Villars au marquis de Croissy
Au camp de Baraniavar, le 15 aoûst 1687.
Il s*est passé icy d'assez grands évenemens pour que j'ose croire, Monsieur, que vous ne serez pas fâché que je vous en rende compte, et comme Ton vient de remporter la plus entière et la plus sanglante victoire de cette guerre, je suis persuadé que vous serez bien aise d'en scavoir toutes les circonstances, et, pour vous en mieux informer, je reprendray trois jours avant la bataille et par nostre marche du camp de Moaich. L*ennemy, depuis quelques jours, comme vous Tavez appris, nous tenoit de fort près. U ne sortoit personne à trois cens pas du camp qui ne courust risque d'estre pris, et dans nôtre camp de Moaich, qui étoit éloigné du leur de deux heures, il a voit une garde postée à cinq cens pas de nétre camp ; on voulust l'esloigner, cela se passa en escarmouche, et le comte de Felts et quelqu*autres ofQciers furent tuez.
L'on partist de Moaich le 10 pour s'approcher de Biclos, le raser et en tirer la garnison; on vouloit faire de môme de Cinq- Églises.
L'ennemy suivist toujours nostre marche, mais avec de fort petites trouppes, et nous prist encore beaucoup de chevaux au fourage. Le il. Ton marchoit à Erschans, et, comme nous passions plus près du camp des ennemis, nous les trouvasmes aussy plus forts que la veille. Ils poussèrent les escarmouches jusque dans ta colonne de l'infanterie, et à la teste de l'armée cinq ou six mille chevaux chargèrent nôtre avant-garde et tuèrent quelques cravates. Tout le reste de la journée se passa dans une escarmouche assez vive, l'ennemy ayant toujours quatre ou cinq mil chevaux à cinq cens pas de nos lignes, et enfin, par leur contenance, il estoit aisé de juger que le lendemain ils nous tiendroient de fort près dans nostre arrière-garde. L'armée avoit la droitte à la montagne d'Erchans et la gauche alloit le long du valon; le 12,
Tarmée de Lorraine enst encore Tavant-garde et marehoit vert Siclos; un petit bois resserroit sa marche vers la montagne, et comme nôtre droite commençoit à s'estendre dans la plaine de Siclos, nous vismes clairement que Tennemy qui escarmouchoit depuis le matin, se disposoit à attaquer tout de bon nôtre arrièregarde; les généraux furent quelque temps incertains; Son Altesse de Lorraine estoit d'avis d'abord de continuer sa marche, et Ton se postast môme pour assurer autant qu'il se ponroit ranièregarde, mais Tennemy ayant détaché un corps de quatre ou cinq mil chevaux qui environnoit toute notre gauche, Ton fust obligé de marcher à eux et de les chasser, et, après cela, notre gauche se replia contre la montagne et l'ennemy s'avança encore une fois. Son Altesse Électorale vouloit toujours combattre et je pris la liberté de luy dire que toutes sortes de raisons dévoient l'y obliger, quand môme ce n'eust pas été le premier dessein de la campagne de chercher Fennemy ; qu'à l'heure qu'il estoit, c'estoit une résolution qu'il falloit prendre, parceque l'ennemy nous tenant toujours de fort près, il estoit impossible de faire douze ou quinze marches devant luy, sans qu'à la fin il ne trouvast quelque occasion favorable de nous attaquer; que nous perdions tous les joors une quantité prodigieuse de fourageurs, que la cavalerie estoit fort fatiguée d'estre toujours à cheval, que Ton commençoit à manquer de munitions, que l'audace des ennemis s'augmentoit, et qu'enfin il n'estoit pas impossible qu'il ne donnast peut-être quelque crainte à nos trouppes. M^ le prince de Baden estoit aussi fort du sentiment de combattre, et dèz que Son Altesse de Lorraine vist les janissaires s'approcher, il fust aussi de la môme opinion ; l'on voyoit seulement qu'il estoit fâché que son aisle ne fust pas à portée de pouvoir attaquer l'ennemy. Enfin, sur les trois heures après midy, l'on résolust de marcher aux ennemis qui cstoient postez leur gauche à un bois et leur droitte dans un valon appuyée aussi d'un bois. Il y avoit un front à peu près de mil pas que l'ennemy avoit commencé à retrancher. Le prince de Baden marcha à la teste de la cavalerie, et nous rechassames toute celle qui avoit voulu prendre nôtre flanc. Il y eust un escadron de Gommercy qui, s'estant trop avancé, fust presque taillé en pièces par les ennemis, nôtre cavalerie se mist en bataille dans le valon, et nous partagions la hauteur et le valon avec luy, c'està-dire que nous marchions aux ennemis sans autre desavantage pour nous que celuy d'un retranchement qu'ils avoient commencé et qu'ils bordèrent de janissaires, car nôtre droitte et nôtre
gauche avoient les flancs couverts des mômes bois qui appuyoient les leurs.
