiez fait connaître le contenu^ convaincu ^ comme je le suis à l'avance^ que la
lecture des rapports officiels du maréchal Bliicher, celle de Topiuiou des généraux en chef ennemis^ et les écrits de plusieurs officiers étrangers éminents détruiraient ces impressions^ si elles me sont défavorables.
« Il me reste à vous prier, messieurs^ de vouloir bien donner place dans la nouvelle édition de votre biographie à cette lettre, à quelques-unes de celles du ministre de la guerre prince d'Eckmuhl, qui a cru devoir en 1815 se rendre près de moi l'interprète de la gratitude publique, et de celle du gouvernement provisoire ; et enfin aux déclarations du chef de Tétat-major de l'aile droite de l'armée, le général Le Sénécal, du lieutenant-<!olonel Lafresnaie, et du chef de bataillon Bella, directeur de l'institution agronomique de Grignon^ et de quelques autres documents ; il me paraît difficile que le public en méconnaisse la portée. »
PROJET DE NOTE ▲ MH. SABRtT ET SAINT-EDME.
« Saisi d'indignation à la lecture de la relation de la campagne de 1815 parle général Gourgaud, dont je n'eus connaissance qu'aux États-Unis d'Amérique en 1818, il me parut impossible à un homme d'honneur de ne pas repousser les graves et injustes inculpations que renferme cet ouvrage; je devais d'autant moins hésiter à le faire^ qu'elles étaient attentatoires à Thonneur de généraux de l'armée non moins qu*au mien.
fl En réfutant le général Gourgaud, l'intérêt de ma défense ne me permettait pas de taire les sujets de mécontentement que m'avaient donnés les chefs des S"** et
4"''' corps, les 15, 16, 17 et 18 juin; je les indiquerai sommairement.
« Le 15, le comte Vandamme refuse de me seconder dans Tattaque des Prussiens, qui, culbutés et menés battant par ma cavalerie depuis le village de Gilly» s'étaient ralliés à Fleurus; il était important de les en chasser. Les ordres de l'Empereur m'en faisaient un devoir^ et je ne pouvais le remplir avec ma seule cavalerie.
Le 1 7 juin, le comte Gérard met une inexcusable lenteur à exécuter Tordre que je lui donne moi-même de faire prendre en toute hâte les armes au 4'°'' corps, afin que je pusse me mettre le plus tôt possible à la poursuite de BlCicher ; trois heures s'écoulent avant qu'elles quittent leurs bivouacs, tandis que des troupes du comte Vandamme, qui avaient les mêmes difficultés à vaincre pour se mettre promptement en marche, y étaient trois heures avant celles du comte Gérard.
« Le 18 juin, les troupes du général Gérard arrivent devant Wavres décousues, et beaucoup plus tard qu'elles n'auraient pu le faire^ et celles de ses brigades auxquelles je donne l'ordre de se porter de la Baraque vers Limelette et Waterloo^ ne l'exécutent pas faute de guide (pitoyable excuse assurément).
« Le 18 juin, le comte Vandamme, qui avait ordre de prendre position xlerrière le monticule qui couvre Wavres, et où il était à Fabri du canon des Prussiens, s'enfourne dans le faubourg de cette ville, sans s'assurer si la Dyle est guéable et si le pont en a été rompu par l'ennemi, rendant impossible, par ce faux et in-
tempestif moavement, Texécution da plan auquel je m'étais arrêté, pour passer la Dyle à Limelette et forcer les Prussiens à évacuer Wayres (plan qui ne pouvait recevoir son exécution qu'après l'arrivée de toutes les brigades du 4"** corps aux points où elles devaient agir, et qui étaient encore en arrière).
« Le 18 juin, Tattaque du moulin de Bielge ne réussit pas, parce qu'elle a lieu sans que la nature marécageuse du terrain qui l'environne et les fossés qui en défendent l'approche, aient été suffisamment reconnus. Je dus croire à la mollesse de l'attaque et^ voulant la renouveler, je me jetai à bas de mon cheval pour me placer à la tète de mes troupes et leur donner une impulsion plas vigoiureuse ; c'est alors et à mes côtés que fut blessé le comte Gérard.
