PAR M' LE MARQUIS DE VILLARS
Monsieur de Lorraine est homme de grande valeur, et de ces valeurs naturelles qui comptent pour rien les plus grands périls, sans croire qu'on doive lui être obligé de s*y exposer, sans ostentation, et enûn également incapable de craindre et de chercher à montrer qu'il ne craint pas. Il a beaucoup de sangfroid dans une occasion , écoutant fort tranquillement tout ce qu'on veut lui dire, et étant bien aise que des gens à qui il croit quelques lumières lui disent ce qu'ils pensent. Il a de l'ordre et il fera mieux la disposition d'un combat que le projet d'une campagne ; fort désintéressé, simple dans ses manières et fort éloigné de toute sorte de faste, plein de probité et de piété , de beaucoup de zèle et d'attachement au service de l'Empereur.
Mais, comme il n'y a point d'hommes parfaits, ces bonnes et grandes qualités sont mêlées aussi de quelques défauts. U est d'une extrême lenteur. Ce n'est point un tempérament de feu; et, dans une grande guerre, s'il n'a sous lui des généraux actifs, il manquera par cette lenteur beaucoup d'occasions de nuire à un ennemi, et il sera exposé à plusieurs inconvénients par le peu d'ordre qu'il fait observer dans les marches, les fourrages, les convois, les gardes du camp et mille autres détails qui, étant négligés, contribuent beaucoup à la ruine d'une armée et la jettent enfin dans de grands désordres.
1. Il existe sous ce titre deux copies dn même triTail; rime eonterrée aux Archives nationales (K. 1305, n* 68), l'antre à U Bibliothèque nationale (ClairambauH, 288, f* 141 et tuiv.). La première est la plat andenae : elle paraît contemporaine de l'antenr ; elles soot identiques quant an texte. L'orthographe des deux copies est différente, étant de deux copittet dlEérents; aussi ai-je adopté l'orthographe actneUe, sanf pour les noms propres où j'ai suivi le manasciit des Archives natioBaiet«
Monsieur de Lorraine a un défaut, auquel les dévots sont quelquefois sujets , c'est d'être haineux. Il a toujours persécuté la maison de Bade et a enfin perdu le Prince Hermann. Quand on est instruit de ces affaires-là, Ton trouve en Monsieur de Lorraine plus de haine que de raison de haïr. Il est dur et sévère dans le commandement; et, comme il ne fatigue pas les ofHciers ni le soldat par beaucoup d'ordres différents, il ne faut pas manquer aussi à ceux qu'il a une fois donnés.
II n'est point dévoré d'ambition et de désir de gloire, et ne sera pas toujours attentif à tout ce qui peut servir à ses intérêts, à des ligues puissantes contre la France, à former de grands projets de guerre, à travailler dès à présent en lui-même à aplanir les difficultés et à chercher les moyens de rentrer dans ses États ; mais, si d'autres font cela pour lui, il est très redoutable à la tète de l'armée de l'Empereur qui a une grande confiance en lui. Eu un mot. Monsieur de Lorraine est si fort à craindre le jour d'une bataille, mais il n'est pas impossible de le détruire avant qu'il ait trouvé moyen de la donner.
Monsieur l'Électeur de Bavière a naturellement beaucoup de valeur ; il ne s'ennuieroit jamais à la guerre si Ion pouvoit se battre tous les jours. Les escarmouches le divertissent et, quoique ce ne soit pas le poste d'un général, il ne les quittera pas volontiers pour aller donner des ordres nécessaires où l'on ne tirera point. Il entendroit la guerre s*il vouloit s'y appliquer, mais, jusqu'ici il a paru qu'il n'en aimoit que ce qui lui a plu d abord, les combats, les escarmouches, voir fuir des troupes, se rendre maître d'un champ, la victoire et les fruits de la victoire; il laisse tout le reste à ses officiers et il n'entre quasi jamais dans aucun détail de l'armée.
Il a peu d'attention au soin de ses troupes, laissant sans punition et sans récompense ceux qui le servent bien ou mal, et peu ou point d'application sur les projets, la conduite et la fin d'une guerre, aimant ses plaisirs préférablement à toutes choses, craignant les affaires et toutes les peines qui n'ont point pour objet de voir une maîtresse ou de prendre un cerf, comptant pour rien tout l'argent que distribuent ceux qui gouvernent ses finances et pour beaucoup tout celui qui est entré .'dans sa poche. Enfin, il a du courage et de l'esprit, et il pourroit être un grand homme s'il vouloit, mais l'on doute de sa volonté.
