X NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
de la correspondance de Tauteur et choisis de manière à compléter, voire même à rectifier certains de ses récits. Cette correspondance est très étendue ; ce qui nous en reste se compose non seulement des treize volumes de copies qui sont entre mes mains, mais d'originaux, en bien plus grand nombre, conservés dans divers dépôts publics, notamment aux Archives du ministère des Affaires étrangères, au Dépôt de la Guerre, à la Bibliothèque nationale, aux Archives nationales, aux Archives du département des Bouches-du- Rhône. En outre, les opérations militaires ou les négociations diplomatiques auxquelles Yillars a été mêlé ont donné lieu, à rétranger, à des correspondances officielles qui le concernent. C'est à Vienne surtout et à Munich que ces documents se rencontrent. Je les ai retrouvés dans les dépôts publics et privés de ces deux capitales : les recherches qui me les ont révélés ont été singulièrement facilitées par l'empressement des conservateurs de ces importantes collections. Je dois spécialement remercier M. le chevalier d'Arneth , le savant directeur des Archives impériales et royales de la Cour et de l'Etat à Vienne, son obligeant collaborateur M. le docteur Felgel ; à Munich, MM. Rockinger, Des Touches, Riezler, qui m'ont guidé dans les diverses collections commises à leurs soins, et M. le comte Tœrring, qui ma gracieusement ouvert les précieuses et historiques archives de sa maison. Quant aux conservateurs de nos collections nationales, j'ai trouvé auprès d'eux l'accueil le plus obligeant et le plus utile. Sans qu'il soit besoin de les nommer, je leur adresse l'expression bien sincère de ma reconnaissance.
Louis-Hector duc de Villars, pair et maréchal de France, prince de Martigues, vicomte de Mclun, commandeur des ordres du roi , chevalier de la Toison d*or, gouverneur des villes, forts et château de Fribourg et du Brisgau, gouverneur général des Evêchés et pays Messin, gouverneur général de Provence, Marseille, Arles et terres adjacentes, généralissime des armées du roi, son plénipotentiaire et ambassadeur extraordinaire pour les traités de paix à Rastatt, et chef de l'ambassade pour la signature de la paix générale à Baden, ensuite président dii conseil de guerre, du conseil de régence*, est celui dont on donne ici les Mémoires. On y verra de grands événements. Après beaucoup d'actions particulières, après de grandes batailles, le sort de TÉtat lui fut confié, et peut-être n'y a-t-il pas d'exemple qu'un même général
1. A cette énumératioQ de titres, l'édition de 1734 ajoute : « marquis de la Nocle, comte de la Rochemillay, grand d'Espagne de la première classe, titres obtenus en 1719 et 1723, et maréchal général, grade reçu en 1732. » CSette partie du manuscrit est donc antérieure à 1719 : elle est postérieure à 1715, date de l'entrée de Villairs au conseil de régence.
s MÉMOIRES DE YILLARS.
ait eu à ses ordres des armées si nombreuses pendant tant d'années et dans des conjonctures plus difficiles, qu'il ait terminé si heureusement une aussi cruelle guerre, et que ce même général ait conclu et signé la paix avec le général le plus estimé des ennemis.
Il eut pour père Pierre de Villars, baron de Maclas et de Sara, lieutenant général des armées du roi, commandeur de ses ordres, gouverneur de Damvillers et de Besançon, conseiller d'État d'épée et ambassadeur extraordinaire en Espagne, Piémont et Danemark. Il avoit épousé Marie de Bellefonds ^ .
La maison de Villars est très ancienne^, et Ton voit qu'en 1 3S0 elle étoit plus puissante qu'elle ne l'a été depuis. Les titres et contrats de mariage font foi que, du moins depuis cette époque, elle n'a point eu de mésalliance ; on a même des conjectures, qu'avant ce temps, elle a eu des alliances illustres, mais on n'avance que ce qui peut être prouvé.
Dans les derniers siècles, cette maison a produit cinq archevêques de Vienne, des évêques de Mirepoix et d'Âgen^; il y a eu des biens médiocres, plusieurs
1. Marie Gigault de Bellefonds, tante paternelle du maréchal du môme nom : on a d'elle des Lettres à Madame de Coulanges, écrites d'Espagne et publiées en dernier lieu par M. de Courtois (1868). Son mariage avec P. de Villars eut lieu à Moulins en février 1651 : elle mourut en 1706.
2. On a pu voir, par la notice qui précède, ce qu'il faut penser de l'ancienneté de la maison de Villars et de ses véritables origines.
3. Pierre de Villars, évéque de Mirepoix (1566-1575), puis archevêque de Vienne (1576-1588). — Pierre de V., neveu du précédent, son successeur sur le siège de Mirepoix (1575), puis sur celui de Vienne (1589-1599). — Jérôme de V., frère du précédent, archevêque de Vienne (1599-1626). — ^Nicolas de V., cousin germain
services de guerre, mais peu continués; et celui qui s'attacha le* plus à suivre sa fortune, ce fut Pierre de Yillars, père du duc. Il avoit une de ces physionomies nobles et élevées qui s'attirent naturellement le respect et qui annoncent la vertu. Personne de son temps ne porta la valeur à un plus haut point. Il reçut à la guerre de grandes blessures, et eut le malheur, alors presque inévitable, de se trouver engagé dans plusieurs combats particuliers, et enfin dans le fameux combat des ducs de Nemours et de Beaufort, il tua le second du duc de Beaufort, et fut obligé de s'éloigner. Cet événement et les troubles que les guerres civiles apportèrent dans le royaume dérangèrent les commencements de sa fortune.
Lorsque le prince de Gonti ^ eut le commandement des armées, Pierre, marquis de Villars, servit en qualité de lieutenant général dans celles d'Italie et de Catalogne. Il eut le gouvernement de Damvillers^, l'une des places de sûreté que l'on avoit données aux princes du sang pendant la guerre civile.
La paix des Pyrénées lui ôta ce gouvernement et le laissoit sans établissement et sans fortune, lorsque au commencement de la guerre de Flandres, Louis XIY,
des précédents, évoque d'Agen (1588-1608). — Pierre de V., neyeu du précédent, coadjuteur de Jérôme à Vienne, puis son successeur (1626-1663). — Henri de V., neveu du précédent, son coadjuteur (1682), puis son successeur (1663-1693).