« Le comte Vandamme, auquel j*avais donné moimême l'ordre le 18 au soir de bivouaquer avec son corps à une lieue et demie de Namur, le quitte pour aller coucher dans cette ville, où j'ai à l'envoyer chercher le 1 9 pour qu'il revienne se mettre à la tête de ses troupes qrii, attaquées par des forces supérieures^ sans chef depuis la veille^ ignoraient ce qu'elles avaient à faire^ et sur quel point elles devaient se porter, contenaient un ennemi bien supérieur en nombre et eCTectuaient avec un calme et une vaillance remarquables une difficile retraite.
f Sans leur énergie et la belle défense de Namur par le général Teste, les Prussiens s'en fussent rendus maîtres, avant que le 4"''' corps, bivouaqué à Gembloux
et y attendant des nouvelles du comte Vandamme qui
n'en avait donné aucune^ pût se mettre en mouvement. Il se serait trouvé dans la position la plus fâcheuse, les Prussiens étant maîtres de Namur , séparé du 3* corps par eux ^ parlaSambre, et éloigné d'une partie de la cavalerie de l'aile gauche, à laquelle j'avais fait passer la rivière au pont intermédiaire entre Gembloux et Namur, pour faciliter là retraite devant un ennemi qui nous poursuivait avec des forces doubles des nôtres.
a Certainement^ je n'eusse jamais déchiré le voile dont il était désirable que ces déplorables faits demeu* rassent couverts^ si les exigences d'une légitime défense ne m'eussent forcé à les divulguer ; mais il est de ma loyauté de reconnaître ici le tort réel que j'ai eu en libellant une des phrases de ma réfutation du général Gourgaud de manière à provoquer la juste susceptibilité des généraux du 4* corps, puisque cette rédaction a pu leur faire supposer que j'avais eu l'intention de faire peser sur les troupes de l'aile gauche, et particulièrement sur le 4" corps et ses généraux des inculpations qui n'ont été méritées que par les comtes Gérard etVandamme. J*ajouter ai encore que leur conduite pendant le temps qu'ils ont été sous mes ordres, se ressentit de leur extrême mécontentement de s'y trouver : ni mes prévenances^ ni les égards dont je les environnais, ni l'extrême bienveillance de mes rapports avec ces généraux dont j'appréciais les honorables services et les talents militaires, ne parvinrent à calmer leur humeur: elle n'échappait à personne. Je ne devais guère m'attendre que ces égards, ces ménagements,
seraient un jour taxés de faiblesse dans le commandement.
« Je me plais à le répéter : n'avoir point nommé les comtes Gérard et Vandamme est une faute, mais proscrits comme moi, habitant comme moi une terre étran* gère, il me répugnait d'accroître lamertume de leur position par de graves reproches.
« Cette malencontreuse phrase (qui avait disparu de la seconde édition de ma réfutation du général Gourgaud) ne se retrouvera assurément pas dans une troisième, qui m'est demandée de tous côtés, les deux pr^ mières étant épuisées.
« Je ne saurais terminer cette note déjà trop longue sans y exprimer mon regret de ce que, depuis la publication de l'ouvrage du général Gourgaud, aucun des généraux qui y sont directement ou indirectement inculpés, ni les familles de ceux qui n'existent plus, n'aient mis le public à même d'en apprécier la valeur, et que seuls le général Heymès et moi nous en ayons fait justice. Peut-être une sérieuse réfutation était-elle inutile : de simples citations eussent donné la mesure de cet ouvrage j 'en reprod uis deux au hasard •
Eœtrait de Vouvrage du général Gourgaud.
f Le maréchal Ney, entendant une cannonade entre « Fleurus et Gilly, ordonne au corps du général Reille « de faire halte entre Gosseilles et Frasnes.
« Dans la note au bas de la même page on cherche à faire regarder cette disposition comme l'effet du déran-
gement mental qui se manifAstait dans toutes ses actions.
« Si une telle assertion avait l'ombre de fondement, Napoléon eût-il donné au maréchal Ney le commandement de près de moitié de l'armée ?
