‹ Mémoires du maréchal de GrouchyChapitre 2 sur 26 · MILITAIRE · texte numérisé non relu

MILITAIRE

Affaire du général comte de Grouchy.

Le 1" conseil de guerre ayant été chargé de prononcer sur cette affaire, M. le colonel Grouchy, fils du prévenu, se présenta à l'audience^ et proposa un moyen d'incompétence, fondé gur ce que son père ne pouvait être jugé que par une haute cour de justice, attendu qu*il était colonel général des chasseurs à che-

^al à Tépoque où s'étaient passés les faits qai lui étaient imputés.

Ce moyen d'incompétence fut accueilli par le conseil de guerre ; mais M. le commissaire du roi s'étant pourvu en révision, le jugement fut cassé par le motif que le conseil de guerre s'était mal à propos déclaré incompétent, et que, malgré la prohibition de la loi, on avait permis que des moyens de défense fussent proposés au nom de l'accusé absent.

L'affaire ayant été renvoyée au 2* conseil de guerre, ce conseil s'est réuni aujourd'hui. 11 était composé de M. le comte Charbonnel, lieutenant général, président; de MM, les barons Tirlet et Ruty, lieutenants généraux; le comte de Mellet, colonel de la

légion de l'Aude ; le vicomte de Quelon, chef d'escadron d^.état-major ; Chambellan, capitaine à la légion de la Vendée, et Dumez, capitaine à la légion de TAude, juges; de M. le baron de Salgues, capitaine d'état-major, commissaire du Roi^ et de M. Viotli, chef de bataillon d*état-major, rapporteur.

M. le rapporteur a donné lecture de toutes les pièces du procès. Ces pièces établissent que le général Grouchy avait accepté, le l""* avril 1815, le commandement des 19*, 7* et 8* divisions militaires, ainsi que celui des troupes qui avaient été envoyées contre l'armée royale du Midi.

Les deux fils du général Grouchy étaient à l'audience. L'aîné^ qui est colonel, a voulu prendre la parole après la lecture des pièces; mais M. le commissaire du roi s'y est opposé. 11 a soutenu qu'un accusé absent ne

pouTait pas être défendu; que ses parents ou ami» pouvaient seulement proposer l'excuse de son absence^ pour obtenir un sursis, s'ils établissaient qu'elle fût légitime ; mais qu'il fallait qu'ils le fissent avant la lecture des pièces du procès.

Le conseil, après avoir délibéré sur le réquisitoire de M. le commissaire du roi^ a décidé, à l'unanimité des voix, que le fils de l'accusé serait admis à proposer et à justifier Texcuse de l'absence de son père.

M. le colonel Grouchy s'est alors exprimé en ces termes :

« Messieurs, profitant de la liberté que le conseil daigne m'accorder, je viens vous présenter Texcuse de l'absence de mon père,et en prouver la légitimité ,fondéû sur l'incompétence des conseils de guerre appelés à le juger. Le moyen déclinatoire soumis au premier conseil de guerre a déjà été reconnu à l'unanimité. Depuis^ le ministère public a cherché dans mes expressions un moyen de cassation contre ce jugement rendu cependant sur son propre réquisitoire. Je ne chercherai point à me justifier devant vous, Messieurs, d'avoir défendu avec un respect trop tendre et avec un zèle trop religieux les prérogatives et les droits de mon père, attaqué dans tout ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré chez les hommes. Mon excuse serait, au besoin^ dans vos cœurs, si elle n'était tout entière dans mes expressions, qui n'ont pu changer ni détruire l'existence des lois et ordonnances royales sur lesquelles est fondé le jugement d'incompétence.

« Je viens de nouveau, Messieurs, soumettre àTexa-

œn impartial de vos consciences cette question d'in* compétence. Instruit par une funeste expérience du danger où m'exposerait une émotion trop vive, mais bien -pardonnable sans doute, je me borne à vous donner lecture d'une nouvelle consultation sur cette question de droit public. »

Ici M. le colonel Groucby a été interrompu par M. le conmiissaire du roi, qui a requis que le fils du prévenu ne fût point admis à proposer et à développer le moyen d'incompétence.

Le conseil a délibéré sur ce réquisitoire, et il a décidé, à la majorité de six voix contre une, que M. Grouefaj fils ne serait pas entendu dans la proposition du moyen d'incompétence.

M. le colonel Groucby a déposé sur le bureau, la consultation dont il avait voulu donner lecture, et il est sorti de la salle^ ainsi que son frère.

M. le rapporteur a pris ensuite la parole. Il a soutenu que le conseil était compétent, et il a conclu à ce que l'accusé fût déclaré convaincu d'avoir attaqué la France à main armée^ en ce qu'il aurait combattu les troupes de Sa Majesté, et aurait tenté de renverser le gouvernement royal et l'ordre de successibilité au trône. M. le commissaire du roi a discuté aussi la question de savoir si le conseil était compétent^ et l'a résolue affirmativement.