1. Armand de Bourbon, frère du grand Gondé, né en 1629, mort le 21 février 1666.
2. Le brevet original, signé du prince de Ck)nti le 31 mars 1656, est en ma possession. Le marquis de Yillars était alors mestre de camp d'un régiment de cavalerie légère, suivant brevet du 15 septembre 1654, également en ma possession.
4 MÉMOIRES DE YILLARS.
voulant avoir auprès de sa personne des officiers expérimentés, prit pour ses aides de camp des lieutenants généraux, et entre autres le marquis de Yillars. Son air de héros qui, soutenu de ses actions, lui avoit fait donner le nom d'Orondate^^ plut au roi, et de ce moment sa fortune paroissoit devoir prendre une face plus brillante ; mais son alliance avec le maréchal de Bellefonds, ennemi déclaré de tous les ministres de son temps, lui attira leur haine, et surtout celle de M. de Louvois.
Le roi, qui connoissoit par lui-même quels services il en pouvoit attendre, lui avoit destiné les mêmes commandements que le maréchal de Schomberg avoit eus en Portugal, et lui avoit donné ordre de s'y rendre. G'étoit une commission qui sembloit lui promettre la dignité de maréchal de France, mais il fut traversé dans ces espérances par M. de Louvois. Le roi lui donna ensuite le gouvernement de Besançon qu'il fut obligé de quitter pour un démêlé qu'il eut avec le marquis de Gadagne*, gouverneur de Dôle et protégé par M. de Louvois. Le gouvernement de Douai lui avoit été donné et l'inimitié de ce ministre le lui fit perdre encore. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, le roi, voulant faire un traité avec l'Espagne, y envoya le marquis de Villars, et lui déclara en partant qu'il lui destinoit à son retour le commandement d'Alsace. Le
i. Nom de héros tiré du roman de Cyrus de M*** de Scudéry. Saint-Simon (II, 28) prétend qu'il fut donné à Villars par M. do Ghoisy dans une circonstance assez scabreuse. M^* de Sévigné Tattribue à sa belle mine.
2. Gh.-Félix de Galéan, officier très distingué, prit Gigeri (1664); créé duc de Gadagne par le pape Glément IX, il commanda les armées de Venise.
BIÉMOIRES DE VILLARS. 5
marquis de Yillars réussit en Espagne, et même il empêcha, malgré les vives sollicitations des HoUandois et de l'empereur, que l'Espagne ne se joignit aux Hollandois pendant les deux premières années de la guerre de 467S et 1 673 ; mais à son retour, il trouva le marquis de Vaubrun^ établi en Alsace.
Enfin l'obstacle invincible qui se présentoit toujours à lui l'dbligea à changer de route , et à suivre celle des ambassades que luiouvroit l'amitié de M. de Lionne, ministre des affaires étrangères. Il alla ambassadeur extraordinaire en Piémont, en Danemark, et deux fois en Espagne, servit très utilement, et après avoir vendu et consommé les baronies de Maclas et de Sara qu'il, avoit héritées de ses pères, il ne recueillit pour tout fruit de ses longs et importants services que d'être conunandeur des ordres du roi^ et conseiller d'État d'épée, sans pouvoir laisser d'autre héritage à Louis-Hector marquis de Yillars, son fils, que l'exemple, décourageant pour tout autre, de beaucoup de mérite peu récompensé.
Louis XIY fit un établissement pour l'éducation de la première noblesse de son royaume, sous le nom de pages à la Grande-Écurie. Le duc de Noailles, assez en faveur, y mit un de ses enfants. Louis-Hector de Yillars y entra, et avec une figure avantageuse et un air où étoit peinte la juste confiance qui naît de la valeur,
1. Nie. de Bautru, marquis de Yaubrun, tué à Âlt^nheim (2 août 1675) . M°^ de Sévigné a raconté la touchante douleur de sa veuve.
2. Le brevet est du 20 janvier 1689 ; il mentionne « Tillustro extraction « et les grands services militaires et diplomatiques du marquis de Yillars, lieutenant général. — Original en ma possession.
6 MÉMOIRES DE YILLARS. [1670
et beaucoup d'esprit et de vivacité qui relevoient encore un extérieur déjà si prévenant par lui-même^ il se fit bientôt connoltre et distinguer du roi parmi ses camarades.
Un jour, dans sa plus grande jeunesse, entendant son père et sa mère se plaindre de leur mauvaise fortune, il leur dit : c Pour moi, j'en feroi une grande. » Surpris de ce discours, ils lui demandèrent sur quoi il fondoit ses espérances, et comment il s'y prendroit. c C'est déjà, leur dit-il, un avantage pour moi que d'être sorti de vous, et d'ailleurs je suis résolu à chercher tellement les occasions, qu'assurément je périroi ou je parviendroi. » Â l'instant même, il leur exposa toutes ses vues, et le fit si bien que le père et la mère crurent dès lors pouvoir se flatter d'une prédiction que garantissoient presque les dispositions
naturelles du jeune honune.
1670. Dans un voyage que la cour fit en Flandre, le marquis de Villars, page encore, demanda permission de la quitter et d'aller faire un tour en Hollande. U de voit auparavant se rendre à Calais et &ire le voyage d'Angleterre avec le maréchal de Bellefonds qui y fut envoyé pour cakner l'esprit du roi et celui de la nation, que des bruits de poison sur la mort de Madame, sœur du roi d'Angleterre, avoient fort irrités ; mais il manqua le maréchal. A son retour de Hollande, il sortit de page et accompagna le comte de Saint-Géran^, son cousin,
1. Bernard de la Quiche, comte de Saint-Géran, mari de la célèbre amie et correspondante de M°^« de Maintenon, était fils de Claude de Saint-Géran et de Suzanne de Longaunay. Geiie-ci
MÉMOIRES DE YILLARS. 7
envoyé auprès de Télecteur de Brandebourg pour tàdier de l'engager dans la guerre qu'on méditoit contre la Hollande. 11 en fut rappelé par une lettre du maréchal de Bellefonds pour se rendre auprès du duc de Luxembourg qui commandoit les troupes de Cologne et de Munster, et qui préparoit tout pour l'ouverture de la campagne sur les bords du Rhin. Ce duc voulut lui donner une compagnie de cavalerie, mais le maréchal de Bellefonds, qui sentoit d'avance le mérite de son jeune parent, envia aux autres son éducation dans la guerre, et le fit revenir du pays de Cologne.