Second extrait.
« Dans ces actions, les soldats français combattirent avec autant de courage et de confiance dans la victoire qu'ils en avaient montré dans les batailles les plus célèbres ; mais plusieurs des généraux, et le maréchal Ney lui-même , n'étaient plus les mêmes hommes; ils avaient perdu cette énergie et ce génie entreprenant qui les distinguait autrefois, et qui avait si éminemment contribué à nos plus beaux triomphes. Ils étaient devenus timides et circonspects dans toutes leurs opérations ; la bravoure personnelle leur restait, mais le grand objet pour eux était de se compromettre le moins possible ; ainsi le général Vandamme arriva à Charleroy quatre heures plus tard qu'il n'aurait dû ; ainsi il s'arrêta avec le maréchal Grouchy à Gilly et perdit du temps, au lieu de faire une attaque brusque et d'avancer sur Fleurus. t Le général Alphonse vit bien que si son père rentrait dans la lice et se livrait à une nouvelle polémique^ sa maladie de cœur s'en aggraverait et le conduirait au tombeau. U résolut donc de faire tout au monde pour empêcher de nouvelles et mortelles discussions. Cela résulte de la lettre ci-desc.s écrite à son frère, le
lieutenant-colonel Victor de Grouchy, par le général Alphonse :
« Mon cher Yictori les journaux t'ont sans doute appris que mon père a^ait été fort malade en Normandie. Ils avaient même aggravé son état. Il est arrivé récemment à Paris. Il y a trouvé une nouvelle brochure, toujours sur Waterloo, du maréchal Gérard, en réponse à la Biographie des Contemporains de MM. Sarrut et C'* qui avait paru en 1836. Cette brochure violente, injuste, n'était que le prélude de nouvelles publications appuyées du témoignage écrit de tous les officiers du quatrième corps, que mon père a maladroitement tous ameutés contre lui... Quoique cette discussion de Waterloo soit bien usée, malheureusement beaucoup d'assertions de mon père sont taxées d'inexactitude. Il avait déjà dû précédemment en rétracter une partie... Il était donc sur un mauvais terrain, ayant en outre à lutter contre un antagoniste qui depuis vingt ans avait ramassé tous les témoignages possibles et tous les matériaux^ mis d'autant plus facilement à sa disposition comme ministre de la guerre^ président du conseil, enfin toutpuissant par son crédit personnel.
« J'appris en même temps son retour^ le mauvais état réel de sa santé et toute Tagitation que cette discussion lui a causée, par Ernestine ; elle me donna de tristes détails sur le triste état où était mon père, atteint d'un anévrisme, ce qui oblige de lui mettre souvent des sangsues et le réduit à un grand affaiblissement* Je crus devoir envoyer savoir de ses nouvelles et lui
faire dire que j'étais toujours à sa disposition. H m'écrivit aussitôt pour me prier de venir le plus tôt
possible Je me suis de nouveau jeté à la traverse
de toute cette discussion, afin d'éviter de nouvelles publications/ qui de part et d'autre ne pouvaient être que des démentis réciproques. Après une lutte contre mon père et le maréchal Gérard, je suis enfin parvenu à une trêve... Mon père ne répondra que par une lettre aux auteurs de la Biographie. Cette lettre fort difficile^ je l'ai rédigée et fait accepter par les parties. Cest un appel à la postérité. . . Je te renverrai prochainement. Je crois que malheureusement il n'y avait pas autre chose à faire pour replacer la discussion à venir sur un meilleur terrain. •
La lettre du maréchal à MM. Sarmt et Edme et sa réfutation de la réfutation du comte Gérard ne virent donc pas le jour, et furent remplacés l'une et l'autre parla pièce ci-dessous, en date du 29 mars 1840, et terminée par quelques mots des éditeurs, fort désappointés de voir que cette nouvelle levée de boucliers^ sur laquelle ils avaient compté pour la mise en relief de leur ouvrage, n'aboutissait pas.
Paris, le 29 mars 1840.
