‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 115 sur 130 · Villars au Roi · texte numérisé non relu

Villars au Roi

A Ingen, près Munich, 7 janvier 1689.

J'ay eu l'honneur d'informer Vôtre Majesté, par ma 'dernière dépêche, de la conduitte très surprenante de l'Électeur de Bavière et à laquelle je n'avois assurément aucun lieu de m'attendre, quoyque par une connoissancc assez particulière de l'humeur de ce Prince on puisse en craindre de ces sortes de saillies.

Il en ilt une pareille au comte de Gaunitz il y a six mois, et, aj)rèR l'avoir prié de venir à Munich, quatre jours après il luy envoia un courrier et luy écrivit très sèchement qu'il n'a voit que faire de venir auprès de luy et qu'il ne le verroit point, et, au pied de la lettre, il s'en fallut peu qu'il ne vit point un Envoyé (le l'Empereur, et le Comte de Gaunitz ne fût que six heures à Munick et ne voulut pas y coucher.

La conduite qu'il vient d'avoir avec moy est toute pareille, et je croy avoir oublié dans ma dernière dépêche de mander à Vôtre Majesté que la veille du beau compliment qu'il m'a fait £Bdre par son chancelier, il me demanda si Vôtre Majesté ne seroit pas offensée qu'il fit marcher ses trouppes en Suabe, et moy, instruit par les lettres que Vostre Majesté m'a fait l'honneur de m*écrire par mon courrier, je luy dis que Vostre Majesté ne trouveroit pas mauvais qu'il cherchât à soulager ses Estats en donnant des quartiers à ses trouppes dans d'autres pays. Enfin le Prince me dit ces mcsmcs paroles qu'il n'attaqueroit pas les trouppes de Vostre Majesté si elles ne venoient pas attaquer les siennes; ainsy j avois tout lieu de croire qu'il marcheroit sans se déclarer.

Mais, pour instruire plus amplement Vostre Majesté que je n'ay eu le tems de le faire par le dernierordinaire,j'auray l'honneur de lui dire que outre l'arrivée du Prince Louis de Bavière, j ay appris depuis que le Gomte de Gaunitz avoit aussy receu un courrier de Vienne qui luy apportoit tous les ordres de l'Empereur pour donner le commandement de ses trouppes à l'Électeur de Bavière , mais à cette condition de ne pas les déliyrer que l'Éloctour do Bavière ne m'eut fait retirer de ses Estats. H se

tint un conseil le soir, et les ministreBde l'Électeur, sachant que leur maître alloit se déclarer, ont crû qu'il ne pouvoient pas mieux faire que do le porter à le faire avec éclat, pour mériter au moins les bonnes grâces du Comte de Gaunitz , outre que le Conseil de ce Prince est si misérable et si dépourveu de gens attachés aux véritables intérests de leur maistre, lequel est d'ailleurs si peu aimé et considéré de tout ce qui l'approche, qu'il n'y en a pas un qui ne soit bien aise de luy voir faire une sottise pour peu qu'ils en espèrent d'utilité. Ainsy donc, l'on a pris la résolution ridicule de me faire dire de sortir dans trois jours de Munich et de la Bavière le plus tost qu'il me seroit possible. Le sieur Leydel me vint faire ce compliment et je le traittay comme il le méritoit. J'ay eu l'honneur de mander à Vôtre Majesté que j'allay sur-le-champ pour parler à l'Électeur; il eut beaucoup de peine à. se résoudre à m'entendre, mais enfin, n'ayant pu s'en dis])enser, il me donna audience et je luy représentay, sans sortir du respect que je dois au frère de Madame la Dauphine, marquant bien que c'estoit ce qui me contenoit le plus , je luy représentay, dis-je , très vivement son ingratitude pour Vôtre Majesté, que je le priois de se souvenir que je n'étois dans sa cour que parce que luy-mème avoit supplié Vôtre Majesté par deux lettres écrites de sa propre main de m'y envoyer, dans l'assurance qu'il donnoit positivement de s'atacher à nos intérests, qu'outre qu'il manquoit au respect qu'il devoit à Vostre Majesté, par une conduite si extraordinaire, il manquoit aussy à ce qu'il devoit à un homme de condition, aux bons témoignages duquel il étoit peut-être obligé des propositions avantageuses que Vostre Majesté lui avoit faites, et que je regarderois toujours comme un des plus grands malheurs de ma vie d'en avoir esté chargé. Il me parut estoné de ce que je luy disois, ne répondit rien qui put me satisfaire, sinon qu'on avoit fait les mesmes choses à Monsieur de Crécy, enfin, ne sachant plus que me dire, et je n'ay veu depuis que cette lettre du Grand Chambellan dont j'ay rendu conte à Vôtre Majesté. J'ay cru devoir partir sans voir davantage ce Prince, bien résolu même de ne pas recevoir ses présens , mais il faut avouer la vérité , il ne m'en a point offert.

Je supplie Votre Majesté d'être persuadée que, si j'avois pu imaginer que par toutes sortes de ménagements il m'eust esté possible de gagner quelque chose de solide pour ses intérests, je les aurois eu assurément, mais n'v voyant aucune apparence,

j'ay creu que je devois avoir une conduite convenable à celle qu'on a voit pour moy.

Tous les ministres de rÉlecteur, chacun en particulier et bien secrètement, m'ont envoyé faire des excuses, rejetant chacun sur leur compagnon ce qui s'étoit passé, et je les ay traitté comme ils le méritoient, et je suis parti le 7« pour me retirer.

(Orig. Arch. des Aff. étr.)

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