Le conseil a posé ainsi la question à juger : c Le lieutenant général comte Groucby, attendu sa qualité de premier inspecteur général des chasseurs à cbeval, conserve-t-il les prérogatives énoncées en l'ar-

ticle 101 du sénatus-coQsulte du 28 floréal an XII ^» Après deux heures it demie de délibération^ il a rendu le jugement suivant :

« Le conseil se déclare^ à la majorité de cinq voix contre deux, incompétent pour juger le lieutenant général Groucby, en vertu des art. 48 et 101 du sénatus-consulte du 28 floréal an XII, et de l'art. 7 de l'ordonnance du roi du 15 mai 1814, et en outre de Part. 62 de la charte constitutionnelle. »

Dès Tannée 1816, commencèrent à paraître en Europe et plus encore en Amérique des écrits, des articles de journaux, des brochures sur la campagne de 1815. L'ouvrage du général Gourgaud ne vit le jour que deux années plus lard ; mais d'autres déjà présentaient les événements sous un faux jour. Le maréchal de Grouchy, ainsi que ses malheureux com-> pagnons d'armes réfugiés aux États-Unis, étaient avides de ces lectures. Étant à Washington au commencement de février^ M. de Grouchy put prendre connaissance d'un écrit intitulé : Journal des évé'nements de Paris depuis le 20 juin jusqu'au 1 3 /«£/let 1815.

Il écrivit^ le 20 février, à l'auteur de cet écrit la longue et intéressante lettre ci-dessous, véritable page d'histoire :

« En me rendant aux États-Unis^ Monsieur, il était impossible que je n'y apportasse point le désir de savoir sous quelles couleurs y avaient été présentés les derniers événements qui ont bouleversé la France. La réputation d'une brochure ayant pour titre Journal

dês événements de Paris par un Américain^ m'a engagé à me la procurer. L*âme d'ui» républicain et les énergiques sentiments d'un ami de la liberté sont empreints à chacune de ces pages. L'indépendance de caractère et de position de son auteur ajoutent un degré d*intérêt de plus à Vintérét déjà si puissant dont ne safurait manquer d'être environné le tableau d'une révolution qui a si soudainement fait descendre la nation française du rang élevé où l'avaient placée sa gloire militaire, ses conquêtes^ la libéralité des principes qui servirent de base à ses nouvelles institutions, et Texpansion donnée par elle au progrès des lumières et à la reconnaissance des droits des peuples. Mais les causes des événements et leur ensemble n'ont pu être aussi exactement connues par un étranger que par ceux des Français qui ont été appelés à jouer un rôle dans les dernières scènes de la vie politique de Napoléon. A ce titre, je serais tenté d'en retracer les principaux traits, si je n'étais retenu par la pensée qu'il n'appartient qu'aux spectateurs désintéressés de les transmettre à la postérité d'une manière yraiment impartiale. Toutefois, Tauteur du Journal des événe' ments de Paris n'ayant pu apprécier les motifs qui m'ont déterminé à résigner le commandement de l'armée du Nord, et ayant assimilé à tort ma conduite à celle du maréchal Soult, je me dois de repousser le blâme dont il me rend l'objet. Car alors que l'opinion publique et l'estime des hommes sages des différents partis sont les seuls biens qui vous restent, il est permis de se montrer jaloux de les conserver dans toute leur intégrité.

« Après la bataille de Waterloo^ à laquelle Téloîgnement où m'avait plac4Kapoléon ne me permit point de prendre part, je parvins à ramener des bords de la Dyle sur ceux de TÂisne les différents corps d'armée sous mes ordres; ils avaient combattu avec gloire et succès à Wavres; l'ennemi n'avait pu les entamer à Namur^ et ils formaient un total d'environ trente mille hommes et cent vingt bouches à feu. Le gouvernement provisoire ayant cru devoir y réunir les débris de l'armée de l'Empereur, que le maréchal Soult avait essayé de réorganiser à Soissons, celui-ci m'en remit le commandement et s'empressa de partir pour Paris. Pendant son séjour à Soissons^ soit qu*il eût négligé de faire parvenir les ordres nécessaires, soit qu'ils n'aient point été exécutés, Compiègne n'avait point été occupé par nos troupes, on n'en avait pas fait sauter le pont, ni celui de Greil. Les Anglo-Prussiens, profitant de celte faute^ s'étaient bâtés de passer l'Oise, et de se diriger vers la capitale^ dont ils se trouvaient plus près que l'armée française.