Pendant ce tems-là, ils foisoient un assez grand feu de canon. Son Altesse de Lorraine, étant venue voir cette disposition, trouva à propos de marcher sans donner le tems à Tennemy de se retrancher davantage, et nos généraux marchèrent droit aux retranchemens. Jusques-là j'avois esté fort content du manège des Turcs, car ils nous avoient tué assez de gens, nous ne scavions quelque* fois en quelle posture nous mettre par les divers et prompts mouvemens de leur cavalerie, mais enfin nous descouvrismes leur turpitude en marchant à eux, et sans faire aucune résistance leur cavalerie d'abord et tout le reste de leurs trouppes prirent la fuite et nous trouvasmes dix ou douze mille janissaires abandonnez ; nous fusmes près d*une heure et demie que les cavaliers ne faisoient autre chose que tuer, quelques-uns vouloient vendre assez chèrement leur vie. Le gênerai Bielk et le prince de Savoye se mirent à la teste de cinq ou six escadrons, et l'on suivist Tennemy pendant près de deux heures ; nous trouvasmes leur camp à une . demi-lieue du premier retranchement qui estoit entre des marais dans une espace fort étroitte; et le marquis de Gréquy, le prince de Gurlande, le comte de Marton, du Héron et moy entrasmes les premiers dans la tente du grand vizir, devant laquelle Ton voyoit fort proprement arrangez les coffres du Trésor; nous vismes bien qu'il y avoit là un proffist très considérable à faire, mais aucun n'y songea, et d'autres s'en sont fort bien trouvez ; il est certain que le butin a esté très considérable; les tentes du grand vizir sont d'une extrême magnificence, et Ton y a trouvé, outre l'argent, des pipes très riches.
Nous iismes ce que nous pusmes pour sauver un homme qui se dit vizir, ce n'est pourtant pas le grand, mais il est difficiUe d'empeschcr les cavaliers allemands de tuer.
Nous poussâmes jusqu'à Baraniavar, la cavalerie se retirant à deux cens pas devant nous qu'on pouvoit deffaire tout entière, parce qu'elle se retiroit par un pays fort serré; mais le général Dune val, qu'on avoit envoyé la couper du costé de Darda, n*ayant pu estre bien informé du chemin, et nous autres, qui la tenions de fort près, n'ayant pas esté assez diligemment suivis, elle s'est encore sauvée ; l'on dit qu'il y en a eu une quantité prodigieuse de noyez en voulant passer la Drawe.
Du reste le massacre des janissaires est très grand, l'on compte six ou sept mil morts sur le champ de bataille. U y a peu de pri-
sonniers, soixante-cinq pièces de canon, huit mortiers et le camp tout entier.
Quelques prisonniers nous ont dit que le grand vizir avoit demeuré jusqu'au dernier moment sur les bords du retranchement; l'on jugeoit du lieu où il se tenoit pour donner ses ordres par un assez grand nombre de testes de chrestiens que les Turcs avoient tûé pendant Tescarmouche et que Ton ietoit à ses pieds. L'on ne peut assez donner de louanges à M' PÉlecteur qui a esté légèrement blessé déz les matin et qui a toujours voulu combattre. Son Âitesse de Lorraine y paroissoit moins disposée, mais moins assurément, comme quelques-uns l'ont voulu dire, par le chagrin que son aisie n'eust pas la teste, il est au-dessus de cela, que par la scituation des affaires de Tempereur. L'on est à la veille d'une paix, toute la guerre a esté heureuse, il ne faut qu'un moment pour tout détruire, et en vérité, dans ces états-là, l'on ne veut point donner une bataille qu'on ne soit seur de la gagner. Je ne puis vous dire ce que nous y avons perdu, je sçay bien que ce qui s'appelle la bataille n'a pas coûté cinquante hommes, mais les escarmouches qui Ton précédée nous ont fait perdre assez de gens, du reste, je ne sçay d'hommes de nom que le comte de Ligneville, le prince de Gommercy blessé ; quelques capitaines de cavalerie et de dragons, le comte de Sinsendorf fort blessé; voilà, Monsieur, tout ce qui s'est passé dans cette grande journée bien funeste aux Turcs; il n'y en a point assurément qui leur ayt coûté un si grand nombre de janissaires. Nous avons campé deux jours sur le champ de bataille, et l'on a déjà envoyé un courrier à Vienne dont le retour apparament nous apprendra d'autres projets ; pour moy, je croy que cet heureux succéz avancera la paix, et telle apparament que l'empereur la voudra souhaitter, les Turcs n'ayant aucune ressource et ne pouvant rien refuser de ce qu'on leur demandera; l'on ne peut assez louer plusieurs ofELciers généraux qu'il y a icy. Je ne parle point des deux chefs dont les qualités sont conniies ; mais les princes de Baden, de CSommercy, de Savoye, le comte de Bielk sont des gens de beaucoup de mérite, et qui ont sans contredit le plus paru dans cette occasion ; Ion ne scait point ce que Ton a perdu de gens depuis le commencement de la journée, quelqu'uns disent que cela va à cinq ou six cens hommes.