Le marquis de Yillars arriva à Versailles peu de jours avant le départ du roi, et se préparoit à suivre le maréchal de Bellefonds ; mais comme il se mettoit en diemin, toutes ses mesures furent rompues par la disgrâce de ce maréchal que M. de Louvois sacrifia à sa réconciliation avec le vicomte de Turenne qui n'aimoit pas non plus le maréchal de Bellefonds, et qui devoit conunander sous le roi la principale armée. Voici quel fut le sujet de cette disgrâce.
G'étoit l'usage alors dans toutes les dignités de la guerre de rouler^ c'est-à-dire de commander alterner* tivanent, un jour l'un, et le lendemain l'autre; les maréchaux de France l'observoient même entre eux. Le vicomte de Turenne déclara qu'il ne pouvoit rouler
était cousine germaine de M^^* de Bellefonds, mère de Villars : à ce titre elle intervint, ainsi que son mari, au contrat de mariage de Pierre de Yillars pour faire une donation aux futurs époux. Boxanne, veuve de Claude de Saint-Géran, confirma cette donation le 4 septembre 1660. Les actes précités sont en ma possession; ils prouvent que la liaison des familles de Saint-Géran et de Yillars datait d^loin.
8 MÉMOIRES DE YILLÂRS. [167t
avec trois maréchaux de France qu'il avoit vus dans les plus petites charges de la guerre pendant qu'il commandoit des années. Il parloit des maréchaux de Bellefond^, de Créquy^ et d'Humières^. Le roi, qui ne vouloit pas le faire connétable, créa pour lui la charge de maréchal de camp général qui lui donnoit le commandement sur les maréchaux de France. Ceux que nous venons de nommer refusèrent de se soumettre. Us dévoient commander une armée sous le prince de Gondé, et ils furent exilés tous trois deux jours avant celui qui étoit marqué pour leur départ. Le marquis de Yillars, déjà parti, se trouva donc seul; son père, ambassadeur en Espagne, y étoit alors. Il se vit sans aucun secours étranger, et sans autres ressources pour sa fortune que celles qu'il avoit en lui-même, ressources auxquelles il fut toujours réduit, et que la suite entière de sa vie a fait voir qui lui sufBsoient. Il se détermina bientôt à ne point aller dans l'armée où le maréchal de Bellefonds avoit dû servir, et à se tenir le plus près du roi qu'il seroit possible.
Il suivit Sa Majesté qui passoit avec son armée assez près de Mastrict. Brissac, alors lieutenant des gardes du corps, fut détaché avec trois cents chevaux. Le marquis de Villars y alla et poussa un parti des ennemis jusque dans les barrières de Mastrict , où le marquis de Sauvebeuf tomba dangereusement blessé.
1. Beraardin Gigauli, marquis de Bellefonds, né en 1634, maréchal de France en 1668, mort le 4 décembre 1694.
2. Fr. de Blanchefort, marquis de Gréquy, né vers 1624, maréchal do France en 1668, mort en 1687.
3. L. de Grevant, marquis d'fiumière's, maréchal de France en 1668, mort le 31 août 1694. f
\&J%] MÉMOIRES DE YILLARS. 9
1672. Le roi partagea ses troupes pour faire attaquer en même temps quatre places des HoUandois. L'armée du roi s'attacha à Orsoy, celle du prince de Gondé à Vezel et celle du vicomte de Turenne à Burich. Orsoy fut pris en deux jours. Il y eut une fausse attaque dont le comte de Saint- Géran fut chargé. Le marquis de Villars alla à celle-là, et comme c'étoit la seconde action qu'il eût encore vue, la fermeté avec laquelle il y essuyoit des coups de mousquet le 6t remarquer, et le bruit en parvint jusqu'au roi.
Au siège de Duisbourg, se trouvant à la tète de la tranchée dans le temps que les assiégés vouloient &ire une sortie, il se jeta hors du boyau et marcha le premier aux ennemis.
Peu de temps après. Monsieur, frère du roi, fît le siège de Zutphen. L'armée du roi étant alors oisive, elle ne put être plus longtemps le séjour d'un homme aussi avide d'occasions, et que rien d'ailleurs n'y retenoit. Le marquis de Villars la quitta et courut à ce siège où il servit de façon que Monsieur crut ne pouvoir se dispenser de se souvenir de lui dans les lettres qu'il écrivoit à Sa Majesté.
Il se trouva au fameux passage du Rhin, action unique par son audace et presque téméraire. Le détail en est su de tout le monde. Le marquis de Villars s'élança des premiers dans le fleuve.
Ensuite, car le péril l'attiroit toujours, il se rendit auprès du vicomte de Turenne qui faisoit le siège de Crèvecœur.
Nous avons tant de choses à dire dans ces mémoires que nous sommes obligés de passer légèrement sur
10 MÉMOIRES DE YILLARS. [1672
ces premiers événements de la jeunesse du marquis de Villars.
Le chevalier de la Rochefoucauld qui avoit la charge de cornette des chevaux-légers de Bourgogne, ayant été tué, le marquis de Villars pria le comte de Saint- Géraû de la demander pour lui au roi. Ce comte, le seul parent qu'il eût à portée de parler pour lui, refiisa de le faire sur ce qu'il savoit, disoitril, que cette charge étoit destinée à des gens distingués par de longs services et aidés de puissantes protections. Le marquis de Villars qui, malgré ces raisons et les conseils de. son parent, se sentoit digne de la demander, la demanda lui-même au roi et l'obtint dans le moment. Le lendemain, la gendarmerie, dans laquelle il venoit d'entrer, fut détachée pour aller joindre sur le Rhin l'armée du vicomte de Turenne. On attaqua plusieurs petits postes sur la Moselle, et il y eut divers partis, un entre autres où Lafitte, un des meilleurs partisans, attaqua trois cents chevaux des troupes de Brandebourg. Le marquis de Villars s'y trouva et y servit sous lui. Il tàchoit tous les jours à mériter de plus en plus les grâces mêmes qu'il avoit reçues.