Malgré les difficultés que les positions occupées par Fennemi apportaient à sa marche, je réussis à arriver à Paris à la tète de cinquante et quelques mille hommes, et cent soixante bouches à feu.

Heureux d'avoir pu conserver ces ressources, que les circonstances fendaient si précieuses, et croyant les chambres et le gouvernement provisoire animés des mêmes vues et de sentiments identiques, jMmaginais qu'une parfaite harmonie allait doubler nos moyens de défense^ et que les mesures politiques et militaires

qu'on adopterait, seraient sages et Tigoureuses. Cette consolante illusion ne tarda pas à s'éyanouir.

• Âussitôtque Tabdication de Napoléon était parvenue i ma connaissance, j'avais fait reconnaître Napoléon II pour son successeur. Cette mesure était indispensable pour prévenir la dissolution de l'armée, qui avait été fortement ébranlée par l'abdication, et que désorganisait une forte désertion. Elle me semblait propre à modifier d'une manière avantageuse pour la France la politique des coalisés, et pouvait détacher l'Autriche de la coalition. Enfin elle était conforme aux articles additionnels aux constitutions de l'empire, et je ne croyais pas plus le droit de les enfreindre à ceux qui les avaient solennellement jurés aux champs de mai, que je ne pouvais les regarder comme revêtus des pouvoirs nécessaires pour donner à la France une forme non- Telle de gouvernement.

■ Cependant, en arrivant à Paris, j 'apprends qu'il n'est pas même question de Napoléon II, et que tous les actes du gouvernement se font au nom du peuple français.

« Je parcours les ouvrages destinés à la défense de la capitale; je ne les trouve qu'ébauchés, depuis Montmartre jusqu'au faubourg Saint-Antoine, et à peine .tracés sur la rive gauche de la Seine. Quand j'en témoigne mon étonnement au maréchal prince d'Eckmuhl, ministre de la guerre, et investi par le gouvernement provisoire du commandement supérieur de toutes les troupes qui^e réunissent sous les murs de Paris, il me répond que ces ouvrages sont plus

que suffisants, car^ ajoute-t-il, il ue reste d'autre parti à prendre que de traiter ayee les alliés et d'arborer la cocarde blanche.

« Je me rends chez le président du gouvernement provisoire^ le duc d'Otrante : il me tient un langage semblable à celui du prince d'Eckmuhl^ me lit une lettre qu'il écrit au duc de Wellington, et me communique un projet de déclaration contre-révolutionnaire qu'il va envoyer aux chambres; il ajoute qu'il ne reste d'autres ressources que d'implorer la clémence royale, finit par me proposer d'aller avec le baron de YitroUes, un des plus actifs agents des royalistes, traiter avec les alliés et le roi. > « La chambre des députés, animée d'un autre esprit, manifeste des intentions opposées; elle penche vers l'établissement d'un gouvernement républicain, et quelques-uns des membres du gouvernement partagent sa manière de penser.

« La chambre des pairs ne se prononce point : ses séances sont sans couleur^ comme sans intérêt. Enfin, malgré la gravité des circonstances, de tristes pressentiments pour l'avenir et des craintes personnelles tiennent les esprits divisés au lieu de les réunir.

« Au lieu de cette divergence d'intérêts et de cette fluctuation de principes, que devais-je faire? Mon attachement pour mon pays plaçait-il au rang de mes devoirs de commander en second sous le prince d'Eckmuhl? Quoique je n'eusse jamais eu qu'à me louer de ses procédés à mon égard, je répugnais^ je l'avoue, à servir sous ses ordres. Sa conduite le jour du

eombat de Wiasina, et pendant la retraite de Moscou, m'avaient conTainca qu'il n'avait point les talents nécessaires pour diriger des opérations aussi importantes et aussi étendues que celles qui allaient avoir lieu : mon vœu était d'en voir couQer la direction à des hommes tels que Masséna, Ne; ou Saint-Cyr.

« On imagine bien que je ne pouvais avoir la pensée de me charger du commandement général. Un tel fardeau était trop au-dessus de mes forces.

« Quoique assez porté à croire qu'une prompte réunion de l'armée avec le roi pouvait être un des moyens propres à mettre la France à Tabri d'une partie des vexations et des spoliations dont elle a eu à gémir depuis qu'elle est courbée sous le joug que lui ont imposé les baïonnettes étrangères, je ne pouvais me dissimuler qu'il était inconvenant que je fusse chargé du rôle de négociateur entre Louis XVIII et l'armée, moi qui, quatrejours avant d'arriver àÇaris^avais fait proclamer Napoléon II empereur des Français.