Le Prince Louis de Bade est un vrai homme de guerre, il en
aimo le métier et y met toute son application : il a beaucoup de courage, voit assez clair dans un combat; il est assez actif, vigilant, il a de l'ordre dans la disposition des troupes, il est laborieux, toujours à cheval, et le plus capable de devenir un grand général, si la présomption ne le gâte, écoutant peu les conseils, et, quand il est forcé de les suivre, ce n'est que longtemps après , et jamais sans y avoir changé quelque chose qui puisse persuader qu'ils ne viennent que de lui ; voulant paroitre aisé à vivre , mais difficile à tout ce qui n'est pas d'une aveugle complaisance , peu juste sur le blâme et la louange et n'en donnant qu'autant que lun est attaché ou éloigné de ses intérêts : peu capable de se conduire dans une cour, parlant librement à charge aux ministres. Eniin il a toutes les qualités les plus propres pour commander un jour dignement une armée et pour 6ter l'envie de la lui coniier.
Le Comte Gaprara a été avancé dans les armées par la protection de Montecuculli, son oncle, et ne pouvant faire de fortune que par la guerre, il a montré dans diverses occasions le courage dont a besoin un homme de fortune. Du reste, ses conseils sont toujours de no rien hasarder, et ils sont remplis de cette prudence que donne la crainte à ceux qui n'ont de courage que par intérêt , et qui , sans s'apercevoir eux-mêmes que c'est la peur qui les inspire , sont toujours persuadés que les partis les plus timides sont les meilleurs; il a l'esprit qu'il faut pour se bien conduire auprès des ministres, ne leur être point redoutable et ne faire jamais d'ombrage à un général. U s'amuse volontiers à voir piller un camp et il prend sa part du divertissement.
Le Comte de Starembero , maréchal de camp de l'Empereur, est un homme de beaucoup de courage. De toutes les qualités nécessaires pour la guerre, on ne lui donne que la valeur, qualité plus dangereuse qu'utile â un général quand elle est seule. U est emporté, violent. Il n'est guère plus loué sur la défense de Vienne par ceux qui l'ont vue, que sur sa mauvaise conduite au siège de Bude qui se fit l'année d'après et que l'on fut obligé de lever. On n'a pas trouvé que Vienne, défendue par quatorze mille hommes des meilleures troupes de l'Empereur, dût être aux abois au bout de deux mois de siège. U est certain que le Comte de Staremberg avoit pu ménager la garnison, l'exposant dans des sorties assez inutiles, et parmi les Allemands, soit que l'envie ou une connoissance plus parfaite les fasse parler, il est
moins loué que chez les autres nations sur la défense de cette place.
Le Prince de Salm, maréchal de camp, est attaché à l'éducation du Roi de Hongrie; je ne sais s'il entend la guerre : il a assez servi, mais c'est un digne choix pour rendre ce jeune prince un grand homme; il a de la valeur, de l'esprit, de la noblesse , de la vertu , et , s'il inspire toutes ces qualités à son pupille, il peut en faire un galant homme. Il est fort ennemi de la France, et, si jamais le Roi de Hongrie est à la tète des armées, ou le Prince de Sahn n'aura pas le crédit, ou elles seront tournées contre nous.
Le Comte de Rabata, maréchal de camp et commissaire général des armées de l'Empereur, passe pour plus capable de cette dernière charge que de la première. On lui attribue une grande intelligence pour la subsistance d'une armée, la distribution des quartiers , la discipline , la prévoyance à se bien servir d'un pays et le faire durer longtemps , qualités bien nécessaires dans les armées allemandes qui, par leurs prodigieux éqmpages et par l'esprit de pillage qui y est naturellement, ruineront toujours en deux mois les provinces qui pourroient les faire subsister des années entières.
Dunevald, général de la cavalerie de l'Empereur, est fort capable de cette charge et passe avec justice pour im de ses meilleurs officiers. Il a du courage, de l'esprit et plus d'expérience et de service que tous les autres.