La campagne finie, il alla voir établir les quartiers d'hiver de la gendarmerie sur la Saare et revint à la cour. En ce temps-là, le roi d'Espagne ayant été à l'extrémité de la petite vérole, le roi envoya le marquis de Villars lui faire*compliment sur sa convalescence : cette commission ne pouvoit lui être que très agréable. Son père étoit ambassadeur auprès de ce prince, et fort considéré auprès de la reine mère. Il y alla, fut très bien reçu , et le présent dont l'honora le roi d'Espagne à son départ étoit magnifique.
4673] MÉMOIRES DE VILLAHS. 11
1673. La crainte de perdre un jour de la campagne qui alloit conunencer hâta son retour. II rejoignit le roi auprès de Bruxelles, et à la tète de son armée qui alla &ire le siège de Mastrict. Cette place étoit défendue par le Rhingrave^ un des meilleurs généraux deâ HoUandcHS, avec neuf mille hommes de troupes choisies.
Le roi, par bonté pour la noblesse, qui, sous ses yeux, s'empressoit à s'exposer, défendit aux volontaires d'aller aux attaques sans sa permission, et les distribua pour monter les gardes de tranchée les uns après les autres. Le marquis de Villars, qui n'eût demandé la permission d'y aller qu'à dessein de l'obtenir, voyant bien qu'étant officier dans la gendarmerie on la lui refuseroit, prit le parti d'attendre que les dispositions fussent faites pour attaquer çn même temps le chemin couvert et une demi-lune, et la nuit il entra dans la tranchée deux heures avant l'attaque. Il mena avec lui six gendarmes de sa compagm'e, volontaires aussi, se plaça avec le premier détachement de grenadiers qui de voit sortir, et au signal, qui fut de six bombes, il marcha à la tète de Tattaque. On lui avoit donné une cuirasse dont la pesanteur, ne lui laissant pas la liberté d'agir, il la jeta en sortant et entra des premiers dans la demi-lune. Il y fut à peine qu'un fourneau joua sous lui et l'enterra à demi. Dès qu'il fut dégagé de la terre qui le couvroit, il marcha à la gorge de la demi-lune pour s'opposer aux ennemis qui vouloient y rentrer. Il perdit la plupart de ses gendarmes, et le feu des ennemis fut si grand que
1. Frédéric Rhingrave, dit le Grand, seigneur de Neuvillers, mort le 25 janvier 1673.
12 HÉMOmES DE VILIARS. [1673
tous les officiers y furent tués ou mis hors de combat. Lui seul avec un nommé Vignory, ancien officier, mais volontaire dans cette action, demeura en état de soutenir un très mauvais logement. Il reçut plusieurs blessures, mais légères, la plupart d'éclats de grenades. Le roi voyoit l'attaque et envoyoit souvent demander ce qui se passoit dans la demi-lune. On lui rapportoit toujours que Villars tenoit la tète. Enfin, a la pointe du jour, il quitta la demi-lune, et le roi, voyant sortir de la tranchée deux ou trois hommes qui paroissoient des officiers, envoya Lignery, lieutenant de ses gardes, savoir qui c'étoit. Lignery, ayant reconnu le marquis de Villars, lui apprit qu'on avoit parlé de lui au roi plusieurs fois pendant la nuit, et alla dire au roi qu'il étoit là. Le marquis de Rochefort^, qui fut depuis maréchal, vint lui ordonner de la part du roi d'approcher, et lui dit en riant : c Vous allez être bien grondé. » Dès que Sa Majesté l'aperçut, elle prit un air un peu sévère, et lui dit : € Mais ne savezvous pas que j'ai défendu, même aux volontaires, d'aller aux attaques sans ma permission, à plus forte raison à des officiers qui ne doivent pas quitter leurs troupes, et moins encore des troupes de cavalerie. » — c J'ai cru, lui répondit le marquis de Villars, que Votre Majesté me pardonneroit de vouloir apprendre le métier de l'infanterie, surtout quand la cavalerie n'a rien à faire. » Cette excuse ne pouvoit manquer son effet, elle réussit, et la réprimande se termina de la part du roi par des louanges très flatteuses pour le marquis de Villars que la fortune servit à son gré,
1 . H.-L. d'Aloigny, marquis de Hochefort, maréchal de France en 1675, mourut l'année suivante.
quelques jours après, par une nouvelle occasion de s'exposer qu'elle lui fournit. Il se promenoit aux gardes du camp, lorsque Gatinat, capitaine aux gardes et frère de celui qui, depuis, lut maréchal de France, vint le prier de faire marcher une garde de la gendarmerie commandée par un maréchal-des-logis, pour soutenir un poste du régiment des gardes. Celui qui commandoit une garde de la maison du roi ayant refusé de quitter son poste, le marquis de Villars courut à celle de gendarmerie et pria le conunandant de lui donner vingt gendarmes, à la tète desquels il se mit et poussa la cavalerie des ennemis jusque dans les barrières de la contrescarpe. L'escarmouche devenoit vive, le roi y arriva et demanda ce que c'étoit. Catinat lui en rendit compte et lui en apprit le détail, c II semble, dit le roi, en parlant du marquis de Villars, dès que l'on tire en quelque endroit, que ce petit garçon sorte de terre pour s'y trouver. >
Mastrict se rendit après treize jours de tranchée ouverte, et la gendarmerie eut ordre d'aller sur le Rhin fortifier l'armée du vicomte de Turenne et de s'opposer à celle de l'empereur et de l'Empire qui s'assembloit en Bohême sous les ordres du général Montecuculli. L'armée de l'empereur pou voit avoir pour objet, ou de marcher vers Philisbourg, ou de tomber sur Bonn, et le vicomte de Turenne, dans l'impossibilité où il étoit de défendre l'un et l'autre, n'avoit d'autre parti à prendre que de chercher une action, et pour cela d'aller le plus loin qu'il pourroit au-devant de l'armée de l'empereur. Il s'avança avec celle du roi dans la Franconie.