« Ainsi que je l'ai déjà dit, le gouvernement provisoire était divisé d'opinion , et les mains entre les* quelles reposait essentiellement l'autorité n'étaient ni assez pures ni assez fidèles pour m'inspirer aucune confiance. Avant même la bataille de Waterloo, j'avais démêlé la conduite artificieuse du duc d'Otrante, et je la lui avais reprochée en présence de Camot et de Décrès. Mes relations actuelles avec lui achevaient de me convaincre que^ plus occupé des intérêts de sa fortune et de son avenir que de ceux de la patrie, elle serait complètement sacrifiée.

« De grands changements me semblaient indispen> cables, mais il était contre mes principes que Tinitiative d'une révolutiou fût prise par la force armée, et je me serais regardé comme coupable, si je l'avais dirigée ou influencée dans cette crise difficile. Dans de pareilles circonstances, aucun rôle ne pouvait convenir à l'homme qui, pendant le cours de la révohition, étranger aux factions et aux commotions gouvernementales, avait protesté contre le 18 brumaire, et refusé de servir la politique de l'Empereur^ lorsqu'elle prit en Espagne un caractère de déloyauté qui ne t^irdapas à l'y rendre odieuse. Je cessai mes fonctions de général en chef de l'armée du Nord, le gouvernement provisoire ayant d'ailleurs investi le prince d'Eckmuhl du commandant supérieur de la totalité des troupes qui se réunissaient sous Paris. Toutefois, je ne séparai en rien mes destinées de celles de mes frères d'ajrmes : j'assistai aux conseils de guerre qui furent tenus; j'y émis l'opinion qu'on pouvait avantageusement combattre Tune ou l'autre des armées prussienne et anglaise au moment où elles se sépareraient pour passer de la rive droite sur la rive gauche de la Seine. Certes, si cet avis eût prévalu, ou qu'on eût livré une bataille sous Paris, on m'eût vu à la tête de la cavalerie française, et si la victoire nous eût échappé, j'eusse tout fait pour ne pas survivre à la gloire et à la liberté de ma patrie.

« Le gouvernement et les chambres s' étant dissous, je n'ai pas cru devoir suivre l'armée de la Loire. Nonseulement elle ne pouvait plus sauver la France, mais

je dirai presque qu'elle n'en ayait pas le droit. Il ne me restait donc qu'à attendre, arec le calme d'une conscience pure, le sort que me réservaient la haine des royalistes et l'animadTersion des généraux ennemis, d'autant plus irrités contre moi qu'ils s'étaient flattés de détruire l'armée que je commandais et d'ajouter ce DOUTeau laurier à ceux que la fortune leur avait fait cueillir à Waterloo. Bientôt, j'ai vu figurer mon nom sur les listes de proscriptions dictées par eux^ et m'arrachant de cette patvie pour laquelle je versai tant de fois mon sang et prodiguai mon existence, je suis venu chercher un asile sur la seule terre où des institutions républicaines et un gouvernement sagement pondéré font fleurir la prospérité nationale, et garantissent la liberté publique et individuelle.

« Tel est, Monsieur, l'exposé fidèle de ma conduite et des mobiles de mes déterminations pendant les huit derniers jours qui ont précédé l'asservisseifpnt de ma patrie. J'aime à croire qu'il vous convaincra que des motifs pi us nobles que ceux d'un amou^propre blessé m'ont fait résigner le commandement de l'armée du Nord.

« A^éeZy je vous prie, l'assurance de ma parfaite considération.

t LE MARÉCHAL COnE DR GBOCCHT. »

Une longue correspondance s'établit naturellement, pendant cette année 1816 et celles qui suivirent, entre le proscrit réfugié aux États-Unis et sa famille, principaiement entre le maréchal, sa femme, ses deux fils Alphonse et Victor de Grouchy, tous deux dans l'année.

ei seB deux sœurs. Les lettres du maréchal is^Ûètent «ine tristesse de tous les iostants et un ardent désir de reToir la France, ou au moins l'Europe, et ne pas mourir sur la terre du NouTeau-Monde. Quelques-unes sont consacrées aux affaires d'intérêt et à la gérance de ses propriétés. Nous extrairons de cette correspondance ceux des passages qui n'ont trait à aucune affaire privée.

'40 février 1816, A Li MARÉCHALE.