Le Comte Palft, général de la cavalerie de l'Empereur, est un homme de beaucoup d'esprit; il n'a vu d'autres guerres que celles de Hongrie. On n'est pas persuadé que ce soit un fort brave homme, mais comme il est des premières et plus anciennes familles de Hongrie, il a trouve moyen de persuader à la cour de Vienne que l'on devoit en sa personne donner un exemple de bon traitement aux seigneurs hongrois, et il a fait plus de chemin dans les dignités de la guerre que ses services et ses actions ne lui permettoient de l'espérer.
Garaffa, général de la cavalerie, s'est fait un mérite des cruautés qu'il a exercées en Hongrie, de l'argent qu'il a tiré de ces malheureux, de la découverte de plusieurs conspirations que
l'on dit n'avoir jamais été, et qui ont tourné au profit de l'Empereur et au sien. H passe pour un homme tfèe capable de bien établir les contributions.
Tout le monde convient qu'il a beaucoup d'esprit et qu'il est très propre à rendre de grands services, les affaires de Transylvanie en font foi.
Le Gomtb de Bielke, général de la cavalerie de l'Empereur et de rËlecteur de Bavière, est homme de beaucoup de courage, qui s'est fort appliqué, capable d'être un fort bon officier et que l'on verra un jour à la tète des armées de Suède.
Le Comte de Schereny, général de l'artillerie de l'Empereur et (les troupes de Bavière, n'a pour toutes qualités que beaucoup d'esprit et de ménage, et toutes les souplesses d'un courtisan, se servant habilement de tout ce qui peut contribuer à sa fortune, trouvant moyen de commander l'armée de l'Électeur de Bavière qui ne l'estime point, d'en tirer 5,000 écus de rente malgré lui, de persuader à l'Empereur que sans lui l'Électeur ne seroit pas dans les intérêts de la maison d'Autriche ; hé d'un commerce assez étroit avec la comtesse de Kaunitz ; n'allant à la guerre que parce que le général d'une armée ne peut pas s'empêcher de s'y trouver, quand son Prince y est toujours malade, et se servant à la guerre de tout son esprit pour éviter les occasions sans qu'on s'en aperçoive.
Le Pbince de Grot, général de l'artillerie, est homme de beau* coup de valeur.
Gondola, premier lieutenant général de la cavalerie, est un fort ancien ofRcier, qui, par l'âge et par sa persévérance à ne pas se rebuter de quelques injustices, se trouve dans ce poste-là. C*est un homme que l'on aime asses. Enfin il est de ces gens sans vue, sans vivacité et sans ambition, dont tout le monde I>eut s'accommoder, hors le maître qui s'en sert et le général qui l'emploie.
Le Comte Taaf, lieutenant général de la cavalerie, est un très galant homme. Il a montré du courage dans toutes les actions où il s'est trouvé. Mais il est sans contredit moins louable sur les vertus militaires que sur toutes les autres qui font un honnête
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homme. Il a beaucoup d'esprit. Il est d'un très bon commerce, honnête, poli. H a beaucoup de savoir et d'étude ; plaçant parfaitement bien ce qu'il sait; et qui enfin, pouvant être propre à tout, a préféré les qualités qui rendent un homme agréable à celles qui le rendent utile.
Souches, premier lieutenant général de l'infanterie, s^est trouvé avancé dans la guerre par les emplois que son père lui a laissés, et il paroît médiocre en tout.
Le Comte de Sgherffenbero, lieutenant général de l'infanterie, est homme de beaucoup de courage et qui cherche fort à voir et à s'instruire.
Le Prince de Neubourg, grand ministre de l'Ordre Teutonique, est un bon homme, fort pesant, n'ayant dans les occasions ni crainte, ni ardeur, rien aussi au-dessus de cela; il s'attachera peu à servir.
Le Prince de Savoye a beaucoup de courage, plus de bon sens que d'esprit, assez d'étude, cherchant fort à se rendre bon officier et très capable de le devenir un jour.
Il a de la gloire et de l'ambition et tous les sentimens d'un homme de dévotion.
Veterani est un très brave homme, distingué par une des plus belles actions de la dernière guerre ; peu de politesse , beaucoup de franchise, en un mot, rien d'un Italien que la naissance.
Ueusler, soldat de fortune, est un homme de beaucoup de courage, d'esprit, actif, qui s'est avancé par beaucoup de bonnes actions.
Il a l'air et les manières d'un homme de qualité. On dit qu'il paroît embarrassé d'un gros commandement, mais il y a dans ce discours-là moins de vérité que d'envie.