Le maréchal de Bellefonds, ne pouvant servir par
14 MÉMOIRES DR VnJbARS. [4073
son crédit le marquis de Villars, voulut du moins l'aider de ses conseils. Il lui écrivit une longue lettre pleine d'instructions sur la guerre, où il lui recon^ mandoit, entre autres choses, d'apprendre le métier de partisan et d'aller souvent volontaire avec ceux qui passoient pour l'entendre le mieux, lui représentant que les officiers généraux qui ne s'en étoient pas instruits, quelque courage qu'ils eussent, se trouvoient souvent fort embarrassés quand ils commandoient des corps détachés dans le voisinage d'une armée ennemie. Le marquis de Villars comprit si bien l'importance de ce conseil, que ce qu'il n'avoit fait jusque-là que par le seul intérêt de trouver des occasions, il continua à le pratiquer avec une nouvelle ardeur par le motif de s'instruire. Il passoit souvent trois et quatre jours de suite dans les partis avec les plus estimés dans cet art. G'étoient alors les deux frères de Saint- Glars, dont l'un, qui étoit brigadier, fut une fois six jours hors de l'armée, toujours à la portée du canon de celle des ennemis, poussant leurs gardes à tout moment à la faveur d'un grand bois dans lequel il se retiroit, faisant des prisonniers et donnant à toute heure au vicomte de Turenne des nouvelles des mouvements des ennemis. Et certainement rien n'est plus propre à former un véritable homme de guerre qu'un métier qui apprend à attaquer hardiment, à se retirer avec ordre et avec sagesse, et enfin qui accoutume à voir souvent l'ennemi de fort près. Le vicomte de Turenne marcha à la tête du Tober * au delà de Wirtsbourg. MontecucuUi s'avança, paraissant vouloir com-
1. Le Tauber, petite rivière qui se jette dans le Mein à 30 kil. à l'ouest de Wûrtzbourg.
4673] MÉHomES devillars. 15
battre, et il y eut des escarmouches très vives, une entre autres où le comte de Guiche, lieutenant général de Tarmée du roi, fit avapcer son aile et risquoit d'engager la bataille avec un grand désavantage ; mais le vicomte de Turenne, qui s'en aperçut, vint à toutes jambes faire retirer les drapeaux des bataillons et n'exposa que les volontaires, parmi lesquels, ou plutôt à la tête desquels on voit bien qu'on doit trouver le marquis de Villars. Il y étoit en effet avec un de ses parents nommé Sebeville^ qui y reçut une blessure considérable. Le vicomte de Turenne, quoique ennemi du maréchal de Bellefonds, voulut bien remarquer ce qu'il voyoit. Il caressa fort le marquis de Villars et en parla dans ses dépèches au roi comme d'un jeune hoimne qu'il falloit avancer.
L'armée du roi, qui, comme nous l'avons dit, occupoit les plaines qui sont à la tète du Tober, comptoit sur une bataille, et l'on voyoit déjà les troupes de l'empereur s'approcher, lorsque l'évéque de Wirtsbourg, gagné par les Impériaux, leur facilite le passage du Mein. Ils passent cette rivière, coupent nos convois par les places de l'évèché de Wirtsbourg qui étoîent derrière nous et nous obligent à nous retirer et à laisser l'armée impériale marcher en liberté à hauteur de Francfort et de Mayence, et a portée de descendre sur Mayence et sur Bonn, sans qu'il fût possible au vicomte de Turenne de l'empêcher. Il ne lui resta rien de mieux à faire qu'à s'établir dans les
1. Bernardin iCadot, marquis de Sebeville, né en 1642, mort maréchal de camp en 1712. — Envoyé extraordinaire à Vienne (1680-81). Brillants états de service. — Exécuteur testamentaire de la marquise de Villars (1706).
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terres de l'électeur de Mayence et dans le Bas-Palatinat pour donner des quartiers de rafraîchissement à l'armée du roi et marquer en même temps un juste ressentiment aux princes de l'Empire , qui, malgré les espérances qu'ils nous avoient données d'une neutra- Uté parfaite, s'étoient déclarés contre nous. ^
L'armée impériale fit le siège de Bonn, prit en peu de jours cette mauvaise place, et s'étendit ensuite le long du Rhin et de la Moselle. Le vicomte de Turenne voulut occuper des postes le long de cette rivière et marcha à Berncastel, petite ville dont le château étoit assez bon. Mais les Impériaux, favorisés par les princes de l'Empire, le prévinrent, et la marche fut inutile. Il n'y eut plus moyen de faire autre chose que de mettre l'armée en quartier d'hiver le long de la Saare et dans la Basse-Âlsace, et, pendant ce temps-là, Bonn prise, coupant tout notre conmierce avec la Hollande, on fut obligé d'abandonner les grandes conquêtes, à la réserve de Grave.
Le maréchal de Bellefonds qui, aussi bien que ses confrères les maréchaux d'Humières et de Gréqui, s'étoit enfin soumis à ce qu'on exigeoit d'eux par rapport au vicomte de Turenne, et qui «voit été remis avec eux dans le service, vouloit conserver Nimègue, et s'opiniâtra dans ce dessein malgré les ordres de la cour. M. de Louvois, qui le haïssoit toujours, ne manqua pas cette occasion de le perdre, et le fit exiler pour la seconde fois en moins de deux ans : c'est ainsi que se passa la campagne de 1673.
1 67^. Gelle de 1 674 s'ouvrit par la conquête de la Franche-Gomté que le roi fit en personne dans le plus
fort de rhiver, pendant laquelle le vicomte de Turenne réussit à empêcher que le vieux duc de Lorraine ne passât le Rhin, son dessein étant de soutenir la Comté avec un corps de troupes assez considérable, composé des siennes et de celles de l'empereur. Les places de Comté prises, le roi revint à Versailles, et Ton 6t une nouvelle disposition pour former les armées et s'opposer aux forces de la plus grande partie de l'Europe. L'Espagne s'étoit déclarée contre nous peu après la prise de Mastrict , presque tout l'Empire en fit autant, et l'Angleterre fut forcée à retirer les troupes qu'elle nous avoit données. On se prépara donc à défendre les frontières de la Flandre et de l'Empire.