« Voud avez vu par mes précédentes lettres, mon amie, qu*un triste pressentiment m'annonçait que je serais excepté d*une loi d'amnistie, si elle avait lieu : le projet proposé par M. de Richelieu, dont on vient d'avoir cofpaissanceici, enm'apprenantcette triste nouvelle, achève de me plonger dans le désespoir ! Quelle résolution prendre maintenant que l'espérance d'un autre avenir est bannie et que les portes de la France me sont fermées pour jamais 1 II ne me reste, je ne le vois que trop, qu'à appeler le terme d'une existence dont le dernier période est voué à trop d'amertume, de privations et de malheurs, pour que je puisse la supporter longtemps Du moins, n'abandonnez pas le

soin de mon nom ; faites publier un mémoire explicatif et justificatif de ma conduite, qu'il soit écrit par une plume éloquente, telle que celle de M. Berryer, et que le vœu que j'ai manifesté tant de fois à cet égard s'ac-

compIiiBe enfin, s'il ne l'est pas, quand ces lignes 'vous parviendront. Sans doute il ne changera pas mon sort, mais il en fera connaître l'injuste sévérité

« Mon amie, quelque désespérée que soit ma situation, et quoique je la regarde comme sans ressources, essayez cependant de tous les moyens pouf que je puisse revenir en Europe et y trouver un asile. Avec ma sœur et Emestine, faites constamment des démarcbes. Je vous demande en outre d'écrire de suite à l'impératrice Marie-Louise, de lui peindre ma posi<> tion et de tâcher de l'engagera me procurer un refuge en Àutriche,et même du service dans Tarmée autrichienne. Au nom du Ciel, ne me laissez pas mourir dans ce triste pays : son affreux climat, Tinfluence anglaise dans laquelle sont une très-grande partie de ses habitants, les dégoûts qui en seront pour moi la suite, et le poids de mes chagrins dont rien ne m'aHe à supporter l'amertume, ont déjà bien altéré ma santé

Ne me laissez pas mourir sur cette terre étrangère et faites tout pour que je presse encore une fois contre mon coeur les objets de mon affection. »

Mars 1816.

k LA HiRÉCBALE.

« Si on confisque mes biens, établissez les droits résultant de votre contrat de mariage sur Laferrière. J? vous en conjure, que cette propriété vous devienne

chère^ comme elle me Test à moi-mèmts. Onjie peut TOUS dépouiller que de la moitié de ce que je possède^ puisque tout mon hien se compose d'acquêts. . .

• Pour la gestion de mes biens, je m'en remets à vous, ma chère amie, et suis sûr que tous ferez pour Je mieux. Soyez conTaincue qu'un des meilleurs moyens de modifier mon sort^ soit à présent, soit h l'aTenir, est de TOUS adresser au duc d'Angouléme. Je tous conjure de ne pas tous rebuter de Tinsuccès de tos démarches ; ce n'est qu'en les récidivant qu'on peut arriver. »

Baltimore, le iS mai 1816.

A LA MARÉCHALE

a Auipitôt que j'ai appris l'arrivée à Baltimore du général Scott, et qu'il était porteur de lettres pour moi, mon amie, je me suis rendu ici aTec d'autant plus d'empressement que je n'avais eu d'autres nouTcUes de TOUS que celles que tous m'aTcz adressées à Guernesey, et qui m'ont été reuToyées aux États-Unis ; ce général aTait déjà quitté cette Tille, mais ayant laissé TOS lettres, j'en suis maintenant en possession ; à l'a- Tenir, mon amie, n'attendez pas les occasions, mais ayez toujours une lettre prête : par le consul américain ou parles négociations qui vous ont été indiqués, il est possible de faire porter des paquets tous les quinze jours. J'ai besoin de cet adoucissement aux maux de

l'absence, et mon cœur a souffert d'être aussi mal partagé, sous ce rapport, depuis les quatre mois que je suis en Amérique. Si mes lettres vous sont parvenues, vous, ma sœur et Ernestine, vous devez en avoir dix à onze de moi. .. Toutes vous ont porté l'expression de mesintentions diverses, quant à mon séjour ici et à mes afaires. Je vais cependant vous les répéter encore ; avoir sauvé ma tète, que je dévouai tant de fois pour rintérèt de mon pays et celui de vous créer une fortune et de vous laisser un nom illustre, n'est rien à mes yeox. D'ailleurs, je n'existe point à quinze cents lieues de tous les objets de mes affections ; ma vie est un supplice pire que la mort. Avec le caractère que vous me connaissez, l'activité qui m'est si nécessaire, le besoin d'être entouré des soins et de la tendresse d'êtres qui m'aiment» l'impossibilité de recommencer la carrière des sciences ou des lettres, l'activité forcée à laquelle je suis voué,comment serait-il possible que j'existasse longtemps, accablé par le poids de mes malheurs^ les privations auxquelles je suis voué, et sous l'influence d'un climat destructeur de ma santé et qui ravive successivement toutes les douleurs, suites de mes blessures. Voulez-vous connaître l'Amérique? Lisez l'ouvrage de Volney, et celui récemment publié par M. Beanjour! Voulez-vous savoir tout ce que je souffre moralement? Reportez votre pensée sur ma vie tout ^tière^ sur celle que je comptais mener, et comparez* la à l'existence monotone et décolorée que je traîne péniblement aux lieux où je végète.