PiGOLOMiNi est un brave homme, il m'a paru savoir asses bien son métier. Il étoit attaqué injustement sur sa capacité et un peu sur le courage. Il se comporta fort bien dans la demiôre bataille.
AppsiaucE. 441^
Il a. beaucoup d'ennemiB, il paroit tmp occupé des petite»! choses pour être un jour bien c&pable de& grandes.
Le PntHcs db Cohuercy a beaucoup de valeur ei fort agissant, trouvant moyen de ne perdre ni grandes ni pelilos occasions, ayant beaucoup d'envie de s'instruire.
Il est à craindre que trop d'ardeur ne l'empêche d'être bon
officier.
RABunH est un fort brave homme, fort honnôte, a de la probité, il est plus louable par ces endroits-là que par sa capacité
sur la guerre.
NiOABLLi, EsTBRnAbii, AfiPHEMOMT, Wai,ub, généraux du Imitûlle d'infanterie, sont aussi gens de réputation.
&i2 ÀPPEIfDIGE.
CAlfPAGNES DB 1689 A 1697.
VilJars fit les campagnes de 1689 à 1697 d'abord comme brigadier de caralerie, pnis comme maréchal de camp (1690), enfin comme lientenant général (1693). Il était en outre ponrrn de la charge de commitsaire général de la caTalerie, charge en Tertn de laquelle il passait l'inspection des régiments de cette arme. A ces diras titres, il ent beanc^ap à écrire : outre ses rapports d'inspection il adressait an ministère de la guerre de nombreuses dépêches sur les opérations dont il était chargé. LouTois aimait à reccToir directement des lettres des officiers généraux pourvus de commandements subordonnés ; elles lui serraient à contrôler les rapports des généraux en chef, à augmenter la somme de ses informations, à juger les hommes destinés à commander les armées ; dans une lettre adressée à Villars, le 6 juillet 1691, il lui recommande, tout en obéissant aux ordres de Luxembourg, de le tenir exactement renseigné sur tous ses mouvements. Villars, qui aimait à écrire et à ne pas se laisser oublier, n'eut garde de manquer aux instructions ministérielles ; il les dépassait même parfois en ce qu'il ne ménageait pas les critiques à ses supérieurs et ne leur témoignait pas toujours nne déférence suflQsante. Barbézieux, tout en insistant comme son père ponr être renseigné directement, s'efforçait d'empêcher les conflits : c Je tous « prie d'être persuadé, écrifait-il à Villars le 31 août 1691, que J'évite- « ray de tous compromettre stcc personne, mais aussy il ne fant pas « que la jalouzie des officiers généraux tous dispense de me mettre en c estai de rendre compte au Roy de tout ce qui Tient à Totre connoistt sauce. Cependant je tous dlray qu'il est bon que Tons tous ménagiei « les bonnes grâces de H. de Luxembourg et que, quoyqu'il ne Tont « fasse pà^ de réponse, tous devez exécuter les ordres de S. M. parceqne c je TOUS reiidroiH un mauvais service auprès d'Eile sijerinfonnolsque « vous en eussiez différé l'exécution. » Ainsi excité et contenu, Villars envoyait de nombreux rapports. Les originaux existent presque tons au Dépôt de la Guerre dans les volumes cotés 887, 891, 958, 977-8, 1054- 55, 1057-60, 1119, 1148, 1155, 1213-16, 1265-67, 1322-24, 1373-75, 1408-12. Je possède en outre dans le volume des Papiert de Villars coté 1681^ 1691 des copies de beaucoup des mêmes pièces et de quelques antres qui ne se trouvent pas au Dépôt de la Guerre. 11 est impossible de reproduire tous ces documents et je le regrette ; ils témoignent de la prodigfenie activité de Villars, de l'attention qu'il portait à tous les dét^ dn ser-
APPEIfDICB. &i3
TÏu, de son entente de U guerre el de son aptitude à rouduiro le» hommes, ili ré*è)eat maint détail piquant de u rie. Je me Ixime à extrain de cet enMUble iguelques rècîu de combilR et quelques traits de mœurs d'un inUrtt plus )(eiiéral. Quelqaes-uues de» correspoodooc^s relaLTes i ce» campagues ojil été publiées par U. de Boialislc aux appendice» de» quatre premiErs rolumea de »on édition de Sainl-Simon.