Le vicomte de Turenne fut chargé de la guerre du Rhin, mais avec des forces si médiocres qu'il paroissoit bien que l'on comptoit uniquement sur sa grande capacité : en effet, on étoit si convaincu qu'il pouvoit tout, que souvent on le réduisoit presque à ne pouvoir rien, et que réellement il n'auroit rien pu, s'il n'avoit eu en lui-même des ressources encore supérieures à celles qu'on lui conqoissoit. La haine du marquis de Louvois pour ce général ne contribuoit pas peu aux médiocres moyens que l'on lui donnoit de soutenir une guerre difficile.
La gendarmerie, qui avoit commencé la campagne en Allemagne, fut envoyée en Flandre. Le marquis de Berjnghen, colonel du régiment Dauphin, fut tué au siège de Besançon, et le marquis de Villars eut cette obligation au vicomte de Turenne que ce général, persistant dans sa bonne volonté pour lui, dit hautement qu'il falloit le faire colonel le plus tôt qu'il se pourroit et lui donner ce régiment.
L'armée s'assembla aux environs de Gharleroy sobs les ordres du prince de Gondé, et celle des alliés qui marchoit sous ceux du prince d'Orange ^ fut fortifiée d'une partie considérable des troupes de Tempereur, commandées par le général Souches ^ qui s'étoit acquis de l'estime à la tète des mêmes troupes contre les Turcs. Ce général, d'un âge fort avancé, passoit pour le meilleur homme de guerre qu'il y eût dans l'armée du prince d'Orange, dont les malheurs dans la guerre lui sont venus, en partie, de n'avoir jamais eu dans ce métier d'assez bons maîtres pour cultiver les dispositions que beaucoup d'esprit et une très grande valeur naturelle avoient mises en lui, et lequel, malgré ces avantages, n'a peut-être jamais rien fait qui ait pu lui donner la réputation de général.
Les environs de Mastrict et de Liège lurent le rendez-vous de l'armée confédérée, forte de plus de soixante mille hommes. Celle du roi n'en avoit tout au plus que quarante mille ; mais c'étoient des François, et le prince de Gondé les conunandoit.
Ge prince se posta de manière que, voyant arriver l'ennemi, il pouvoit juger de ses desseins et profiter de ses mouvements. Les confédérés s'avançoient lentement, et, pendant leur approche, il y eut divers partis dans plusieurs desquels le marquis de Villars se trouva. Il y en eut un où cent vingt fantassins des ennemis qui s'étoient fortifiés dans un cimetière furent attaqués par Lafitte, lieutenant des gardes du
1. Guillaume III de Nassau, né en 1650, stathouder de Hollande en 1672, roi d*Angleterre en 1688, mort en 1702.
2. Français des Gévennes, du nom de Damoye ; il était entré au service de Tempereur, qui le fit comte et feldzeugmeister.
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corps. On fit mettre pied à terre aux dragons. Le marquis de Villars, à leur tète, entra dans ce cimetière; tout y fut tué ou pris, et il rejoignit Tarmée la veille du jour que celle des ennemis se campa à vue de celle du roi.
Le prince de Gondé Tavoit placée dans la plaine de Tresignies, enfermée du petit ruisseau du Picton. Ce poste, excellent par lui-même, nous donnoit le moyen d'attendre tranquillement le parti que prendroient les confédérés, dont l'armée nombreuse, qui ne cherchoit qu'une action, croyant pouvoir faire ses marches sans (Taindre nos mouvements, en fit une pour s'approcher de nous, qui donna lieu au prince de Gondé d'attaquer l'arrière-garde dans le temps qu'elle passoit le petit ruisseau de Senef .
Dès le point du jour*, ce prince observoit l'ennemi. Il avoit fait marcher la maison du roi, la gendarmerie et quelques bataillons. Dès qu'il vit les derniers escadrons des ennemis un peu séparés du gros de leur armée, il passa le ruisseau du Picton et marcha à eux. Le marquis de Yillars étoit volontaire auprès de lui. Au moment qu'on étoit prêt à charger, la plupart des officiers généraux, voyant un grand mouvement dans les ennemis, crurent qu'ils fuyoient. Le marquis de Yillars dit tout haut : c Ils ne fuient pas, ils changent seulement d'ordre. » — c Et à quoi le connoissez-vous ? » lui dit le prince de Gondé, en se retournant vers lui. c G'est, reprit le marquis de Yillars, à ce que dans le même temps que plusieurs escadrons paroissent se retirer, plusieurs autres
i. il août 4674.
s'avancent dans les intervalles et appuient leur droite au ruisseau dont ils voient que vous prenez la tête, afin que vous les trouviez en bataille. » Le prince de Gondé lui dit : c Jeune homme, qui vous en a tant appris ?» Et regardant ceux qui étoient auprès de lui : c Ce jeune homme-là voit clair, » leur dit-il. Et dans le moment, il ordonna à Montai^ d'attaquer le village de Senef avec l'infanterie, pendant qu'avec les gardes du corps il prit la tête du ruisseau et trouva (|u'une partie des ennemis le bordoit, et que l'autre se mettoit en bataille pour recevoir les troupes du roi qui prenoient au-dessus de la source. Alors le prince de Gondé se mit à la tête des premiers escadrons et tira son épée. Le marquis de Villars, frappé d'un spectacle qui flattoit sa valeur et l'animoit encore davantage, dit tout haut : c Voilà la chose du monde que j 'a vois le plus désirée, de voir le grand Gondé l'épée à la main. » Ce discours parut ne point déplaire au prince de Gondé, et l'on marcha aux ennemis.
Le marquis de Villars se mit à la tête de l'escadron de Buscas^ des gardes du corps. Il reconnut le prince de Vaudemont qui commandoit cette arrière-garde des ennemis, et l'appela. On chargea en même temps, et se jetant dans l'escadron ennemi qui lui étôit
i. Charles de MontsaulniD, comte de Montai, brillant homme de guerre, couvert de blessures, aussi modeste que brave, ne fut jamais marôcbal de France, à la grande indignation de Saint- Simon, et nuniflli à plus de 80 ans, en 1698, lieutenant général, encore en a^MHé de service.