« Messieurs, j*ai l'honneur de vous remercier de l'envoi que vous m'avez fait de la nouvelle publication de M. le maréchal Gérard^ et de votre offre obligeante d'insérer ma réponse dans votre volume sous presse. Je vous remercie aussi des observations imprimées en
note à la suite de la réclamation du marécUal Gérard. Ces divers documents me sont remis à mon arrivée à
Paris, où Ton m'a transporté atteint d'une grave maladie.
€ C'est trois années après la publication de votre biographie, vingt-cinq ans après les événements, que des réclamations et de nouvelles contestations s'élèvent encore sur la bataille de Waterloo; revenir sur ce sujet après tout ce qui a été publié serait rentrer dans une polémique devenue malheureusemrat personnelle ; elle eût dû se renfermer dans l'examen d une grande question de stratégie et dans celui de la stricte exécution des ordres de l'Empereur Singulière fatalité I
Le commandant de l'aile gauche est coupable d'avoir» le 1 6, marché sans ordre au canon qui se tirait sur sa droite, et^ le 18^ le commandant de l'aile droite est accusé pour n'avoir pas marché, sans ordre^ au canon qui se tirait sur sa gauche.
« Une discussion nouvelle serait inutilement irritante entre personnes qui croient en sens opposé que la question contradictoirement débattue est aujourd'hui définitivement jugée .
c La postérité, exempte des influences de parti, prononcera seule définitivement; sa justice impartiale est prochaine pour moi ; ne me serait-il donc pas donné de l'invoquer en paix ? Ma conscience, l'affaiblissement momentané de mes forces et les instances de ma famille me prescrivent de l'attendre avec calme et confiance. »
Les éditeurs pubh'èrent la lettre du maréchal en la faisant suivre de cette note :
« NouB n'avons rien à ajouter à cette lettre ; historiens grares et impartiaux, nous avons recueilli les documents épars et avons ouvert les colonnes de notre ouvrage à toute espèce de réclamation : que saurait-on nous demander de plus?
« M. de Grouchy en appelle au jugement de la postérité; la postérité sera impartiale, et un jour justice sera faite à chacun, et à tous. »
Ainsi donc^ une fois encore le général Alphonse de Grouchy pouvait croire qu'il était parvenu à éviter à son père les ennuis, les tracas, les fatigues d'une polémique irritante et inutile et à lui assurer un peu de tranquillité. Il n'en fut pas ainsi. A peine la réponse à MM. Sarrut était-elle envoyée qu'un nouvel orage se forma sur la tète du marquis de Grouchy, orage auquel il y a tout lieu de croire que le maréchal Gérard n'était pas étranger, et que MM. les éditeurs de la Biographie des hommes du jour n'éisient pas fâchés de voir s'amonceler et se prolonger indéfiniment*
Profitant de la publicité de l'ouvrage Sarrut et Saiot-Edme, le baron Berthezènei général de division en 1815, dans le corps Gérard, et pair de France en 1840, envoya à la Biographie générale une lettre dans laquelle se trouvait ce passage :
« Une partie de la cavalerie et le 3* corps étaient encore derrière la Marne lorsque M. le général Le Sénécal^ chef d'état-major de M. de Grouchy, accompagné d'un officier d'état-major prussien, se rendit aux avantpostes et sollicita les troupes à ne pas marcher au secours de la capitale. L'indignation des soldats quil
cherchait à corrompre lui eût été fatale^ si le général Exelmans ne l'eût couvert de sa généreuse protection. « Une manœuvre aussi criminelle de la part d'un homme tenant de si près à M. de Grouchy méritait, ce semble, quelques explications; Thonneur de M. le maréchal m'y paraissait intéressé. »
Il était difficile d'accuser plus nettement le maréchal de Grouchy et son chef d'état-major de trahison. Ce n'était, du reste, pas la première fois que cette idée de trahison, que l'on voit se reproduire en tout temps dans nos désastres, germait dans l'esprit de quelques militaires même haut placés, et qui, par leur position, auraient dû se tenir, en garde contre d'aussi stupides suppositions.