m II faut^ mon amie, me trouver une retraite en

Europe, et y travailler de suite et saas relâche. Ce serait en Belgique que je désirerais le plus Tobtenir. Si on ne peut y parvenir ^ alors la Bavière ou l'Autriche senties pays où je préfère me retirer. Trouvez-moi un asile^ faites partir Alphonse pour la Hollande, puis l'Autriche. Qu'il me cherche une nouvelle patrie, un état ; que ma fille voie la duchesse d'Aogoulème, et qu'elle la prie de ne s'opposer point à ce que je vienne terminer mon orageuse «arrière non loin des miens ; que Bruno parle au duc de Richelieu dans ce sems ; écrivez en mon nom au roi de Hollande, au prince Eugène, à l'empereur d'Autriche.

« Aujourd'hui la vérité tout entière ànit être dite ; elle peut être présentée respectueusement, mais son éclat ne doit point être affaibli par d'intempestifs ménagements. Ma sœur, dans sa lettre venue avec la vôtre, me répète ce que je sais parfaitement et ce que j'ai mandé en septembre, dans diverses lettres portées par y... et roflicier de chasseurs, qu'il est très-difficile de faire un mémoire, pour obtenir l'indulgence et prouver mon innocence ; qu'en conséquence il fallait en faire deux, l'un pour provoquer la clémence du roi, mémoire qu'on n'imprimerait pas, un second qui serait publié et qui prouverait combien injustement et au mépris des promesses royales je suis classé au nombre des conspirateurs et suis persécuté. Encore une fois» que ce dernier mémoire paraisse ; envoyez-m'en un exemplaire ou deux copies. Je le ferai imprimer ici, s'il ne peut l'être à Paris ; il sera inséré dans les journaux anglais, allemands, et ma conduite sera connue

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de l'Europe. Certes elle est digne d'estime; c*eât comme citoyen que j'ai agi, c'est comme tel que je veux être défendu »

Philadelphie, le 27 juin 1816.

A LA MARÉCHALE

• J'ai reçu votre lettre df/i 26 février, mon amie. Depuis il ne m'en est parvenu aucune des personnes de ma famille. Tout le monde en a de mars, d'avril et des premiers jours de mai. Je ne suis pas plus heureux, comme voua voyez» en correspondance qu'en autre chose.

a Je profite de Toccasion bien sûre de M. Pariss pour vous faire parvenir ces lignes. C'est un des Amé* ricains les plus opulents, les plus hospitaliers et les plus obligeants que j'aie rencontres; il m'a comblé d'honnêtetés, et pour m'éyiter la fatigue de me recopier et de répéter sans cesse dans chacune de mes lettres^ mes intentions quant à ma situation^ aux démarches à faire pour la changer et à mes affaires pécuniaires, il s'est chargé d'une note commune à vous, à ma sœur et à Emestine : combinez ensemble tout ce qu'il est hu* mainement possible de tenter, pour tâcher d'atteindre le but que je me propose

« M. Pariss ajoutera aux détails qu'elle contient tels éclaircissements que vous pourrez désirer sur les inconvénients de ce pays, sur sa fâcheuse in-

fluence sur ma santé. Ne négligez donc rien pour m'en tirer : mourir hors de ma patrie, et y exister comme je le fais maintenant, seul, abandonné de tous, sans un ami, un enfant, un intérêt, est au-dessus de mes forces. Trouvez-moi donc un asile quelque part. J'ai tellement à cœur de rentrer en France, que si le roi consent à commuer le jugement que je suppose porté en ce moment en une détention de plusieurs années dans un château-fort^ je «^partirai avec joie pour aller me constituer prisonnier et avoir ainsi la possibilité de revoir les personnes chères à mon cœur. »

A cette lettre, dont M. Pariss, riche Américain^ était porteur^ était jointe une longue note dont voici le principal passage :

« Je réclame de Tobligeance de M. Pariss de voir, aussitôt son arrivée à Paris^ ma femme, ma sœur et ma fille, de leur remettre les lettres dont il est porteur pour elles et de leur communiquer la présente note, dans laquelle je consigne mes intentions diverses, relativement à ma situation politique et à mes affaires pécuniaires.