2. Antoine de Montlezun, baron de Buscas, capitaine de cavalerie en 1657, entra aux gardes du corps en 1666 et y fit toute sa carrière, qui fut très brillante. Lieutenant général en 1693, il mourut en 1715.
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opposé, le marquis de Villars reçut un coup d'épée, qui s'arrêta au gros os de la cuisse. Cette arrièregarde Ait bientôt défaite, et le prince de Gondé, voyant bien que l'affaire seroit plus considérable, envoya des ordres pour faire iQarcher toute l'arniée. Montai emporta le village de Senef où Ton prit quatre bataillons qui s'étoient retranchés dans le cimetière, et eut la jambe cassée d'un coup de mousquet. Le prince de Condé reforma les troupes, on se prépara à attaquer la hauteur du Fëy sur laquelle s'étoient placés les ennemis, qui, de leur côté, rappelèrent la tète de leur armée déjà avancée dans les plaines de Mons, et tout s'apprêta pour une affaire générale.
Les dispositions étant faites pour attaquer la hauteur du Fëy, FourilleS lieutenant général des armées du roi et général de la cavalerie, se mit à la tête des premiers escadrons des gardes du corps. Le marquis de Villars, après avoir fait mettre un appareil à sa blessure et bander sa cuisse, marqua à côt^ de Fourille.
Les haies des deux côtés de la hauteur étoient bordées de cinq bataillons qui, sans tirer un coup, laissèrent former les deux premiers escadrons qui étoient obligés de défiler au bas de la hauteur. Mais à peine étoient-ils formés, et à la portée du pistolet des ennemis, qu'il en partH on feu si vif que les escadrons furent renversés. Foarille reçut un coup mortel, et de ces deux escadrons, il n'y eut presque ni homme ni die val qui ne fût blessé. Celui du margoés^ de Villars
1. J.-J. Chanméjean, marquis de Fourilles, d'une race militaire. Brillant officier signalé dans tontes les ctmpagnes depuis 1645.
fut percé de plusieurs coups. Mais les ennemis, voyant les préparatifs d'une seconde attaque, se retirèrent avec le gros de leurs troupes dans le village du Fëy ; toute leur armée se plaça à la droite et à la gauche du village, et se mit en bataille derrière. Il y avoit déjà trois heures que le marquis de Villars avoit été blessé, et que par le mouvement et la chaleur de Taction, il n'avoit presque pas senti de douleurs; mais enfin, elles devinrent si vives qu'il en tomba évanoui. Il ne fit que prendre un verre d'eau-de-vie, et suivit partout le prince de Gondé qui avoit eu un cheval tué sous lui dans les premières charges. Le marquis de Rochefort y avoit été blessé.
Jusque-là les troupes du roi avoient remporté un avantage considérable. Le prince de Gondé, dont le corps accablé de goutte sembloit n'être animé que par son courage, voulut poursuivre une action heureusement commencée et attaquer le village du Fëy. Pour cela, il fallut s'étendre, et peut-être que, malgré la supériorité du nombre, l'armée confédérée eût été battue, si l'on eût attendu que toute celle du roi fût arrivée. Mais la confiance qu'inspirent de premiers succès, la crainte de laisser à l'ennemi le temps de se reconnoitre, peut-être aussi l'impétuosité naturelle du chef, irritée encore par les difficultés, tout cela l'emporta. On se hâta d'attaquer; mais les attaques, quoique vives en plusieurs endroits, ne réussirent qu'imparfaitement. Les avantages ne furent point décisifs, et Ton combattit jusqu'à l'entrée de la nuit, sans que l'armée du roi pût y gagner beaucoup de terrain. Le marquis de Villars, ne pouvant plus se tenir à cheval, quitta à onze heures de nuit. Peu
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après, il se fit une grande décharge et Farméc ennemie se retira. Celle du roi, qui avoit perdu beaucoup de monde, en fît autant au point du jour. Il y eut grand nombre d'officiers principaux et subalternes de tués. Le marquis d'Assentar, général de la cavalerie d'Ës^ pagne, Ait trouvé parmi les morts. Le prince d'Orange, le marquis Monteres, gouverneur des Pays-Bas, et Souches, général de l'empereur, placèrent Tarmée confédérée dans les plaines de Mons. Le prince de Gondé rentra dans son camp du Picton, les ennemis cherchèrent à former une entreprise et le prince de Gondé à la troubler.
Ge prince, dans ses dépêches à la cour, et Fourille, dans une lettre qu'il écrivit au roi en mourant, parlèrent avec distinction du marquis de Villars à qui Sa Majesté donna le régiment de cavalerie de Gourcelles, tué dans la dernière action.
Les deux armées furent près de quinze jours sans faire de mouvement ; après quoi celle des alliés alla investir Oudenarde, et celle du roi marcha pour faire lever le siège. Le prince de Gondé s'approcha de l'ennemi à la portée du canon, et voyant qu'il n'occupoit pas une hauteur très importante, il s'en saisit ; le jour d'après, l'armée ennemie leva ses quartiers, et le général Souches ayant placé avantageusement celle de l'empereur, le prince de Gondé, qui avoit fait lever un siège, ne voulut pas engager une action.
Ainsi finit la campagne de 1 674, pendant laquelle le vicomte de Turenne soutint glorieusement la guerre d'Allemagne, et par une conduite également sage et audacieuse, fit repasser le Rhin à plus de 60,000 hommes qui s'étoient établis en Alsace. Il est cer-
tain que Télecteur de Brandebourg, le vieux duc de Lorraine et tous les princes et généraux qui menoient cette grande armée firent des fautes grossières. Le roi n'avoit aucune place en Alsace, et le vicomte de Turenne, qui avoit été obligé de l'abandonner aux ennemis, ne pouvoit y rentrer que par Béfort, alors petit château dénué des fortifications que le roi y a fait ajouter depuis.
Strasbourg étoit aux ennemis, et leur armée qui pouvoit s'établir en deçà du Rhin et y prendre des quartiers d'hiver faisoit perdre au roi Brisach et Philisbourg, si elle eût été conduite avec plus d'intelligence, et si le vicomte de Turenne n'eût* bien su tirer avantage contre ses ennemis de toutes leurs fautes.
