Viilars au marquis dé Cnrissy
Vienne, le 15 juin 1687.
J'ay receu une lettre que vous me foittes l'honneur de m'escrire du 26 may, je crois vous avoir mandé les nouvelles assez juste, et voici toutes celles que je puis avoir l'honneur de vous apprendre en partant pour l'armée.
Les préparatifs pour la campagne étant encore médiocrement avancez, il n'a pas esté possible de s'attacher jusqu'icy à aucune place ; cependant, le conseil de l'empereur a jugé à propos de faire paroistre quelques trouppes pour qu'il ne soit pas dit que les ennemis soient les premiers en campagne, et reconnoistre en même temps les postes qu'ils ont vers Petersvaradin et Darda. M' de Lorraine a donc marché avec tous les officiers généraux qui doivent servir dans son armée et un corps de 7 ou 8,000 hommes du costé de Pest, laissant le Danube sur sa droite ; sa première intention estoit d'aller à Petersvaradin où les Turcs ont fait un pont et où l'on dit depuis longtemps qu'ils ont un corps assez considérable ; mais, en approchant de Bude, il a changé de résolution, a passé le Danube sur le pont qui est sous cette place, et marche présentement vers Essek où le bruit est que les Turcs
font aussy paroistre une teste d'armée et travaillent à rétablir le pont. Il ne paroist point qu'il y ayt encore aucun projet formé; les premières intentions de quelqu'uns du conseil estoient que les armées commandées par TËlecteur et M*" de Lorraine seroient derrière le Tibisq^ et la Drawe, que celle de M' de Lorraine pouroit faire le siège de Siget, lequel ce prince, à ce que Ton prétend, trouve diffîcille, et qui l'est aussy, moins par la bonté de la place que par l'éloignement du Danube, qui en est à 12 lieues de Hongrie, ce qui rend les vivres presque impossibles à conduire, les munitions, l'artillerie, et enfin tous les convois, et mettroit sans doute l'armée dans de grandes nécessitez; que l'Électeur pouroit dans le même temps faire le siège de Youlo^ qui est une assez mauvaise place. Ceux qui estoient de ces avis là disoient que quand même l'on trouveroit des difficultez à prendre ces deux places, ce seroit toujours beaucoup de tenir Ganise et Albe Roy aile d'un costé et Erla de l'autre tellement bloquées que ces trois villes tombassent d'elles-mêmes à la fin de la campagne; l'on prétend que ce n'est point là l'intention de M"" de Lorraine, lequel trouvant la prise de Youlo de peu d'importance et celle de Siget incertaine, opine à attaquer Albe Royalle avec toutes les forces unies, et laisser cependant de petits corps derrière la Drawe et le Tibisk; selon toutes les apparences ce dessein là est le meilleur et le plus seur, et l'on doit seulement regretter de ne s'estre pas mis en état de l'exécuter plus tôt; mais la longue et rude campagne de Tannée passée ayant fort affoibly l'infanterie impérialle, l'argent étant beaucoup plus rare, la saison moins avancée, toutes ces raisons ont retardé l'exécution de ces projets. L'on dit que les Turcs, contre toute apparence, sont plus forts que l'année passée; pour peu que ces bruits là ayent de fondement, le siège d'Albe Royalle est le seul qu'on puisse faire avec seureté, puisque les Turcs pouroient tomber avec toutes leurs forces sur l'une des deux armées et la mettre certainement en péril sy elles étoient aussy éloignées que les sièges de Youlo et Siget le requièrent, car la Hongrie n'est pas un pays où il soit aisé de se poster hors les grosses rivières; Ton marche en de certaines saisons en bataille au travers des marais et des ruisseaux.
1. Villars désigne ainsi la Tbeiss, il lui donne le nom antique flMwiif que les géographes modernes ont identifié tantôt atec la Theist, tiBtôl avec le Teroesz. Cf. Forbiger, Hanbd. d, AUen Géographie, 1103.