Villars au marquis de Croissy
A Vienne, le 12 octobre 4687.
Jusques icy je vous ai toujours parlé de l'apparence que je voyois à une paix prochaine, je vous ai mandé toutes les raisons qui me la faisoient croire, mais depuis l'abandonnement d'Essek, qui étoit le poste du monde le plus important pour les Turcs et pour la défense duquel il falloit tout sacrifier, leur terreur extrême dont ou peut attendre de plus grandes fautes, redonne de nouvelles espérances aux ministres de l'Empereur, et quoyque l'armée soit ruinée, (}uo l'on trouve des difficultéz presque insurmontables en Transylvanie et qu'on commence à être persuadé que le seul fruit qu'on puisse retirer de la marche qu'on a faite dans ces pays-là est d'en tirer un peu plus d'argent que l'année passée, quoique tout le monde soit fort las d'une guerre aussy mineuse, cependant, l'espérance de pouvoir prendre Bellegrade au commencement de la campagne et de se faire ensuite une frontière de la Sawe et d'une chaîne de montagne qui va de cette rivière jusqu'au golfe de Venise, de donner la main par là aux conquêtes
de la république et ensuite d'en demeurer là; ce dessein, qui assurément est grand, l'emportera sur toutes les oppositions de plusieurs du conseil à la continuation de la guerre, et il me semble que pour Texécuter et le faire seurement, ce qui sera facile en entrant en campagne avant que les trouppes d'Asie puissent être arrivées, Ton songe déjà à traitter pour avoir des troupes de Brandebourg, de Zell et de Saxe ; celles des cercles de Suabe et de Franconie qui sont venus fort tard cette année et qui, par conséquent, ont peu souffert, demeurent en Hongrie. I^a cavalerie de Bavière, qui est en assez bon état aussy, y doit hy^^emer, et il se trouvera encore quelques régiments de l'Empereur éà état de servir. Enfin je vois de très grandes apparences de réussir dans ce projet-là, qui rend l'Empereur maître d'un très vaste pays ; cependant il y a quelques villes, celles des Turcs, qui tomberont infailliblement par ne pouvoir plus tirer de secours, et seront non moins ruinées que celles qu'on a prises par les sièges; tous ces malbeurs arrivent aux ennemys par la faute d'abandonner Essek qu'on songeoit en [aucune] façon du monde à attaquer. Le même corps qui l'a abandonné a été renvoyé pour s'en saisir trois heures après que les trouppes de l'Empereur y étoient entrées. Enfin ce sont des gens à qui la teste tourne et qui ne peuvent plus se sauver que par le manque d'argent et d'hommes pour soutenir les armées impériales, et par achever de faire des déserts de tous les pays qu'on leur prend.
L'Électeur a enfin obtenu qu'on fît le comte de Kaunits conseiller d'État; ça été un excès de faveur pour lui, son aage ni ses derniers services ne pouvoient pas le mettre dans ce poste-là. Mais ceux de la comtesse l'ont bien mérité. Les dames qui raisonnent icy sont persuadées que présentement cet homme qui, à trente ans, se voit conseiller d'iilstat et assuré de la Toison d'or, ne peut plus rion attendre ni mesme souhaiter de l'Empereur et de î'Ëlectour, ayant 40,000 écus de rente en Bohême, n'aura plus la mesme complaisance pour sa femme, et, pour moi, j'en crois quelque chose, et par les discours qu'il m'a tenus, je vois bien qu'il ne songe plus à aller en Bavière. La comtesse n'est point touchée de l'excez d'honneur que vient de recevoir son mary, et depuis quelques jours elle est dans une tristesse mortelle; l'Électeur m'a voulu persuader qu'il n'en est pas si amoureux qu'on suppose et il veut absolument que je croye qu'elle ne le gouverne pas. Il y a quelques jours qu'un homme, lui parlant du voyage de Venise, lui demanda : « La comtesse ne vient-elle pas à Munick
et à Venise? — Non, dit-il, je ne scaurois accommoder Villare et tout cela. 1 Ce discours-là m'est revenu; je ne suis point anex sot pour croire qu'il me préférast à sa maîtresse, mais c'est pourtant quelque chose qu'il ait parlé ainsy. Il veut toujours compter
que je demeureray à sa cour C'est le séjour du monde que
je craindrois le plus, si elle continuoit à être autrichienne
Le départ de l'Électeur est arrêté pour le 17 et celui de la cour de Vienne pour Preshourg au 22«...
MARUGE DE LA PRINCESSE YOLANDE i-BÉATRIX DE BAVIÈRE AVEC LE PRINCE FERDINAND DE TOSCANE.
Voyez ci-dessus page 92. Les originaux des lettres dont sont tirés les extraits suivants sont tous conserrés aux archiTes du ministère des Affaires étrangères dans le volume coté Bavière 40» à Texception de la lettre du 29 avril qui n'existe qu'en copie dans le registre des minutes de Villars, en ma possession, des années 1687-1688.