1 675 . La prise de Limbourg en Flandre ouvrit la campagne de 1675. Après cette conquête, le roi ramena l'armée et la laissa sous les ordres du prince de Gondé dans les plaines d'Ath, où il étoit campé, lorsqu'on apprit par un courrier la mort du vicomte de Turenne, le retour de Tarmée du roi en deçà du Rhin après un grand combat, et l'entrée de celle de l'Empereur en Alsace.
Cette dangereuse conjoncture obligea le roi à faire passer le prince de Gondé en Allemagne avec un détachement de l'armée de Flandre qui demeura sous les ordres du duc de Luxembourg qu'on fit maréchal de France avec MM. de Navailles, Duras, Rochefort, Schomberg et La Feuillade^
i. La promotion est du 30 juillet 1675, elle comprend : 1* Godefroy, comte d'Estrades, né 1607, mort 1686; 2* Philippe de Mon- Uut, duc de Navailles, né 1619, mort 4684; 3* Fr. Armand,
Le marédml de Luxembourg ne songeant qu'à éviter une affaire générale, et cependant à empêcher les entreprises de Tennemi, se tenoit le plus près qu'il étoit possible du prince d'Orange et choisissoit si bien ses postes qu'il couvroit toujours les places du roi sans se commettre. Il y eut divers partis, et le marquis de Villars fut commandé avec 400 chevaux pour aller sur les ennemis, tomber sur leurs fourrageurs, enlever leurs gardes, enfin pour ce qu'il voudroit entreprendre.
Il choisit ses capitaines, et suivi de beaucoup d'offiders volontaires, la nuit, il trouva tète pour tète un parti de cavalerie des ennemis qui fut chargé et renversé d'abord. Quelques-uns furent tués ou pris, et presque tout se sauva à la faveur de l'obscurité. Le marquis de Villars avança vers l'armée ennemie qui étoit campée à l'abbaye de Vaure et couverte par des bois. Il s'approcha à la pointe du jour de leurs gardes qu'il trouva très faciles à enlever. Il se préparoit à les attaquer, lorsqu'il vit qu'un fort gros corps de cava- ^ lerie des ennemis marchoit de leur droite et gagnoit du côté du ruisseau de Genap pour s'opposer à sa retraite. Il ne douta point que ce parti, qu'il avoit rencontré et battu la nuit, n'eût donné avis de sa marche; ainsi, au lieu de se retirer à l'armée de
ooiDte de Schomberg, né en Allemagne en 1618, passé au service de France, puis au service de Guillaume d'Orange (1686), tué sous ses ordres à la Boyne (1690) ; 4- Jacques de Durfort, duc de Duras, né 1625, mort 1704 ; 5* Fr. d'Âubusson, duc de la Feuillade, mort en 1691; 6* L.- Victor de Rochechôuart, duc de Vivonne, né 1636, mort 1688; 7* Fr.-Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, né i628, mort 1695, le célèbre vainqueur de Steinkerque et de Neerwinde.
France, il s'avança diligemment au travers des bois vers le côté de Nivelles. Après avoir fait deux lieues, voyant qu'il n'étoit pas suivi, il s'arrêta, et Acfaé d'avoir manqué ces gardes, il pensa que les ennemis ayant écarté un parti, la tranquillité seroit plus grande à la tète de leur camp ; de sorte que, après avoir fait repaître, il retourna par les mêmes bois, s'approcha des mêmes gardes qu'il avoit aperçues le matin, et les trouva placées à peu près de même, si ce n'est que celles où il y avoit des étendards s'étoient un peu rapprochées du camp. Il disposa ses troupes pour attaquer et se mit seul à la tête de la première, derrière laquelle il plaça trente officiers volontaires ou cavaliers des mieux montés, avec ordre, dès que le premier coup de pistolet seroit tiré, de pousser à la première ligne des ennemis, de prendre des étendards, s'il étoit possible, enfin de prendre ou tuer ce qu'ils trouveroient en suivant la ligne environ deux cents pas, et de s'en retourner au grand galop à la tête du bois d'où l'on débusquoit. Pour lui, marchant le premier, il alla droit à la vedette des ennemis qui lui cria € qui vive? i II répondit € vive Espagne i et que c'étoit un parti de Hollande qui revenoit de la guerre. Il avança facilement, ne mit le pistolet à la main qu'à deux pas de la vedette, et enleva sans peine les gardes de cavalerie. Les volontaires exécutèrent fort bien leurs ordres et tuèrent ou prirent des capitaines de cavalerie qui se promenoient le long- du camp, Cette expédition faite, le marquis de Villars rentra dans le bois, et comme il vit toute l'aile gauche des ennemis monter à cheval, il regagna en diligence le ruisseau de Genap, le passa, et ensuite
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forma ses troupes. La tète de la cavalerie des ennemis parut incontinent après sur le bord du ruisseau ; mais le marquis de Villars jugeant bien qu'étant obligés de suivre à la file, ils n'oseroient passer devant lui ce ruisseau qui n'étoit éloigné de l'armée de France que de trois quarts de lieue, il demeura en bataille et puis se retira tranquillement avec les prisonniers.
Lorsque de retour à Farmée, il alla rendre compte de son parti au maréchal de Luxembourg, les dépèches de ce général étoient déjà faites, mais il voulut écrire de sa main cette aventure au roi qui eut la bonté de la donner à lire, à son lever, au père du marquis de Villars.
Pendant le reste de cette campagne, on ne fit en Flandre que se tenir sur la défensive. Il ne fut question que de quelques partis, dont le plus remarquable fut celui du marquis de Villars que nous venons de détailler.
En Allemagne, la mort du vicomte de Turenne^ donna la supériorité aux ennemis. Nous avons dit que notre armée ftit obligée de repasser le Rhin après un combat assez sanglant^, où le marquis de Vaubrun, Tun de nos lieutenants généraux, fut tué. Les difficultés qui survinrent pour le commandement entre le comte de Lorge et lui firent alors cesser l'usage établi parmi les officiers généraux, de rouler entre eux sans égard à Fancienneté. Le roi décida que le plus ancien oommanderoit toujours, ce qui est certainement plus conforme au bien du service.