Nous en trouvons la preuve dans une lettre adressée parle colonel Simon-Lorière, ancien chef d'état-major de Gérard, au général Yandamme, en date du 8 mai 1 830. Dans cette lettre on lit ce qui suit : « Mon général, il est un passage de votre lettre du 1 1 février dernier qui pour moi aurait besoin d'un peu plus de développement. C'est celui où vous dîtes : Le chef d'état-major de l'aile droite qui avait passé toute la nuit au quartier général prussien, accompagné d'un aide-de-camp du feld-maréchal Blticher, est venu apprendre au général Grouchy que la bataille était perdue^ etc.... J'avoue que jusqu'à ce jour je n'avais point entendu parler de cette particularité. Elle est d'une nature grave et peut selon moi donner lieu à plus d'une fâcheuse interprétation, surtout si on veut la rat* tacher à celle qui eut lieu après notre départ de Yillers-
Cotterets, entre Meaux et Paris. Ce même chef d'étatmajor appelé Sénécal était accusé par nos soldats d'avoir été communiquer avec le quartier général prussien, et avoir donné des avis pour qu'on 8*emparât d'un grand parc d'artillerie que nous avions établi près de Villers-Cotterets. Nos soldats furieux voulaient en faire prompte justice; je me rappelle parfaitement l'avoir vu foulé aux pieds, ses habits en lambeaux, sans chapeau et ses épaulettes arrachées. On Taccablait d'épithètes peu flatteuses pour la robe. Sans le général Exelmans qui intervint pour se le faire livrer, c'en était fait de lui : « Les tribunaux miUtaires (dit-il aux soldats) i doivent seuls faire justice de ce traître. Remettez-le- « moi, soyez sûrs que vous serez vengés. » Conduit sous bonne escorte au quartier général du maréchal Grouchy, M. Sénécal fut mis en liberté par ordre, dit-on^ du président Fouché.
0 Je serais bien curieux de savoir, mon général, de vous, si c'est en vertu d'ordres supérieurs que ce général Sénécal a été passer la nuit du 18 au 19 juin au quartier général prussien ; ce fait, rapproché de celui dont j'ai été témoin^ serait bien important à connaître. » Il est fort possible que la lettre de Vandamme à laquelle celle du colonel Simon-Lorière fait allusion et les' souvenirs de l'ancien chef d'état-major du 4* corps» n'aient pas été étrangers à l'aiffaire Berthezène.
Nous avons expliqué au quatrième volume de ces Mémoires (pages 466 et suivantes) ce qui avait donné lieu à l'arrestation du général Le Sénécal, fait qui devmt le point de départ de la calomnieuse imputation du gé*
néral Berthozènec Quanta ce qu écrivit Vandamme que le général Le Scnécal avec un aide-deHsamp de Blttcher, était venu apprendre la perte de la bataille de Waterloo le 1 9, après avoir passé la nuit au quartier général prussien, c'était évidemment une erreur. Le commandant du 3* corps confondait avec Taffaire de Yillers- Cotterets.
Nous avons retrouvé deux documents historiques des plus curieux relatifs à cette affaire :
1* Le rapport du chef d'escadron du 1*'' de chasseurs à cheval, chargé par le général Exelmans de mener le major prussien et le général Le Sénécal au prince d'Eckmulh ; 2^ Le rapport de ce majar prussien au prince Blticher.
Voici ces deux documents :
80 juin 1815.
n Ce matin en sortant de Meaux, H. le lieutenantgénéral Exelmans a fait arrêter le nommé Brunneck^ major aide-de-camp du maréchal Bliicher ; cet officier était accompagné par M. le général Sénécal. M. Brunneck était chargé de proposer au maréchal Grouchy de faire rester ses troupes de l'autre côté de la Marne et de ne point prendre part à la défense de Paris. Un officier du 1*' régiment de chasseurs à cheval qui a été chargé de surveiller ces deux messieurs, a remarqué que M. le général Sénécal mâchait du papier qu'il a
avalé.
