AUX ÉTATS-UNIS
Le maréchal de Grouchy est njoint en Amériqve par «es fils. — Sa correspondance pendant les années 1817 et 1818. — Lettres da colonel Alphonse, son fito.— Réfutation d*un article do VAurora en septembre 1818. — Réfhtation par le maréchal de TouTrage de Goargaud sur la campagne de 1816. — Observations sur la réfutation, et le tort que le maréchal fit alors à sa défense par une erreur qn*il commit. — Sa correspondance en 1819.— Ordonnauce royale du 24 noyembre 1810 qui lui ouvre les portes de la France. — Lettre de M. Hyde de Neuville. — Réponse do maréchal. — Lettre réfutant les Mémoires de Napoléon I*' sor 1815.
1817 et 1818 ne furent pas des années plas heu* reuses que 1816 pour le proscrit d'Amérique ; cependant, U eut le bonheur d'embrasser ses deux fils, Alphonse et Victor de Grouchy, qui vinrent auprès de lui à partir de la fin de mai 1817. L'aîné, Alphonse, resta une année entière auprès de son père ; le second prolongea son séjour en Amérique.
De la volumineuse correspondance du maréchal, nous extrairons les passages suivants pendant les années 1817 et 1818.
Philadelphie, il féTrier iSi7.
A LA MAEÉCHALE.
c Depuis le mois de novembre j'étais sans nou* velles de vous, ni de personne de maTamille, mon
amie. Enfin je viens de recevoir votre numéro 19, en date du 30 octobre. Le numéro 18 n'est point parvenu.
• Je vous sais bien gré, aiasi qu'à ceux qui vous secondent, de toutes les démarches faites pour empêcher que je ne sois jugé par un tribunal incompétent ; par ses propres ordonnances, le roi s'était interdit à lui-même de me poursuivre et de me rechercher, quand même j'eusse mérité la peine capitale. Jamais je ne me suis fait d'illusion ni sur le sort qui m'attendait, ni sur mes destinées futures, ni sur la stabilité de celles de la France. Voilà pourquoi j'ai plus fortement qu'un autre ressenti l'étendue des malheurs dont }e pressentais la durée. Persuadé que je ne reverrais jamais ma patrie, certain qu'il ne me restait plus d'avenir, la coupe amère de l'infortune a achevé de se combler, quand jai commencé à connaître ce pays ou, à l'exception d'une honorable hospitalité^ des adoucis* sements, des consolations d'aucun genre ne devaient m'être départis, où je me suis trouvé à la fois dépouillé de toutes les jouissances du cœur, de l'esprit, de la propriété. Quoi qu'il en soit, mon amie^ j'honore et paie d'une tendre gratitude les sentiments pénibles dont mon sort vous remplit; je rends toute justice aux sentiments qui ont servi de base à vos déterminations ; t^ueh qu'en soient les résultats, ma sensibilité demeurera la même, les intentions me suffisent. Je sais trop qu'il est des maux sans remèdes, les miens sont de cette nature... Il n'est pas en votre pouvoir d'y ^ mettre un terme, et la durée de mon existence est trop
courte pour le foir «rriyer. Travailler conslamment à les rendre moins complets ces malheurs, c'est acquitter TOtre dette conjugale envers moi : continuez, après avoir tout fait pour préfienîr ou empêcher ma con* damnation, à travailler à tâcher de m*assurer un asile dans le pays le plus près de la France ; là se bornent mes VŒUX... et cependant je prévois que des années s'écouleront avant qu'ils puissent être exaucés... Mais néanmoins ayez toujours ce but, dirigez-y vos efforts, que l'insuccès de premières démarches ne vous arrête point, n me serait trop déchirant de penser que mes tristes paupières devront se fermer sans que je vous revoie et sans que je vous presse encore une fois dans mes bras
t Je suis bien affecté de la mort de mon pauvre
Herrieux. Que j'ai mal fait de ne pas le laisser me suivre, ainsi qu*il me conjurait à genoux de le lui permettre la dernière fois que je Tai vu. 11 n'est sans doute pas nécessaire de me conserver la totalité de mon équipage^ mais on peut bien me nourrir une douzaine de mes meilleurs chiens, non avec du pain d'orge à raison de la disette, mais avec de la chair de cheval et le lait des vaches. Si donc Brion se conduit bien, ne le renvoyez jamais, et si depuis la mort de'sa femme il s'ennuie trop à Laferrière et qu'il désire me venir joindre, faites-le partir sur-le-champ pour New- York ou Phidadelphie.
« Mon amie, laissez-moi encore vous répéter que, quelque peu d'espoir que je conserve de revoir jamais
mon ermitage de Normandie, c^est à me garder dans toute son intégrité cette propriété que vous devez dévouer toutes vos sollicitudes. Si l'hypothèque prise se lève et que vous soyez à môme de vendre, c'est d'abord Fontenay, ensuite lo moulin de Tenancourt, celui de Sagy, enfin la totalité de Yillette qu'il faut aliéner.»
Le maréchal de Grouchy aimait beaucoup la chasse. Il avait un admirable équipage avec lequel, pendant son séjour en France, il faisait de fréquentes randonnées jusque dans les forêts éloignées de Laferrière de plusieurs lieues.