« Probablement qu*au moment de mon jugement par contumace, ma famille se sera enfin déterminée a faire paraître un mémoire explicatif et justificatif de ma conduite , d'autant plus que j'ai constamment exprimé que telle était ma volonté et qu'elle n'a été modifiée en rien par les oiseuses observations qui m'ont été faites à cet égard, attendu qu'elles ont été fondées principalement sur les raisonnements de royalistes, mes amis à la vérité, mais qui, plus oc«

copés aux intérétB de lear cause que des miens propres, ont craint que la publicité de mes moyens de défense ne fit trop sentir combien injustement et au mépris des proclamations et promesses royales je me trouvais accusé et persécuté. Si donc mon mémoire n'a point encore paru, je répète que je TOUX qu'il soit publié, encore que mon jugement soit porté ,

« Si rien ne peut changer mon sort, ni me pro«

curer ma rentrée en France^ que j'ai tellement à cœur que je consentirais à Tacheter même par des années de détention, alors je désire qu'on travaille à obtenir l'autorisation du roi^ quant à la résolution où je suis de me retirer en Hollande, en Autriche ou en Bavière; par le marquis de Boisgelin, on peut faire parler pour cet objet au duc de Richelieu. Ma femme connaît Mme de Jumilhac, sœur du premier ministre, et elle lui procurera certainement une audience particulière de son frère; ma sœur doit aussi amener M. le prince de Bénévent à me servir.

c Hais telles que soient les réponses du roi et des ministres, je veux que mon fils aîné parte, sans plus différer, pour l'un des trois pays ci-dessus indiqués, à l'effet de m'y obtenir un asile, et, s'il est possible^ du service, tant pour lui et pour son frère que pour moimême.

« La Hollande est le pays où je préférerais aller habiter; à son défaut, TAutriche, enfin la Bavière; cVst dans cet ordre que les démarches nécessaires

pour que je puisse m'y fixer doivent être faites^

« Je prie surtout M. Paris 8 de bien répéter aux miens que le climat des États-Unis est aussi destructif de ma santé et pénible pour moi, à raison de mes rhumatismes et de mes nombreuses blessures^ que les manières et le genre de yie de ses habitants sont contraires à mes goûts ;

« Que les dépenses y sont excessives et les jouissances nulles pour celui qui n'y a ni intérêts commerciaux ni propriétés d'aucun genre ;

a Que, quels que soient les risques que j'aie à courir en habitant l'Europe^ je suis résolu à y repartir, ne pouvant supporter plus longtemps la vie innoccupée et parasite que j'y mène;

« Que j'ai déjà écrit à Marie*Louise et au prince Eugène ; qu'à l'une et à l'autre j*ai exprimé le désir d'obtenir un asile et de reprendre du service ; qu'ainsi dans ces deux pays mon fils trouvera les voies préparées; que je n'ai point encore fait de démarches près du roi de Hollande, mais que j'autorise à lui écrire en mon nom, et que c'est près de lui que les plus promptes et les plus pressantes tentatives doivent s'effectuer ; que mon aide de camp Lafontaine peut bien me rendre le service d'accompagner mon fils dans ce pays, qui est te sien et où il le guidera utilement en bien des choses. Quant à la connaissance des personnes ayant le plus d'influence à la cour de Hollande et près desquelles on pourrait agir avec le plus de succès, M. Smissaert ne me refusera pas de les faire connaître et de seconde/ mon fils près d'elles.

« Mme de Déranger et M. DelaoDoy donneront volontiers aussi, des lettres de recommandation.

« Je suis résolu, je le répète, à quitter ce pays. Mon premier projet avait été de repasser les mers au premier septembre et de me rendre à Amsterdam ou Trieste ; cependaDt, espérant des réponses à mes précédentes lettres, je différerai à me rembarquer jusques en janvier ; c'est le terme le plus éloigné de mon départ des lieux que j'habite maintenant

« Je déclare qu'aussitôt qu'il sera évidemment démontré que toutes les démarches que j'ai prescrit qui soient faites pour me trouver un asile et un nouvel état en Europe, sont infructueuses, et que la haine des ultra-royalistes ne me laisse d'autre terre à habiter que l'Amérique , mon intention est que tous les membres de ma famille se réunissent à moi et que toutes les propriétés généralement quelconques qui me restent en France soient mises en vente pour la totalité de leur valeur m'étre euToyée aux États- Unis. »

Jusqu'au mois de septembre, le miiréchal avait conservé l'espoir de reyenir en France^ ou au moins en Europe; mais les lettres des siens lui ayant fait connaître qu'il y avait peu de chances pour être amnistié^ il perdit patience et commença à désirer que ses enfants vinssent le rejoindre en Amérique.

Le 22 septembre, il écrivit à la maréchale : c La personne qui vous remettra ces lignes, mon amie, vous donnera de mes nouvelles d'une date plus

fraîche de beaucoup que la lettre dont il est porteur; les circonstances paraissant éloigner indéfiniment Tépoque où je pourrai me rapprocher de vous, je tous réitère mon vœu que Alphonse vienne me rejoindre sans délais et même son frère. Il est impossible que je demeure plus longtemps dans l'isolement où je suis; ma santé^ mes peines diverses, mes droits sur ceux qui me doivent l'existence, vous font un devoir de ne pas m'abandonner dans ma mauvaise fortune, moi qui vous ai tous associés aux avantages résultant de destinées plus prospères.