« M. le géaéral Exelmans m'a ordonné de conduire
M. le major Brunneck à Son Excellence le ministre de la guerre, ce dont je me suis acquitté.
« Le chef d'escadron. Signé, Ramboug (1 *"* de chass. à cheval). »
Nous ne changeons rien au style et à l'orthographe du rapport du major prussien.
La Yillette, ce trente |aio.
« C'était le 29 juin à une heure le matin que j'ai receyois l'ordre du prince maréchal de Blucher Wahlstadt, de me porter toute suite à la poste, pour accompagner le général François Sénécal jusqu'auprès le maréchal Grouchy duquelle il avait été envoyé le matin^ dans le moment que nos troupes savaient attaqué le corps du maréchal^ près de Yillers-Cotteret. La situation du corps du maréchal Grouchy était vraiment fâcheuse, il ne pouvoit pas compter de pouvoir encore se réunir avec les troupes francoises, qui s'etoient retirées sur Paris. C'est probablement la raison pourquoi le maréchal avoit fait la proposition pour un armistice. Le maréchal prince Blucher voulant profiter des circonstances, sans avoir nécessaire de pousser ses troupes trop à la gauche, me chaîna de dire au mare* chai Grouchy, qu'il vouloit faire suspendre les hostilités sur Iç champ si le maréchal vouloit prendre avec son corps d'armée une position derrière la Marne ou la Seine, sans tacher de se réunir avec les troupes à Paris.
« Je devois alors si le maréchal auroit accepté cette
condition^ en avertire nos avant postes et faire cesser les hostilités.
€ En prenant le chemin de Senlis sur Daumartin, je fis accompagner le général Smecal d'une détachement de notre cavalerie, jusqu'à nos extrêmes ayant postes. Je le renvoyais alors parce que l'espace des avant postes était très grande, étant convaincu que je ne pouvois pas avoir une meliieure sauve garde que celle d'un général francois.
« Ne trouvant plus le maréchal Grouchy à Meaul je
suivois le mouvement de son armée sur Lagny
Mais a peine étoit je entrois dans le collones de sacavabie, qu'on commencoit déjà a prendre suspect le général Senecal et moi. Le gênerai Watier a la tète comme je crois du premier régiment des chasseurs fit descendre le gênerai Senecal et l'interrogoit tandis que je restois assise dane le cabriolet, on me donna sur le champ une escorte, on commença a me traiter conmie prisonnier et pas comme parlementair. Un officier des chasseurs pretendoit d'avoir vu que le gênerai Sénégal avoit torché un pappier ea descendant de la voiture quoique le gênerai donna son parole d'honneur que ce n'etoit pas vrai. C'est qui me regarde je pourrois engagé ma parole d'honneur et tout ce qui m'est le plus sacré dans le monde que je ne l'ai pas vu. Les chasseurs s'attroupoient toujours plus autour de mon cabriolet, et insultoient de manière le gênerai Sénégal qu'il etoit foreé de sauter du cabriolet et de prier les généraux de lui rendre justice. C'est au officiers supérieurs et surtout au Ueutenant gênerai Excelman qui ma traité avec
tant de bonté, que je le dois de n'être pas maltraiter et peut être sabrer par les chasseurs.
« Apres que le gênerai Excelman s'avoit informer de tout les circonstances, il avoit la bonté de m'inviter pour diné a Yincennes, et de me permete de retourner sur un de ces propres chevaux à nos avant postes^ me donnant pour sauve garde son chef d'état major.
« Après que la situation del'armée du maréchal Grou* chy s'avoit bien changer dans les derniers vingt quatre heures, je croyois ne devoir plus faire les propositions pour un armistiche au maréchal Grouchy. C'est pourquoi je n'ai pas eu l'honneur de lui parler. Mais je le croyois de mon devoir de faire rapport de ma commission a son Altesse le ministre de la guerre prince d'Eckmuhl.