Charles X, ayant entendu vanter la vaillance de l'équipage de chasse du maréchal, le pria un jour d'ame« ner sa meute et son piqueur chasser un cerf avec l'équipage royal du bois de Saint-Germain. Le cerf lancé gagne la Seine et traverse le fleuve à la nage. Les chiens arrivent sur les bords de l'eau et hésitent à le franchir. Brion, le piqueur du maréchal, dont il est question dans la lettre ci-dessus, pousse son cheval en donnant du cor. L'intrépide chasseur est aussitôt suivi de toute la meute du maréchal, et le cerf est bientôt aux abois. Le soir, il n'était question à la cour que de la prouesse de Brion.
Philadelphie^ le S mars.
À LA MABÉCHALE.
t Mon amie, je viens de recevoir vos lettres du 28 novembre et da 9 décembre, numérotées 20 et 22. Le
n* 21 manque. Ma dernière est da 15 février. Quand celle-ci vous parviendra, ma condamnation aura été prononcée depuis du temps, et j'espère qu'alors vous serez assez à l'unisson avM moi pour ne la regarder que comme un titre honorable de plus à ajouter à ceux dont j'ai à m 'enorgueillir. Comment vous en affectezvous d'avance? Est-ce qu'une sanglante iniquité à joindre à tant d'autres peut étonner? Depuis longtemps vous devez vous y attendre, et mieux vaut qu'elle soit consommée par un tribunal révolutionnaire présicl^ par un Dupont que par la Chambre des pairs. La marche des choses vous prouve combien j'avais raison, quand je voulais qu*on se bornât, puisqu'on ne pouvait pas me défendre en France, à publier en pays étranger un mémoire noble, digne, fier. Dans leur rage impuissante de ne pouvoir se baigner dans mon sang, on ne pouvait espérer de conjurer les passions haineuses qui régissent^ ni croire à des sentiments de justice et d^honneurdansleursvils agents. Le seul avantage obtenu aura été de reculer de quelques mois le séquestre. Mais anrez-vous profité de ce délai pour prendre des me* sures conservatrices? Ma procuration est arrivée à temps : Dieu veuille que vous l'ayez fait. » . . . .
Brandy-Wine, M mai i817.
À LA MARÉCHALE
ft Mea fils sont heureusement arrivés dans ce pays, mon amie; et j'ai été d'autant plus agréablement sur*
pris que M. Bayard^ en m'annonçantleur départ d'Europe sur son brick VOcéan m'avait prévenu que, ce navire marchant mal, ils auraient problablement une longue traversée. Les vents ont secondé leurs vœux et les ont amenés avec une célérité peu commune. Quoique ayant été constamment malades en mer, ils se portent parfaitement et sont tout à fait remis des fatigues qu'on éprouve toujours sur un élément qui n'est pas le nôtre et d'un genre de vie qui diffère tant d0 celui qu'on mène ordinairement. Quoique j'eusse mandé qu'il valait mieux qu'ils demeurassent en Europe et au service de la France que de venir dans un pays aussi coûteux et où il n'était pas possible de leur procureur d'état, vous devez croire cependant que j'ai éprouvé une bien vive satisfaction à les revoir et à commencer à sortir du douloureux isolement dans lequel j'ai été placé depuis deux ans. J'ai d'ailleurs à applaudir à la conduite tenue lora des jugements du conseilde guerre et jetrouve trop de douceur à me livrer aux sentiments d'une tendre gratitude, quand ils sont mérités, pour ne pas le témoigner de bien bon cœur * quand je suis à même de le faire. En outre, je suis fort aise qu'ils ne soient sortis de France qu'avec un congé du ministre et leur demi-solde. Mon dessein est de les garder près de moi pendant la durée de ce congé, et, quelque gêne qui puisse en résulter, ils ne seront pas venus me chercher sur un autre hémisphère pour que nous n'y vivions pas ensemble. Si les portes de ma patrie ne me sont pas rouvertes à l'expiration de leur congés je vous les renverrai, et je désire qu'alors ils
reprennent do service dans l'armée française^ à moins qu'un heureux établissement ne vienne embellir et occuper les destinées de Taîné
« Quelque assurance qu*on me donne que je ne
serai point inquiété en Hollande ou dans telle autre partie de l'Europe que je me rende, je suis résolu à attendre dans ce pays , si les espérances de rentrée qu'on me laisse entrevoir ne sont pas déçues. Il suffit que mon rapprochement puisse en reculer raccooi» plissement pour que je me détermine à rester ici ; mon séjour y a deux réels inconyénients : la dépense et les souffrances physiques résultant d*un climat bien contraire à ma santé. Mais quelques centaines de louis de dépense de plus ne sauraient conlre-balancer les désavantages qui pourraient résulter de mon voisinage infr> tantané des frontières françaises^ et une année de souffrances physiques plus intenses n'achèvera pas, je Tespëre, la ruine de ma santé. Ainsi donc, faisant valoir le motif qui me retient aux États-Unis, celui de ne pas donner d'ombrage, mon intention de renvoyer mes enfants pour l'époque de l'expiration de leur congé, et ma ferme volonté de vivre dans ma terre aussi soumis au gouvernement royal que je l'ai été à celui qui l'a précédé, tâchez de bàler par tous les moyens conciliables avec la dignité de ma conduite et de mon caractère, mon retour à Laferrière, où je désire tant me retrouver pour n*en plus sortir et y finir, dans les douceurs d'une vie rurale, paisible, environnée de oersonnes qui me soient chères, mon orageuse carrière.
Avec ma façon de penser, il serait donc absurde de négliger aucune des mesures qui permettent d'avouer la noble fierté légitimée par les souvenirs de toute ma vie politique et militaire, et qui ne porteront pas atteinte à la considération méritée, dont auôune force humaine n'est en droit de me dépouiller. ... »
Norlhumberland, 40 juin 1817.