« Le porteur vous donnera quelques facilités pour faire faire le voyage à mes enfants. Il n'y a que dans l'hypothèse invraisemblable qu'on leur aurait rendu du service, qu'ils devraient rester en France.

« Accueillez -le comme un ami dont l'obligeance et les procédés ont été parfaits. »

Au commencement de décembre 1816, le maréchal apprit enfin la décision du premier conseil de guerre et la noble conduite de son fils et défenseur le colonel de Grouchy. Il lui écrivit de New- York, le 4 de ce môme mois, l'intéressante lettre ci-dessous :

a A mon Retour d'un voyage que je viens de faire dans le nord des États-Unis, je trouve ici, mon cher fils, vos deux lettres du 1"" et du 28 septembre et des journaux français d'une date postérieure^ par lesquels j'apprends que le premier conseil de guerre s'est déclaré iniimpétent. Je suis touché du r6ie quo vous avez joué, dans cette circonstance; vous avez dignement rempli les devoirs de la piété filiale ; ma tendre gra*

Utude et lopinioD publique sont des récompenses précieuses à recueillir. Recevez-les de la main de votre pàre, et par lui l'assurance qu'aux États-Unis^ non moins qu'à Paris, les homn.es justes et impartiaux honorent voire conduite et vous portent maintenant un intérêt égal à celui dont ils ne cessent de m'environner. Continuez devant la chambre des pairs à me servir de défenseur. La réputation de M. de Tolendai a eu pour première et pour plus solide base ses écrits pour la réhabilitation de la mémoire de son père. Que cette pensée vous soit présente^ et aussi que celle que réloquence du sentiment et la force de la raison scmt les armes les plus puissantes à employer^ et que vous les manierez non moins bien que ceux que n'animeraient point les généreux mobiles qui vous feront parler et agir. »

 la fin de cette même année 1816 si tristement écoulée pour l'exilé, M. de Grouchy reçut de Camot, avec lequel il avait été fort lié et pour lequel il professait une profonde estime, la lettre suivante datée de Uagdebourg le 11 novembre 181 G :

■ Je recois àrinstant, monsieur le maréchal, la lettre que vous m'avez adressée le 1 1 d'avril dernier de Philadelphie à Saint-Pétersbourg, où vous me supposiez et qui m'a été renvoyée de cette ville, d'abord à Varsovie, ou j'ai résidé pendant six à sept mois, de là à Berlin, où j'ai aussi été quelque temps^ et enfin où j'ai en dernier lieu fixé mon séjour. Toutes ces cascades sont cause du retard que votre lettre a éprouvé.

c Ma résidence actuelle à Magdebourg vous prouve

que les journaux ont induit en erreur en annonçant, comme quelques-uns l'ont fait, que j'étais passé au service de la Russie; je n ai pas voulu aller dans ce pays, qui ne saurait me convenir ; je me suis établi en Pologne, et, quoique je m'y trouvasse très-bien, j'ai fini par me fixer en Prusse, pour me rapprocher un peu de notre patrie.

« Il paraît qu'il est convenu entre les puissances qui ont fait l'invasion en France de n'employer aucun des proscrits; je sais que plusieurs ont sollicité de l'emploi, et je ne sache pas qu'aucun en ait obtenu. Ceux qui sont sur la première liste de la belle ordonnance royale du 24 juillet, comme vous Têtes si injustement, mon cher maréchal, sont surtout l'objet d'une persécution particulière dans toute l'Europe ; ils ne savent où reposer leur tête, et ils vous envient le triste avantage d'être séparés de leurs amis et de leurs familles par l'immensité des mers. Qui croirait qu*un militaire qui a honoré le nom français par tant d'actions mémorables, qui a commandé le bataillon sacré pendant l'alTreuse déroule de 1812, serait réduit un jour à errer sous un autre hémisphère pour sauver sa vie ? Oh ! qu*en pareil cas il est heureux d'avoir une bonne conscience, de se voir honoré parmi les étrangers^ et de savoir que la postérité vengera notre mémoire de l'injustice de nos contemporains I

« Que ne puis-je vous être utile, mon cher maréchal; mais je partage vos infortunes, et si je ne les éprouve pas tout à fait au même degré, c'est que vos services ont été plus remarquables, plus directs contre le parti

qui domine par la protection si humiliante des ennemis naturels et éternels de notre malheureuse patrie.

t Recevez, mon cher maréchal, la seule consolation que je puisse tous offrir, l'assurance de toute mon estime et de mon inviolable attachement.

t CiaNOT.

• P. 5. Je vous fais passer cette lettre sous le couvert des personnes que vous m'avez indiquées. »

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