« Signé : B. de Brunneck, aide de camp de S. A. le prince Blucher. »
Ces pièces, jointes à celles que nous avons données au quatrième volume et corroborant le récit du maréchal de Grouchy^ ne sauraient laisser planer le plus léger soupçon sur le général Le Sénécal et encore moins sur le commandant en chef de l'aile droite ; mais le général Berthezène, qui ne les connaissait pas en 1840, poussé sans doute, comme nous l'avons dit, par le maréchal Gérard, par le colonel Simon-Lorière, peut-être par Vandamme et par MM. Sarrut^ fit paraître la singulière accusation qui força une fois encore le maréchal de Grouchy à sortir de la réserve, ou du statu quo^ dans lequel il avait résolu de vivre à l'avenir. Son fils Alphonse fut le premier, cette fois, à rengager à pren-
dre fait et cause pour venger la mémoire de son ancien chef d'état-major, et bien entendu, MM. Sarrut^ toujours prêts au combat lucratif, la plume à la main, poussèrent le général de ârouchy et le neveu et héritier du général Le Sénécal à formuler contre le général Berthezène une accusation en règle.
Le maréchal de Grouchy, alors malade et aux eaux de Yichy^ résista quelque temps aux désirs de son fils et de M. Charles Le Sénécal. Il finit par se rendre à leurs instances, moins pour lui que pour faire honneur à la mémoire de son ancien chef d'état-major ; après une longue correspondance entre lui, son fils et M. Le Sénécal, il envoya à MM. Sarrut la note suivante, répondant à deux accusations de la brochure Berthezène :
V Celle d'avoir voulu s'approprier des faits à la gloire du général Grenier (campagne d'ItaUe en 1799) . 2^ Celle relative à la prétendue trahison du général Le Sénécal à Yillers-Cotterets.
et Ma réponse aux attaques violentes et sans motifs personnels que je connaisse du lieutenant-général Berthezène sera courte et positive... Cet officier général a été fort mal inspiré et a puisé ses renseignements à des sources bien erronées ; en tous points je suis obligé de nier ses assertions et de démontrer leur fausseté par des faits.
« Ami et camarade du brave général Grennier, moins qu'à tout autre il m'appartiendrait de chercher à m*emparer des fleurons de sa gloire militaire. Sans rentrer dans l'aperçu fort inexact que le général Berthezène^
alors capitaine, voudrait tracer de cette campagne, je me contenterai de déclarer de nouveau que certainement j'étais aux affaires de Valence et^ indépendamment des rapports officiels de ces combats adressés par le général Horeau, j'ajouterai que dans cette affaire de mes deux aides de camp, Fragerouse et CossUj Tun fut blessé et Fautre tué à mes côtés.
« Je pourrais presque me plaindre de la part peut* être minime que M. le général Berthezèneme fait au combat de Gliuiano; je préfère l'engager à relire les rapports officiels de la campagne. Appelé par le général Moreau aussitôt qu'il eut le commandement de Tarmée, j'ai rempli pendant cette sanglante campagne, les premiers jours^ simultanément les fonctions de chef d'état-major avec le commandement des diverses troupes qui arrivaient sur la ligne. C'est ainsi que j'ai eu alternativement des régiments qui ont appartenu primitivement aux divisions Evemain et
« Je n'ai point l'intention pour le moment de rentrer dans la discussion stratégique delà campagne de 1815* Il est par trop absurde d'avancer que les troupes que je commandais n'aient pas reçu d'ordres depuis Ligny jusqu'à Paris. La meilleure réponse est la publication officielle ; V de tous ceux que j'ai reçus de l'empereur Napoléon; 2"^ de tous ceux que j'ai donnés depuis le 15 juin jusqu'au 30. Ces documents officiels, que je croyais détruits et que j'ai été assez heureux pour retrouver, seront déposés par moi au ministère en même temps que le registre d'ordres du major-général officiel de la guerre ; ce sont les seuls et vrais documents
sur lesquels on pourra écrire la campagne de 1815, si dénaturée jusqu'à ce jour.
€ n est cependant une circonstance que je dois relever : lorsque le général Berthezène a voulu que ce fût sa division qui enleva le moulin de Bielge. Ce fut la division Teste qui reçut cette mission . Enfin, quant aux ordres^ il n'en a été exécuté aucun dans les 3* et 4" corps qui n'ait été donné par moi. Ainsi j'avais donné ordre au général Yandamme que la division Teste tint la tète du défilé de Namur jusqu'à six heures du soir, pour ar* rèter l'ennemi et donner le temps de gagner Dinan. Le brave général Teste fit éprouver de grandes pertes aux Prussiens et garda sa position j usqu'à huit heures . Dois-je répondre à la niaise assertion que cette division fut obligée de se retirer faute de cartouches? la preuve qu'elle en avait suffisamment^ c'est qu après avoir dépassé Dinan,ce même général Teste reçut l'ordre de reprendre Dinan, que les Prussiens s'étaient empressés d^occuper. Ce fut probablement à coups de fusils qu'on rentra de nouveau dans Dinan, qui fut occupé le temps nécessaire pour assurer la retraite de nos bagages et de l'artillerie, dont je voulais empêcher l'encombrement sur la chaussée.
« Non content de ses assertions erronées^ M. le général Berthezène a osé accuser de trahison le brave général Sénécal, mon chef d'état-major, et, à l'aide de cette odieuse imputation^ avancer que cette affaire intéressait mon honneur personnel. On conçoit des discussions stratégiques erronées, même de mauvaise foi ; mais on a peine à comprendre qu'un officier général oublie
assez son caractère et les personnes dont il parle sans les connaître pour avancer des faits assez mensongers pour que peu de jours après de lui-même il vienne les rétracter en partie, par sa lettre du 11 juin ;mais cette rétractation est insuffisante pour la mémoire du général Sénécal, et l'héritier de son neveu vient de traduire H. le général Berthezène comme calomniateur devant la chambre des pairs. »
Le général Berthezène ne tarda pas à comprendre qu'il avait été trop loin, qu'il s'était mis dans une fausse position en accusant le général Le Sénécal de trahison^ et en faisant en quelque sorte remonter cette sotte et ridicule accusation jusqu'au maréphal de Groachy.
Le 13 juin^ M. de Berthezène envoya à divers journaux la lettre ci-dessous, à laquelle le maréchal fait allusion dans la note que nous venons de faire connaître :
« Monsieur, dans votre numéro du 7 de ce mois dont je n'ai eu connaissance qu'aujourd'hui^ vous annoncez la publication de la lettre que j'ai écrite à MM. les auteurs de la Biographie des hommes du jour, ^ et vous vous servez de termes tels qu'on pourrait croire que j'ai voulu attaquer la fidélité de M. le maréchal Grouchy...
... « Je m'empresse de protester de toutes les forces de mon âme contre l'interprétation que vous donnez à mes paroles : jamais un seul doute à cet égard n'est en* tré dans mon esprit, »
Cette lettre ne pouvait atténuer l'insulte faite au maréchal de Grouchy et au général Le Sénécal. Le premier et le neveu du second, M. Charles Le Sénécal,
s'accordèrent pour demander à la chambre des pairs l'autorisation de poursuivre en calomnie le général Berthezène. Mais les pairs venaient d'entrer en vacances et ne devaient se réunir que plusieurs mois après ; en outre, il fallait une ordonnance royale pour autoriser sa mise en cour de justice^ et le roi Louis* Philippe paraissait peu disposé à cette mesure.
Le maréchal Grouchy fit alors paraître une brochure datée du 7 juillet 1840, intitulée : Plainte contre le lieutenant- général B&rthezéne. La voici :
Paris, l6 % juillet 1840.
« Apprenant que les lois et les antécédents de la Chambre s'opposent à ce qu'elle se saisisse, sans or« donnance royale^ de la plainte que je lui ai adressée hier contre M. le lieutenant-général Berthezène, il m'importe de la faire connaître à mes concitoyens et à mes collègues : car j'attache un haut prix à ce qu'ils sachent que ma première pensée et mon vœu ont été de m'en reposer uniquement sur elle du soin de venger l'honneur outragé de l'un des membres de la Chambre. J'ignorais, d'ailleurs, que j'eusse à recourir préalablement, à cet effet, à M. le garde des sceaux, formalité que je viens de remplir. »
Paris^ le i« iuiUet 1840.
A MONSIEUa LE BARON PASQUIER, PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE